Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 mars 2008

La fusion des sentiments

Classé dans : Récits — Miklos @ 14:50

A et E étaient un couple parfait. Aux yeux de leurs amis, leur complémentarité était exemplaire. Dix ans après le coup de foudre mutuel qui les avaient frappés au premier moment de leur rencontre fortuite sur le stand de fruits et légumes d’un marché de quartier, leur amour s’était développé sans commune mesure. La passion qui les portait l’un vers l’autre s’était décuplée elle aussi, contrairement à l’idée reçue qui veut qu’elle s’apaise avec les ans.

Ce soir-là, leurs tendres ébats amoureux atteignirent des sommets inouïs, à tel point que leurs corps fusionnèrent. La surprise fut totale : au premier instant, chacun eut l’impression que l’autre s’était instantanément volatilisé. Au moment où E, terrorisé par cette disparition au point le plus exaltant, appela A, il entendit A s’exclamer « mais qu’est-ce qu’il lui arrive ? » et fut saisi de constater que cela venait de sa propre bouche. La confusion était totale. A et E se mirent à s’interpeller, mais leur organe vocal ne faisant plus qu’un avec celui de l’autre, le son qui en sortait ne faisait pas sens.

Il leur fallut plusieurs heures pour se rendre compte qu’il leur suffisait de penser à une phrase pour que l’autre l’entende. Le constat les calma quelque peu, puis les amusa un temps. Ils jouèrent à qui prendrait le contrôle d’un membre ou de l’autre, et firent même un bras de fer avec un seul bras : l’un tentait de le redresser, l’autre de le coucher (ce fut A qui gagna). E avoua à A avoir souvent fantasmé qu’ils ne feraient qu’un. A, plus pragmatique, répondit qu’ils étaient probablement encore loin d’avoir saisi les implications de cet événement. Ils passèrent encore un moment à babiller, tentant d’organiser leur communication silencieuse afin d’éviter de penser en même temps, ce qui avait pour effet de brouiller leurs esprits.

Ils étaient épuisés et allaient finalement s’endormir, ce qu’ils faisaient auparavant presque simultanément. Sauf que dorénavant, E ne pourrait plus se pelotonner dans les bras d’A, et A ne pourrait plus l’encercler dans ses bras protecteurs : ce fut leur premier grand désarroi : en se rapprochant, ils s’étaient aussi perdus. Leurs sommeils furent agités. Les cauchemars habituels d’E envahissaient les rêves plutôt littéraires et calmes d’A, leur corps se tournait d’un côté puis de l’autre comme pour se débarrasser des images contradictoires qui l’envahissaient, mais en vain.

Lorsque le réveil sonna, leur corps commun – appelons-le Æ – se réveilla. Le premier geste qu’il fit – celui que faisaient l’un et l’autre au matin – ce fut de tâter, les yeux fermés, le lit pour trouver l’autre, mais il n’y avait personne à côté, et ce n’était pas parce qu’un besoin urgent l’aurait appelé au petit coin. A et E se souvinrent de ce qui était arrivé la veille. Leur premier désir fut de se contempler : ils tentèrent de se précipiter vers la salle de bain, mais n’avaient encore aucune expérience pour contrôler en commun leurs membres. Ils y arrivèrent tant bien que mal après s’être ramassés plusieurs fois en route (ce qu’A trouva cocasse et E frustrant).

Le miroir leur renvoya l’image d’un inconnu qui avait pourtant quelques traits vaguement familiers. À y bien regarder, c’était un morphing plutôt réussi : des cheveux mordorés légèrement bouclés encadraient un visage sérieux à la peau d’un ton de pêche, illuminé par deux yeux gris pers aux longs cils soyeux, l’un légèrement plus grand que l’autre, ce qui rajoutait une touche de fantaisie à l’ensemble. La bouche fine et sensuelle révélait une belle dentition qui n’avait pourtant pas la perfection irréelle d’une publicité pour dentifrice ; d’ailleurs, il y manquait une des molaires, celle qu’E s’était fait arracher quelques années auparavant. Nous passerons sur d’autres détails trop personnels et plutôt difficiles à décrire, vu la complexité de la situation. Ce séjour dans la salle de bain leur permit aussi de se rendre compte qu’ils n’avaient plus d’espace d’intimité corporelle, ce qui était quelque peu gênant, mais ils durent s’y faire.

