Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 janvier 2012

Amadis le bien gaulé

Classé dans : Actualité, Danse, Langue, Musique, Médias — Miklos @ 15:25

La critique musicale de Libération de ce jour consacre un double-page à Amadis de Gaule, opéra de Jean-Chrétien Bach, œuvre « à la charnière du baroque et du classique (…), chaînon manquant entre Gluck [et Mozart] » qui se donne actuellement à l’Opéra-Comique.

Si l’article trouve la mise en scène un peu trop minimaliste, on peut constater, au vu de l’extrait ci-dessus, qu’elle a certains aspects « éventuellement comique[s] ». C’est aussi le cas du texte du second paragraphe, dont la césure est éventuellement gay friendly, elle aussi. Un spectacle qu’on recommande donc à Christine Boutin (ou à son conseiller).

17 avril 2011

Life in Hell : « Chaque fois qu’on perd une habitude, il semble qu’on perde quelque chose de la vie » (Victor Hugo)

Classé dans : Cuisine, Danse — Miklos @ 3:06

Jeff et Akbar sortent ravis du spectacle de « danse nerveuse, chaleureus » (sic) que le ballet de Lorraine vient de donner au Théâtre de la Ville : deux pièces du chorégraphe Paulo Ribeiro, qui mettent en scène dix hommes dans White Feeling et trente hommes et femmes dans Organic Beat : alternances de mouvements énergiques et d’immobilité suspendue, debout ou couché au sol, de danse en solo, en duo – sensuels ou combatifs –, en groupes structurés et d’effet de foule d’apparence désordonnée qui se recompose en lignes, en carrés, en cercles : la forme n’est jamais loin du chaos, le désordre suit souvent l’organisation ; une utilisation intéressante et poétique des ombres des danseurs projetés sur l’une des parois, et de la vidéo qui, filmant les corps qui glissent à plat sur le sol et les projetant sur une autre paroi leur redonnent la verticalité, on dirait une illusion d’optique. On pense évidemment au magnifique, à l’extraordinaire et fondateur Dance, de Lucinda Childs (œuvre créée en 1979 !), où la vidéo fait perdre d’autres repères, ceux de la dimension : les danseurs « réels » semblent n’être que des nains minuscules, tandis que leur image, projetée sur un immense écran, les représente dans une taille qui semble tout à fait normale. Et si la musique chez Childs était celle de Bob Wilson, ici, dans Organic Beat de Ribeiro, c’est John Cage. Filiation, clin d’œil ou innovation, qu’importe, c’est le résultat qui compte.

Jeff et Akbar sont donc ravis, mais pour des raisons absolument opposées, ou du moins complémentaires : Jeff a aimé surtout la seconde partie de White Feeling, qui est celle qui a laissé Akbar sans feeling. Ils s’accordent sur deux points : d’une part, les notes de programmes sont nulles, elles ne parlent pas des œuvres mais du contexte politique, naïvement et avec des poncifs éculés ; d’autre part, il est temps de se mettre quelque chose sous la dent. Akbar demande d’un air faussement naïf :

— Où veux-tu manger ?

— Je ne sais pas, et toi ? répond Jeff encore plus faussement naïvement.

— Je connais un certain restaurant… dit Akbar d’un air absolument faussement vague.

Ils se rendent donc dans ce certain restaurant de tartes flambées alsaciennes à volonté. Diane, la grande et souriante serveuse (qui doit faire de la chasse à ses moments perdus, ce qui expliquerait son port altier, se dit Akbar), leur indique la table qu’ils occupent d’habitude dans une partie quelque peu à l’écart du brouhaha central, mais au moment où ils vont s’y installer, deux clients leur passent devant et l’investissent.

— Pas de problème, fait Jeff, bon prince.

Il ne sait pas encore, malheureux prince, qu’il y aura un problème. Diane leur indique une autre table bien plus centrale. Ils s’y installent.

— La carte a changé, les prévient Diane, il n’y a plus la tarte flambée que vous prenez d’habitude, dit-elle à Akbar.

