Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 août 2013

Comme le Pont Neuf

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Théâtre — Miklos @ 0:24


Le Pont Neuf et la Conciergerie.
Cliquer pour agrandir.

Colombine

De bonne foi, m’aimes-tu ?

Arlequin

Oui assurément je t’aime. Je t’aime comme les filous aiment la bourse. Et toi m’aimes-tu ?

Colombine

Je t’aime comme les vieillards aiment l’argent.

Arlequin

Et moi, je t’aime comme le Pont Neuf aime la Samaritaine.

Colombine

Et moi, comme les Normands aiment les procès.

Arlequin

Et moi, comme les libraires aiment les auteurs qui ne demandent rien.

Colombine

Et moi, comme les femmes qui aiment à paraître belles.

Arlequin

Et moi, comme les médecins aiment la maladie.

Colombine

Et moi, comme les procureurs aiment les grosses lettres.

Arlequin

Et moi, comme les jeunes gens aiment la dépense.

Colombine

Et moi, comme les musiciens aiment à boire.

Arlequin

Et moi, comme le vent aime les girouettes.

Colombine

Et moi, comme les comédiens aiment les grosses assemblées.

Arlequin

Ahalte là. Je ne saurais rien ajouter de plus fort. Comme les comédiens aiment les grosses assemblées ! J’avoue qu’on ne peut pas aimer davantage. À propos d’amour, quand nous marierons-nous, Colombine, reine de tous les pays de mon cœur, douairière de tous les doigts de ma main, perle digne d’être pendue aux oreilles de Gargantua, de Pantagruel et autres grands seigneurs ; quand nous marierons-nous ?

Gherardi, Les intrigues d’Arlequin, comédie. 1721.

«En entrant dans la ville d’Amsterdam, un homme habillé de brun, portant une petite perruque ronde, accourut sauter au cou de père Jean, l’embrassa trois ou quatre fois, et lui dit : « Est-ce bien toi, mon cher père Jean ? Comment te portes-tu ? Et qu’as-tu fait de ma femme ? » À ce mot, père Jean s’écria : « Par la fressure de notre saint père le pape, c’est mon ami Vitulos ; ma foi, je me porte comme le Pont Neuf : pour ta femme, le diable sait où elle est. Le père prieur des grands carmes de Rome me l’a soufflée, comme je te l’avais escroquée. Que le ciel en soit béni ; j’ai éprouvé dans cette occasion la vérité du proverbe, qui dit que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous mesures les autres. Mais j’en suis tout consolé. » — « Et moi, je n’en ai jamais été attristé, dit Vitulos : tu m’as défait d’un fardeau qui me pesait terriblement sur les bras. Si tu ne m’avais point enlevé cette sorcière à tous tous les diables, je l’aurais noyée un jour ou l’autre. Vive la communauté en toute chose ! Morbleu, le droit de propriété est un droit inventé par Belzébuth pour faire enrager les hommes. La possession d’un bien tourmente, fatigue, ennuie le possesseur, ou tente, ou fait sort à qui ne le possède pas. »

Henri-Joseph Dulaurens, Le compère Mathieu, ou, Les Bigarrures de l’esprit humain. 1766. »

«Le Parisien aime le Pont-Neuf. Il en parle, loin de son pays, avec une sorte d’orgueil et d’affection. C’est pour lui un point de comparaison avec les monuments du même genre qu’il a occasion de voir. On a construit à Paris, depuis un certain nombre d’années, des ponts d’une ordonnance plus remarquable sous le rapport de l’art ; mais le Pont-Neuf est le seul dont il se plaise à vanter les piles massives et la large voie. C’est, en vérité, un grand et noble ouvrage. Malgré la belle exécution de la corniche établie dans toute la longueur du pont, il a plus de solidité que d’élégance, plus de majesté que de grâce. On voit qu’il est l’œuvre d’une époque où l’homme, récemment initié aux mystères des arts, se séparait à regret des traditions architecturales du moyen âge, dont les ouvrages sont empreints d’un caractère prononcé de force et de durée. La conception du Pont Neuf a de la grandeur ; elle n’a pu être inspirée seulement par l’utilité économique de sa construction. Je suis surpris qu’elle appartienne à Henri III ; il n’y a rien dans la vie de ce prince qui la justifie ; mais il est certain que Henri IV pouvait seul l’accomplir. La pensée du vainqueur d’Ivry, du robuste montagnard béarnais, s’y reconnaît mieux. Sa statue équestre, posée au centre du pont, sur le terre plein, à l’extrémité de l’ancienne Île aux Juifs, semble le dire au peuple. Je ne sais pourquoi on a de tout temps, ainsi que l’indique une façon de parler proverbiale, critiqué comme une inconvenance le choix de cette place pour rendre cet hommage à la mémoire de Henri IV. Nulle part, au contraire, l’image de ce prince n’eût rappelé d’une manière plus éloquente les titres qu’il peut avoir à la reconnaissance du pays.

