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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 avril 2010

Pise

Classé dans : Architecture, Lieux, Photographie — Miklos @ 13:42


L’Arno à Pise

Pise est, comme Florence, magnifiquement pavée ; c’est un plaisir de parcourir cette ville, soit à pied, soit en voiture. L’Arno, plus large ici, est bordé de quais magnifiques, qui communiquent entre eux par plusieurs beaux ponts, dont l’un est de marbre. On croirait que Pise, réduite, de 120 mille âmes, ou même de 180 mille, qu’elle contenait autrefois, à moins de 20 mille, doit présenter l’aspect d’une ville abandonnée, et que les cinq sixièmes au moins des maisons sont vides et en ruines ; il n’en est rien du tout, et on bâtit encore : seulement les habitants sont plus grandement logés qu’autrefois. En effet, nous avons trouvé Madame F…., qui nous avait obligeamment invités chez elle, logée dans un palais, qui à Paris se louerait mille louis par an, et ici peut-être pas cent. Le premier étage, seul habité, se compose d’une grande salle, longue de 48 pieds et large de 27, dont le plafond est sculpté et doré, de deux salons, d’environ 30 pieds sur 25, d’une grande salle à manger et de cinq chambres à coucher, sans compter les chambres de domestiques ; le rez-de-chaussée et le second étage, de la même étendue, ne sont point occupés. La plupart des fenêtres donnent sur l’Arno et ses magnifiques quais. Arrivés à la porte de cette belle maison (Palazzo Lanfranchi), ce ne fut pas sans difficulté que nous pûmes nous faire jour à travers la foule de mendiants qui l’assiégeait. On voyait là tout ce que la misère a de plus hideux ; hommes, femmes, enfants demi-nus, rongés d’ulcères et de vermine, demandant l’aumône à grands cris, quoiqu’un peu par habitude. À ces signes on reconnaît ici une maison charitable, et cela fait honneur au maître dans l’opinion. Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier degré de misère, en dirigeant et en encourageant l’industrie ; on ne s’en occupe que lorsqu’elle est à son comble, mais alors elle a son pain assuré ; les misérables ont leur curée comme les chiens à la porte des riches , et plus ils sont abjects, meilleure elle est. Avec un métier sûr comme celui-là, qui est-ce qui voudrait prendre la peine de travailler ? C’est sans doute aux institutions politiques qu’il faut attribuer cet état de choses. En effet, lorsque les personnes et les propriétés sont à la merci de l’arbitraire et de la corruption, lorsque les privilèges, les prohibitions, les exemptions, les restrictions entravent et découragent toutes les entreprises utiles ; lorsque les douanes, en embuscade sur les frontières de chacun des petits états qui découpent l’Italie et à l’entrée de toutes les villes de chaque état, obstruent la circulation des produits de l’industrie, cette industrie cesse d’être productive, et tout ce qui n’est pas prince devient mendiant. Si tel est l’état de la Toscane, sorte d’oasis politique en Italie, que sera le reste du pays ?

Louis Simond, Voyage en Italie et en Sicile. Paris, 1828.


Statue de Galilée

Le créateur de la philosophie expérimentale naquit à Pise. Ce noble fils d’une famille nombreuse et sans fortune montra dès son enfance une aptitude singulière pour les inventions mécaniques. À l’âge de huit ans il imitait, dit-on, toutes sortes de machines ; il en imaginait de nouvelles, et quand il lui manquait des matériaux nécessaires, il ajoutait des pièces de son invention. Son père, qui habitait Florence, lui fit faire ses études littéraires dans cette ville, mais il avait peu de ressources pécuniaires. Le jeune Galilée, qui connaissait les difficultés de sa position, entreprit d’en sortir honorablement. Il commença par cultiver avec succès la musique théorique et pratique, cet art charmant dans lequel son père excellait ; puis il acquit dans l’art du dessin un goût si parfait que des peintres habiles voyaient en lui un véritable artiste.