Après s’être contemplés et tâtés sous toutes leurs nouvelles coutures, ils gagnèrent la cuisine : Æ criait famine, mais nouveau problème : A prenait en général un café corsé avec une belle omelette aux lardons et quelques pommes de terre sautées, E du thé Earl Grey avec des biscottes au beurre allégé ou parfois un yaourt au lait de brebis. Ils constatèrent qu’ils avaient chacun gardé leur sens personnel du goût et ne savaient comment s’accorder, d’autant plus que si A aurait pu aussi adopter le régime d’E quoiqu’il le trouvât fade, l’idée même d’ingurgiter les plats graisseux dont raffolait A révulsait E. Après un tête-à-tête qui fut bref par nécessité, ils s’accordèrent pour prendre du pain grillé avec du beurre breton demi-sel qu’ils trempèrent dans une tasse de Ricorée, ce qui ne satisfit ni l’un ni l’autre mais rassasia Æ.

L’habillage fut une nouvelle épreuve : comment concilier deux garde-robes si différentes, autant par la style des vêtements que par la différence des carrures et des formes ? Ils optèrent pour du flottant, ce qui laissait une certaine marge et pouvait préserver l’ambiguïté des identités. Il n’était pas question de se rendre au travail : auquel des deux se seraient-ils rendus ? Au cabinet du grand patron de l’industrie qui s’était attaché les services d’E, ou au lycée de zone défavorisée dans lequel A enseignait le français à des élèves qui n’en laissaient pas passer une ? De toute façon, on n’aurait pas laissé entrer Æ, inconnu des deux organismes. Et pour s’y rendre, il aurait fallu affronter le regard inquisiteur de leur concierge, qui n’aurait pas manqué d’interpeller un étranger sortant de l’immeuble qu’elle gardait avec une férocité quasi militaire contre les invasions du monde extérieur.

Ils se sentaient perdus. Avant, quand une situation inédite se présentait à eux, cela se passait ainsi : d’abord, ils se taisaient, A l’ignorant, E somatisant. Puis A, sensible au malaise d’E, prenait la parole, essayait de démonter et de désarmer le sentiment de menace de l’inconnu qui avait saisi E. Ils s’étaient accommodés de ce fonctionnement qui correspondait à leurs natures. Mais ce n’était plus possible : la pensée la plus fugace ou la plus violente de l’un se présentait telle qu’elle, immédiatement, à l’autre. Et quant à leurs subconscients, ils devaient aussi communiquer maintenant mais d’une façon qui n’était évidemment pas perceptible à l’un ou à l’autre. On ne sait trop comment ils arrivèrent à la conclusion que la seule possibilité était de faire appel à leur amie la plus proche, W.

La conversation, qui dura plusieurs heures – W était de celles qui donnent la priorité à l’essentiel : l’amitié, et qui savent reconnaître l’urgence, la vraie – débuta comme on pouvait s’y attendre : avec l’incrédulité totale de leur interlocutrice, qui était habituée aux tours enfantins qu’il arrivait à A de jouer. Mais le désarroi total de la voix et la confirmation de certains détails qu’A ou E étaient seuls à connaître de la vie de W la menèrent progressivement au constat qu’il devait y avoir un élément de vérité dans ce qu’« on » lui racontait – elle n’arrivait pas encore à attacher une identité à la chose qui se trouvait au bout du fil. Elle écouta attentivement, s’évertua à leur faire entendre (ce dont elle n’était pas forcément convaincue pour elle-même) qu’il fallait surtout qu’ils se calment et qu’ils attendent sa venue. Toutes affaires cessantes, elle confia ses quatre chats à une voisine amicale, prit sa cage à serin avec elle et se rendit chez Æ.

Quelques semaines plus tard, Æ s’était constitué, avec l’aide efficace de W, un réseau social restreint mais efficace, composé de certains de leurs « anciennes » connaissances triées sur le volet pour leur délicatesse et de quelques amis d’amis. Il avait encore du mal à décider de ses sorties et de ses voyages : A aimait la musique baroque, la montagne et la course à pied, E les films d’épouvante, la mer et les matches de rugby ; auparavant, s’ils se faisaient des concessions mutuelles, ils pouvaient aussi sortir séparément, mais ce n’était plus le cas. La présence vigilante et discrète de W et des personnes qu’elle avait réunies permettait de mitiger ces différences avant qu’elles ne deviennent des différends qui auraient pu tourner au tragique : souvent, l’activité commune était proposée par l’un d’eux, ce qui permettait à Æ d’accepter sans être vexé.

