Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 mars 2008

Modeste proposition (bis)

Classé dans : Actualité, Politique — Miklos @ 14:48

On ne peut que déplorer la désaffectation des urnes, symptôme de la désaffection des Français pour la chose publique et leur repli individualiste face à la mondialisation qui semble nous emporter tous dans son flot irrésistible. On ne peut avoir manqué de remarquer l’élan national des Français lors des matchs du Mondial, à les voir dévaler les boulevards et les avenues des villes et des cités, le drapeau tricolore à la main (et une bouteille de bière dans l’autre, mais c’est une autre histoire). Il y en a qui s’essaient même à chanter la Marseillaise (lorsqu’ils se souviennent de ses glorieuses paroles, mais c’est aussi une autre histoire).

La conclusion s’impose : pour profiter de ces rares moments où souffle encore le vent républicain et où les cœurs battent à l’unisson, scandant le pas de la nation en marche vers les lauriers, il suffit de fixer la date des élections à la veille d’un match international (plutôt qu’à son lendemain, car on n’en connaît en général pas l’issue d’avance). Les communes riches pourraient même installer dans les isoloirs des écrans individuels sur lesquels seraient diffusées les victoires passées.

Cette initiative ne manquera pas d’inciter nos concitoyens, temporairement sortis de leur léthargie nationale à l’espoir d’une victoire imminente contre l’ennemi juré du moment, à manifester leur attachement tout aussi temporaire à la République en allant voter en masse.

Panem et circenses…

(Publié à l’origine le 7 juillet 2006)

4 mars 2008

La deuxième mort annoncée du CD-R

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:31

France 2 vient enfin de découvrir – et de nous apprendre – que la Terre est ronde. Ou plutôt qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas si rond que ça dans le monde du numérique. En des tons apo­ca­lyp­tiques, David Pujadas rapportait ce soir aux oreilles de millions de Français suspendus à ses lèvres une décou­verte catas­tro­phique toute récente : les disques compacts où l’on grave soi-même ses photos, sa musique ou ses papiers, sur lesquels l’hôpital conserve vos données médi­cales et l’INA le patri­moine audio­visuel français (disques connus sous le nom de « CD-R ») n’auraient qu’une durée de vie non pas de cent ans, non pas de dix ans, mais de deux à cinq ans. C’est une enquête de Michel Momponté et de Jean-François Monnier qui nous révèle ce grand secret, appa­rem­ment mis à jour au laboratoire national d’essai, à la grande surprise de l’un de ses chercheurs, Jacques Perdereau. Qu’adviendra-t-il donc de toute l’infor­mation numé­rique dont l’on avait ainsi voulu pré­ser­ver des ans l’irré­parable ou­trage ? Gérard Poirier, spécialiste du grand indus­triel du média MPO, inter­viewé pour l’occasion, affirmait que le chan­gement de tech­nologie néces­saire pour passer à des supports plus pérennes prendrait plusieurs années – il ne faut pas seulement changer les matériaux constituant le disque, mais les graveurs et les lecteurs nécessaires à leur utilisation, répandus en nombre incalculable à la face de la Terre. Ne parlons pas de la tâche herculéenne de recopie de toutes les informations des anciens supports vers leur successeur : une hécatombe annoncée. Il y a de quoi être atterré.

« Stabilité incer­taine des CD-R. La sta­bi­lité tem­po­relle de l’en­semble des sup­ports d’infor­ma­tion, en par­ti­culier celle des CD-R, est variable. (…) Il est vrai que le CD-R a été pré­senté comme inal­té­rable et pérenne. Ses fabri­cants annon­cent parfois des durées de vie très longues. La réalité est tout autre : la gra­vure s’avère plus dé­li­cate que prévue, des échecs sont parfois constatés ; des CD-R, même appa­rem­ment bien gravés, peuvent se révéler illi­si­bles pré­ma­tu­rément. » – L’archi­vage sur CD-R. Acquérir, graver, contrôler, conserver. Eyrolles, Paris, 2006.Le problème de cette « news » n’est pas sa véracité – bien réelle – mais que ce n’est pas si new que ça. Il y a plus de deux ans, Kurt Gerecke, physicien expert du stockage informatique, affirmait que « la durée de la plupart des CD inscriptibles disponibles à bas prix dans les magasins discount a une durée de vie de deux ans environ ; certains des disques de meilleure qualité offrent une durée de vie plus longue, de cinq ans tout au plus. » Il conseillait de sauvegarder non pas sur disques durs – qui ont leurs problèmes – mais sur bandes magnétiques, dont la durée de vie est estimée de 30 à 100 ans. Il concluait que, de toute façon, aucun support de stockage ne dure éternellement – ce que l’on s’entêtait à répéter depuis bien plus longtemps.

Le laboratoire national d’essai devait s’en douter : en 2004, il avait œuvré pour la mise en place d’un groupement d’intérêt scientifique chargé d’étudier la conservation des données sur disques optiques numériques. On peut y lire (l’information n’est pas datée) : « de récentes études ont montré que certaines marques de supports magnétiques (disques durs et bandes) et de disques optiques (CD-R et DVD-R) étaient inutilisables après une période de stockage d’environ un an, alors que des supports d’autres marques, n’avaient montré aucune dégradation notable après 15 ans d’archivage ».

