Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

24 mars 2014

Paris Book Fair: introduction to the panel on e-lending in libraries

Classé dans : Actualité, Livre — Miklos @ 0:01

I will start with a short historical review.

The eBook came into being (as a usable object) in the 1960s (NLS, HES and FRESS projects). The Gutenberg project, consisting in building an online library of public domain digitized books, began in 1971.

The advent of the Web in the early 1990s greatly contributed to the spread of eBooks, which became quite common by the turn of the century. At the first major conference dedicated to digital libraries, JCDL (Joint conference on digital libaries) which took place in 2001 in Roanoke, I remember hearing that a digital version of Alice in Wonderland in English already had usage rights (or rather, limitations) attached to it: it was explicitely forbidden to read it aloud.

The loan of digital documents started with compact discs (in the early 1980s) and DVDs – i.e., for music and video rather than for text: this is quite understandable, as audiovisual works require a “reading device” in order to access their fixation, be it analog or digital, which is obviously not the case for textual works.

Unless I am mistaken, it is also music which preceded text in the e-lending: in 2003, the Danish National Library launched the netmusik.dk project (which changed its name in 2010 to bibzoom.dk), with the goal to allow Danish public libraries to lend music – and later, books – via online access – to their registered patrons.

Where do we stand today?

Currently, the eBook represents 23 % of the overall U.S. market, and between 1.1% and 4.5% of the French market, far behind the United Kingdom and Germany. The combined effects of Amazon and the English language are probably important factors in this discrepancy, as well as the European legislation which doesn’t allow for the reduced VAT rate for eBooks similar to that applicable to printed books and in which e-lending does not benefit from the same exception than lending (but perhaps also structural differences – networked vs pyramidal – are at play between societies with Protestant vs. Catholic roots). But we shouldn’t also ignore the reluctance of major publishers to provide e-books to public libraries: a recent study in the UK showed that 85% of the supply of eBooks was not available for public libraries.

As for the demand – not the libraries’ but its patrons’ –, varies from country to country. In the United States, 9 out of 10 libraries are lending eBooks, but while 7% of their acquisition budget is devoted to this medium and 59% for paper, the corresponding circulation rates are 4% and 63 % respectively. Is this due to the fact that the budget for eBooks goes to renewable licences while a printed book acquisition is final? Quebec, which launched in 2011 its Pretnumérique.ca platform, reports a 250% increase in number of e-loans. At any rate, libraries are proactive in the field of electronic lending and have to fight uphill against Amazon and some technical complexities of the lending process for the patron.

We’ll try to address in this panel – however briefly – some the many practical intellectual, technical, financial and legal aspects of e-lending: the supply, selection and collection development, cataloguing, putting forward new acquistions, intermediation, on-site uses (e.g., browsing) and e-loan…

We will also attempt to cast a glance at the future: the evolution of the concept of collection and preservation, for example, when dealing with chronodegradable works. If what happens in the U.S. is any indication for what might happen later on this side of the Atlantic, we can only wonder about the shifting identity and thus role of the library: if e-lending seems to be slowly on the rise, there are diverging trends afoot too.

We shall now see how three European libraries have addressed these issues:

– in Germany, at the State Library of Karlsruhe, represented by its director, Mrs. Andrea Krieg;

– in the United Kingdom, where Ms. Fiona Marriott is responsible for strategy and development at Luton Culture;

– and at the municipal library of Grenoble here in France, repre­sented by Mrs Annie Brigant, executive assistant and copilot of the Digital Reference Library project.

The panelist will first describe the experience of their institutions in the field of e-lending. They will then debate about some of its specific aspects and finally they will be available to answer your questions.

Michael Fingerhut
mf@bibliomus.com

References

• Barbara Hoffert, “Material Shifts | Material Survey 2014”, Library Journal, March 4, 2014.

• “Strict limits on library ebook lending must end”, press release of The Chartered Institute of Library & Information Professionals, March 6, 2014.

• ebooks in libraries advocacy, Policy & Research team at the State Library of Western Australia.

• IFLA E-Lending Background Paper, May 2012.

• An independent review of e-lending in English public libraries (a.k.a “Sieghart review”), March 2013.

