Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 février 2009

Le temps, vite ; ou de forums, de listes de diffusion et de blogs

Classé dans : Livre, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 19:21

Voir aussi l’article qui a fait suite à l’annonce de la fermeture de la liste le 3 juin 2009.

Pour ceux qui sont nés informatiquement avant le Déluge – l’émergence du Web qui a tout balayé –, il existait un mode de communication public en réseau appelé Usenet. Prédatant l’internet grand public (conçu en 1979, il s’était développé sur le réseau UUCP), il permettait d’envoyer un message (ou « article ») classifié par son auteur dans une ou plusieurs catégories hiérarchiques (professionnelles ou non) ; cet article se diffusait d’ordinateur en ordinateur qui le « rangeait » dans les catégories adéquates (pour autant que l’administrateur avait abonné l’ordinateur à ces catégories) et le passait aux relais suivants. Les identifiants des catégories rappellent un peu des systèmes de classification connus en bibliothèque… Ainsi, fr.emploi.demandes désignait la catégorie de demandes d’emploi en France (ou en français), sous-catégorie de fr.emploi, elle-même faisant partie de la catégorie-mère fr.

Dans les premiers temps de Usenet, il n’y avait que trois, puis huit, catégories mères (comp pour l’informatique, humanities pour les arts et les lettres, soc pour la sociologie, talk pour le clavardage, etc.), mais bientôt il s’en créera une galaxie représentant d’autres critères de rangement (par exemple le pays, d’où les catégories fr, uk… ; le réseau d’origine, tels bitnet, fidonet…). Certaines classes de catégories mères (notamment celle appelée alt) permettaient à n’importe qui d’y créer des sous-catégories (ce qui a donné lieu à de nombreux abus qui participèrent au déclin de Usenet), d’autres nécessitaient une procédure formelle qui comprenait rédaction de charte, vote, etc. Certaines catégories étaient administrées (« modérées », en franglais) – ce qui causait évidemment des délais supplémentaires dans la diffusion des articles – d’autres non. Un administrateur pouvait en général effacer, après coup, un article qui y avait été diffusé (en envoyant un message spécial qui tentait de « rattraper » l’article en question, et demander aux relais de l’effacer).

Il n’était pas nécessaire de s’abonner pour consulter les messages de telle ou telle catégorie : il suffisait de s’y connecter avec un logiciel adéquat (appelé newsreader en anglais). Toute personne connectée à l’un des réseaux de l’époque pouvait consulter les articles diffusés dans ces catégories, y répondre publiquement ou en privé ; les réponses préservaient l’objet de l’article original, et il était possible de les lire contextuellement. À cet époque lointaine, les articles (et les courriers électroniques aussi, d’ailleurs) se diffusaient lentement : il leur fallait parfois plusieurs jours pour arriver à destination. Au bout d’un certain temps (de l’ordre de quelques jours à quelques semaines, selon ce qu’avait programmé l’administrateur du relais), ils s’effaçaient de la catégorie où ils avaient été publiés (ce qui n’a pas empêché notre AMI – l’Aspirateur Mondial de l’Information – de trouver le moyen de récupérer des archives de ces forums remontant au début des années 80… la vertu de l’oubli s’oublie). Appelés de nos jours « forums » (terme qui recouvre aussi d’autres systèmes de communication), ils sont surtout utilisés en interne, par exemple par des fournisseurs d’accès (ainsi, certains en utilisent pour le « support » de leurs usagers ; ils sont alors thématisés par le genre de problèmes rencontrés – messagerie, téléphonie, connectivité, etc.).

