Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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30 mai 2010

La modération du Monde à la 1984

Classé dans : Actualité, Médias — Miklos @ 0:28

Les lecteurs du Monde en ligne – comme ceux d’autres périodiques – ont la possibilité de commenter certains articles (d’autres ne sont pas ouverts aux réactions, sans doute pour éviter des polémiques sanglantes). Ces commentaires n’apparaissent pas en ligne sitôt écrits, ils sont d’abord « modérés » (comme on dit en franglais).

Il me semblait jusqu’ici que le sort d’un commentaire était d’être publié ou non. Je viens de constater qu’il en a un troisième, celui d’être publié après modification par le modé­rateur, sans avoir demandé l’autorisation de son auteur (qui signe le com­men­taire) ni mentionner que le texte en question a été modifié par une tierce partie.

En l’espèce, il s’agit d’un commentaire attaché à l’article Quelques heures suffisent au harcè­lement moral, selon la Cour de cassation ; il visait à répondre à un commentateur précédent, et disait :

@ jf berthe : entre « contrainte » (votre problème) et « maltraité, mis à l’écart, rétrogradé, dénigré et déchu de quelques responsabilités antérieures » (celle du plaignant) il y a un monde, non ? Votre psychisme est effectivement atteint.

La dernière phrase (citée ici de mémoire, on n’en a pas d’archives) reprenait celle du commentateur en question pour lui retourner sa dérision très mal placée. La modé­ration l’a tout simplement supprimée de la version qu’elle a décidé de publier, sans en changer le nom de l’auteur signataire, comme on peut le constater ci-dessous.

Or les « règles de conduite » imposées par Le Monde à ses commentateurs ne mentionnent que « En réagissant à cette information, vous autorisez la publi­cation de votre contribution, en ligne et dans les pages du Monde », et non pas l’autorisation de modifier la contribution. Le Monde, lui, serait-il dispensé de suivre la règle de conduite qui consiste à respecter le droit moral de l’auteur ?

28 mai 2010

Brève histoire d’un carrefour

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 0:07

Beaubourg (rue) ; elle commence rue Simon-Lefranc, et finit rues Michel-le-Comte et Grenier-Saint-Lazare (…). Cette rue fut ouverte au milieu d’un bourg nommé le Beau-Bourg, renfermé dans Paris par l’enceinte de Philippe-Auguste. Dans l’origine, cette muraille la coupait en deux parties qui communiquaient de l’une à l’autre par une poterne ou porte. La partie renfermée dans la ville s’appelait rue de la Poterne ; celle qui était en dehors portait le nom de rue Outre-la-Poterne-Nicolas-Hydron.

Transnonnain (rue) ; elle commence rues Grenier-Saint-Lazare et Michel-le- Comte, et finit rue au Maire. (…) C’est une des premières rues que l’on ouvrit hors de l’enceinte de Philippe-Auguste. On la nomma d’abord rue de Châlons. Les évêques de cette ville y avaient leur hôtel. Le grand nombre de filles publiques qui habitaient cette rue lui fit donner, par tradition populaire, les noms de Trousse-Nonnains, Trace-put[ain], Tasse-Nonnain, et enfin, Transnonnain. On y remarquait jadis le couvent des Carmélites. Au coin de cette rue et de celle de Montmorency est le théâtre Doyen, le spectacle bourgeois le plus ancien de Paris.

Antony Béraud et P. Dufey, Dic­tion­naire historique de Paris. À Paris, chez les marchands de nou­veautés. 1832.

Nonne, Nonnette, Nonnain. Noms donnés autrefois aux Religieuses, & employés encore dans le style badin.

M. l’Abbé Roubaud, Nouveaux synonymes françois. À Liège. 1786.

Doyen (Théâtre), spectacle de société qui portait le nom de son fondateur. Doyen était un menuisier, qui peu d’années avant la révolution de 1789 fit construire, dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, un petit théâtre, qu’il louait à des amateurs pour des représentations dramatiques. En 1791 il céda sa salle à une entreprise qui voulait en faire un spectacle élémentaire et moral. La troupe était composée de jeunes gens, et l’orchestre formé d’artistes distingués. L’entrepreneur était un ancien officier de cavalerie ; mais la mauvaise gestion de ses deux associés et la pauvreté de son répertoire, dont une mauvaise pièce, intitulée La Boutique du Perruquier, était le chef-d’œuvre, le forcèrent de fermer boutique au bout de deux mois. Doyen reprit sa salle, qu’il agrandit et embellit pour les sociétés particulières. Il procurait des acteurs aux troupes d’amateurs qui n’étaient pas complètes, et au besoin il se chargeait d’un rôle, qu’il jouait toujours très-convenablement. Joignant l’exemple au précepte, il dirigeait les décorations, le jeu scénique, et son expérience était aussi utile que ses talents aux comédiens bourgeois qui venaient s’amuser et s’essayer sur son théâtre. Doyen était justement considéré pour son désintéressement et sa probité. Le prix du loyer de sa salle, y compris l’éclairage et le chauffage, était modique, et supporté par les amateurs, en proportion de l’importance des rôles dont chacun d’eux était chargé. De cette école sont sortis plusieurs bons acteurs et chanteurs pour la tragédie, la comédie et l’opéra. Il suffit de citer Picard, Arnal, etc.