Au fil du temps, la nouvelle se répandit dans la ville, de cercle en cercle, et finit par atteindre les oreilles grandes ouvertes de certains médias, dont les paparazzi les plus excités se mirent à la recherche d’Æ. Il ne leur fallu pas longtemps pour le trouver, les langues – bonnes comme mauvaises – sont rapides à se délier. Un jour qu’il sortait pour faire ses courses, il se trouva sous les éclairs des flashes d’une multitude d’individus massés devant la porte cochère (la concierge leur en ayant vertement interdit l’entrée), le visage enfoui dans des bouquets de microphones des stations régionales, nationales et mêmes internationales. Avec le recul du temps, cette période fut relativement courte : Æ avait l’air d’un monsieur-tout-le-monde, il n’avait qu’une tête et deux yeux, et après tout, comment accorder du crédit à cette histoire tirée par les cheveux ? Il n’en existait nulle preuve physique, à l’exception du curieux résultat de l’examen de son ADN (nous ne reviendront pas sur les détails de cette histoire dont les journaux avaient tous parlé en son temps). Il retomba bien vite dans un oubli salutaire. Cet épisode lui permit toutefois de se constituer une nouvelle identité et de retrouver un quelconque travail.

Mais c’est sur un aspect bien plus intime que le problème se révéla dans toute son ampleur : ils n’étaient plus capables d’exprimer physiquement l’immense tendresse qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre et l’amour fusionnel qui scellait leur vie, du fait justement de leur fusion. Après bien des hésitations, ils décidèrent finalement d’explorer certains cercles très privés dont ils avaient entendu parler dans les livres de Catherine Millet qu’affectionnait E. Le mélange avec des corps inconnus, pour autant qu’il aurait pu remplir une fonction cliniquement qualifiée d’hygiénique, fut loin de les satisfaire affectivement : la connaissance intime qu’ils avaient eu l’un du corps et de l’âme de l’autre n’avait pas de substitut. Ils en ressortirent dégoûtés. A se souvint alors en frémissant de la tragique fin des Sabines dans la nouvelle éponyme de Marcel Aymé et convainquit E de renoncer à ces pratiques.

Ce fut de nouveau grâce à W que la situation se dénoua, au figuré comme au réel. Adepte de médecines douces et de la nouvelle psychologie, elle fréquentait une échoppe d’un herboriste oriental qui avait toute sa confiance. Celui-ci lui prépara un savant mélange – dont reptiles et insectes étaient exclus pour satisfaire aux exigences d’A – qu’il recommanda de faire infuser et de boire chaque soir avant le sommeil. Le résultat ne tarda pas : un mois plus tard, Æ se réveilla à deux dans le lit. Comme A et E avaient commencé à perdre espoir, il leur fallut un certain temps pour s’habituer à la nouvelle situation et à se refaire une vie, mais ils y arrivèrent. Depuis, ils prennent quelques précautions supplémentaires lors de leurs ébats.

