Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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7 novembre 2026

Le droit des femmes


Image du texte original améliorée par ChatGPT
(la version scannée était trop mauvaise).

«— S’crongnieugnieu, lieut’nant, c’que ça signifie toutes ces foutaises que j’lis à chaque instant dans les journaux : l’droit des femmes ? C’qu’elles demandent, ces n… de D… d’femmes ?

— Mon colonel, les articles le disent, elles demandent…

— Je n’sais f… pas c’que c’est, n’lis jamais ces machines-là , s’ment d’après l’titre du… du machin, soupçonne qu’elles désirent avoir quèque chose, un droit, c’qui paraît, mais quel droit ?

— Elles voudraient avoir les mêmes droits que les hommes : être électeurs, ou électrices si vous préférez, être députées, sénatrices, avocates…

— C’ment ça ! c’ment ça ! c’qu’elles voudraient aussi entrer dans l’armée ?

— Heu…! elles y tiennent moins, mon colonel.

— C’est dommage, ça s’rait du propre ! Non, mais, lieut’nant, m’voyez-vous c’mander un régiment d’femmes !!…

— Pardon, mon colonel, c’est que si elles entraient dans le métier militaire, elles entendraient bien devenir colonelles, générales…

— Mais, s’crongnieugnieu ! d’après c’que vous dites, pour lors, il y aurait donc des femmes qui commanderaient des bataillons d’hommes ?

— Mais dame, mon colonel, si elles avaient les mêmes devoirs, les mêmes obligations à remplir, elles réclameraient, naturellement, les mêmes droits et les mêmes avantages.

— J’espère f… bien que l’gournement n’entendra pas de c’t’œil-là ! Qu’les femmes f… c’qu’elles voudront dans l’civil, ça m’est égal, mais dans l’armée ça d’viendrait une autre paire de manches !

— Dans le civil, c’est facile à dire, mon colonel, mais si après avoir obtenu le droit de voter, elles arrivent à se nommer députées, qui les empêcherait par la suite de devenir ministres… ministres de la guerre… !

— Ah ! s’crongnieugnieu ! lieut’nant, c’que vous m’f… là ! Qu’on leur accorde quelques p’tites foutaises de mon sac, bon, j’m’en f…! mais si elles veulent tout avoir, d’mande qu’on nous r’connaisse aussi les mêmes avantages qu’à elles ; d’mande des wagons d’hommes seuls pour commencer, qu’les femmes payent pour nous, qu’on nous f… les meilleures places au théâtre, qu’elles se battent avec les pierrots qui nous manqu’ront d’respect, et qu’nous puissions leur f… une paire de gifles quand elles sont malhonnêtes, comme nous le ferions s’il s’agissait d’un homme. Renversons les rôles tout à fait pendant que nous y sommes, qu’elles prennent donc tout, mais pour lors, nous, nous n’f… plus rien, nous nous f’rons nourrir, habiller, prom’ner… Elles viendront nous d’mander en mariage et nous offriront des bouquets ; elles terrasseront, construiront des maisons, allumeront les becs de gaz, distribueront les lettres, conduiront les voitures, et f… le camp à la pêche à la morue, pendant que nous nous baladerons avec des ombrelles. Et puis nous irons nous confesser à des prêtresses et nous nous laisserons détourner de nos devoirs par ces dames, pendant que la couenne de femme s’ra au tribunal à juger un gredin qui aura fait son épouse cocute. Ah ! s’crongnieugnieu ! ça s’ra drôle tout d’même quand un jeune homme courtisé de trop près dira à une demoiselle : « F…-moi la paix, cochonne, ou sinon j’appelle papa ! » Et puis il faudra changer des tas de chansons, maximes, proverbes et autres : ainsi, au lieu de :

Un soufflet de la main de Rose,
N’en dois-je pas être flatté ?

on chantera :

Le pied dans l’c… par Anatole,
N’en dois-je pas… etc.

Les pièces de théâtre s’en ressentiront, et on y entendra :

Les hommes, les hommes, il n’y a qu’ça !

Les femmes chouettes écriront : Ne battez jamais un homme, même avec une fleur, et pendant c’temps-là, les hommes f… des coups d’fer à r’passer sur la figure de leur moitié. On dira aussi : Ce qu’homme veut, Dieu le veut. À l’église, les femmes ôteront leur galurin et nous garderons le nôtre sur la tête, ça sera moins embêtant que de le tenir tout l’temps à la main et de ne savoir où le f… sans risquer de l’f… par terre. Ah ! s’crongnieugnieu ! je m’vois d’ici, quand j’irai au bal en tunique décolletée, f… des p’tits coups d’éventail aux d’moiselles qui essaieront, dans les p’tits coins, de m’dérober un baiser sur l’épaule, ou baisser pudiquement les yeux quand une dame chantera :

Arrête ! arrête, cocher !…
J’ai trois poils des yeux pris dans la portière…

Hein ! Bernard, c’que vous en pensez ?

— Mon colonel, vous poussez peut-être les choses… un peu loin.

— C’ment ça, un peu loin ? J’les pouss’rai où j’voudrai, n… de D… ! V’là qu’vous aussi v’s’êtes partisan du… du machin des femmes ! signifie ?

— Pardon, mon colonel, je m’en moque absolument, mais, sans avoir étudié sérieusement la question, je ne crois pas qu’elles demandent à pousser, ainsi que vous semblez le supposer, les choses à l’extrême.