Le déclin de Usenet a commencé dans les années 90 avec l’émergence du Web, et, plus tard, de sites de réseaux sociaux. Si ces derniers sont, pour certains aspects, plus rapides, efficaces ou conviviaux (surtout pour la diffusion de contenus binaires – musique, images fixes ou animées, etc.), aucun d’eux ne possède cette particularité réellement unique qu’avait Usenet (et, à certains égards, irc et icq) : la qualité d’être un système complètement réparti et décentralisé. Les divers Facebook, Youtube, Deezer, Second Life et autres appartiennent en général à une société privée et dépendent d’une infrastructure particulière (qui peut être répartie, comme celle de Google, mais alors répartie en interne et visible de l’extérieur comme un seul service ; d’ailleurs, s’il tombe en panne, comme ça l’est encore arrivé récemment pour l’accès aux sites, puis à ses courriers, cela affecte tout le service et donc l’humanité googleuse). La « propriété » des contenus – créés par les contributeurs – est aussi problématique. Il suffit de rappeler la très récente controverse qu’a occasionnée Facebook en imposant dans ses conditions d’utilisation la clause selon laquelle l’usager lui cède ad vitam aeternam ses droits sur de la totalité des contenus – textes, images… – qu’il y a mis en ligne, pour toute utilisation, y compris celle de son propre nom et de ses photos personnelles, non seulement pendant qu’il y est inscrit, mais aussi après sa désinscription ; le scandale leur a fait annuler cette toute dernière clause, mais pas le reste…

Les listes de diffusion sont venues répondre en général à un besoin plus spécifique, à une thématique particulière. En ce sens, ils correspondent, peu ou prou, à une catégorie (ou forum) de Usenet et fonctionnent quasiment de la même façon : l’envoi d’un message par courrier électronique à des inscrits à la liste (appelés « abonnés ») ; mais au lieu d’avoir à choisir une catégorie parmi d’autres, le message est expédié par son auteur à une adresse (le serveur, qui la diffusera aux abonnés). L’accès en lecture à ces messages nécessite donc d’y être inscrit (plus tard, l’accès web, puis RSS, à leurs archives permettra aussi d’offrir la lecture sans authentification en option), et donc de créer des forums privés, à la différence de Usenet. L’écriture dans une liste peut y être libre ou administrée (même pour ses abonnés). Ces listes ne sont évidemment pas réparties comme l’était Usenet : elles nécessitent, chacune, un « serveur de liste », qui reçoit les demandes de publication, autorise la gestion de filtrages, et gère la diffusion aux abonnés.

La liste de diffusion francophone consacrée aux bibliothèques, Biblio-FR, est née en septembre 1993. Gérée la plupart du temps par une personne (bénévole, dans son temps libre), elle est devenue victime de son succès : un nombre d’abonnés de plus de 17.000, un nombre de contributeurs variés croissant, des sujets et des thématiques (débats, annonces d’événements, demandes et offres d’emploi, questions/réponses) plus riches, voire hétéroclites. En conséquence, au lieu de fournir un mode de communication plus rapide et plus structuré que ne l’aurait fait Usenet – ce qui était le cas dans les premières années d’existence de la liste –, celle-ci est saturée de messages présentés tous au même niveau et envahissant ainsi les boîtes à lettre des abonnés, et s’engorge souvent : interruptions et délais (parfois allant jusqu’à deux semaines) entre l’envoi et la publication (certains événements sont ainsi annoncés après leur tenue…) du fait de sa gestion essentiellement unipersonnelle, regroupement de messages distincts à l’origine dans un même message à sa diffusion (ce qui ne permet pas de les sélectionner indépendamment et nécessite de parcourir tout le message regroupé – tel ce message du 20 février 2009 qui comprenait 43 offres d’emploi à la queue-leu-leu), ce qui est contraire au principe même de la diffusion des messages individuels (les listes de diffusion permettent de créer, indépendamment, des regroupements, appelés digest, mais ils ne sont pas obligatoires)…

Si Biblio-FR vise à être un mode utile de communication autour de sa thématique globale, il me semble qu’il faut prendre acte de cette mutation – non seulement du volume et de la variété de son lectorat, de ses thématiques et de ses auteurs, mais aussi des techniques de communication qui existent présentement – pour continuer à les fédérer, mais d’une façon plus efficace, plus utile, à ses usagers. En bref : de l’organisation de l’information et de la gestion de sa circulation (« workflow »).