4 mars 2008

La deuxième mort annoncée du CD-R

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:31

France 2 vient enfin de découvrir – et de nous apprendre – que la Terre est ronde. Ou plutôt qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas si rond que ça dans le monde du numérique. En des tons apo­ca­lyp­tiques, David Pujadas rapportait ce soir aux oreilles de millions de Français suspendus à ses lèvres une décou­verte catas­tro­phique toute récente : les disques compacts où l’on grave soi-même ses photos, sa musique ou ses papiers, sur lesquels l’hôpital conserve vos données médi­cales et l’INA le patri­moine audio­visuel français (disques connus sous le nom de « CD-R ») n’auraient qu’une durée de vie non pas de cent ans, non pas de dix ans, mais de deux à cinq ans. C’est une enquête de Michel Momponté et de Jean-François Monnier qui nous révèle ce grand secret, appa­rem­ment mis à jour au laboratoire national d’essai, à la grande surprise de l’un de ses chercheurs, Jacques Perdereau. Qu’adviendra-t-il donc de toute l’infor­mation numé­rique dont l’on avait ainsi voulu pré­ser­ver des ans l’irré­parable ou­trage ? Gérard Poirier, spécialiste du grand indus­triel du média MPO, inter­viewé pour l’occasion, affirmait que le chan­gement de tech­nologie néces­saire pour passer à des supports plus pérennes prendrait plusieurs années – il ne faut pas seulement changer les matériaux constituant le disque, mais les graveurs et les lecteurs nécessaires à leur utilisation, répandus en nombre incalculable à la face de la Terre. Ne parlons pas de la tâche herculéenne de recopie de toutes les informations des anciens supports vers leur successeur : une hécatombe annoncée. Il y a de quoi être atterré.

« Stabilité incer­taine des CD-R. La sta­bi­lité tem­po­relle de l’en­semble des sup­ports d’infor­ma­tion, en par­ti­culier celle des CD-R, est variable. (…) Il est vrai que le CD-R a été pré­senté comme inal­té­rable et pérenne. Ses fabri­cants annon­cent parfois des durées de vie très longues. La réalité est tout autre : la gra­vure s’avère plus dé­li­cate que prévue, des échecs sont parfois constatés ; des CD-R, même appa­rem­ment bien gravés, peuvent se révéler illi­si­bles pré­ma­tu­rément. » – L’archi­vage sur CD-R. Acquérir, graver, contrôler, conserver. Eyrolles, Paris, 2006.Le problème de cette « news » n’est pas sa véracité – bien réelle – mais que ce n’est pas si new que ça. Il y a plus de deux ans, Kurt Gerecke, physicien expert du stockage informatique, affirmait que « la durée de la plupart des CD inscriptibles disponibles à bas prix dans les magasins discount a une durée de vie de deux ans environ ; certains des disques de meilleure qualité offrent une durée de vie plus longue, de cinq ans tout au plus. » Il conseillait de sauvegarder non pas sur disques durs – qui ont leurs problèmes – mais sur bandes magnétiques, dont la durée de vie est estimée de 30 à 100 ans. Il concluait que, de toute façon, aucun support de stockage ne dure éternellement – ce que l’on s’entêtait à répéter depuis bien plus longtemps.

Le laboratoire national d’essai devait s’en douter : en 2004, il avait œuvré pour la mise en place d’un groupement d’intérêt scientifique chargé d’étudier la conservation des données sur disques optiques numériques. On peut y lire (l’information n’est pas datée) : « de récentes études ont montré que certaines marques de supports magnétiques (disques durs et bandes) et de disques optiques (CD-R et DVD-R) étaient inutilisables après une période de stockage d’environ un an, alors que des supports d’autres marques, n’avaient montré aucune dégradation notable après 15 ans d’archivage ».

On se demande pourquoi les médias ont attendu si longtemps pour en informer le grand public. Car les profes­sionnels le savaient : certains orga­nismes, au fait de ce petit problème depuis un certain temps, avaient commencé à recopier labo­rieu­sement leur patri­moine infor­ma­tionnel sur des nouveaux systèmes de conser­vation (en général : une cascade de disques durs et de bandes magné­tiques servant à effec­tuer des sau­ve­gardes pério­diques de volumes parfois astro­no­mi­ques et qui ne feront que croître avec le temps). Le labeur du copiste n’est jamais fini, et la course technologique le rend souvent bien plus ardu, malgré les apparences.

10 mars 2005

Musique populaire, grande musique

Classé dans : Musique — Miklos @ 22:42

On a parfois tendance à opposer trop facilement la « grande » musique (ou « musique sérieuse » ou encore « classique ») à la musique populaire, en oubliant que les meilleurs compositeurs se sont souvent inspirés explicitement des airs connus à leur époque, tels Händel utilisant une mélodie sicilienne pour cornemuse dans son aria He Shall Feed His Flock du Messie, Mozart avec ses Variations sur « Ah, vous dirai-je maman ? » (K. 265), Mahler pour ses citations de Frère Jacques (dans le troisième mouvement de la première symphonie) ou Bizet utilisant le chant provençal La Marche des rois dans sa suite de l’Arlésienne.