— J’vous dis qu’si, s’crongnieugnieu ! quand les femmes demandent quèque chose, c’est généralement tout, et quand elles ont tout, elles ne sont pas encore complètement satisfaites. Ah ! mais c’est que j’les connais, moi, ces n… de D…-là !

— Je ne pense cependant pas qu’elles iraient jusqu’à exiger qu’on leur accorde les corvées et les choses désagréables.

— Ah ! oui, parbleu ! N’voudraient pas être croque-morts, gardes d’écurie ou ramoneurs : voudraient bien être militaires, mais pour être tout de suite capitaines au moins, trouveraient mauvais d’attraper Jules par l’oreille et d’lui passer la jambe. Ah ! s’crongnieugnieu ! j’leur en f…, moi, du métier m’litaire, oui ; la première qui arrive au régiment, j’la f… à l’ours pour une paille et, pour lui faire la main, s’ra tous les jours de corvée d’quartier.

— Mais encore une fois, mon colonel, je crois…

— Non, m’sieu, c’est une erreur, s’crongnieugnieu ! Et moi, si j’étais l’gouvernement, je n’leur f… rien du tout… dans leur intérêt ; sont très bien comme ça, et d’elles et d’nous, c’t’encore nous qui sommes les tourtes ; nous nous démanchons l’coccyx pour leur plaire, nous f’sons les cent coups, des bêtises, des dettes pour leur être agréables : d’mandons comme une faveur l’droit d’les épouser, d’leur faire des cadeaux, d’leur f… des voitures, des bijoux, des fleurs et des hôtels, font des façons pour accepter, nous font tirer la langue et, en échange, elles ne nous procurent que c’que nous leur procurons nous-mêmes après tout ! Si les hommes se f… en grève de… de machin, amour et tout ça, soupçonne qu’elles la trouveraient b…ment mauvaise. Pour lors, puisqu’elles grillent d’envie d’accepter c’qu’elles désirent, pourquoi donc sommes-nous assez jobards pour payer encore les frais et nous f… un mal de chien vraisemblablement à la chose ?

— Le fait est, mon colonel, que les femmes sont un peu comme l’ombre : « Courez après, elles vous fuient : fuyez-les, elles vous suivent. »

— Fait’ment, s’crongnieugnieu ! Maint’nant elles jouissent d’une masse d’avantages que nous leur accordons sous prétexte de galanterie.

Dans l’fond, galanterie, savez, lieut’nant, ça n’va jamais sans une arrière-pensée de… d’la chose, pour que les femmes se disent en elles-mêmes : N… de D… ! bien galant, c’monsieur-là, j’m’entorcherais volontiers l’bec !

— C’est là, mon colonel, ce qui a sans doute fait dire que : Tout homme a dans le cœur un cochon qui sommeille.

— N’m’étonnerait pas, s’crongnieugnieu ! Pour lors, j’disais donc que par galanterie, on leur f… les meilleures choses à table, qu’on les sert les premières de peur de les faire attendre, qu’on leur donne les meilleures places pour qu’elles voient mieux ; les meilleurs sièges, pour qu’elles ne s’éreintent pas l’croupion ; on les traîne en voiture pour qu’elles ne se fatiguent pas :;dans les rues, histoire de les flatter, on ne leur parle que le chapeau à la main, risque à s’enrhumer pendant qu’elles, elles gardent leur n… de D… d’machin. À l’église, nous nous découvrons : elles, elles s’en f… ! Jusqu’au bon Dieu qui leur fait des politesses, c’t’à crever d’rire ! L’pape est plus difficile, il ne r’çoit pas les femmes en chapeau !

Un homme vous fait une sottise, vous lui f… une giffle ; si c’est une femme, il ne faut rien dire, et encore moins lui f… une danse.

— Ça ne serait pas très brave, mon colonel, car une femme est toujours plus faible.

— Oui, mais elles abusent de la s’tuation, alors ça d’vient une lâcheté. T’nez, lieut’nant, moi qui vous parle, j’ai connu un individu qui poussait la galanterie comme ça, jusqu’à n’pas vouloir s’ment toucher à sa femme, même avec un gourdin ; c’était un homme très chatouilleux sur la machine d’honneur et tout ça.

Un jour, il rentre chez lui à l’improviste, et il trouve sa femme dans les bras d’un pierrot qui, voyant l’mari, f… l’camp par la f’nêtre sans d’mander l’heure qu’il pouvait bien être au canon du Palais-Royal.

— N… de D… ! dit c’t’homme qui n’avait pu s’y tromper, c’que ça signifie, madame, vous profitez d’mon absence pour m’faire cocu !

— Dame ! répond l’autre avec aplomb, je n’pouvais c’pendant pas choisir le moment où tu étais là, tu t’y serais opposé !

— Vous avez d’la chance d’être une femme, répond c’te tourte : je suis un homme… je ne vous toucherai pas, mais si un homme m’avait joué ce tour-là, j’vous prie d’croire que j’lui aurais caressé les côtes.

M’avouerez, lieut’nant, qu’quand les femmes sont l’objet de tant d’égards, c’est b…ment suffisant, »et qu’c’est d’l’exigence d’en d’mander plus. Aussi l’droit des femmes, vous savez… Mon sac !

Charles Leroy (1844-1895), Histoires du colonel Ramollot : aventures et araignées, boutades et joyeux récits. 13. Paris, 1885-1899. Source.

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