Il me semble qu’une évolution possible – ce n’est certainement pas la seule, c’est celle qui me vient à l’esprit, et je la suggère pour réouvrir le débat (j’avais tenté de le faire par le passé, mais la modération n’avait pas laissé passer mon message) – serait de passer à une plate-forme de blog, dans laquelle les billets seraient l’équivalent des messages de la liste. Que permet-elle ?

— la création de catégories hiérarchiques (par l’administrateur) et/ou l’étiquetage (« tags ») des billets (le choix des catégories et/ou des étiquettes peut être fait par l’auteur du billet et/ou l’administrateur), et donc la classification des messages, ce qui permet aux lecteurs de ne consulter que la/les catégorie(s) qui les intéressent (l’ébauche existe dans biblio-fr, « JOBILISE », « QU », « Infosite », etc., mots-clé rajoutés aux objets des messages, mais elle est trop limitée) – en outre, le blog affiche en général aussi la liste des derniers billets toutes catégories confondues – ce qui n’empêche pas de consulter directement à la catégorie souhaitée. En particulier, l’événementiel peut être aussi catégorisé par régions, ce qui permet aussi un meilleur ciblage. Pour ceux qui ne sont intéressé que par un certain nombre limité de catégories, des fils RSS leurs permettent d’être informé de ce qui s’y publie, sans avoir à aller sur le site pour vérifier ; dans certains cas, les fils peuvent être programmés pour répondre à des requêtes (et ressemblent ainsi à de la DSI).

— la gestion des réponses (suivi) à un billet, en tant que commentaires au billet et pas en tant que billets indépendants, évitant ainsi la saturation, et hiérarchisant message d’origine et ses suites, ce qui n’est pas le cas dans la liste de diffusion ;

— le filtrage (« modération ») des billets et de leurs commentaires si souhaité (mais on peut aussi faire en sorte que les messages des inscrits ne nécessitent pas de modération), et l’effaçage a posteriori (ce que ne permet évidemment pas Biblio-FR : une fois qu’un message est parti, il est parti…) ;

— l’affichage des noms des auteurs dans la liste des billets (dans la liste actuelle, l’auteur affiché dans la liste est « Moderateur Biblio-FR », pour connaître l’auteur réel il faut ouvrir le message) ;

— la possibilité d’insérer des images (par exemple des copies d’écran, pour illustrer une discussion sur un logiciel bibliothéconomique), des liens hypertextuels, etc. (ce qui peut être contrôlé, pour éviter des problèmes de droit) ;

— la gestion intégrée d’archives (qui peut réintégrer les archives existantes de la liste, où les messages seraient transformés en billets, préservant leur date originale de publication… on peut d’ailleurs aussi y récupérer la liste des abonnés) et de recherche.

Etc. Un blog (ou tout système technique, d’ailleurs) n’est jamais une panacée : mal organisé, il ne fournit pas un accès structuré ; géré irrégulièrement, il n’accélèrera pas la diffusion des contenus. En revanche, il peut aussi faciliter toutes ces tâches, et fournir une meilleure plate-forme d’échange. C’est ce qu’on souhaite pour Biblio-FR.

Version légèrement modifiée d’un message envoyé à la liste Biblio-FR le 26 février 2009. Voir aussi à ce sujet un article de 2008.

