Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 décembre 2003

Interruption volontaire de publicité

Classé dans : Livre, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 14:31


Par Emil Mayer — Damals in Wien. Menschen um die Jahrhundertwende Photographien von Emil Mayer. ISBN 3-85447-532-2 (online), Domaine public

« Elle trouva sur la table un petit flacon – “qui, à coup sûr, n’y était pas tout à l’heure”, se dit Alice – pourvu, autour de son goulot, d’une étiquette de papier portant les mots bois-moi, magnifiquement imprimés en gros caractères. »

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles.

Des mouvements anti-publicité s’organisent en France et passent à l’action – directe et indirecte : création de site web, manifestations, barbouillage d’affiches dans le métro… la presse en parle1 avec impartialité dans des pages bordées d’encarts publicitaires, et la justice s’en mêle2 . Tel le dioxyde de carbone dans l’atmosphère, la publicité devient de plus en plus omniprésente, saisit de façon permanente nos sens et s’enkyste dans notre quotidien. Les affiches sur la voie publique puis les « messages » interrompant émissions de radio et de télévision ne datent pas d’hier, mais avec le numérique, de nouveaux champs se sont ouverts à ces pratiques.

Ainsi, on connaissait déjà les démarcheurs du téléphone fixe. Avec l’avènement de la téléphonie mobile, le numérique et l’automatisation, plus besoin d’avoir un humain au bout du fil : « des opérateurs […] peuvent offrir 15 minutes quotidiennes de communication gratuite à leurs clients, qui accepteront en échange d’écouter dix secondes de publicité toutes les deux heures » 3  ; les SMS vantant les services des opérateurs se font plus communs. Dans le monde du virtuel, le pourriel, plus connu en France sous son vocable américain de spam, est une des métastases de la machine commerciale qui s’emballe. À tel point que même le pays qui en est la principale source – les États Unis – mettant la pédale douce sur son premier amendement, considère des mesures destinées à réduire ce phénomène qui grève de plus en plus les budgets de nombreuses entreprises4 bien plus qu’il n’en rapporte à ses auteurs. Aux dernières nouvelles5 , ceux-ci se rabattraient vers des modes plus « traditionnels » de publicité, véhiculés dans les pages web sous forme d’encarts et de popups.

Rien de neuf sous le soleil. Dans une nouvelle6 datant de 1953, Ann Warren Griffith décrit une société – les États Unis – dans laquelle un organisme diffuse de la publicité sonore via les produits de consommation, de la boîte de céréales aux bouteilles de lotion capillaire, du journal au téléphone : « achetez-moi, utilisez-moi, mangez-moi, buvez-moi », disent, chantent et martèlent tous ces objets de la vie courante, avant et après leur achat. Les citoyens ne peuvent se protéger de ce brouhaha permanent de voix, de musique et de bruitages qui a envahi l’espace public et privé : les boules Quiès ont en effet été déclarées inconstitutionnelles par la Cour Suprême à la demande de l’organisme de diffusion, qui se voyait lésé dans ses intérêts par cette tentative de résistance à ses activités. Dix ans plus tard, dans une nouvelle7 de J.G. Ballard, la publicité sera devenue subliminale.

Ce futur prémonitoire est en train d’arriver : à la demande de Métrobus, la régie publicitaire des transports parisiens, le juge des référés du tribunal de Paris a ordonné récemment2 à l’hébergeur d’un site appelant à l’anti-publicité active de révéler l’identité de ses animateurs. C’est tout de même un signe des temps que de tels moyens soient mis en œuvre pour poursuivre ceux qui incitent au recouvrement d’affiches publicitaires, dégradations bien moins importantes et permanentes que celles que subissent les quartiers les plus défavorisés de nos villes et banlieues.

Il est vrai qu’il s’agit d’une atteinte aux intérêts économiques d’entreprises ayant les moyens de s’offrir les meilleures campagnes de pub, de se payer des avocats chevronnés pour défendre leurs intérêts et de faire du lobbying efficace auprès du législateur pour protéger ces intérêts. On peut maintenant imaginer un réaménagement des sièges dans les rames de métro destiné à permettre aux voyageurs de contempler, sans avoir à tourner la tête, les affiches dans les stations, puis dans les tunnels avec le retour de pub à l’image de celles de notre enfance (« Dubo – Dubon – Dubonnet »), nostalgie et rétro faisant bien vendre.