Jamais deux problèmes sans trois, aurait dû penser Akbar, pourtant féru de romans d’Agatha Christie. Mais il a la tête ailleurs (pas vraiment à l’instar de Louis XVI, on tient à le préciser tout de même).

C’est en sirotant l’Edelzwicker qui précède (de loin) l’entrée qu’Akbar remarque que l’autre entrée – celle de la salle – est grande ouverte, et qu’en conséquence on commence à ressentir la chute de température (à la table à côté, deux enfants grelottent et claquent des dents, ce qui rappelle la musique de Cage qu’ils ont entendue tout à l’heure), mais surtout à sentir les effluves de la fumée des cigarettes en provenance de la « terrasse » (terme désuet qui désigne la salle principale des fumeurs par laquelle tous les non-fumeurs doivent passer au moins deux fois, et dont l’aération principale donne en général sur la salle des non-fumeurs). Il demande à une serveuse si l’on peut refermer les deux portes de cette entrée, tel qu’elles le sont d’habitude. Je vais demander, répond-elle.

Dix minutes plus tard, les portes sont toujours grandes ouvertes, et si la température externe continue à chuter, à la table de nos compères cela commence à chauffer. Akbar redemande la même chose avec un peu plus d’insistance à une autre serveuse, et finalement Diane se pointe en disant qu’il y a un problème avec la porte, mais qu’ils vont en fermer une partie.

Aussitôt dit, presque aussitôt fait, et l’effet ne tarde pas à se faire sentir : la senteur de la cigarette baisse d’un chouia tandis que la température croît péniblement de quelques millièmes de degrés.

L’entrée sortie, on passe aux choses sérieuses. Akbar trouve un palliatif à sa tarte habituelle, tandis que Jeff, ragaillardi par les derniers événements, prend celle du jour, qui porte bien son nom de tarte bonne humeur.

Eh bien, il aura suffi de l’engloutir pour qu’elle passe, la bonne humeur : soudain, un vent coulis glacial les frappe : on dirait un courant d’air polaire, un blizzard, qui se dirige vers eux en provenance de la porte restée ouverte.

Le sang de Jeff (à son habitude) ne fait pas cinquante tours, son sang ne fait pas vingt tours (j’abrège pour ne pas fatiguer le lecteur) : son sang ne fait qu’un tour. Ni une ni deux, il se lève en lançant à Akbar : On s’en va. Ils se dirigent vers la caisse, ils payent, et quand Diane, qui leur a fait un « geste commercial », leur propose une nouvelle carte de fidélité (celle d’Akbar étant finie), Jeff répond : Inutile, on ne reviendra pas. Aussi sec que le vin d’Alsace !

Diane s’excuse encore, dit que la porte ayant été réparée, il est plus difficile aux serveurs de l’ouvrir lorsque, chargés comme des baudets, ils vont servir la terrasse. Et donc, pour rendre la vie plus facile aux serveurs, on laisse les portes grandes ouvertes. Comme ça, les clients partiront plus vite, du fait du service accéléré et de la température glaciale, se dit Akbar, tout bénéf pour le resto qui pourra donc servir encore plus de couverts. Autant aller dans un fast food (alsacien, pour le coup).

— J’étais énervé ? demande Jeff à Akbar.

— …, lui répond-il.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

27 mars 2011

Life in Hell: à se tirer une balle dans la tête

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:35

Jeff et Akbar arrivent 3/4h en avance (pour Jeff, c’est une performance en soi) pour faire la queue dans le hall du Théâtre de la Ville, au pied des escaliers : les places ne sont pas numérotées.

Quelques minutes plus tard, l’accès est accordé jusqu’aux portes de la salle situées au premier étage, c’est la ruée. Akbar arrive premier devant la porte de droite, la queue se reforme derrière lui (pas dans le même ordre, ce sont les champions de course à pied dans les escaliers qui sont en tête).