La construction de la synagogue israélite, rue de Nazareth, obligea, vers 1815, Doyen à transporter sa salle rue Transnonain. Il continuait de la louer deux ou trois fois la semaine à des sociétés particulières, lorsqu’un arrêté du ministre Corbière prohiba, en avril 1824, tous les théâtres bourgeois où l’on vendait des billets au profit des amateurs qui y jouaient. Malgré de nombreuses réclamations, l’excellence bretonne ne voulut, dans son entêtement, faire aucune exception en faveur de Doyen. Celui-ci trouva plus d’indulgence en 1828 de la part du cabinet Martignac ; mais l’année suivante, sous le ministre La Bourdonnais, il fut assigné en police correctionnelle comme entrepreneur d’un théâtre sans autorisation. Doyen intéressa ses juges et son auditoire par la franchise de ses réponses et par ses cheveux blancs. Il fut acquitté, et la cour royale confirma ce jugement le 22 octobre suivant. Deux ans après environ, il mourait, plus qu’octogénaire, n’ayant pas eu la douleur de voir sa maison envahie et une partie de sa famille massacrée par suite des événements d’avril 1834. — H. Audiffret.

M. W. Duckett (ed.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture, inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous. Paris, 1854.

26 mai 2010

Life in Hell: les petits hommes verts

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:50

Vive Henri-Quatre !
Vive ce roi vaillant !
Ce diable à quatre
A le triple talent
De boire et de battre
Et d’être un vert-galant.

Charles Collé, La partie de chasse de Henri IV, comédie en trois actes et en prose. À Paris, chez Delalain, 1783.

Germain-l’Auxerrois (rue St.-). (…) La proximité de la rivière a fixé dans cette rue beaucoup de teinturiers. Une aventure arrivée à une jolie femme de ce quartier a fourni dans le temps le sujet d’un grand nombre de chansons. Un teinturier avait surpris auprès de sa femme un abbé en chemise ; aidé de trois de ses ouvriers, il lui fit quitter ce dernier vêtement, et le plongea dans une chaudière remplie de couleur verte. Jamais le malheureux abbé ne put parvenir à faire disparaître cette couleur. Il ne survécut que deux ans à cette funeste aventure.

Antony Béraud et P. Dufey, Dictionnaire historique de Paris. Paris, chez J.-N. Barba, cour des fontaines, n° 7. 1828.

En arrivant à Lisieux, nous demandâmes si la ville était privée de spectacle ; mais l’aubergiste nous dit que, depuis trois jours, on avait l’homme vert qui faisait fureur, et qui précisément, demeurait dans son auberge.

— Qu’est-ce que l’homme vert ?

— C’est un très bel homme, de la couleur que je vous dit, et qui arrive du cap Vert ou des îles Canaries.

— Pourrions-nous le voir ?

— Oui, en payant ; il joue la comédie tous les soirs.

— Diable ! et nous qui venions pour la jouer aussi.

Il restera tant qu’il fera de l’argent.

— Et pourrait-on lui parler, à cet homme vert ?

— Tenez, le voilà qui descend pour dîner.

En effet, nous vîmes arriver un homme parfaitement vert et luisant…

Mémoires de Mlle Flore, artiste du théâtre des Variétés. Paris, au comptoir des imprimeurs-unis. 1845.

