La brûlure dévorante de l’envie
Le grand dramaturge britannique Peter Shaffer, né en 1926 à Liverpool, a d’abord étudié l’histoire tout en travaillant, entre autres, dans des mines de charbons puis dans des librairies. Son don pour l’écriture théâtrale se révèle avec Five Finger Exercise, donné à Londres en 1958 dans la mise en scène de John Gilguld, excusez du peu. Equus (1973), chef-d’œuvre sur l’obsession d’un adolescent de dix-sept ans avec les chevaux dont il a crevé les yeux, et dont la confrontation avec un psychiatre incite ce dernier à faire face au vide de sa propre vie sans passions et à celle dévorante de cet adolescent perturbé, lui vaut des prix prestigieux et plus de 1000 représentations à Broadway. Cette pièce a donné lieu à un magnifique film de Sidney Lumet avec Richard Burton. En 1979, il écrit Amadeus, qui réussira tout aussi bien et inspirera le film éponyme de Milos Forman, qui décrochera 8 Oscars.
Peter Shaffer dit de sa pièce que c’est une tragédie. Définition de la tragédie dans le Petit Larousse : “Pièce de théâtre dont le sujet est généralement emprunté à la légende ou à l’histoire, qui met en scène des personnages illustres et représente une action destinée à susciter la terreur ou la pitié par le spectacle des passions et des catastrophes qu’elles provoquent.” En ce sens Amadeus est fondamentalement une tragédie. Mais dire que c’est une tragédie, c’est sous-entendre qu’elle n’est qu’une tragédie. Or justement, la force de Shaffer c’est de mêler, d’utiliser tous les genres du théâtre, de la comédie au drame en passant par la farce, et d laisser toutes les influences s’entrechoquer, de Shakespeare à Racine ou Marivaux.
Shaffer ne respecte aucune des règles du théâtre, il invente les siennes. De même, il appelle sa pièce “Amadeus”, mais il nous raconte l’histoire de Salieri. Il semble prendre les chemins des la vérité historique alors que tout n’est que fiction. Ses héros sont des personnages illustres, dont il se sert pour écrire une histoire totalement inventée, mais grâce à ses inventions, il nous fait approcher une réalité sans doute plus vraie que n’importe quelle scrupuleuse biographie. Shaffer est un impressionniste du théâtre en quelque sorte. Il ne “montre” pas Mozart, Salieri, Constanze et toute la cour de Joseph II, il en donne “l’impression”, l’illusion. De son “impression” se dégagent une immense énergie, une totale liberté, une passion dévorante.
À l’invention, la liberté, l’insolence de Mozart, en écho, résonnent l’invention, la liberté, l’insolence de Shaffer.
On peut encore voir (jusqu’à fin mai) au Théâtre de Paris (merci, Radio Classique pour ces billets gratuits !), cette très belle pièce. Dans la distribution : Jean Piat (ex-sociétaire de la Comédie-Française à la carrière bien remplie), et Lorànt Deutsch (footballeur déçu et lauréat du César 2003 comme meilleur jeune espoir masculin et du prix Jean Gabin et Romy Schneider en 2004). La mise en scène est de Stéphane Hillel. Quel spectacle ! L’argument en est la rivalité entre Salieri et Mozart, l’admiration et la jalousie dévorante d’un compositeur au jugement musical et à l’intelligence imparable — il se sait médiocre face à l’œuvre d’un génie absolu, inspirée de Dieu et qu’il pressent éternelle. Le contraste entre un Salieri qui aura tenté de se conformer (à la religion), aura réussi (socialement) mais échoué en tant que créateur, et d’un Mozart déluré voire vulgaire (était-il affligé du syndrome de Gilles de la Tourette, sous sa manifestation de coprolalie ?) et jouissif, qui finira dans la misère et oublié de tous, et qui aura produit avec une facilité incroyable une musique sublime. La pièce aborde aussi le problème éternel et toujours actuel de la place du créateur dans la société : crée-t-il pour un public et pour le goût d’une époque, ou le fait-il par nécessité intérieure ? Comment fait-il pour vivre sans prostituer son art à un mécène ou à un état qui commande, paie et impose ses critères, en général médiocres ?