Encore quelques minutes plus tard, on les informe que l’entrée, pour ce spectacle, n’aura en fait pas lieu par ces portes-ci mais par celles qui se trouvent quatre étages plus haut, au sommet de l’édifice : c’est le choix du metteur en scène. Le long serpent humain se reconfigure rapidement au pied de la cage d’escalier qui mène au poulailler (même s’il n’y en a plus vraiment). La foule, résignée, amusée, râleuse, française, passe le temps à imaginer ce qui va suivre. Le personnel leur dit seulement que c’est différent. Vraiment différent (entre nous, ils ne savaient pas combien ce serait différent, même s’ils avaient déjà vu ce spectacle la veille).

Enfin, le chemin est libre. Jeff et Akbar, prudents, laissent trois ou quatre personnes les précéder, on ne sait jamais. Arrivés dans la salle, ils sont stupéfaits : il n’y a rien de spécial, à part quelques bouquets d’arbres ici et là, dans les rangées, bien au milieu. Pour la première fois, ils décident donc de ne pas s’asseoir au centre, ces arbres cachant la forêt la scène. Qui, elle, est nue, tapissée de blanc, une haute échelle appuyée contre la paroi de gauche avec, à son sommet, un clavier de synthétiseur, et à droite une enceinte d’une taille qui laisse présager des décibels à outrance. Des projecteurs au ras de la paroi de gauche projettent une lumière qui y dessine des ifs se balançant légèrement au vent. Jeff distingue une odeur d’encens qui remplit graduellement l’espace, Akbar non.

Puis l’attente recommence.

Dix minutes après l’heure annoncée pour le début du spectacle, une voix annonce en français et en anglais qu’il faut évacuer la salle suite à un problème technique, puis une sonnerie stridente, la sirène d’alerte de la salle, se met à retentir. Jeff et Akbar (ainsi que le reste du public) se demandent si cela fait partie du spectacle. Quelques personnes se lèvent et commencent à sortir, puis on les voit revenir, elles sont refoulées par le personnel. Akbar demande à Jeff comment ils feront pour savoir si une alerte est vraie ou non, maintenant. Jeff répond que si la salle brûle, c’est qu’il faut partir. Sinon, ça doit être du spectacle contemporain.

La sirène continue à retentir pendant de longues minutes. Puis s’arrête. Une personne est évacuée suite à un malaise cardiaque, semble-t-il. Ou c’est du spectacle ?

Plus tard, une dame monte sur scène pour dire qu’il s’agit vraiment d’un problème technique (est-ce vraiment vrai ? se demande Akbar italiquement) : pas de contrôle des lumières, pas de son… Ils vont essayer d’y remédier. Elle revient de temps à autre : pas sûr du tout que ça sera réparé, le spectacle ne pourra avoir lieu comme prévu, le chorégraphe discute avec les danseurs pour voir s’ils peuvent improviser quelque chose, merci pour votre patience (laquelle, de patience, hein ? grommelle Akbar).

Le spectacle commence finalement 3/4h après l’heure prévue (et donc, calcule rapidement Jeff, 1h30 après leur arrivée ; comme il n’est censé ne durer qu’une heure, ce n’est pas une utilisation très efficace du temps), mais avec sons et lumières. Les techniciens ont surmonté le défi que la technique leur a lancé, constate Akbar.

Trois hommes en costume noir entrent sur scène un revolver à la main, on dirait des clones de James Bond. Ils se placent devant la grosse enceinte qui diffuse une musique élisabéthaine chantée par un contre-ténor. L’un des hommes fait semblant de la chanter, un autre tient son revolver sur la tempe du premier. Plus tard, d’autres personnes armées entrent sur scène, marchent, s’arrêtent, se couchent, allument des lance-flammes (l’un sert à une femme pour brûler son microphone, heureusement que l’alarme ne se redéclanche pas, murmure Jeff, soulagé, à l’oreille d’Akbar), visent ici et là, actionnent la gâchette à répétition (pas de bol : pas de balles). Un autre homme, un revolver à la main, répète ce qui semble être l’une des deux thèses de ce spectacle, art is business mais business is art. Quelques moments assez esthétiquement beaux, là où un ou plusieurs de ces hommes se figent de profil, un genou à terre, le bras tendu, le revolver toujours à la main, silhouettes noires sur le fond blanc de la scène, évoquant la célèbre posture favorite de Sean Connery. Mais cela commence à faire procédé.