« Je voudrais bien demander », recommença Lady Joan, « comment vous expliqueriez le nom de l’auberge appelée L’homme Vert, que vous apercevez derrière ces maisons ? »

« Exactement, exactement ! » cria le Prophète de la Lune dans un état d’excitation presque folle, « le chercheur de vérité ne pourrait sans doute pas découvrir un plus parfait exemple de nos principes. Mes zamis, comment pourrait-il y avoir un homme vert ? Vous connaissez l’herbe verte, les feuilles vertes, le fromage vert, la chartreuse verte. Je vous demande si l’un de vous, un seul, si vaste que soit le cercle de ses relations, a jamais été mis en rapport avec un homme vert. Sûrement, sûrement, c’est évident mes zamis, il s’agit là d’une version imparfaite, mutilée, des mots originels. Qu’y a-t-il de plus clair que ceci : le mot, l’expression d’origine, l’expression raisonnable, l’expression hautement historique, c’était “le grand homme au turban vert”, par allusion à l’uniforme bien connu des descendants du Prophète… “Turban” est sûrement l’espèce de mot, exactement l’espèce de mot étranger et non familier, qui pouvait aisément être escamoté, et définitivement supprimé. »

« Il existe pourtant », dit Lady Joan fermement, « une légende locale selon laquelle un héros magnifique apprenant qu’on avait insulté la couleur tenue pour sacrée dans son île sainte, répondit en la répandant effectivement sur son ennemi. »

« Légende ! Fable ! », hurlait l’homme en fez non sans une nouvelle, rayonnante, et méthodique extension des mains. « Il n’est pas évident qu’aucune chose de cette sorte soit réellement arrivée. »

« Oh si, c’est arrivé vraiment »›, dit doucement la jeune femme. « Il y a peu de choses réconfortantes dans ce monde ; il y en a quelques-unes. Oh, c’est vraiment arrivé », et prenant gracieusement congé de l’assemblée, elle reprit sa promenade plutôt distraire sur la jetée.

G. K. Chesterton, L’Auberge volante. Trad. Pierre Boutang. Éds. l’Âge d’Homme, Lausanne, 1990.

Le combat entre la nature et l’homme prit fin au haut Moyen âge, tandis que les bois reprenaient leurs droits sur les routes et les palais Romains. Ces bois étaient la demeure de l’Homme Vert, dont le visage couvert de lichen vous observe fixement du haut d’un renflement de toit de l’église. L’Homme Vert se déplace lentement comme le paresseux, recouvert d’algues vertes.

Derek Jarman, « La Main Verte », in Chroma : un livre de couleurs. Trad. Jean-Baptiste Mellet. Éds. de l’Éclat. Paris-Tel Aviv, 2003.

On désigne souvent les pilotes de soucoupes et les Martiens sous l’expression de petits hommes verts, little green men en anglais. D’où vient cette expression ? Quand passe-t-elle dans le langage soucoupique ?

L’expression vient de la science-fiction, puis passe dans le langage courant au milieu des années 1950. Commençons par l’origine du terme dans la science-fiction. Dans A Princess of Mars, le célèbre roman d’Edgar Rice Burroughs paru en 1912, la planète Mars est peuplée par des créatures géantes au corps vert et par un peuple d’humains, dont la belle Dejah Thoris, la princesse de Mars.

Avec l’arrivée des soucoupes, on change de registre, les Martiens verts passent à la rubrique des faits-divers. Au cours de l’été 1947, une série d’articles parus dans la presse quotidienne décrit le faux enlèvement d’un journaliste, Hal Boyle, par des « green men » venus de Mars qui le prennent pour Orson Welles. Dans un article paru en mai 1954 dans le magazine True, le capitaine Edward J. Ruppelt, qui dirigea en 1951-52 le Project Blue Book, le programme d’enquête officiel sur les ovnis de l’US Air Force, évoque une rumeur selon laquelle l’armée détiendrait les corps de pilotes de soucoupes : « Le projet à Dayton possède des pièces remplies de petits hommes (little men), conservés dans l’alcool. Ils ont atterri dans le Colorado, ou dans l’Arizona à moins que ce ne soit dans l’Oregon et le fait de respirer notre oxygène les a tués. Habituellement, les petits hommes sont verts, mais certains auraient viré au marron cramoisi quand notre atmosphère transforma leur soucoupe en grille-pain incandescent. » La couleur verte est donc attribuée aux extraterrestres, mais on ne trouve pas pour autant l’expression little green men sous la plume des spécialistes des ovnis. La situation va rapidement évoluer entre septembre 1954 et août 1955.

En septembre 1954, Astounding Science-Fiction publie Martians Go Home de Fredric Brown, où l’on retrouve à la fois Mars, l’expression exacte, et la représentation des petits hommes verts. Le récit de Fredric Brown va connaître un succès phénoménal. Toutefois, on est encore dans la science-fiction.

Quelques mois plus tard, un autre événement survient, qui n’a plus rien a voir avec la SF : en août 1955, des gnomes phosphorescents d’un mètre de haut, avec de grandes oreilles pointues et des yeux immenses débarquent dans la cour de la ferme de la famille Sutton à Kelly-Hopkinsville, dans le Kentucky, et sèment la panique pendant toute une nuit… C’est apparemment à cette occasion, dans le contexte soucoupique, que va s’opérer un glissement de l’expression little men vers celle de little green men.