• Médiamétrie, « Baromètre de l’économie numérique », cinquième édition, 4e trimestre 2012. Chaire Économie numérique de Paris-Dauphine.

• Florent Taillandier, « Étude GFK : la lente progression du livre numérique », CNET France, 21 mars 2013.

• Florent Taillandier, « TVA et numérique : France et Allemagne font front contre l’Europe », CNET France, 5 février 2014.

• « Un livre numérique sur deux est piraté », ITR News, 21 mars 2014.

• Dominique Nora, « Jusqu’où ira le livre numérique ? », Le Nouvel Observateur, 22 mars 2014.

• Jacques Drillon, « L’EBM, la machine qui peut sauver le livre », Le Nouvel Observateur, 1er janvier 2013.

• Frank Huysmans, “E-Books in European Public Libraries: lending rights and business models.”, May 22, 2013.

• Catherine Muller, « Le prêt numérique en bibliothèques au Québec : interview de Jean-François Cusson, responsable du service pretnumerique.ca », Les billets d’enssilab, 18 mars 2014.

• Nicolas Gary, « Les réseaux sociaux du livre en France : enquête de sociabilité », ActuaLitté, juin 2013.

• Mélanie Le Torrec, Livre numérique : l’usage peut-il être le moteur de la politique documentaire ? Comparaison France États-Unis, mémoire de fin d’étude du diplôme de conservateur, enssib, janvier 2014.

Salon du livre : introduction à la table ronde sur les services de prêt électronique en bibliothèque

Classé dans : Actualité, Livre — Miklos @ 0:01

Je commencerai par un bref historique.

Le livre électronique – à une échelle exploitable – existe depuis les années 1960 (dans les projets américains NLS, HES et FRESS), et c’est en 1971 que démarre le projet Gutenberg de constitution d’une bibliothèque en ligne de livres numérisés libres de droits.

L’apparition du Web au début des années 1990 a singulièrement contribué à la diffusion de livres électroniques. Ainsi, à la toute première grande conférence consacrée aux bibliothèques numériques, JCDL, qui s’était tenue aux États Unis en 2001, je me souviens d’avoir appris qu’une version numérique d’Alice au pays des merveilles en anglais, était – déjà ! – assortie de droits, ou plutôt de restrictions, d’usage : interdit de la lire à haute voix, notamment.

Le prêt de documents numériques a commencé, lui, avec les disques compacts dès les années 1980 suivi par les DVDs – donc pour la musique et la vidéo plutôt que pour le texte : en effet, les œuvres audiovisuelles nécessitent une « liseuse » pour accéder à leur fixation, qu’elle soit analogique ou numérique, ce qui n’est pas le cas pour les œuvres textuelles.

Sauf erreur de ma part, c’est aussi la musique qui a précédé le texte dans le prêt électronique de documents : en 2003, la bibliothèque nationale danoise lance le projet netmusik.dk (devenu en 2010 bibzoom.dk), destiné à permettre aux bibliothèques publiques danoises de prêter de la musique – puis des livres – via un accès en ligne à leurs lecteurs inscrits.

Où en est-on aujourd’hui ?

Actuellement, le livre électronique représente 23 % du marché américain global, et entre 1,1 % et 4,5 % du marché français, loin derrière le Royaume Uni et l’Allemagne. Les effets combinés du phénomène Amazon et de l’anglais doivent y être pour quelque chose, ainsi que la législation européenne selon laquelle les livres électroniques ne bénéficient ni de la TVA réduite ni de l’exception pour le prêt qui s’appliquent tous deux au livre imprimé (et peut-être aussi à des différences structurelles entre des cultures d’origine protestante en réseau et catholique pyramidale). Mais on ne peut ignorer la réticence de grands éditeurs à fournir des livres électroniques aux bibliothèques publiques : une récente étude menée au Royaume Uni montrait que 85 % de l’offre de livres électroniques n’était pas disponibles pour les bibliothèques publiques.