Ce n’est qu’une demi-heure de non-danse interminable plus tard (donc deux heures après leur arrivée) que les hommes et les femmes qui se jointes à eux commencent à danser. Un homme grimpera à l’échelle pour jouer (fort bien) du synthé. Les pas de deux, de trois ou même de neuf, ne manquent pas d’harmonie, voire de beauté et parfois d’humour, qui l’eut cru ; les revolvers passent parfois de main à main, un avion militaire vole à reculons sur le mur du fond (c’est là sans doute la seconde thèse du spectacle, l’antimilitarisme), les groupes se forment et se déforment, mais c’est trop peu, trop tard. Jeff et Akbar n’attendent que la fin.

Elle arrive : tous les danseurs ont disparu, la musique s’est tue. Le public commence à partir, mais deux danseurs reviennent équipés chacun d’un tréteau sur lequel est posée une machine qui débite un fil de cuivre qui s’entasse au sol. Les deux hommes sortent, Jeff et Akbar aussi. C’était Et je vis l’agneau sur la montagne de Sion du plasticien VA Wölf et de la compagnie Neuer Tanz. Une apocalypse indeed.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

7 septembre 2010

D’un comte et d’une marquise, ou, qu’y a-t-il de commun entre OK Corral en Corse et le renouveau de la chorégraphie au XVIIIe siècle ?

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Danse, Langue, Littérature, Musique, Médias — Miklos @ 0:04

Les médias audiovisuels n’ont que faire de l’orthographe, l’essentiel pour eux c’est l’oralité. Mais leur visibilité sur le web nécessite parfois de coucher sur le papier (virtuel) leur verbiage et le résultat peut être savoureux. C’est un cas d’homonyme homophone qui frappe aujourd’hui M6 :

On peut dorénavant s’attendre à tout : au comte d’Hoffmann, aux comptes des mille et une nuits, aux contes de l’État…

La confusion entre conte, comte et compte n’est pas récente. Jean Étienne Despréaux (1748-1820), « brillant auteur de chansons, vaudevilles et poèmes d’occasion » (selon Gabriella Asaro), ne l’a pas loupée :

Le « conte » auquel Despréaux fait allusion est sans doute le sonnet qui fait suite au bref essai Du tems, dans Les pensées de Monsieur le comte d’Oxenstirn sur divers sujets1, publié à Paris en 1774.

Le Temps perdu de Despréaux fait partie du savoureux recueil Mes passe-temps : chansons suivies de l’art de la danse, poëme en quatre chants, calqué sur l’Art poétique de Boileau Despréaux, orné de gravures d’après les dessins de Moreau le jeune avec les airs notés (Paris, 1806). Si vous voulez fredonner ce comte conte, vous y trouverez la partition ici. La seconde partie de l’ouvrage ne manque pas d’intérêt : les recommandations qu’il y donne sur la danse – qu’il a pratiquée, enseignée et produite – pourraient encore s’appliquer aujourd’hui :

L’esprit a son clinquant, la Danse a ses bluettes.
(…)
La danse à l’Opéra doit enchanter les yeux,
Et non les effrayer par des tours périlleux.
(…)
J’aime sur le théâtre un élégant danseur
Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur,
Plaît par sa grace seule, et jamais ne la choque :
Mais pour un faux plaisant, dont le bon goût se moque,
Qui, de sauts étonnans, est toujours occupé,
Qu’il s’en aille, s’il veut, sur des tréteaux grimpé,
Le long de nos remparts, séjour des pasquinades,
Sur la corde foraine, essayer ses gambades.
 
Trop souvent l’amour-propre en cet art fait décheoir :
Par les yeux d’un ami cherchez donc à vous voir.
Jeunes gens, vainement vous forcez la nature :
Croyez-moi, travaillez d’après votre structure,
Et ne vous parez point d’un mérite emprunté :
Chaque genre est brillant de sa propre beauté.

On trouvera ici une édition qui présente en regard l’œuvre de Boileau et celle de Despréaux. Et maintenant, voulez-vous danser, Marquise ?