Enfin, son père l’envoya étudier la médecine à Pise, dans l’espoir que cette science lui procurerait tôt ou lard une existence aisée. Le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, profita on ne peut mieux d’une si belle occasion de s’instruire ; mais il ne tarda pas à devenir libre-penseur : il osa plusieurs fois combattre, dans des discussions académiques, les plus fermes défenseurs d’Aristote.

Un jour qu’il se trouvait dans la cathédrale de Pise, Galilée, âgé do 19 ans, fit la première de ses découvertes. Pendant l’office, il remarqua le mouvement réglé et périodique d’une lampe suspendue à la voûte du temple, ce qui lui permit de confirmer par de nombreuses expériences l’égale durée des oscillations de cette lampe. Il comprit aussitôt quel pouvait être l’usage de ce phénomène pour la mesure exacte du temps, mais il n’appliqua cette idée que fort longtemps après l’avoir conçue, pour la construction d’une horloge destinée aux observations astronomiques. À l’époque où il fit cette découverte, devenue depuis si importante, Galilée ne connaissait pas les mathématiques ; il n’avait pas même le désir de les apprendre, et son père ne demandait pas mieux que de le voir dans ces dispositions. Toutefois, celui-ci eut l’imprudence de lui dire que les principes de la musique et du dessin dépendent des mathématiques ; et il n’en fallait pas davantage pour donner à cette rare intelligence l’envie de les étudier.

À peine entré dans ce genre de spéculations, il fut saisi par le charme de la possession certaine, charme nouveau pour lui; ce qui le porta à sacrifier au génie d’Euclide ceux de Galien et de Platon. Toutefois, son père, qui voulait en faire un médecin, ne lui permit d’abandonner les études médicales qu’après avoir bien constaté qu’il était vraiment né pour les sciences exactes.

Galilée qui s’était déjà distingué, à son insu, par sa découverte sur le mouvement oscillatoire et par son talent de dialecticien, imagina la balance hydrostatique après avoir lu le traité d’Archimède sur les corps qui nagent dans les fluides; puis il fit ensuite des recherches sur le centre de gravité des solides, recherches qui lui valurent, à l’âge de vingt-cinq ans, la chaire de mathématiques de l’université de Pise. Excité par cette faveur qu’il attribuait surtout au grand-duc Ferdinand, il ne négligea rien pour la justifier.

Il démontra d’abord par l’expérience que tous les corps sont également sollicités par la pesanteur, et que les différences entre les espaces qu’ils parcourent dans leur chute libre, en des temps égaux, proviennent de l’inégale résistance que l’air leur oppose, selon leurs différents volumes; puis il établit la véritable théorie du mouvement uniformément varié.

Ces premiers succès de Galilée dans la philosophie expérimentale irritèrent contre lui les partisans de la vieille philosophie. Il quitta donc la chaire de Pise, en 1592, pour se soustraire à leurs tracasseries.

Charles Redouly, A, B, C de l’X. Grammaire et lo­gi­que des mathématiques élémentaires. Paris, 1867.


Le Dôme et la Tour penchée

Le plus singulier édifice de Pise est le Campanile Torto ou la Tour penchée : sa base, ornée de colonnes, supporte six rangs d’arcades surmontés d’une tour d’un diamètre moins considérable que la base ; sa hauteur est de 190 pieds ; son inclinaison, depuis le pavé de la place sur laquelle elle s’élève, est de 15 pieds jusqu’au sommet. A la vue de ce monument, qui date de 1274, il est difficile de décider si l’intention des architectes, comme on le croit communément dans le pays, a été de le construire avec cette étonnante inclinaison, ou si, comme le pensent quelques personnes de l’art, cet effet n’est que le résultat de l’affaissement du sol. Cependant l’opinion la plus probable est que le sol s’est affaissé lorsqu’elle était à moitié de sa hauteur, et qu’ensuite elle fut continuée sur le même plan et dans la même inclinaison. Non loin de cet édifice, les cicérone vous montrent avec vénération le Campo-Santo, vaste cour rectangulaire environnée d’un portique et de 24 galeries dont les murs sont ornés de 41 fresques des quatorzième et quinzième siècles, et très curieuses pour l’histoire de l’art : des maîtres fameux y ont travaillé. Plus de 600 tombeaux, la plupart en marbre de Paros, ornent cette religieuse enceinte, ce cimetière unique dans l’univers, et qui date de l’an 1278. Il renferme, dit-on, sur une superficie de 10,000 pieds carrés, une épaisseur de 9 pieds de terre apportée de Jérusalem à l’époque de la troisième croisade : on a calculé que ce transport a dû employer 50 navires de 300 tonneaux chacun. On prétend que cette terre a la propriété de consumer les corps très promptement. Autrefois cet effet se produisait en 24 heures; aujourd’hui on avoue qu’il en faut plus du double, et peut-être qu’en y regardant de près, on reconnaîtrait qu’il y a erreur dans cette évaluation : de pareils miracles ont besoin d’être confirmés par des expériences positives.

