Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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16 février 2008

Le voyageur sans bagages

Classé dans : Récits — Miklos @ 9:04


René Magritte : L’Empire des lumières (détail), 1954.
Il est assis sur un banc adossé à une petite maison en pierre de taille. Il aperçoit du coin de l’œil quelques marches à sa droite. Elles mènent du quai à une porte vitrée à deux battants. Elle est ouverte et gémit lorsqu’elle oscille sous un coup de vent. Il pourrait la toucher s’il tendait le bras. La poignée de fer blanc pend, comme fatiguée d’avoir été trop souvent sollicitée. Il sent sous ses pieds les pavés inégaux du sol qui s’étend jusqu’à la voie. Plus loin à gauche, un poteau signale l’avant du train. Ici et là, une touffe d’herbes rabougries émerge péniblement du ballast gluant. De l’autre côté, une barrière de bois blanc craquelé longe les rails. Un champ de tournesols éblouissants s’étend jusqu’à l’horizon régulièrement bordé d’ifs. L’une des fleurs, échappée de ses compagnes, traverse impavide le ciel bleu. Aucune ombre au sol. Le crissement incessant des grillons ne trouble pas le silence. L’homme attend.

Un sifflement strident retentit soudain et s’éteint tristement. Une locomotive ahanante ralentit. Un train est à l’arrêt devant lui. Des volutes de fumée s’élèvent vers le ciel comme pour y fixer un nuage blanc. Une cloche tinte, la voie est vide. Au loin à gauche les claquements saccadés s’accélèrent et s’estompent. Sur le quai, une dame voûtée se dirige lentement vers le bâtiment. Sa canne tâte avec précaution le sol irrégulier. Toute vêtue de noir, elle porte une petite valise de cuir marron. Une auréole de cheveux blancs entoure son chapeau. Une voilette recouvre le haut de son visage. Elle disparaît. L’homme attend.

Il fait nuit. À gauche, un réverbère éclaire faiblement la gare. Son halo jaunâtre ne dépasse guère le banc. Tout le paysage se dessine pourtant très distinctement. Sous l’œil de la lune laiteuse, les silhouettes et les ombres, comme découpées au rasoir, se confondent. Un train passe rapidement sans s’arrêter. Entre les rideaux écartés de l’une des fenêtres, il aperçoit, fugace, le visage d’une jeune femme qui le regarde intensément, comme si le temps s’était arrêté. Mais il n’y a plus personne. La voie est vide. Sans passé, sans futur, il attend.

15 février 2008

Manières accortes

Classé dans : Loisirs, Récits — Miklos @ 16:37

« Hosteliers a ses hostes doit iestre moult affables. » — Gilles Li Muisis, Poésies, 1300-1365.

« Quant est de l’autre delectacion qui est en soy avoir et contenir en conversacion de vie humainne, celui qui le fait selon ce que il convient et appartient, il puet estre apellé amiable ou afable ou aggreable. » — Oresme, Livre des éthiques, 1370.

La mamma accueille, d’un grand sourire amène,
Le client affamé qu’à la table elle amène.
Son regard vigilant voit tout ce qui se passe,
D’un mot bref, sans appel, elle remet en place

Son équipe, qui veille à servir les désirs
Des plus jeunes clients, qu’ils appellent « mon grand »
Et des vieux habitués, auxquels ils font plaisir
Les nommant « jeune homme » – le croient-ils seulement ?

Aïeul filiforme, le doyen des serveurs,
Sourire ravageur, a un œil baladeur.
Le cowboy mexicain au rire fracassant
Cogne ci heurte là les clients en passant.

La danseuse élégante au chignon ramassé,
Chaloupe, sinueuse, offusquée ou blessée,
Tandis que le faune sautille, si léger,
Entre les tables mises où l’on a bien mangé.

Rapide, efficace et affable
Ce petit monde sert à table
Des mets nourrissants, agréables.
N’est-ce pas vraiment formidable ?

La vie à Paname

Classé dans : Actualité, Humour, Littérature, Politique — Miklos @ 7:34

« Tocard, -ard, adj. et subst. Laid.
Tocasson, adj. et subst. masc. Femme laide et/ou bête. »
— Trésor de la langue française

« On ne pas être tout le temps dans le politiquement correct au motif qu’il y a certains mots qu’on n’a surtout plus le droit d’employer. » — Françoise de Panafieu

V’là t’y pas qu’la typesse du xviie agonise Bertand ! Il la fait flasquer, elle peut pas blairer sa schnasse. C’est t’y pas un peu parce qu’elle est de la haute ? Lui aussi il a sa particule, même qu’elle colle plus mieux à son nom ! L’est trop class’, lui, pour lui gazouiller cette mercuriale :

Oui, sal’ guenon, oui, v’là c’ que j’ai !
Et j’ la trouv’ raide et j’la trouv’ dure !
Faut que j’ me mette à l’iodure,
Paraît que j’ suis bien arrangé !
Tiens, asseois-toi là, sal’ pétasse,
Bonne à tout faire et propre à rien,
Er’garde-moi don’ bien en face,
Que j’te dis’ que t’es-t’un’ peau d’ chien…

Que j’ te dis tes quat’ vérités,
Que j’ t’engueul et que j’ t’abomine :
Canard boîteux, denré’, vermine !
Prends don’ pas tes airs épatés,
Voiri’ !… Choléra sans limace,
Outil d’ besoin, chausson, trumeau,
Er’garde-moi don’ bien en face,
Que j’ te dis que t’es-t’un chameau.