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1 L’auteur en est le comte suédois Johan Thuresson Oxenstierna (1666-1733), appelé le Montaigne du Nord, et petit-neveu du grand chancelier Axel Gustafsson Oxenstierna af Södermöre, qui avait servi le roi Gustave Adolphe, puis la reine Christine de Suède, et est connu notamment pour son rôle lors de la guerre de Trente Ans et son établissement de l’administration centrale suédoise.

18 avril 2010

Mort et transfiguration, ou, la victoire de la Machine

Classé dans : Danse — Miklos @ 20:29

Cassandre : « Mon grec est clair et pourtant nul ne le croit. »
Le Chœur : « Tous les oracles parlent grec, et tous sont obscurs. »
— Eschyle, L’Orestie.*

On ne pourra pas dire qu’il n’y avait pas eu de témoins : le cinéma – Metropolis de Fritz Lang, Les Temps modernes de Charlie Chaplin, 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick –, la littérature – Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne, La Machine à explorer le temps de H. G. Wells – ou la musique – Pacific 231 d’Arthur Honegger, Different Trains de Steve Reich… – relatent depuis la révolution industrielle le combat titanesque entre l’homme et sa création, la Machine, et plus généralement avec le système technicien.

Telle la glaise devenue homme qui a ensuite conquis la Terre, la machine est l’avatar de l’outil destiné à pallier les limitations physiques de l’homme ; cette prothèse s’autonomise, étend son emprise sur l’homme et sur la société, sur le monde matériel puis immatériel : les systèmes financiers, Google… Elle tisse sa toile (« web », en anglais) autour de la Terre, relie les individus en une infinité de réseaux dits sociaux pour mieux les lier et les contrôler, plus subtilement dans le virtuel que la myriade de caméras de surveillance qui se multiplient dans le monde physique, mais accompagnée du même message lénifiant, rassurant et anesthésiant : amitié, sécurité, bien-être, liberté.

On ne sera pas les premiers à imaginer la Ville après la disparition de l’homme. Les rues désertées, parcourues régulièrement de tramways silencieux et vides et de motocrottes automatiques, s’éclairent à la tombée de la nuit. Les étagères de ses épiceries, baignées d’une musique de fond sirupeuse, sont fournies d’aliments tout prêts à la consommation ; ils sont toujours frais, parce que remplacés automatiquement à leur date de péremption. Les portes d’un immeuble s’ouvrent au passage d’un chien errant ; il ne peut franchir le hall où est diffusé un message d’accueil poli à son entrée, n’étant pas reconnu par la caméra dont l’œil balaie imper­tur­ba­blement le seuil. Sur les immenses écrans des cinémas déserts, le même film est projeté en boucle depuis un temps immémorial. Au petit matin, les réverbères s’éteignent, et les kiosques se garnissent de journaux et de magazines qui remplacent ceux de la veille : ils ne contiennent que de la météo et des publicités : depuis la disparition de l’homme, il n’y a plus de nouvelles. Un soleil de plomb fournit imper­tur­ba­blement l’énergie nécessaire aux machines qui n’ont plus besoin de l’homme pour se réparer lorsque l’une d’elles tombe en panne. Tout marche à perfection.

Les spectacles de la Cie 111 ont d’abord concerné la relation de l’homme à la forme abstraite la plus simple, la ligne, puis plus complexe physiquement et métaphysiquement, le tangram. Le plus récent porte bien son titre ambigu, Sans objet : il ne s’agit plus tant de l’objet – inerte et manipulé par l’homme – mais de la machine animée qui a assujetti son créateur après qu’il ait tué son Dieu.

La scène est plongée dans l’obscurité. Une immense bâche sombre est jetée sur un objet informe. Sous la lumière blafarde, elle reluit tel un diamant noir. Puis elle commence à se ramasser, tandis que la chose qu’elle recouvre se déplie, prend de la hauteur et s’élève, entièrement enveloppée comme dans une burqa. Elle oscille, se balance, pivote, entraînant avec elle la toile, se métamorphose tour à tour en un Darth Vader menaçant ou en une reine altière habillée de draperies aux replis sculpturaux, s’incline jusqu’à terre comme en une prière de suppliante.