Malte-Brun, Géographie universelle, ou, description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau. Paris, 1853.

Depuis que l’homme est homme et le Français français…

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 11:16

Dans ses Carnets, le major W. (William) Marmaduke Thompson a consigné ses observations de la France et des Français qu’il découvre après la guerre ; veuf, il s’était remarié avec Martine-Nicole Noblet et s’installe à Paris, patrie de sa seconde épouse.

Publiés en 1954, certaines de ces pages peuvent dater, surtout lorsqu’elles concernent des aléas de la vie politique d’alors (les gouvernements qui ne tiennent que quelques mois, le parlement désorganisé…), mais pour l’essentiel elles font mouche encore aujourd’hui lorsqu’elles décrivent le rapport du Français à ses congénères, à ses institutions et au reste du monde.

Comment définir ces gens qui passent leurs dimanches à se proclamer républicains et leur semaine à adorer la Reine d’Angleterre, qui se disent modestes, mais parlent toujours de détenir les flambeaux de la civilisation (…), qui placent la France dans leur cœur, mais leurs fortunes à l’étranger, qui sont ennemis des Juifs en général, mais ami intime d’un Israélite en particulier (…), qui détestent que l’on critique leurs travers, mais ne cessent de les dénigrer eux-mêmes, (…), qui admirent chez les Anglais l’ignorance du « système D », mais se croiraient ridicules s’ils déclaraient au fisc le montant exact de leurs revenus, qui se gaussent des histoires écossaises, mais essaient volontiers d’obtenir un prix inférieur au chiffre marqué; qui s’en réfèrent complaisamment à leur Histoire, mais ne veulent surtout plus d’histoires, qui détestent franchir une frontière sans passer en fraude un petit quelque chose, mais répugnent à n’être pas en règle, qui tiennent avant tout à s’affirmer comme des gens « auxquels on ne la fait pas », mais s’empressent d’élire un député pourvu qu’il leur promette la lune, qui disent : « En avril, ne te découvre pas d’un fil », mais arrêtent tout chauffage le 31 mars, qui chantent la grâce de leur campagne, mais lui font les pires injures meulières, qui ont un respect marqué pour les tribunaux, mais ne s’adressent aux avocats que pour mieux savoir comment tourner la loi, enfin, qui sont sous le charme lorsqu’un de leurs grands hommes leur parle de leur grandeur, de leur grande mission civilisatrice, de leur grand pays, de leurs grandes traditions, mais dont le rêve est de se retirer après une bonne petite vie, dans un petit coin tranquille, sur un petit bout de terre à eux, avec une petite femme qui, se contentant de petites robes pas chères, leur mitonnera de bons petits plats et saura à l’occasion recevoir gentiment les amis pour faire une petite belote ?