Gadou’ !… Fumier, poussier, torchon,
Chiffon d’ pied, morceau d’chaussett’s russes
Lanterne à poux, caserne à puces,
Gésier d’ putois, vessi’ d’cochon,
Rouchi’, vezon, pucier, paillasse,
Viande à corbeau !… Viande à fourgon,
Er’garde-moi don’ bien en face,
Que j’ te dis que t’es-t’un wagon.

Salé gâté !… Rognur’ d’étal,
Pompe à Richer, boîte à pétrole,
Chair à bubon, chair à cass’role,
Chair à charcut’ri’ d’hôpital,
Ragoût poivré !… Gibier malade,
Dépêch’-toi d’ plaquer mézigo,
Et d’ prendre l’panier à sa’ade
Pour t’en aller à Saint-Lago.

Aristide Bruant

M’en fait, elle encaisse pas que l’« tocard » préfère l’autocar* à la caisse. « Qu’elle nous sorte la preuve, la trace de son vote favorable pour la prolongation du tramway ! » qu’y lui a lancé.


*« Véhicule destiné aux transports urbains » — TLF.

14 février 2008

Pain d’épice blanc – עוגת דבש לבנה של אראלה

Classé dans : Cuisine — Miklos @ 21:02

4 œufs
200 gr de miel
200 gr de sucre
300 gr de farine
1 verre de cognac

Préchauffer le four à 150°.
Battre les œufs.
Y rajouter progressivement le sucre et le miel.
Continuer à battre et rajouter le reste des ingrédients.
Chemiser un moule à cake et y verser l’appareil.
Cuire environ 1h. Vérifier la cuisson avec une brochette.

12 février 2008

La première fois

Classé dans : Récits — Miklos @ 22:26

« La prima vez ke te vidi, de tus ojos me ’namori… »Romance ladino

« Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer… »

— Aragon, Les Yeux d’Elsa

La première fois que j’allai au cinéma – j’avais alors moins de six ans – j’y vis Hansel et Gretel. Il ne m’en reste que deux souvenirs : l’image d’une maison toute de pain d’épice (pâtisserie que je n’aimais pas à l’époque, mais je me suis rattrapé au point de savoir non seulement l’apprécier mais en faire – et même du blanc), et les cauchemars récurrents qui s’en suivirent, la scène où Gretel enfourne la vielle sorcière pour éviter ce sort à son frère me poursuivant nuit après nuit. Datent-ils d’alors, ou de mes abondantes lectures subséquentes de contes et légendes de Grimm, de Perrault, d’Andersen… ? De la collection éponyme publiée chez Fernand Nathan il ne m’est resté aucun des livres que je lisais et relisais avec frayeur et fascination, telle l’histoire de ce samouraï, qui, voulant veiller son maître et seigneur afin de comprendre pourquoi il s’affaiblissait chaque nuit, se saigna pour éviter la torpeur irrésistible qui l’envahissait : ce qu’il vit alors, et ce qu’il fit, c’est le récit du « Chat-vampire » (dont je comprendrai graduellement les significations à tiroir du climax paroxystique au fil des époques de ma vie), l’un des magnifiques textes du recueil des Contes et légendes du Japon. La variété des genres représentés – légendes shintos et confucéennes, contes bouddhiques, contes et légendes du Moyen Âge et des temps modernes (c’est à ces derniers qu’appartient celui du Chat-vampire) m’ont attiré et révulsé, et finalement modelé ma toute première impression du Japon : esthétisme et cruauté raffinés, dont je ne pourrai tout à fait me départir.

Les Contes et légendes de Suisse m’ont laissé l’image d’une Suisse autre que celle où je passais des vacances : non pas tant ses montagnes magnifiques étincelant sous la glace et se reflétant dans des lacs impassibles, mais un pays mystérieux, eau-forte de ruelles médiévales, de maisons à colombages et en encorbellement, de châteaux forts, de chevaliers en armure et d’animaux mythiques. Mais c’est surtout l’ours que j’y ai aimé de toutes mes forces d’enfant – conditionné que je l’étais par celui que ma mère apportait avec ses souvenirs d’enfance en Russie – et que j’ai retrouvé avec un étrange bonheur à Berne.