Les compositeurs du xxe s. se sont intéressés encore plus explicitement à ce fonds si riche : Béla Bartok (1881-1945) et Zoltán Kodály (1882-1967) parcourent ensemble les campagnes hongroises, puis celles de Transylvanie et de Roumanie, à la recherche des traditions les plus anciennes de la musique paysanne, qu’ils intégreront chacun à sa façon si particulière, dans leurs œuvres. Francis Poulenc (1899-1963), ainsi que les autres membres du « Groupe des six » (parmi lesquels se trouve Milhaud, aussi inspiré par la musique brésilienne dans ses Saudades do Brasil que par le jazz dans Le Bœuf sur le toit si enlevé — très bel enregistrement de Bernstein chez EMI), se prononce en faveur du style populaire et plein d’esprit du music-hall, tandis que Leonard Bernstein (1918-1990) mêle le jazz, la musique populaire, le choral religieux, les songs, l’opéra italien, la pop music…

Plus loin de nous, le compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (1889-1959) alliera la musique populaire de son pays à son intérêt pour Jean-Sébastien Bach dans ses Bachianas Brasileiras, utilisant des thèmes de style brésilien à une forme empruntée à Bach, allant jusqu’à attribuer deux titres à chacun des morceaux, l’un baroque l’autre brésilien. Il en existe un coffret (EMI, « Villa-Lobos par lui-même ») où le compositeur y dirige cette œuvre (ainsi que Descobrimento do Brasil, Invocação em defesa da Patria, Chôros, Momoprecoce, Concerto n° 5 et Symphonie n° 4 — ainsi qu’un texte où Villa-Lobos parle, « Qu’est-ce qu’un Chôros ? »), et dans lequel la célébrissime Bachiana n° 5, popularisée par Bidu Sayão, y est interprétée par la magnifique et regrettée Victoria de Los Angeles. Un très beau disque, et pas uniquement pour ce tube (splendide).

En évoquant la mémoire de la grande cantatrice, on ne peut passer sous silence son interprétation si sensuelle des très beaux Chants d’Auvergne de Joseph Canteloube (1879-1957), disponible chez EMI. Même si l’enregistrement n’a pas été fait dans sa prime jeunesse, le sens musical et la fraîcheur de l’artiste ne peuvent laisser insensible (il doit en exister aussi un splendide enregistrement par la soprano israélienne Netanya Davrath).

Enfin, s’il y en a qui trouvent trop ardues certaines des œuvres du compositeur italien Luciano Berio (1925-2003), qu’ils écoutent ses Folk Songs dans l’interprétation de la regrettée Cathy Berberian (1925-1983), sa première femme dans l’enregistrement que Berio dirige. Berberian avait une voix d’une étendue, d’une agilité et d’une variété de timbres et de styles remarquables, pouvant passer du madrigal le plus délicat au chant napolitain populaire, mais elle possédait surtout intelligence et humour, culture musicale et fantaisie : tout ceci se reflète dans le disque magnifiCathy : the many voices of Cathy Berberian, où elle passe de Monteverdi à Debussy, Gershwin, Cage et Bussotti, pour finir par Stripsody, mot-valise combinant Comic Strip a — bande dessinée — et Rhapsody, forme musicale assez libre : c’est en effet une bd musicale très drôle qu’elle a composée, et qu’il faut suivre en regardant la « partition » (ce que l’on peut faire à la médiathèque de l’Ircam — et peut-être ailleurs). Thérapie par la musique et le sourire assurée.

26 février 2005

Journée musicale

Classé dans : Musique — Miklos @ 17:35

Ligeti Lux aeterna – Un portrait (Sony, 2004)
Ce double CD comprend onze œuvres de ce grand compositeur hongrois dont j’avais parlé précédemment. Parmi celles-ci, Lux aeterna pour chœur à seize voix mixtes a capella (avec le London Sinfonietta Voices dirigé par Terrt Edwards) ou le Ricercare – Omagigio a Friscobaldi pour orgue (avec Zsigmond Zimmermann au clavier) illustrent son usage d’une micropolyphonie si dense qu’elle produit des masses sonores – non, ce n’est pas du bruit, bien au contraire -, nuages chatoyants qui enveloppent l’auditeur dans une atmosphère musicale complexe et riche. Son inspiration remonte aussi à l’art de la polyphonie du xive s. sans pour autant tomber dans une imitation relativement pauvre du passé, comme le font quelques compositeurs estonniens notables. Un autre pan de la musique contemporaine avec son langage si particulier et attachant, comme le personnage lui-même, d’ailleurs (je rappelle l’existence du très beau film de Michel Follin, où il parle en français de sa vie et de son œuvre, accompagné d’extraits musicaux).