Ces conservateurs qui, depuis deux cents ans, ne cessent de glisser vers la gauche jusqu’à y retrouver leur droite, ces républicains qui ont fait depuis plus d’un siècle du refoulement de royauté et apprennent à leurs enfants, avec des larmes dans la voix, l’histoire des rois qui, en mille ans, firent la France – quel damné observateur oserait les définir d’un trait, si ce n’est par la contradiction ? (…)

M. Taupin est un monsieur qui ne croit à rien, parce que, à son avis, il ne sert plus à rien de croire à quelque chose. (…)

« Ce qu’il nous faudrait, c’est un homme à poigne, qui fasse un peu d’ordre là-dedans, un bon coup de balai ! »

On pourrait penser alors que ces gens aspirent à la dictature. Erreur. Qu’un homme à poigne se signale à l’horizon, qu’il parle de réformer les institutions parlementaires, de mettre de l’ordre, de faire régner la discipline et, pour un satisfait, voilà mille mécontents. (…)

Les Français sont persuadés que leur pays ne veut de mal à personne. Les Anglais sont méprisants ; les Américains dominateurs ; les Allemands sadiques ; les Italiens insaisissables ; les Russes impénétrables ; les Suisses suisses. Eux, Français, sont gentils. On leur fait des misères. (…)

Persécuté par ses ennemis qui lui font la guerre, par ses alliés qui font la paix sur son dos, par le monde entier qui lui prend ses inventions (les Français ne savent qu’inventer pour se plaindre ensuite qu’on le leur a pris), le Français se sent également persécuté par les Français : par le gouvernement qui se paie sa tête, par le fisc qui lui fait payer trop d’impôts, par son patron qui paie bon marché ses services, par les commerçants qui font fortune à ses dépens, par le voisin qui dit du mal de lui, bref, par anybody… (…)

Qui dont investit le gentil Français ?

Un mot très bref de son vocabulaire, sur lequel mon si dévoué collaborateur et ami a bien voulu attirer mon attention, m’a livré la secrète identité des assiégeants : c’est ils. Et ils, c’est tout le monde : les patrons pour les employés, les employés pour les patrons, les domestiques pour les maîtres de maison, les maîtres de maison pour les domestiques, les automobilistes pour les piétons, les piétons pour les automobilistes, et, pour les un comme pour les autres, les grands ennemis communs : l’État, le fisc, l’étranger.

Pierre Daninos, Les Carnets du major W. Markmaduke Thompson. Découverte de la France et des Français. Hachette, 1954.

Le « dévoué collaborateur » du fictif major est le bien réel Pierre Daninos (1913-2005), qui a réussi ce « tour de force » (terme français repris et italicisé par les Américains) pour un Français de faire voir les Français aux Français par l’œil d’un Anglais francophile inexistant : c’est cette distance – la Manche étant alors aussi infranchissable qu’aujourd’hui en dépit de l’Eurostar, culturellement parlant, s’entend –, de l’accent que l’on entend dans les discrets anglicismes du texte et dans l’humour british qui donnent toute leur saveur à cette critique de nos travers nationaux.

La vie de Marmaduke s’est poursuivie presque tout autant que celle de son créateur, jusqu’aux Derniers carnets du major Thompson. Si Daninos a exploré les trésors infinis de nos idiosyncrasies nationales (Un certain monsieur Blot, Snobissimo…), il a aussi consacré un ouvrage à la dépression qui l’avait frappé (Le 36e dessous). La nécrologie que lui a consacrée Le Times montre l’intérêt de ses livres pour un public international, tout à la fois amoureux et critique de la France et des Français.

Le regard qu’a jeté Laurence Wylie (1909-1996) sur les Français est d’un tout autre ordre : cet Américain, fils de pasteur, s’était pris d’amour pour la France (l’amour, toujours l’amour !) et y a passé plusieurs années sabbatiques dans la France dite profonde : un village dans le Vaucluse (dont il a tiré un livre éponyme), en Anjou… Devenu professeur de culture française à Harvard, il s’est surtout intéressé à l’étude de la gestuelle et à la communication non verbale comme moyens de comprendre une culture étrangère.

Son livre Beaux gestes est un chef-d’œuvre en son genre : des expressions françaises particulièrement typiques (il est bourré !, il y a du monde au balcon !…) y sont littéralement illustrées par des photos dans lesquelles il prend les mimiques correspondantes d’une façon très expressive ; ce n’est pas étonnant : il avait suivi les cours du mime Jacques Lecoq… On parle avec tout son corps, et l’accent – régional ou étranger – ne se manifeste pas uniquement dans la voix, mais dans les infinies expressions du visage ou des mains, par les postures de la tête et des épaules, dans sa démarche… On peut ainsi parfois distinguer de loin un étranger avant même de l’avoir entendu parler. Preuve s’il en est que la maîtrise d’une langue ne consiste pas uniquement à posséder vocabulaire et grammaire mais aussi ses idiomes, et, plus généralement, sa culture, et que la communication ne passe pas uniquement par l’oralité.