« Écrire un roman d’aventures, lancer ses héros dans mille aventures rocambolesques aux situations dramatiques, c’est là une littérature assez facile, mais attacher les lecteurs à des personnages immobiles ou presque, et émouvoir les cœurs sur l’existence d’une simple fleur, cela est le comble de l’art. (…) Les enfants aimeront le pauvre prisonnier Charney et surtout celle qui, jour après jour, le rendit à la raison, à l’espoir, à l’amour de la vie et des hommes, la “povera Picciola”. » — Gisèle Vallerey, introduction à son adaptation de Picciola, Fernand Nathan, 1937.C’est toujours dans les livres de Fernand Nathan que je m’émus à la lecture du sort de Charney et de son amour pour Picciola : « Cette fois, Picciola se montrait à ses yeux dans tout le prestige de sa beauté ; elle étalait sa corolle nuancée et brillante ; le blanc, le pourpre, le rose se confondaient sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés entre lesquels se brisait un rayon de soleil qui faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contempla avec transport. » S’il ne s’était agi d’une fleur, si le texte n’avait été écrit en 1836, on l’aurait lu avec un tout autre regard, bien plus érotisé que ne l’est l’amour d’un Petit prince asexué pour une fleur piquante. Mais on le sait depuis Bettelheim, les « bons » contes de fées servent à présenter la réalité à l’enfant d’une façon parfois symbolique, initiation progressive à la vie que les films, souvent trop explicites (à l’instar du Hansel et Gretel de mon enfance), ne sont pas en mesure de faire.

La première fois que je fis un voyage en sous-marin, ce fut bien après avoir embarqué de nombreuses fois à bord du Nautilus dans les pages de Vingt mille lieues sous les mers. J’en fus déçu : un espace restreint, mesuré au millimètre près, et surtout : pas de hublots, petits ou grands, pour admirer les poulpes gigan­tesques et les autres monstres des profon­deurs qu’on ne trouve d’ailleurs que dans les grands romans. Celui-ci m’a aussi emmené par l’esprit dans des lieux que je verrai bien plus tard : « Ce qui se passa pendant cette nuit, comment le canot échappa au formi­dable remous du Maelstrom, comment Ned Land, Conseil et moi, nous sortîmes du gouffre, je ne saurai le dire. Mais quand je revins à moi, j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. » C’est lors d’un récent inou­bliable voyage le long des côtes de la Norvège, de Bergen au Cap Nord, que je visitai les îles Lofoten, où l’on aurait aimé s’arrêter, s’installer dans un rorbu (cabane de pêcheur) pour admirer, le temps suspendu, les paysages dont je ne peux me lasser, en respirer l’air exhilarant, plonger dans l’eau cristalline puis dans un sauna brûlant… Quant au lieu identifié aujourd’hui comme le Maelstrom, il est bien moins impres­sionnant que celui qui engloutit le Nautilus. Et c’est aussi Jules Verne qui me poussa à partir en Islande, comme j’en ai parlé ailleurs.

La première fois où je pris l’avion, je fus malade. Nous fîmes escale à Istanbul – c’était l’époque des avions à hélice qui s’essoufflaient rapidement. Les pieds sur terre, je ne voulais plus repartir : je me revois pleurant à côté d’un grand hangar sombre. Maman finit par me convaincre de remonter dans l’appareil, en avançant comme argument qu’il n’y avait pas d’alternative pour rejoindre Papa. Logique et sentiment eurent raison de mes craintes. Mais, bien plus tard, je refusai de voyager en montgolfière (quand bien même j’avais aimé Le Tour du monde en quatre-vingt jours), lorsque je gagnai – sans avoir joué à quoi que ce soit – deux places pour un voyage dans les airs, et choisis l’alternative : deux places dans l’Eurostar. Le vertige ne se surmonte pas en dévorant des livres.

La première fois que je fis de la bicyclette, ce fut à Casteldefels, près de la maison de campagne de mes cousins. Malgré la largeur du chemin – au moins cinq mètres – je ne pus éviter la seule personne qui y déambulait et lui rentrai dedans. C’était Maria Jesús, la bonne de la famille. Elle ne m’en tint pas rigueur. Des années après, quand je repris l’engin, je n’avais rien oublié : je faisais toujours les mêmes zigzags incontrôlables. L’endroit était encore plus désert : il n’y avait, au loin, qu’un cheval, et je passai à côté à pied : prudence est mère de sûreté.

J’avais à peine vingt ans quand un cousin m’amena dans un restaurant japonais et, me vantant les mérites du poisson cru, me proposa d’en commander. Je préférais prendre des sardines grillées, et ne goûter qu’avec circonspection le sashimi qu’il dégustait. Ce fut une découverte : j’y revins m’en gaver – comme si c’était le seul endroit où en trouver à Paris : ce fut, en tout cas, le premier d’une longue série de restaurants où je pus manger avec délice saumons, thons, maquereaux ou mulets crûs, avec une prédilection particulière pour le tartare de saumon de chez Dame Tartine.

Si, comme le chante Brassens, « j’ai tout oublié des campa­gnes d’Aus­terlitz et de Waterloo, d’Italie, de Prusse et d’Es­pagne, de Pon­toise et de Lan­der­neau », jamais de la vie je ne l’oublierai, cette première fois : la première fois que je l’aperçus, je me noyai dans l’océan de ses yeux. Je voyais comme à travers une brume les tableaux du musée que nous visitâmes, et j’étais comme absent lors de la soirée passée avec des collègues qui s’ensuivit. Quand nous nous séparâmes après la fête, je marchais sur les nuages dans la nuit étoilée. « De akel momento te ami, fina la tomba te amare. »

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