Jean Piat joue à merveille un Salieri au terme de sa vie, enfer sur terre qu’il s’est créé en atteignant le but qu’il s’était fixé, et racontant aux générations futures ce combat sans pitié qui prend une dimension métaphysique, et qui se joue devant nos yeux dans des costumes chatoyants et dans un décor léger et polyvalent. Lorànt Deutsch est un Wolfgang jeune, passionné, sensuel, brisant tous les carcans, puis un Mozart brisé et mourant (et un peu moins crédible dans ces brefs moments, dommage). Les autres acteurs sont très bons, on remarquera surtout Gérard Caillaud qui campe avec beaucoup de finesse et d’humour l’Empereur François-Joseph II, lourdaud, bête et aveuglé. La mise en scène enlevée avec brio et imagination sert le texte de cette pièce splendide qui relate l’histoire de deux souffrances, de deux délires — l’un celui de la jalousie, l’autre occasionné par la persécution — dans une Vienne en fête perpétuelle éclairée par des feux d’artifice permanents, illuminée par le feu de la création et assombrie par la lumière noire de la haine. Il y en a pour tous les (bons) goûts. Mais s’il fallait choisir (ce qui n’est pas le cas), je garderai Equus — la pièce et le film.
3/2/05, 27/4/05
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Ce n’est pas uniquement dû aux sièges inconfortables ; pourtant, je devais faire le grand écart assis (déjà que debout ça n’est pas facile pour un homme…) pour placer mes genoux en évitant d’avoir à les remonter jusqu’à mon menton, de par la proximité des sièges encore plus grande que dans la classe économique d’un charter pakistanais. Ce n’est pas que j’étais assis cette fois-ci à une place sans visibilité comme il m’arrive assez souvent, d’où l’on aperçoit un bout du côté cour de la scène tandis que l’action se passe côté jardin. Ce n’est même pas le public — qui toussait ce soir comme la Dame aux Camélias à sa dernière extrémité, entrant et sortant de la salle en plein concert (comme lors du Pavillon des Pivoines, mais cet opéra chinois durait 18 heures), ni cette voisine qui, à l’instar d’un Casals ou d’un Gould (mais sans violoncelle ni piano) fredonnait la musique, ou encore mon jeune voisin de gauche qui s’endormait à chaque pièce pour se réveiller au moment où elle se terminait. Et aucun téléphone portable n’a sonné durant le concert, cette fois-ci. Thank God for small blessings.
Ce n’est surtout pas le programme : le premier livre du Clavier bien tempéré de J.S. Bach est une œuvre devant laquelle on ne peut rester insensible, même si on n’est pas un inconditionnel du Cantor de Leipzig comme je le suis (sur une île déserte, équipée d’électricité et d’une chaîne stéréo, je ne manquerai pas d’y emporter les enregistrements que je possède de ce compositeur, avant tout autre). C’était l’interprétation. Daniel Barenboim est sans conteste un musicien extrêmement doué. C’était d’ailleurs un enfant prodige, qui a donné son premier concert à l’âge de sept ans. Il a croisé les plus grands : Artur Rubinstein et Adolf Busch ; Wilhelm Fürtwangler, Sergiu Celibidache, Josef Krips ou Otto Klemperer ; il prendra des cours de piano avec Edwin Fischer (photo ci-contre), le plus grand mozartien du
Ce soir (comme il y a une trentaine d’années, quand j’avais entendu Barenboim jouer le concerto n° 20 en ré mineur K. 466 de Mozart), il n’y avait pas d’âme, il y manquait de la profondeur, de la rigueur, de la structure : une œuvre de Bach est une architecture majestueuse et complexe qui n’est pas sans rappeler les œuvres des peintres de la Renaissance italienne après qu’ils aient découvert la perspective, tels le Tintoret ou Véronèse. Ce soir, c’était plat. Non pas que la dynamique n’était pas variée, bien au contraire : Barenboim a su faire sonner le piano du plus doux au plus fort (et souvent trop fort, parfois brutalement), mais est-ce justement ce que l’on attend dans Bach, où l’intensité s’exprime bien plus dans le contenu musical et la tension qu’il induit que par la mécanique de l’instrument — et pour cause, les instruments à clavier de son époque (clavecin ou orgue) n’étant capables de varier cette intensité que par des artifices de registration ? Son utilisation de la pédale était aussi outrée, et contribuait à produire une macédoine de sons là où la clarté s’impose. Approche finalement romantique très 