Un homme entre, puis un autre. Ils retirent péniblement la lourde bâche, qui dévoile d’abord une plate-forme, puis un immense bras articulé rivé au sol, qui n’est pas sans rappeler celui qui surplombe le fauteuil du dentiste : placé sur une base cylindrique, le premier segment, qui, on le verra, peut pivoter sur son axe, se dresser ou se pencher jusqu’au sol. À son extrémité, un autre segment, doté lui aussi de la même indépendance de mouvement. Au bout, une sorte de boîte reliée au bras par un petit cylindre, et capable de s’orienter indépendamment.


Les deux hommes se rapprochent de la chose. Veulent-ils en prendre possession ? Elle s’anime : ce n’est pas un objet ni un bras mécanique qui se plie docilement aux manipulations d’un dentiste, c’est une créature, une mante religieuse maligne et perverse qui va jouer avec ses deux proies. La petite boîte, à son extrémité libre, est sa tête : elle s’en sert pour regarder attentivement, avec ses deux yeux, le monde autour d’elle, la scène mais aussi la salle, qu’elle l’incline d’un air perplexe et cocasse quand elle ne comprend pas. De temps en temps, elle s’arrête et pousse un long soupir pneumatique.


Les deux hommes sont devenus les objets de la créature. Asservis, ils n’ont plus de volonté, leurs têtes semblent s’être fondus dans le bras métallique, tandis que leurs corps exécutent les mouvements qu’elle leur impose, au sol comme dans les airs tels des fétus de paille balancés au gré du vent.


Une fois sa maîtrise sur les humains assurée, la machine s’en prend à leur environnement. Elle penche sa tête jusqu’au sol, et sa bouche se fixe telle une ventouse sur une dalle ou une autre qu’elle soulève sans effort et brandit victorieusement même lorsque les deux humains s’y sont réfugiés et s’y agrippent au prix d’impressionnantes acrobaties. Puis elle redispose méticuleusement ces plaques à son gré, à plat ou à la verticale, tels des paravents ou des murailles. La scène est maintenant parsemée de tombes béantes dans lesquelles les hommes disparaissent et d’où ils ne ressortent qu’au prix d’efforts renouvelés.


La longue chorégraphie s’achève. Les deux hommes ne sont plus que des corps, leurs têtes comme effacées par une cagoule noire qui leur colle au visage.


La bâche s’est transformée en un rideau noir qui sépare la scène de la salle telle une iconostase. Il se fend de haut en bas, et par l’interstice jaillit un rai de lumière intense qui laisse deviner une vision surnaturelle ou transcendante : la machine irradie, elle s’est finalement métamorphosée en un dieu, le dieu de ce monde moderne qui ne sait ou ne peut se résigner à vivre sans le Dieu qu’il a tué.

En sortant de la salle, on se dirige vers le métro. Dans la station, le distributeur de tickets refuse de prendre la carte de crédit, malgré ce qui y est indiqué. On s’adresse à la guichetière :

— Je voudrais acheter un carnet, s’il vous plaît.

— C’est la machine qui vend, Monsieur.

— Mais elle n’accepte pas de carte de crédit.

— Oui, en effet.

— Ne pouvez-vous pas mettre une affiche à cet effet ?

— Non, Monsieur, c’est la machine qui fait tout.

On ne pourra pas dire qu’il n’y avait pas eu de témoins.

Cassandre : « Telle fut la vie : les heures les plus heureuses, des griffonnages à la craie sur une ardoise d’écolier. Nous regardons fixement et tentons de les comprendre. Et puis la chance tourne le dos – et tout est effacé. »
— Eschyle, L’Orestie.*

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* Cités par Alberto Manguel, « La Voix de Cassandre » in La Cité des mots. Actes Sud, 2009.

Toutes les photos sont d’Aglaé Bory et reproduites avec l’autorisation de la Cie 111 que nous remercions vivement non seulement de nous les avoir fournies, mais aussi pour le réenchantement du monde qu’ils nous proposent.

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