5 février 2009

L’épicerie

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:43


Épicerie à Den Gamle By (Århus)

« Mais a-t-on bien examiné l’importance de ce viscère indispensable à la vie sociale, et que les anciens eussent déifié peut-être ? Spéculateur, vous bâtissez un quartier, ou même un village ; vous avez construit plus ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église ; vous trouvez des espèces d’habitants, vous ramassez un pédagogue, vous espérez des enfants ; vous avez fabriqué quelque chose qui a l’air d’une civilisation, comme on fait une tourte : il y a des champignons, des pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes ; un presbytère, des adjoints, un garde champêtre et des administrés : rien ne tiendra, tout va se dissoudre, tant que vous n’aurez pas lié ce microcosme par le plus fort des liens sociaux, par un épicier. Si vous tardiez à planter au coin de la rue principale un épicier, comme vous avez planté une croix au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les tailleurs, les prêtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout vient par la poste, par le roulage ou le coche ; mais l’épicier doit être là, rester là, se lever le premier, se coucher le dernier ; ouvrir sa boutique à toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans lui, aucun de ses excès qui distinguent la société moderne des sociétés anciennes auxquelles l’eau-de-vie, le tabac, le thé, le sucre étaient inconnus. De sa boutique procède une triple production pour chaque besoin : thé, café, chocolat, la conclusion de tous les déjeuners réels ; la chandelle, l’huile et la bougie, source de toute lumière ; le sel, le poivre et la muscade, qui composent la rhétorique de la cuisine ; le riz, » le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée ; le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien amère ; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie.

Honoré de Balzac, L’Épicier. 1840.

« Il n’y a pas épicier qui ne sache fort bien qu’il est loin d’avoir fait de l’or avec ses marchandises quand il a donné à leur valeur la forme prix ou la forme or en imagination, et qu’il n’a pas besoin d’un grain d’or réel pour estimer en or des millions de valeurs en marchandises. Dans sa fonction de mesure des valeurs, la monnaie n’est employée que comme monnaie idéale. Cette circonstance a donné lieu aux théories les plus folles. Mais quoique la monnaie en tant que mesure de valeur ne fonctionne qu’idéalement et que l’or employé dans ce but ne soit par conséquent que de l’or imaginé, le prix des marchandises n’en dépend pas moins complètement de la matière de la monnaie. La valeur, c’est-à-dire le quantum de travail humain qui est contenu, par exemple, dans une tonne de fer, est exprimée en imagination par le quantum de la marchandise monnaie qui coûte précisément autant de travail. Suivant que la mesure de valeur est empruntée à l’or, à l’argent, ou au cuivre, la valeur de la tonne de fer est exprimée en prix complètement différents les uns des autres, ou bien est représentée par des quantités différentes de cuivre, d’argent ou d’or. Si donc deux marchandises différentes, l’or et l’argent, par exemple, sont employées en même temps comme mesure de valeur, toutes les marchandises possèdent deux expressions différentes pour leur prix; elles ont leur prix or et leur prix argent qui courent tranquillement l’un à côté de l’autre, tant que le rapport de valeur de l’argent à l’or reste immuable, tant qu’il se maintient, par exemple, » dans la proportion de un à quinze. Toute altération de ce rapport de valeur altère par cela même la proportion qui existe entre les prix or et les prix argent des marchandises et démontre ainsi par le fait que la fonction de mesure des valeurs est incompatible avec sa duplication.

Karl Marx, Le Capital, livre premier, I.3.

19 janvier 2009

Life in Hell : Akbar appelle un chat un chat et un corbeau un corbeau

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 23:57

« Se reconnaîtra qui voudra dans cette fidèle peinture, on n’en craint point les conséquences ; on est bien aise même que Thersite sache à quel point on le hait et on le méprise : on en fera profession publique quand il le faudra. » — Voltaire, Lettre II à M. Le Comte d’Argental

«Je ne suis point doué de cette flexibilité d’esprit et de talent qui laisse à la disposition de l’écrivain qui la possède le choix du sujet qu’il veut traiter. La pensée qui me saisit, le sentiment qui me domine est le seul que je puisse exprimer. Ce serait donc en vain que j’essaierais aujourd’hui d’occuper mes lecteurs d’objets étrangers à la profonde indignation qui s’est emparée de moi. Je dois dénoncer au tribunal de l’opinion publique (puisque les lois ne peuvent l’atteindre) un délit dont les progrès annoncent le dernier degré de la corruption des mœurs : on voit déjà qu’il s’agit de ces messagers de ténèbres, de ces auteurs et facteurs d’écrits anonymes contre lesquels les honnêtes gens ne sauraient trop se prémunir. (…) Comment se fait-il que ce soit à l’époque glorieuse où nous vivons, dans une ville, » centre de la politesse et de toutes les qualités sociales, que se développe le germe du fléau le plus odieux dont la société puisse être infectée, que se multiplient les exemples d’un délit qui ne diffère de l’empoisonnement que par l’impunité légale dont il jouit encore ?