Quant à la demande, là aussi elle varie selon les pays. Toujours aux États-Unis, 9 bibliothèques sur 10 font du prêt de livres électroniques ; mais si 7 % de leur budget d’acquisition est consacré à ce médium et 59 % pour le papier, les taux de circulation corres­pondants sont de 4 % et 63 % respectivement. Est-ce dû entre autre au fait que la bibliothèque paie des licences d’usage renouvelables dans le premier cas, tandis qu’elle acquiert à jamais les ouvrages dans le second ? Le Québec, qui a lancé en 2011 sa plateforme Pretnumérique.ca, rapporte une explosion dans la demande de livres électronique et une progression du nombre de prêts de l’ordre 250 %. Quoi qu’il en soit, les bibliothèques sont proactives dans le domaine du prêt électronique et doivent faire face aux mastodontes du livre numérique (suivez mon regard) et à certaines complexités techniques du prêt pour l’usager qui préfère parfois se tourner vers d’autres sources en ligne.

Notre table ronde tâchera d’aborder – ou pour le moins d’effleurer – quelques-uns des nombreux aspects pratiques, autant documentaires qu’économiques, techniques ou juridiques, du prêt numérique : l’offre, le référencement, le signalement, la médiation, les modalités de prêt, les usages sur place et à distance…

On tentera aussi de jeter un bref regard sur les perspectives : l’évolution de la notion même de fonds et de conservation, par exemple, face à des ouvrages chronodégradables. Si ce qui se passe aux États-Unis est un quelconque indicateur pour ce qui pourrait se passer plus tard de ce côté-ci de l’Atlantique, on ne peut qu’être interpellé sur l’évolution de l’identité et donc du rôle de la bibliothèque quand on y perçoit, à côté de la croissance du prêt électronique dans nombre de bibliothèques, des tendances antinomiques chez d’autres.

Nous allons maintenant voir comment trois bibliothèques européennes ont concrètement abordé ces questions :

– en Allemagne, la bibliothèque d’État de Karlsruhe, représentée par sa directrice Madame Andrea Krieg ;

– au Royaume Uni, où Madame Fiona Marriott est responsable de la stratégie et du développement à Luton Culture ;

– et la bibliothèque municipale de Grenoble, représentée par Madame Annie Brigant, adjointe à la direction et copilote du chantier de Bibliothèque numérique de référence.

Elles nous parleront chacune de leur expérience particulière dans le domaine qui nous occupe. Puis elles débattront de certains aspects plus spécifiques, et enfin elles répondront à vos questions.

Michel Fingerhut
mf@bibliomus.com

Références

• Barbara Hoffert, “Material Shifts | Material Survey 2014”, Library Journal, March 4, 2014.

• “Strict limits on library ebook lending must end”, press release of The Chartered Institute of Library & Information Professionals, March 6, 2014.

• ebooks in libraries advocacy, Policy & Research team at the State Library of Western Australia.

• IFLA E-Lending Background Paper, May 2012.

• An independent review of e-lending in English public libraries (a.k.a “Sieghart review”), March 2013.

• Médiamétrie, « Baromètre de l’économie numérique », cinquième édition, 4e trimestre 2012. Chaire Économie numérique de Paris-Dauphine.

• Florent Taillandier, « Étude GFK : la lente progression du livre numérique », CNET France, 21 mars 2013.

• Florent Taillandier, « TVA et numérique : France et Allemagne font front contre l’Europe », CNET France, 5 février 2014.

• « Un livre numérique sur deux est piraté », ITR News, 21 mars 2014.

• Dominique Nora, « Jusqu’où ira le livre numérique ? », Le Nouvel Observateur, 22 mars 2014.

• Jacques Drillon, « L’EBM, la machine qui peut sauver le livre », Le Nouvel Observateur, 1er janvier 2013.

• Frank Huysmans, “E-Books in European Public Libraries: lending rights and business models.”, May 22, 2013.

• Catherine Muller, « Le prêt numérique en bibliothèques au Québec : interview de Jean-François Cusson, responsable du service pretnumerique.ca », Les billets d’enssilab, 18 mars 2014.

• Nicolas Gary, « Les réseaux sociaux du livre en France : enquête de sociabilité », ActuaLitté, juin 2013.

• Mélanie Le Torrec, Livre numérique : l’usage peut-il être le moteur de la politique documentaire ? Comparaison France États-Unis, mémoire de fin d’étude du diplôme de conservateur, enssib, janvier 2014.