[…]

Et cependant, quelle que soit la beauté pittoresque de votre terre natale, enfants des montagnes, hommes des vastes et fertiles plaines, ou des côtes maritimes, arrêtez-vous à la première heure du soir sur le Pont Neuf, regardez autour de vous, et dites-moi si le majestueux spectacle qui se déroule sous vos yeux n’égale pas au moins toutes ces pompes de la nature qui ont rempli votre cœur d’enthousiasme et d’amour pour votre pays ?… La beauté de cette scène qui m’a bien souvent saisi d’admiration, est plus facile à sentir qu’à décrire. Je n’oserais pas l’essayer.

Du terre-plein dominé par la statue monumentale de Henri IV, on découvre à l’est et à l’ouest une grande partie du cours de la Seine, dont les eaux paisibles et bienfaisantes apportent la prospérité dans Paris. Elle semble saluer en passant ses rives resplendissantes des miracles des arts, et animées de toute la vie de la civilisation. A l’ouest l’horizon est borné par les collines verdoyantes de Saint-Cloud et de Meudon ; dans cette direction et sur la rive droite les Tuileries et le Louvre étalent leurs masses majestueuses, dont la vue a de la peine à atteindre le prolongement. Le pont des Arts, construction gracieuse et légère, coupe admirablement le premier plan de ce tableau, tandis que le fleuve, chargé d’embarcations de toutes les formes, lui donne l’activité et la vie.

Mais c’est surtout à l’est que la scène, si j’en juge d’après mes propres impressions, a un caractère merveilleux, un ensemble d’accidents qui remplissent l’âme d’une émotion suave et tendre comme un sentiment religieux. Derrière vous c’est Paris dans sa jeunesse et sa virilité, c’est la grande ville, la reine de l’Ile-de-France, parée de tous les ornements de sa royauté ; mais devant vous c’est le vieux Paris, le Paris de Hugues Capet et de Marcel, le prévôt des marchands ; là se déploient sur les monuments d’un autre âge, noircis par le temps, tous les souvenirs de l’histoire nationale. L’île Saint-Louis, qui, sur les plans reculés de la perspective, occupe à peu près le centre du fleuve, est peuplée de hautes constructions, dont l’effet est extraordinaire, à cette heure surtout où la lueur pâle et lointaine des réverbères jette sur elle un jour douteux. Toujours sur cette ligne, mais en inclinant davantage vers la rive gauche du fleuve, on découvre les tours gothiques de Notre-Dame, dont le sommet entouré des vapeurs gazeuses qui se lèvent de Paris semble ainsi se perdre au sein des nuages. De temps en temps une voix solennelle perce l’épaisseur de ce voile sombre et retentit au loin, c’est le son du bourdon, dont la masse énorme fait comme frissonner en s’ébranlant les antiques murailles de l’église. L’île où ce beau monument est situé, c’est la chère Lutèce de Julien ; on lui a laissé le nom de Cité qui rappelle son droit d’aînesse. Il n’y a pas une de ces voies maintenant sombres et tortueuses qui ne rappelle des évènements racontés dans nos vieilles chroniques. Enfin à une distance plus rapprochée, voyez ce qui reste de l’antique palais légué par les rois de France à la justice ; mais il est triste que le voisinage de cette enceinte respectée soit maintenant souillé par une institution odieuseLa prison de la Conciergerie., dont le nom seul outrage la liberté écrite dans nos lois, et fait la honte de la civilisation.