On se demande pourquoi les médias ont attendu si longtemps pour en informer le grand public. Car les profes­sionnels le savaient : certains orga­nismes, au fait de ce petit problème depuis un certain temps, avaient commencé à recopier labo­rieu­sement leur patri­moine infor­ma­tionnel sur des nouveaux systèmes de conser­vation (en général : une cascade de disques durs et de bandes magné­tiques servant à effec­tuer des sau­ve­gardes pério­diques de volumes parfois astro­no­mi­ques et qui ne feront que croître avec le temps). Le labeur du copiste n’est jamais fini, et la course technologique le rend souvent bien plus ardu, malgré les apparences.

2 mars 2008

Passage

Classé dans : Récits — Miklos @ 20:58

La sonnerie insistante du réveil le tira fina­lement d’un profond sommeil sans rêves. Un tambour lancinant résonnait à l’infini dans sa tête vide. Les tempes battantes, la bouche pâ­teuse, la gorge en feu, il entrouvrit les yeux. Un filet de soleil forçait l’embrasure des ri­deaux, traçait une ligne au sol, puis grimpait, tel un serpent, sur le lit, le traversait pour re­tomber sur le tapis et finissait par se glisser sous la commode dont on devinait la sil­houette tapie contre le mur opposé. Des ima­ges floues d’une salle enfumée remplie d’une foule de jeunes agglutinés ou seuls ondulant une bière à la main aux rythmes d’une musi­que étourdissante sous des spots clignotants se dessinaient à ses yeux, fugaces souvenirs de la fête interminable dont il était rentré à l’aube. Il se recroquevilla sous la couette.

Plus tard, ce fut son esto­mac noué par la faim qui le réveilla. Il se leva et se dirigea titubant vers la porte de la cham­bre. La commode lui lança un coup dont la douleur ne suffit pas à le tirer de sa torpeur. La lumière qui inondait le reste de l’appartement l’éblouit et vrilla son cerveau. Il saisit au passage les Rayban qu’il avait portées la veille et entra dans la cuisine. Il fouilla dans le tas de vaisselle salle qui re­couvrait la table et finit par y trouver quel­ques débris de biscuits. Il lapa un peu d’eau à même le robinet et regagna sa chambre dont l’obscurité l’enveloppa comme une mère son enfant. Rassuré, il se glissa dans son lit. Les bruits de la rue s’estompaient. Les klaxons se faisaient plus rares. Un moteur récalcitrant de moto toussait par intermittence. Des voix avinées s’élevaient sous la fenêtre puis s’éloignaient, accompagnées du tintement de canettes vides roulant au sol. Le silence re­tomba pour s’installer plus confortablement. La fatigue, insurmontable, l’englua.

Quand le réveil se remit à sonner, il lui sembla l’entendre de plus loin comme s’il l’avait enfermé dans un tiroir ou recouvert d’un oreiller. Les bruits matinaux de la rue, en général clairs et distincts, lui parvenaient étouffés. Une lumière incertaine traversait péniblement l’espace séparant la fenêtre du lit, et s’éteignait avant même d’être arrivée sur ses genoux. Essoufflée, se repliant sur elle-même, elle contournait le lit et se glissait sous la porte pour rejoindre les pièces illuminées pour y puiser de la force. Après un fondu au noir dont il n’eut cons­cience de la durée, il sentit une crampe à l’estomac, trop faible pour l’obliger à se re­lever. Le téléphone sonna une ou deux fois, puis se tut définitivement. Les images, les sons, les sensations apparaissaient plus rare­ment, spectres de plus en plus translucides et évanescents. Le temps s’était arrêté.

Il se réveilla l’esprit léger, s’étira langoureusement et se leva. Il se re­trouva dans le salon, puis dans la rue. Le ciel était d’un azur parfait. Les arbres feuillus qui bordaient la chaussée dodelinaient sous l’effet d’une brise caressante. Des moineaux picoraient au sol, surveillés par des pigeons qui cherchaient à leur piquer quelque miette. La chaussée était vide : aucune voiture n’y circulait ou n’y était garée. Un couple apparut au bout du trottoir. La jeune fille, en jupe rose et corsage blanc, parlait joyeusement à son compagnon, habillé d’une chemisette et d’un pantalon de toile beige, qui riait aux éclats. Quand ils se rapprochèrent, il fut saisi du silence absolu qui remplissait l’espace. Ni leur babil, ni le pépiement des oiseaux, ni le bruissement du feuillage ne lui parvenaient. Il les interpella, mais ils continuaient à marcher comme si de rien n’était. Il tendit la main pour attirer leur attention, elle passa au travers du bras du jeune homme. Le couple s’éloignait.

Désemparé, il se retrouva chez lui. Il s’aperçut qu’il en était sorti et rentré sans même avoir ouvert la porte. Dans la chambre, il distingua une forme allongée sur le lit. Il s’en rapprocha. Malgré la pé­nombre, il se reconnut. Il s’assit, puis se coucha, se fondant dans son corps. Au sou­venir du couple heureux qu’il avait croisé, il fut saisi d’un profond chagrin. Il aurait tant aimé être l’homme qui embrassait cette jeune fille, léger et insou­ciant. Il aurait voulu sentir l’air frais effleurer leurs deux visages, entendre encore une fois le ga­zouillis des oiseaux. Mais ce furent les sons toni­truants et les éclairs fulgu­rants de la fête qui l’enva­hirent. Il se recro­que­villa sous la couette, seul.

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