Un autre « tour de force » concernant la France, ou plutôt le français, est le Mots d’Heures : Gousses, Rames. The d’Antin Manuscript, par Luis d’Antin van Rooten. C’est, d’apparence, une anthologie de poèmes en ancien français, accompagnés d’une profusion de savantes notes de bas de page destinées à en faciliter la compréhension, mais c’est en fait une translittération particulièrement originale de l’équivalent anglais des Contes de ma mère l’oye qui utilise des mots français à la consonance proche. Le titre du recueil lui-même reprend de cette façon celui de l’original, Mother Goose Rhymes. Et c’est ainsi que :

Un petit d’un petit
S’étonne aux Halles
Un petit d’un petit
Ah ! degrés te fallent
Indolent qui ne sort cesse
Indolent qui ne se mène
Qu’importe un petit d’un petit
Tout Gai de Reguennes

correspond au célèbre :

Humpty Dumpty
Sat on a wall.
Humpty Dumpty
Had a great fall.

And all the King’s horses,
And all the King’s men
Couldn’t put Humpty Dumpty
Together again.

Un livre aussi intelligent qu’amusant, ma foi.

On trouve une variante du genre dans les Let’s Parler Franglais! (1980) et Parlez-vous Franglais? de Mikes Kington, collection de dialogues en français parlé par des Britanniques qui émaillent leurs phrases de mots en anglais ou traduisent littéralement dans la langue de Molière les tournures et les idiomes de celle de Shakespeare, ce qui donne par exemple :

Premier Joggeur : Je peux courir avec vous ?

Deuxième joggeur : Oui, si vous voulez.

1er Joggeur : C’est pour la compagnie, vous savez.

2ème Joggeur : Ah vous courez sur company business ?

1er Joggeur : Non, non. Je n’aime pas courir seul.

2ème Joggeur : Ah.

1er Joggeur : C’est un merveilleux matin pour cette sorte de chose.

2ème Joggeur : Quelle sorte de chose ?

1er Joggeur : Le jogging.

2ème Joggeur : Ah, vous faites le jogging ?

1er Joggeur : Oui. Vous aussi, non ?

2ème Joggeur : Non.

1er Joggeur : Ah… Mais pourquoi vous courez, alors ?

2ème Joggeur : Je vais à un job.

1er Joggeur : Un job ? Vous êtes un Running Doctor, comme en Australie ?

2ème Joggeur : Non, je suis un gendarme. Je vais à un 999 appel.

1er Joggeur : C’est curieux. Je croyais que la police avait des motocyclettes et des voitures avec sirènes.

2ème Joggeur : Oui, mais nous sommes under-equipped. Le 999 appel est venu, on n’avait plus de véhicules, on m’a dit : ‘Run, you blighter, run.’

1er Joggeur : Mais… vous n’avez pas d’uniforme.

2ème Joggeur : Je suis plainclothes.

1er Joggeur : Ah. Cela explique le trois-piece suit, la cravate natty et la rose au revers. Quand je vous ai vu, je me suis dit : ‘Pour un joggeur, ce n’est pas très joggy. Ce n’est pas mon idée d’un jog-suit.’ A propos, où vous allez ?

2ème Joggeur : 19 Lauderdale Road. Séparer un mari et une femme. Ils se battent. La même vieille histoire. Blimey, je suis knackered. C’est loin ?

1er Joggeur : Pas si vous êtes dans la rose de santé. Vous n’avez pas une petite sirène pour arrêter la traffique ?

2ème Joggeur : Non. Il faut que je me repose un peu. Dites donc, vous êtes en peak form—pouvez-vous allez à l’avance ?

1er Joggeur : A 19 Lauderdale Road ?