M. de Jouy, L’Hermite de la Chaussée-d’Antin, ou Observations sur les mœurs et les usages français au commencement du xixe siècle. Paris, 1815.

«L’orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l’écriture jolie ; » elles sont, à proprement parler, littéraires, comme la révolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanités écrivassières, à l’aise sous l’inviolabilité d’une poltronnerie qui, ne montrant pas son visage, ne peut pas être rendue visible par un soufflet.

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe. Paris, 1860.

«Apollonius en Philostrate appelle la medisance : Un abregé de tous vices, faisant patir au prochain toutes sortes de maux. Quelqu’un aussi la comparoit aux mouches, qui naissent de corruption, & la rejettent par tout : & quelqu’autre escrivoit; Qu’elle enterre les vivans, & deterre les morts. Un Laconien d’ailleurs enquis, si son espée qu’il affisloit estoit bien aiguë, ne sçeut trouver de plus sortable comparaison à representer le fil mortel de sa poincte, que celle-cy : Elle perce, repliqua-il, comme une calomnie. Or toute medisance sans necessité publique ou privée, fust-elle vraye, est reprochable à l’égal d’une calomnie, c’est-à-dire à l’égal d’une medisance menteuse & appostée : » & de plus, tient lieu de medisance fance sur la conscience du parleur, & s’appelle calomnie pure & supposée, si elle n’est entierement cogneuë de luy pour veritable : tous ces excés de langue emportent un pareil reproche : cela n’est qu’une mesme cadence.

Marie de Gournay, Textes relatifs à la calomnie. Textes établis, annotés et commentés par Constant Venesoen. Gunter Narr Verlag, [s.d.].

«Un abus plus intolérable encore est celui des lettres anonymes. Ce n’est pas qu’il ne soit quelquefois utile de donner un avis charitable a des personnes auxquelles on s’intéresse » et dont on ne peut pas se faire connaître sans inconvénient ; mais le plus ordinairement la lâcheté, la perfidie se servent de cette arme hypocrite pour porter le trouble dans les familles ou pour jeter dans l’anxiété des personnes qui ont besoin de repos.

M. W. Duckett (éd.), Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous…. Paris, 1853.

«Par le statut 9 Geo. I, chap. 22, (Black Act), il est déclaré que toute personne qui enverra des lettres anonymes, ou sous un nom supposé, contenant des menaces et demandant de l’argent &c. ou autre chose, sera coupable de félonie sans bénéfice du clergé. Tout délinquant qui ne se constituera pas prisonnier après qu’il en aura été requis par proclamation du roi à cet effet, et qui ne révélera pas les noms de ses complices, » sera de même coupable de félonie, sans bénéfice du clergé. Enfin toute personne qui sciemment, après le temps fixé par la dite proclamation, recevra, cachera ou assistera et aidera tels délinquants, sera coupable du même crime.

Jacques Crémazie, Les Lois criminelles anglaises traduites et simplifiées. Québec, 1842.

«Un autre enfant de la verte Erin, actuellement à New-York, a dit ces jours derniers un mot qui, pour la naïve bonhomie, ne le cède en rien à la lettre d’O’Connell. » « Je reçois, disait-il à un de ses amis, une infinité de lettres anonymes tout à fait insultantes, mais je les méprise trop pour m’en chagriner ; car lorsque moi je m’abaisse à écrire des lettres anonymes, je les signe ».