Britten War Requiem (BBC Legends)
Ce CD nous donne l’enregistrement historique (du 6 avril 1969) de ce chef-d’œuvre commandé pour célébrer la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry (l’édifice médiéval d’origine ayant été pratiquement rasé par les bombardements massifs de la Seconde Guerre mondiale). Britten avait composé ce monument pacifiste à l’intention du baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau, de la soprano russe Galina Vishnevskaya et du tenor britannique Peter Pears. Vishnevskaya n’était pas disponible pour la création, mais il existe un enregistrement avec elle (je n’aime pas son vibrato, technique russe qui donne souvent le mal de mer par son ampleur). Ici, c’est le New Philharmonia Orchestra, dirigé par Carlo Maria Giulini, avec la soprano Stefania Woytowicz, le tenor (et compagnon du compositeur) Peter Pears, le baryton Hans Wilbrink, l’Ensemble Melos (dirigé par Britten) et le chœur d’enfants de la Wandsworth School. Splendide et poignant – rien que le Lacrimosa mérite l’écoute. Le remasterering est excellent, et les notes qui accompagne ce disques sont fort bien écrites (en français également).

Mendelssohn Trois motets pour chœur de femme et orgue, op. 39 (Brilliant Classics)
Le dernier des dix disques de l’intégrale de la musique pour chœur de Mendelssohn, interprétée par le chœur de chambre de l’Europe sous la direction de Nicol Matt. La musique chorale allemande – particulièrement celle de Mendelssohn, mais aussi de ses contemporains – me transporte particulièrement. Ce disque n’a pas manqué son effet, même si ce ne sont pas les plus grandes œuvres du compositeur. Celles-ci ont été insipirées par le voyage qu’avait effectué Mendelssohn en Italie, où il avait été enchanté par le son de chœurs (invisibles) de religieuses au monastère de S. Trinità de’ Monti. Ce coffret se vendait pour 12 €…

Beethoven Concerto pour piano n° 5, Mozart Concerto pour piano n° 26 (BBC Legends)
Cet autre disque de la BBC réunit cette fois Clifford Curzon au piano, l’orchestre symphonique de la BCC et… Pierre Boulez, enregistrés en 1971 et 1974. Une trace de plus, s’il en fallait, que l’enfant terrible de la musique contemporaine savait (et sait toujours) diriger fort bien le grand répertoire classique (même si je le trouve trop respectueux chez Mozart), avec clarté, il est vrai, mais aussi avec sensibilité. Comme le disent les notes qui accompagnent le disque: « Quant à Boulez, ses tentatives pour redéfinir la nature même de la musique ne traduisent pas dans ses œuvres un rejet du passé, mais bien au contraire la volonté d’en pénétrer l’essence. Pour composer la musique d’aujourd’hui, il avait besoin de diriger celle d’hier ; ses interprétations représentent toujours les efforts d’un compositeur moderne pour comprendre ce que les compositeurs du passé essayaient vraiment de faire, dans un sens non point musicologique mais musical. » Ceci se reflète d’ailleurs le plus clairement dans Répons de Boulez, œuvre inspirée par Joyce mais construite selon les principes responsoriaux de la musique médiévale.