Si vous reportez autour de vous vos regards émerveillés, votre imagination, déjà séduite par le magique effet de ce vaste tableau, va être livrée en même temps à toute la puissance de l’actualité et à celle des vieux souvenirs. À toutes les heures de la journée une foule considérable circule avec peine sur le Pont Neuf, et tandis que les piétons envahissent ses trottoirs, des milliers d’équipages et de voitures industrielles en labourent la voie dans tous les sens. Ce pont, jeté pour ainsi dire au confluent des trois divisions principales de Paris, est comme la grande artère où passent tout le sang, tous les éléments de vie de la ville géante. Quelle immense variété de physionomies, de costumes et de langage ! Vous croiriez être à l’entrée d’un bazar où toutes les nations du monde sont représentées. Et quelle diversité morale ne doit-il pas exister dans ces foules inquiètes qui passent devant vous comme les eaux du fleuve ! Qui peut dire les joies, les misères, les vices, les vertus qui animent ces longues chaînes d’êtres humains, dont les anneaux se succèdent avec une étonnante promptitude !

Mais en conservant son nom, le pont du roi Henri a subi la loi générale des ouvrages de l’homme, et sa physionomie locale, s’il est possible de s’exprimer ainsi, s’est modifiée successivement, et s’est empreinte des couleurs mobiles du progrès social. Les hommes d’un autre temps ne reconnaîtraient plus ce monument ; ils chercheraient vainement la machine hydraulique dont la construction bizarre amusait le Parisien, ou si l’on veut, cette badauderie antique imputée à son caractère enthousiaste et communicatif ; le carillon aux tintements harmonieux, l’horloge sur laquelle se sont réglées tant de montres, la SamaritaineCélèbre fontaine abattue en 1813., tout cela a disparu. Cet attentat à la légitimité des habitudes populaires et à l’effet pittoresque du pont, est l’ouvrage du goût moderne, qui est coupable de profanations bien moins excusables. Que sont devenus ces petits théâtres en plein vent, où s’épanchaient librement la verve d’opposition et la gaîté satirique de nos pères ? Quoi qu’en ait pu dire l’austère Boileau, ce n’étaient pas seulement les laquais assemblés qui formaient le public des joyeuses parades du Pont-Neuf. Le peuple, que dans ce temps le beau monde confondait insolemment avec ses serviteurs, y venait oublier les misères que le grand roi, si bassement loué dans les vers du célèbre critique, versait sur lui à pleines mains. Il venait écouter ces chanteurs, reflet national des anciens ménestrels, qui, dans leurs libres couplets, lui offraient du moins la jouissance de la plainte, sous le gouvernement oppresseur de Mazarin, ou du P. Le Tellier.

Alexandre Barginet, « Le Pont Neuf et l’Île-aux-Juifs », in Paris, ou Le livre des Cent-et-Un, t. 9. Francfort, 1833. »

7 août 2013

« L’illusion est un effet nécessaire des passions. »

Classé dans : Philosophie, Photographie, Société — Miklos @ 20:26

«Les passions nous induisent en erreur, parce qu’elles fixent toute notre attention sur un côté de l’objet qu’elles nous présentent, et qu’elles ne nous permettent point de le considérer sous toutes ses faces. Un roi est jaloux du titre de conquérant : la victoire, dit-il, m’appelle au bout de la terre ; je combattrai, je vaincrai ; je briserai l’orgueil de mes ennemis, je chargerai leurs mains de fers ; et la terreur de mon nom, comme un rempart impénétrable, défendra l’entrée de mon empire. Enivré de cet espoir, il oublie que la fortune est inconstante, que le fardeau de la misère est presque également supporté par le vainqueur et par le vaincu ; il ne sent point que le bien de ses sujets ne sert que de prétexte à sa fureur guerrière, et que c’est l’orgueil qui forge ses armes et déploie ses étendards : toute son attention est fixée sur le char et la pompe du triomphe.