Joseph Marie Le Quérard, Le Quérard. Archives d’histoire littéraire, de biographie et de bibliographie françaises. Paris, 1855.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

14 août 2008

Portraits de femmes

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Photographie — Miklos @ 23:55

Françoise Sagan est morte dans l’oubli, et seule ou presque : aucun proche à ses côtés – même son fils n’avait pas attendu à l’hôpital qu’elle rende l’âme1 –, il n’y avait que sa Céleste Albaret. Toute sa vie d’adulte – telle qu’elle se reflète du moins dans le film éponyme que Diane Kurys lui consacre – a été une « solitude en commun », accompagnée qu’elle était d’une horde de profiteurs attirés par sa renommée et sa fortune et qui disparurent aussi vite que l’une et l’autre. Très peu de vrais amis, les plus proches ayant été son frère et Jacques Chazot, et sa compagne de longue date, la styliste Peggy Roche : ceux-là l’ont réellement aimée.

Le portrait qu’en fait le film est intéressant, mais n’attire pas réellement la sympathie pour le personnage ni même de l’admiration pour son (indéniable) talent : si jusqu’à sa percée extraordinaire avec Bonjour tristesse en 1954, c’était une jeune fille pétillante et radieuse, le reste de sa vie est présenté dans le film surtout comme une longue déchéance dans le jeu, les voitures, l’alcool, la drogue et l’autodestruction. À l’instar d’un James Dean – qui, lui, est mort dans la fleur de l’âge, jeune et beau – ou d’un Serge Ginsbourg, c’était une flambeuse : elle aura grillé, telles les cigarettes qui collaient à sa lèvre, son argent et sa santé – sa vie, finalement – dans une insouciance maladive et un tourbillon incessant interrompu uniquement par l’écriture, s’entourant d’« amis » plus, semble-t-il, pour meubler sa solitude et son ennui que par réelle générosité. Les écoutait-elle vraiment, même ses plus proches ? Sa lucidité désabusée et son humour ne semblaient se manifester que dans son œuvre.

Le principal atout du film est le jeu de Sylvie Testud, qui donne une image criante de vérité de la Sagan telle qu’on l’aura vue dans les médias. On a aussi remarqué Jeanne Balibar (dans le rôle de Peggy). Pour le reste, il est relativement mal fagoté : anachronisme2, personnages qui disparaissent au fil du temps sans que l’on sache ce qui leur est arrivé, et, cerise sur le gâteau, la scène finale, qui suit celle de sa mort dans la déchéance physique et la solitude même dans la salle du cinéma (moins d’une dizaine de spectateurs) : elle se matérialise, jeune et belle, aux côtés de son fils, au bord de la mer, pour échanger les deux phrases qui expliqueraient la distance qui les a toujours séparés. Fondu sur un beau coucher de soleil sur la mer, tout pour faire oublier ce goût de cendres froides et de mégot écrasé que laisse cette triste fin. Plus kitsch que ça tu meurs.

oOo

Si on connaît surtout ses photos pour les couvertures de Vanity Fair, de Vogue ou de Rolling Stone, les splendides portraits souvent monochromes de femmes et d’hommes d’Annie Leibovitz n’ont rien de kitsch, elles, même lorsqu’elles en empruntent les codes. Elles évoquent, tour à tour, la statuaire gréco-romaine (William Burroughs en profil, sculptural, rappelle des têtes vues au musée archéologique de Naples), les plus singuliers portraits de la Renaissance italienne (visages impassibles mais si expressifs de la nature profonde de l’être photographié, dont certains détails – visage, mains – jaillissent du sein d’un chiaroscuro qui en fait ressortir l’essence, sur fond sfumato) ou les chefs-d’œuvre de la photographie du xixe siècle. Elles dépassent même ce qu’en dit Schopenhauer, cité par Susan Sontag dans son fameux livre On Photography (1973) :