15 février 2005

« Sombres dimanches – une anthologie en noir »

Classé dans : Musique — Miklos @ 0:47

Sombre dimanche… les bras tous chargés de fleurs
Je suis entré dans notre chambre le cœur las
Car je savais déjà que tu ne viendrais pas
Et j’ai chanté des mots d’amour et de douleur.
Je suis resté tout seul et j’ai pleuré tout bas
En écoutant hurler la plainte des frimas…
Sombre dimanche…
 
Je mourrai un dimanche où j’aurai trop souffert
Alors tu reviendras mais je serai parti…
Des cierges brûleront comme un ardent espoir
Et pour toi, sans effort, mes yeux seront ouverts
N’aie pas peur, mon amour, s’ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t’aimais plus que ma vie…

Sombre dimanche…

La chaîne de télévision Mezzo diffusait ce soir le concert qu’a donné le saxo­phoniste Brandford Marsalis (frère de Wynton et accom­pa­gnateur occa­sionnel de Tina Turner ou de Sting) dans le cadre du festival Jazz à Vienne, en compagnie de ses acolytes, le pianiste Joey Calderazzo, le bassiste Eric Revis et le batteur Jeff « Tain » Watts.

Soudain, mon attention est attirée par le morceau qu’il se met à jouer, reconnaissable dès ses toutes premières notes : il s’agissait de Sombre dimanche, chanson que j’ai découverte et déchiffrée enfant dans une musique en feuille datant de 1951, et dont la couverture, illustrée d’un saule pleureur, disait (c’est ce qui avait dû me fasciner) la célèbre chanson interdite à Budapest.

Puis silence radio jusqu’au concert des 25 ans du génial quatuor Kronos, où je suis stupéfait de les entendre jouer cet air en bis, l’annonçant comme « mélodie populaire d’Europe centrale » – ce que je savais qu’elle n’était pas. Comme David Harrington me dit ne pas en connaître l’origine, je décide de mener ma petite enquête.

Un long travail de détective m’a permis de découvrir la genèse de cette chanson et d’en faire une discographie (sous le titre de cet article). Créée par Rezsö Seress dans les années 1930 (intitulée Szomorú vasárnap en hongrois), il l’aurait jouée d’un seul doigt au piano (c’est ce qu’il savait faire), à l’occasion de la rupture qu’il venait de subir. C’est là que fiction et réalité commencent à créer une légende urbaine qui a longtemps perduré : cette chanson aurait suscité ou accompagné une longue suite de suicides, d’abord en Hongrie (pays où le taux de suicides est un des plus élevés en Europe), puis dans les pays où cette mélodie – toute simple, mélancolique ou lancinante mais loin d’être macabre – s’est répandue au fil de ses traductions et aurait été interdite à certaines périodes (ce qui n’est pas prouvé). En tout état de cause, son auteur s’est suicidé en 1968.

Sunday is gloomy, my hours are slumberless.
Dearest, the shadows I live with are numberless.
Little white flowers will never awaken you,
Not where the black coach of sorrow has taken you.
Angels have no thought of ever returning you.
Would they be angry if I thought of joining you?
Gloomy Sunday.
 
Gloomy is Sunday; with shadows I spend it all.
My heart and I have decided to end it all.
Soon there’ll be candles and prayers that are sad, I know.
Death is no dream, for in death I’m caressing you.
With the last breath of my soul I’ll be blessing you.
Gloomy Sunday.

Mais cette diffusion s’est accompagnée aussi d’une quantité d’interprétations de grande qualité et variété de genres (j’en ai recensé plus d’une soixantaine) : en France, de la grande Damia à un Serge Gainsbourg déjanté : aux Etats-Unis, elle a été rendue célèbre (sous le titre de Gloomy Sunday) par Billy Holliday – plus mélancolique que sombre -, puis a été reprise par le très grand chanteur noir Paul Robeson, puis par une pléthore d’interprètes – tels Sarah McLachlan, Elvis Costello, Sinéad O’Connor ou Marianne Faithful. L’une des plus remarquables est la déchirante interprétation de Diamanda Galás, chanteuse américaine d’origine grecque (qui a aussi écrit et chanté une élégie extraordinaire à la mémoire de son frère mort de sida). Dans le genre jazz et blues, il y a Charles Brown, Jimmy Witherspoon, Hal Russell ou Artie Shaw, mais surtout Stan Kenton, dont l’interprétation haletante est splendide. Enfin, pour les amateurs de gothique, il y a même Christian Death…

Un film éponyme est récemment sorti en Allemagne et a été diffusé sur Arte, où il illustre de façon quelque peu romancée l’histoire, qui ne manque pas de romance elle-même, de cette mélodie, qui n’a pas fini de faire chavirer des cœurs et chanter et jouer des musiciens de tous genres.

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