Non moins puissante que l’orgueil, la crainte produira les mêmes effets ; on la verra créer des spectres, les répandre autour des tombeaux, et dans l’obscurité des bois les offrir aux regards du voyageur effrayé, s’emparer de toutes les facultés de son âme, et n’en laisser aucune libre pour considérer l’absurdité des motifs d’une terreur si vaine.

Non seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets qu’elles nous présentent ; mais elles nous trompent encore, en nous montrant souvent ces mêmes objets où ils n’existent pas. On sait le conte d’un curé et d’une dame galante : ils avaient oui dire que la lune était habitée, ils le croyaient ; et, le télescope en main, tous deux tâchaient d’en reconnaître les habitants. « Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux ombres ; elles s’inclinent l’une vers l’autre : je n’en doute point, ce sont deux amants heureux… » — « Eh ! fi donc, madame, reprend le curé, ces deux ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale. » Ce conte est notre histoire ; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver : sur la terre, comme dans la lune, des passions différentes nous y feront toujours voir ou des amants ou des clochers. L’illusion est un effet nécessaire des passions, dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement où elles nous plongent. C’est ce qu’avait très bien senti je ne sais quelle femme, qui, surprise par son amant entre les bras de son rival, osa lui nier le fait dont il était témoin : « Quoi ! lui dit-il, vous poussez à ce point l’impudence… » — « Ah, perfide ! s’écria-t-elle, je le vois, tu ne m’aimes plus ; tu crois plus ce que tu vois que ce que je te dis. » Ce mot n’est pas seulement applicable à la passion de l’amour, mais à toutes les passions. Toutes nous frappent du plus profond aveuglément. […] Il n’est point de siècle, qui, par quelque affirmation ou quelque négation ridicule, n’apprête à rire au siècle suivant. Une folie passée éclaire rarement les hommes sur leur folie présente.

Au reste, ces mêmes passions, qu’on doit regarder comme le germe d’une infinité d’erreurs, sont aussi la source de nos lumières. Si elles nous égarent, elles seules nous donnent la force nécessaire pour marcher ; elles seules peuvent nous arracher à cette inertie et à cette paresse toujours prête à saisir toutes les facultés de notre âme.

Helvétius, De l’esprit, « Des erreurs occasionnées par nos passions » (Discours I, ch. II). »

2 août 2013

Une affection envahissante

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 13:17


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Par paresse ou par curiosité – il faut une certaine dose de paresse pour pouvoir exercer sa curiosité avec latitude –, il s’était débarrassé de quelques graines d’une courge qu’il avait vidée avant de la cuire en les jetant dans une jardinière qu’un été chaud suivi d’un hiver glacial avait transformée en friche.

Son attention fut attirée par un léger frappement, irrégulier mais constant, en provenance de la chambre d’ami pourtant vide. Il y entra et se rendit à l’évidence : on tapotait à l’une des fenêtres. Un moineau, se demanda-t-il ? Il écarta le voilage, et vit avec surprise que la jardinière, vide encore quelques jours plus tôt, était dorénavant recouverte d’une plante aux immenses feuilles vertes. Leurs tiges s’élançaient vigoureusement dans tous les sens. Pour éviter de ployer sous leur poids, certaines s’agrippaient aux murs ou à la balustrade à l’aide de petites pousses aux curieuses formes de tire-bouchon ou de ressort, d’autres s’appuyaient sur le vitrage de la fenêtre qu’elles menaçaient de recouvrir entièrement.

Il ouvrit les battants. La plante en profita pour s’introduire dans la chambre et s’y déployer à son aise, comme soulagée. Il souleva doucement une tige, pour tenter de la remettre dans la jardinière. Les feuilles lui caressèrent doucement la main, puis les jeunes pousses enlacèrent rapidement ses doigts de façon inextricable.

Quelques semaines plus tard, les pompiers, alertés du fait de son absence, eurent bien du mal à se frayer un passage dans la jungle dense et humide qu’ils trouvèrent derrière la porte.

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