2ème Joggeur : Oui. C’est bien simple. Vous entrez, vous criez, ‘Je suis la loi,’ et vous craquez les têtes ensemble.

1er Joggeur : Mais… mais je fais un time trial ! Cela dérangera ma schedule !

2ème Joggeur : C’est un ordre ! Par la majesté de la loi je vous ordonne… !

1er Joggeur : OK, OK. J’y cours.

2ème Joggeur : Et prenez garde ! Le mari a un revolver. Au revoir, jusqu’après mon petit lie-down.

Soyez donc très careful quand vous ferez votre dimanche jogging, surtout si vous ne le faites pas dans le club de gym.

7 avril 2010

Life in Hell: Akbar adore le bon pain, mais…

Classé dans : Actualité, Cuisine — Miklos @ 0:16

À l’instar d’Épicure, Akbar a le cœur saturé de plaisir quand il a du pain et de l’eau (à défaut de vin, mais cela ne saurait durer). Une baguette suffit pour le rendre heureux : l’arôme qu’elle dégage encore quand, à peine tiède, elle s’offre à lui, la croûte dorée, de cette couleur bai clair qu’on voit sur certains beaux chevaux blonds de race, délicatement croustillante pour se fondre ensuite sous la langue, la mie élastique sans pour autant servir de bouche trou à des caries, ni trop dense ni trop aérienne, à peine salée pour en rehausser discrètement le goût… Un délice dont il a du mal à se passer trop longtemps.

Le pain, ça paraît si simple à faire : de la farine, de l’eau, du levain… et voilà, le tour est joué. Eh non ! s’écrie Akbar qui s’est appris à se faire son pain quotidien à la sueur de son front. C’était du temps où il vivait dans un pays qui, malgré (ou à cause de) ses avancées technologiques, ne produisait que du pain industriel : sa forme ? toujours parfaite et identique d’une pièce à l’autre ; sa couleur ? toujours idéale, sans variante ; sa texture moelleuse à souhait et sa mie plaisante pour tous donc sans goût ; ce pain qui a le mérite de rester frais plusieurs semaines puis de tourner subitement au vert, couleur qui indique, contrairement à celles des feux de circulation, qu’on doit s’arrêter (de le consommer).

Quelles farines ? Quels levains ? Et l’eau, alors ? pas celle qui s’écoule hygiéniquement javélisée de son robinet, pour sûr. Et puis le tour de main, la température ambiante et celle du four, l’humidité, la durée de la cuisson… Akbar en découvre les subtilités au fil du temps.

Rentré en France, Akbar fréquente assidûment la boulangerie de son quartier : le pain (et les croissants au beurre, précise-t-il) y est tellement savoureux qu’il n’a plus besoin de se faire les biceps en pétrissant le sien. Mais voilà : le boulanger n’aime pas les étrangers et confond trop souvent le pain et Le Pen. Akbar le quitte. L’autre boulangerie du coin ne soutient pas la comparaison, même les moineaux s’en détournent. Akbar aussi, sans pour autant suivre la recommandation de feue Marie-Antoinette de passer à la brioche, afin d’éviter que la sienne… Glissez, mortels, n’appuyez pas.

Jeff, lui, est un panivore acharné, Akbar reprend goût à ce mets. L’épicerie bio de la rue Trousse-Nonnain vend des baguettes aux céréales, aux graines de courge et de tournesol qui se laissent agréablement manger, juste le temps de rentrer chez lui avec ses autres emplettes, mais ce pain-là est est tout de même un peu lourd.

Akbar poursuit ses recherches. Il semble avoir enfin trouvé son bonheur plus bas, dans la boulangerie de la rue du Regnard-qui-pêche : le goût rêvé, le fantasme devenu réalité. Jusqu’au jour où il s’aperçoit un jour que la vendeuse se saisit du pain à mains nues, mains avec lesquelles elle prend l’argent et rend la monnaie et dont elle vient de lécher l’index pour décoller plus facilement le sachet dans lequel elle glisse son achat.