Mais plus sérieusement, verra-t-on bientôt la publicité envahir le livre électronique ? Probablement, le médium s’y prête : Crime et châtiment promouvant de la vodka et du caviar dans des pages illustrées s’affichant au fil de la lecture, La Chartreuse de Parme annonçant des voyages promotionnels en Italie (clips vidéo à l’appui), Alice au pays des merveilles vantant les arômes de thés de marque… On n’a encore rien vu, l’imagination des publicistes n’a pas de bornes. Pourra-t-on l’éviter ? Ce sera sans doute une entrave illégale au commerce. Ce que (pré)disait Andy Warhol à propos de l’art le sera bientôt de la littérature : « L’art, c’est déjà de la publicité. La Joconde aurait pu servir de support à une marque de chocolat, à Coca Cola ou à tout autre chose. ». Triste devenir du livre.


1 « Les agences s’inquiètent de la montée des mouvements anti-publicité », Le Monde, 27.11.2003.
2 « La justice piste les antipubs sur Internet », Libération, 2.12.2003.
3 « Les multinationales à l’assaut de la vie privée », uZine, 2.12.2001.
4 Selon un rapport de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) publié le 20 novembre, on estime, fin 2003, à 50% la part de courrier électronique de cette nature, et à 17,5 milliards d’euro les pertes financières qu’il induit. 58% de ce type de courrier parvient des États-Unis.
5 « Marketers Adjust as Spam Clogs the Arteries of E-Commerce », The New York Times, 1.12.2003.
6 Ann Warren Griffith : « Captive Audience », in The Magazine of Fantasy and Science Fiction, vol. 5 n° 2, 1953. Traduit en français sous le titre « Auditions forcées à perpétuité », in Histoires de demain, Le Livre de Poche n° 3771, 1975.
7 J. G. Ballard : « The Subliminal Man », in New Worlds, 1963. Traduit en français sous le titre « L’Homme subliminal », in La Région du désastre, Éd. J’ai lu, n° 2953, 1991.

[Publié à l’origine sur Biblio-FR]

21 août 1996

Contre la banalisation du mal

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:01

Je ne me suis pas réjoui, contrairement à d’aucuns parmi lesquels on trouve aussi bien les négationnistes les plus virulents de l’extrême droite que certains défenseurs inconditionnels de la liberté d’expression sur l’Internet et opposés à toute censure (que je ne suspecte nullement de racisme), de la décision du tribunal suite à la plainte de l’uejf1, ni n’ai appris « avec beaucoup de satisfaction la décision [du] Conseil Constitutionnel sur la loi de réglementation des télécommunications »2. En effet, ces décisions laissent le champ encore plus libre aux dérives négationnistes, néo-nazies, antisémites et racistes sur l’Internet.

L’utilisation de l’Internet par des extrémistes n’est pas récente: on pouvait lire, dans le début des années 80, des textes anti-Noirs et antisémites écrits par une poignée d’individus dans les news (forums publics de discussion). Quelques années plus tard, une organisation négationniste américaine diffuse ses textes sur l’Internet. Puis, avec le développement de http3, apparaissent des serveurs WWW néo-nazis, anti-Noirs, anti-avortement ou anti-gouvernement, installés par des individus et des groupuscules extrémistes.

Enfin, depuis un an environ, des forums généralistes de news francophones sont touchés par ce phénomène, soit à partir de l’étranger (Belgique et Canada notamment) à découvert et explicitement, soit de France, souvent anonymement (car la loi Gayssot réprime ce genre de discours) : textes négationnistes (parfois la traduction pure et simple de textes des organisations américaines), anti-islam, anti-immigration, anti-gay, promouvant la discrimination soft ou hard. Ceux qui ne peuvent ou n’osent s’exprimer de cette façon le font sur des listes de diffusion privées, par irc4 ou par http, domiciliés à l’étranger et disponibles en France.

Ils arrivent sur l’Internet français accompagnés de sectes (Moon, Rael, Scientologie), de partis ou mouvements politiques extrémistes (LaRouche avec son arsenal de propagande), violents (skins français, camp d’entraînement paramilitaire…), utilisant l’Internet comme (seul) moyen pour « s’exprimer » publiquement sans réserve aucune, au mépris des lois du pays et des modes de comportement précédemment établis sur l’Internet.