That the outer name is a picture of the inner, and the face an expression and revelation of the whole character, is a presumption likely enough in itself, and therefore a safe one to go on; borne out as it is by the fact that people are always anxious to see anyone who has made himself famous. . . . Photography . . . offers the most complete satisfaction of our curiosity.

car elle en fait parfois ressortir aussi l’insondable, le mystère. On regarde, on scrute, on est fasciné ; on croit se saisir de la vérité du sujet, mais elle échappe finalement. Photography is … a way of seeing. It is not seeing itself. …Of one thing we can be sure about this distinctively modern way of experiencing anything: the seeing … can never be completed. There is no final photograph, écrira Susan Sontag. La mise en scène (« en situation », dirait-on) de Leibovitz est, tel un bon décor de théâtre, ce qui souligne cette essence : la Reine Elizabeth sur fond crépusculaire qui illustre la fin d’un long règne, voire d’une dynastie, George Bush en position de cowboy texan au milieu de son cabinet, le tout ressemblant à un portrait d’une famille mafieuse – la photo d’Annie Leibovitz est éminemment politique, grâce, principalement, à Susan Sontag –, Cindy Crawford nue habillée d’un serpent sur fond de feuilles exotiques telle Ève au paradis – un paradis quelque peu sulfureux –, Leonardo DiCaprio, un cygne blanc autour du cou, si innocemment pervers, la silhouette de l’architecte Philip Johnson dans sa maison de verre, l’humour de Whoopie Goldberg immergée dans sa baignoire blanche pleine de mousse blanche dans une pièce blanche, et surtout Susan Sontag – à peine visible, ce n’est que la légende de la photo qui l’identifie – au seuil du long, profond et étroit passage sombre qui mène sur Petra, éclatante sous la lumière. Pour ceux qui ne sauraient décrypter, Leibovitz explique :

When I made the picture, I wanted her figure to give a sense of scale to the scene. But now I think of it as reflecting how much the world beckoned Susan. She was so curious; she loved art, architecture, history, travel, surprises. The photo epitomizes all of that…. She knew so much, but she always wanted to find out about something she didn’t know before. And if you were lucky, you were with her when that happened.

Les photos qu’elle a prises de Susan Sontag dans leur intimité qui interpellent : quelle est la limite entre le privé et le public ? Pourquoi la photo de John Lennon nu accroché à Yoko Ono ou de Demi Moore nue et enceinte ne sont-elles pas choquantes, tandis que celles de Susan Sontag dans son bain, la poitrine droite visible, la main couvrant le côté gauche – on comprend qu’elle a subi une ablation – l’est-elle pour certains ? Pourquoi celles de Susan Sontag malade, puis morte, choquent-elles, quand les portraits et les moulages de morts ont existé de tous temps, quand les corps étaient exposés lors des veillées funéraires ? Il est de fait que notre société ne veut pas voir la pauvreté, la maladie, la vieillesse et la mort quand elles sont bien réelles (mais ne se prive pas de glorifier la violence et les tueries au cinéma…), comme pour retarder une inévitable contagion – ce dont parle d’ailleurs Susan Sontag dans Illness as Metaphor (1977) – et invente crécelles, sanatoriums, maisons de retraite ou hôpitaux de long séjour pour éloigner ceux qu’on gardait autrefois chez soi.

Ce dévoilement de l’intime n’est ni du voyeurisme de la photographe ni de l’exhibitionnisme de son sujet. Dans un article du New York Times publié à l’occasion de la sortie de son livre de photos en 2006, Annie Leibovitz s’explique brièvement à ce sujet – les photos parlent pour elles-mêmes, dit-elle :

Every single image that one would have a possible problem with or have concerns about, I had them too. This wasn’t like a flippant thing. I had the very same problems, and I needed to go through it. And I made the decision in the long run that the strength of the book needed those pictures, and that the fact that it came out of a moment of grief gave the work dignity. . . . You don’t get the opportunity to do this kind of intimate work except with the people you love, the people who will put up with you. . . . They’re the people who open their hearts and souls and lives to you. You must take care of them.