Il se demande alors dans quelles conditions sont préparés leurs sandwiches et les autres plats tous prêts sous plastic que ses collègues achètent en guise de repas (ah ! s’ils fréquentaient à la place Lord Sandwich… !). Il leur pose la question et s’entend répondre par Palomita : « J’ai déjà vu des cafards se balader parmi les sandwiches, et une fois j’ai trouvé dans un plat chaud une moitié de punaise rouillée… ».

Punaise ! se dit Akbar, ça donne le cafard.

Il se remet au pétrissage.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

5 avril 2010

Qui ne dit mot consent, ou, les silences complices

Classé dans : Actualité, Médias, Religion, Société — Miklos @ 8:19

Si l’on s’étonne des critères de modération des commentaires de lecteurs du Monde, on n’est finalement pas surpris de ceux du Figaro.

À la question que posait ce dernier : « Le Pape a-t-il eu raison de ne pas évoquer les scandales de la pédophilie ? », une armée de défenseurs du pape et de l’Église s’est levée. L’un de ses soldats a répondu : « L’Eglise n’est pas et ne peut pas etre tenu responsable sur le comportement de quelques pretres a travers le monde. » Un autre a rajouté : « Aussi révoltant que ce soit, il y a bien pire à dénoncer et mieux à proposer… »

Mais le commentaire suivant, qui visait à analyser et à critiquer cette posture, lui, a été rejeté :

Lorsque vous voyez un crime qui est commis et que vous fermez l’œil, comment appelez-vous cela ?

Et pour ceux – il y en a plus d’un ici – qui ont écrit que la pédophilie ce n’est pas la pire chose au monde : ne faut-il dénoncer que le pire et fermer l’œil sur le reste ? Et si c’était arrivé à un de vos proches (Dieu préserve), lui diriez-vous la même chose ?

Ce n’est pas l’Église qui est attaquée en soi, c’est le comportement de certains de ses dignitaires qui est remis en question. Si vous la refusez, vous participez de son pourrissement par l’intérieur, pas par l’extérieur.

En clair :

- Ceux qui savent et qui se taisent sont complices.

- Ceux qui répondent qu’il y a pire ne font pas montre de compassion à l’égard des victimes de ce crime.

- Ce n’est pas le pape qui est la victime, ce sont ceux qui ont été violés.

- Ce sont eux qui ont dû porter leur croix jour après jour durant des années sous la chape de plomb de ce silence, et ce n’était pas de leur choix.

Et c’est à la justice des hommes de passer. Vite.

3 avril 2010

Médias et mémoire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Musique, Médias — Miklos @ 13:53

Lors du reportage de France 2 sur les églises évangélistes (aujourd’hui à 13h15), un adepte déclare à la journaliste : « Avant, c’était cigarettes, whisky et p’tites pépées ». La journaliste ne comprend pas, elle lui demande de répéter. Il s’exécute. La journaliste ne comprend toujours pas, et demande « P’tites pépées ? », à se dire qu’elle ne voyait même pas comment cela s’écrivait, et devait s’imaginer entendre le nom de marque d’une boisson exotique ou un mot en latin ou en sanscrit. Il répond « Ben oui, j’étais infidèle ». Fondu.

On est surpris (les médias n’ont de cesse de nous surprendre) que l’intervieweuse n’ait pas reconnu le titre du film de Maurice Regamey (1959) avec Annie Cordy, ou son interprétation de la chanson éponyme, qu’elle a régulièrement ressortie. On connaît peut-être moins celle qu’en donnent – ensemble ! – Eddie Constantine, Jean-Pierre Cassel, Claude François, Jean Yanne et Sacha Distel, et c’est bien dommage. Et qui sait encore qu’il s’agit à l’origine d’une chanson américaine (paroles – plus intéressantes que leur version française – et musique de Tim Spencer, 1947) ?

La voix de la journaliste laisse supposer qu’elle est jeune. De cette génération qui n’est plus rendue cinglée par le tabac, l’alcool et les petites pépées comme le disait la chanson, mais par Twitter, Facebook et l’iPhone. Mais de là à ne plus connaître ces monuments d’après-guerre (on n’ose parler de « culture »)… ? « Média » serait-il uniquement synonyme d’« immédiat » ?

O tempora, o mores…

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