Pierre Lagrange, Hélène Huguet, Sur Mars. EDP Sciences, Les Ulis, 2003.

“Grandma says the fairies are beautiful”, remarked Jamie. “Sometimes I cannot help thinking she believes in them. She dreams of them once in a while,—dreams all about their living in the flowers. She calls them the little green men. I’d like to see a little green man, wouldn’t you?”

Josephine Franklin, Martin. Taggard and Thompson, Boston, 1866.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

Un récital franco-yiddish

Classé dans : Actualité, Musique — Miklos @ 20:59

Betty Reicher
samedi 5 juin 2010 à 18h
Théâtre de la Vieille Grille
1 rue du Puits-de-l’Ermite
75005 Paris. M° Monge
 
Réservations : 01 47 07 22 11

Betty Reicher, auteur, compositeur interprète, nous offre un autre récital où ses propres chansons et des chansons yiddish s’entrelacent et racontent.

« Joyeuse, grave, mélancolique. Elle vous emporte. Loin. » (Jean Birenbaum)

25 mai 2010

D’une femme bleue, des impressions des femmes en général et du triste besoin des hommes

Classé dans : Arts et beaux-arts, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 23:45

Mademoiselle Hortense. — Voyez comme le travail est régulier.

— C’est vrai ; mais la nature ne l’est pas ; elle a des accidens même dans le plus beau visage. Ici rien, tout est uni ; c’est une femme créée par M. Millet, et non pas la nature. Et puis, les chairs sont dans l’harmonie de la robe ; le bleu et le violet y abondent ; le bras droit est complétement bleu : avez-vous vu quelqu’un de ce ton-là ? Regardez les portraits qui entourent celui-là, excepté deux ou trois où le violet ardent domine, tous sont passés au bleu de Prusse. C’est dommage, car voilà des choses bien modelées : cet homme qui rit, par exemple. M. Millet voit bleu, comme M. Hesse voit gris et rose, comme M. Isabey voit rose et rouge ; ce n’est peut-être la faute d’aucun de ces artistes. Il n’y a que les partis pris contre lesquels on puisse s’élever ; ce qui est défaut d’organisation n’est qu’un malheur. Le bleu gâte cette peinture de M. Millet, que je ne mésestime pas pourtant, parce que j’y reconnais du talent ; je la voudrais d’un ton plus vrai et en même temps un peu raide : cela manque de laisser-aller, de souplesse. M. Millet a une main très-habile, un pinceau très et trop régulier même, il s’est laissé maîtriser par le métier ; et dans la miniature comme dans toutes les branches de l’art, si une bonne exécution est nécessaire, il faut qu’elle se subordonne au sentiment, à la pensée. Les points précieux des miniaturistes sont comme la rime des poètes, des esclaves qui doivent se soumettre et ne jamais prendre le pas sur la forme, la couleur et l’expression. M. Millet tient son rang dans la miniature depuis quinze ans ; il a une belle clientelle ; il a fait des portraits remarquables, et si je suis sévère en examinant avec vous ses œuvres, et surtout le portrait de madame P….., miniature capitale, c’est qu’il en vaut bien la peine. La critique ne s’attache pas à ce qui n’est pas.

Mademoiselle Hortense. — Monsieur notre directeur, j’en suis bien fâchée, mais vous ne m’avez pas convertie. Quoi que vous en disiez, je trouve délicieuse cette femme bleue.

— Tant mieux vraiment, et c’est ce qui importe au peintre. Nous autres, nous sommes des esprits chagrins, malheureux, difficiles ; vous, mesdames, vous jugez selon vos impressions, vous ne marchandez pas avec vous-mêmes. Ce qui vous plaît tout d’abord est bon ; vous n’avez pas le triste besoin de l’analyse.

Madame B. — Et nous serions bien fâchées de l’avoir; elle altère toutes vos jouissances.

— C’est vrai quelquefois ; mais aussi elle nous en donne de plus vives.

Mademoiselle Hortense. — Oh ! des jouissances de vanité, des joies de pédant ! Qui nous charme, nous, a tous les mérites ; et, sans aller plus loin, il nous importe peu de savoir si cette petite fille, appuyée sur la tête d’un chien, a les conditions que vous exigez dans une bonne peinture ; elle nous convient, nous paraît agréable ; nous l’aimerions accrochée à côté de notre cheminée : c’est tout ce qu’il nous faut.

Augustin Jal, Les Causeries du Louvre. Paris, 1833.

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