Ce phénomène encore marginal est-il un des devenirs de l’Internet ? D’un forum savant vers un outil grand public, ludique et commercial, ignorant ou défiant les lois des pays qu’il traverse ; un défouloir pour particuliers ; un outil incontrôlé pour ceux qui s’en servent pour transgresser, utilisant les tactiques de l’extrême droite – banaliser discours et action : la première fois (Carpentras) tout le monde est choqué, et puis cela devient une habitude, voire une norme. Il y a des seuils que l’on ne franchit que dans un sens…

On se dit impuissant devant ces dérives : mondialisation, raisons techniques et financières… On dit qu’il faut éduquer et que l’auto-régulation fera le reste, et on invoque liberté d’expression et démocratie – argumentation américano-libertaire de choc. Or, ça ne marche pas – d’où la nécessité de structures impartiales assurant un fonctionnement commun avec un minimum de dérives, dans le but de protéger l’individu et ses libertés et d’assurer le maintien d’un « contrat social », rôles que la Netiquette5 tant vantée ne remplit pas (Netiquette ≠ éthique…) et que la loi du marché vise à abolir (moins de limites = plus de trafic).

Ceci nécessite la mise en place de moyens techniques et humains certainement coûteux (ce qui n’est pas dans l’intérêt des opérateurs, qui veulent préserver l’illusion d’un Internet « presque gratuit ») – imaginerait-on de développer des avions sans investir dans la protection des voyageurs ? Mais bien plus, afin d’assurer que le comportement sur l’Internet respecte l’individu et la société, il faut une prise de conscience et une responsabilisation (et, à défaut, l’application des lois) :

  • des utilisateurs, responsables (et donc identifiables) de leurs écrits publics ;
  • des « sites émetteurs » (organismes privés ou publics et fournisseurs d’accès à l’Internet, là où l’utilisateur a son compte, d’où partent les articles et/où sont hébergés les pages www), qui doivent éduquer et informer leurs utilisateurs ; vérifier (sélectivement ; on ne met pas un policier à chaque feu rouge) ; corriger (annulation d’articles, fermeture de serveurs, de comptes…) ;
  • des « transmetteurs » (relais de news, opérateurs de télécom…) : opérant, s’il est nécessaire, des filtrages (sur groupes, utilisateurs, sites, etc.)

On ne pourra éviter toutes les dérives (il ne s’agit pas d’empêcher les débats) – ni sur l’Internet ni ailleurs (les lois de circulation n’ont pas empêché les chauffards d’écraser des passants) – il faut toutefois les limiter, ici et maintenant. L’enjeu en est la survie d’un Internet utile.

Publié à l’origine in Planète Internet (septembre 1996).


1 L’uejf (Union des étudiants juifs de France) avait porté plainte en mars 1996, pour incitation à la haine raciale, à l’encontre de neuf fournisseurs d’accès à l’Internet, afin de leur enjoindre d’empêcher toute connexion aux messages racistes auxquels les clients pouvaient accéder par leur biais. Le juge avait rejeté la demande, trop imprécise. Toutefois, l’ordonnance prend acte de certaines déclarations des fournisseurs : les Sociétés concernées s’engagent « à développer leurs meilleurs efforts » pour faire cesser les agissements illicites de leurs abonnés ou annonceurs, voire même à rompre leur contrat. Mais elles considèrent que leur responsabilité éventuelle devrait « être limitée aux seules pages Web et forums de discussion dont elles sont les concepteurs, les animateurs, ou qu’elles hébergent volontairement ». La responsabilité ne pouvant peser que sur l’auteur des informations et non sur le contrôleur : « Un contrôle systématique des informations disponibles sur le réseau est tout à fait exclu ». (TGI Paris, Référé, 12 Juin 1996, UEJF/Calvacom). (Note d’octobre 2005).
2 Le Conseil constitutionnel a déclaré invalides deux articles votés le 18 juin 1996 dans la loi de réglementation des télécommunications (l’amendement Fillon), qui visait à conférer à un comité supérieur de la télématique le rôle de surveiller le réseau Internet. (Décis. n° 96-378 DC, Cons. Constit., 23 juillet 1996 ; JO 27 juillet 1996, p. 11400). (Note d’octobre 2005)
3Protocole sous-jacent à l’utilisation du Web. (Note d’octobre 2005)
4Internet Relay Chat, protocole permettant de dialoguer en temps réel (clavardage, ou chat, en anglais) sur l’Internet. (Note d’octobre 2005)
5Règles consensuelles de comportement sur l’Internet. (Note d’octobre 2005)

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