Il n’est pas étonnant, finalement, que l’exposition se close par deux immenses photos prises dans Monument Valley. Annie Leibovitz ne dit-elle pas de Susan Sontag : I had great respect and admiration for her, and I wanted to make everything possible for her, whatever she needed. I felt like a person who is taking care of a great monument.


À voir :
• le site de la Fondation Susan Sontag 
• le champion olympique de natation Michael Phelps en sirène, par Annie Leibovitz.

1 Selon le film, ils n’avaient été proches que pendant son enfance. Ce n’est pas ce qu’il laisse entendre dans un entretien donné en janvier.
2 Selon le film, elle aurait visité pour acheter la maison en Normandie peu après Bonjour tristesse, publié en 1954. Or sur une table dans l’une des pièces on aperçoit Aimez-vous Brahms…, qui date de 1959. Ou alors, c’est le passage du temps qui est mal représenté dans le film.
3 Ces temps révolus sont récents : il suffit de revoir le beau film de René Clément, Jeux interdits (1952), dans lequel les « vieux » vivent et meurent chez leurs descendants dans les années 40.

24 mai 2008

Un record de l’informatique

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 13:24

Cornell est une grande université américaine, membre de la Ivy League, située dans une région splendide par sa faune et par sa flore au bord d’un des plus beaux lacs Finger, le Cayuga. Elle excelle dans de nombreux domaines : sciences, arts, droit, services… La réputation de ses centres de recherche – en médecine, en exploration de l’espace, en astronautique, en physique fondamentale – n’est plus à faire. Nombre de lauréats de prix Nobel (40), Turing, Fields, Pulitzer… y enseignent ou y ont enseigné, ainsi que de grands écrivains et essayistes, tels Vladimir Nabokov (qui, en sus des œuvres sulfureuses pour lesquelles il est connu, a aussi traduit Alice au pays des merveilles en russe) ou Allan Bloom. Parmi ses anciens élèves on compte Pearl Buck et Toni Morrison (toutes deux lauréates du prix Nobel), E. B. White, Thomas Pynchon et Kurt Vonnegut Jr. pour la littérature, le compositeur Steve Reich et Robert Moog, l’inventeur des célèbres synthés éponymes, l’architecte de l’Empire State Building (Richmond Shreve), le Dr Spock – non pas celui de Star Trek, mais le pédiatre auteur du Comment soigner et éduquer son enfant, depuis cinquante ans la bible universelle de générations de mères inquiètes…

Les anciens élèves de cette prestigieuse institution occupent ou occupaient en général des postes importants : politiciens – présidents de Cuba et de Taiwan, premier ministre d’Iran, ministres américains (le controversé Paul Wolfowitz et Janet Reno, première femme à avoir occupé le poste de ministre de la justice aux États-Unis) –, juges de la Cour suprême (Ruth Ginsburg) –, acteurs – le superhomme Christopher Reeve –, hommes d’affaires – fondateurs et/ou à la tête de sociétés nationales ou internationales (on ne leur fera pas de la pub)… Il n’est donc pas surprenant qu’ils soient la cible des campagnes provenant de leur alma mater, dont le but est de récolter quatre milliards de dollars sur dix ans.

Il est, par contre, quelque peu curieux de constater que, lorsque l’on clique sur le lien indiqué dans l’appel afin de se désinscrire de leur liste de bienfaiteurs en puissance, la réponse qui s’affiche est : “Your form has been successfully submitted. Please allow 4-6 weeks for your information to be updated in our system.” Quatre à six semaines pour que l’informatique se mette à jour, quand on sait que, depuis 1985, l’université possède un centre de supercalcul ? On proposera donc une nouvelle variante de son hymne célèbre :

Far above Cayuga’s waters
There’s an awful smell:
It’s Cornell alums’ computers.
They’re as slow as snail.

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