10 janvier 2014

Coïncidence, ou, Funem Shtetl Zu Amerike

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Langue, Lieux, Livre, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:01


Disciples du Baal Shem Tov, 1927.
Source: exposition A World Apart Next Door au musée d’Israël à Jérusalem en 2012.
Cliquer pour agrandir.

De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Durant mes études à Cornell, j’étais souvent invité à la table de l’aumônier des étudiants juifs, le rabbin Goldfarb dont la femme était une excellente cuisinière, tous deux affables et chaleureusement accueillants. Sur l’un des murs de l’entrée de leur maison était encadré un arbre généalogique, celui des disciples du fondateur du HassidismeMouvement piétiste juif., surnommé le Baal Shem Tov (« porteur du bon nom »), qui avait vécu en Pologne au 18e siècle. Ce mouvement ayant essaimé très rapidement, il n’est pas étonnant de trouver dans cette gravure datant de 1927 plusieurs centaines de noms accompagnés de ceux des villes ou villages où ils étaient principalement actifs en tant que rebbeDirigeant spirituel souvent local d’un groupe hassidique..

Un jour que je contemplais cet arbre sans vraiment en lire le contenu microscopique, un nom me saute pourtant à l’œil, comme s’il sortait de la surface du papier : il s’agissait d’un personnage indiqué comme ayant vécu à Rozwadow : or c’était le petit village de quelques 3.000 âmes où était né mon père, en Galicie orientale.

Je ne peux me retenir de m’exclamer à haute voix « Rozwadow ! ». Le rabbin Goldfarb, qui se tenait dans une autre pièce et était pourtant dur d’oreille, vient alors vers moi et me demande pourquoi j’ai prononcé ce mot, à quoi je lui réponds que c’était le village de mon père. Il me dit alors que c’était aussi le village de son père à lui…

Il sort alors de sa bibliothèque un livre que je connais bien : c’est le Yizkor BukhLivre du souvenir des morts. « Yikzor » est le premier mot de la prière des morts dans la liturgie juive, et il signifie « Qu’Il (Dieu) se souvienne ». Après la Shoah, nombre de survivants de communautés décimées ou carrément disparues ont édité de tels ouvrages comprenant en général des textes en yiddish, anglais et hébreu décrivant la vie dans ces communautés avant et leurs tribulations pendant la guerre, y intégrant des listes de noms des disparus et des survivants dans le monde, et illustrées de photos d’époque. de Rozwadow. Il l’ouvre, puis m’indique, dans une photo de groupe prise (en 1952, me semble-t-il) son père : installé aux Etats-Unis bien avant la guerre, il était alors venu en Israël rendre visite à ceux des membres de son village d’origine qui s’y étaient établis. Je lui dis alors que la femme assise à sa droite est ma tante et que je détiens un tirage original de cette photo… Ma tante faisait partie du comité d’organisation des Rozwadowiens en Israël qui éditera cet ouvrage en 1968, et ce sont ses membres qui figurent sur la photo en question.

Je ne sais si la gravure dont on voit la reproduction ci-dessus est identique à celle que j’avais vue chez les Goldfarb : dans mon souvenir, cette dernière était en noir et blanc, les noms étaient écrits dans une police (manuscrite) différente et chacun était inscrit dans une petite feuille, ce qui n’est pas le cas ici. Il se peut donc qu’elle ait été une copie faite à la main de la gravure d’origine, comme on en voit une ici et sur laquelle on peut zoomer (je n’y ai pas retrouvé le nom que j’avais aperçu en son temps) ; on peut en voir un petit détail à droite, ce qui donne une idée de la quantité, la densité et la complexité de l’information.

Quant au mouvement piétiste dans ce village, mon père m’avait raconté que sa mère était adepte du rebbe local – qui sait si ce n’est pas celui dont j’avais aperçu le nom dans la gravure ? Quoi qu’il en soit, on trouve dans le Yizkor Bukh en question un texte écrit par mon oncle qui décrit entre autres la présence de ce mouvement à Rozwadow.

Quelques années plus tard, alors que j’étais installé en France, je pars en mission à Santa Cruz en Californie. J’en profite pour y rendre visite à Meg M. J’avais fait sa connaissance du temps de mes études à Cornell, l’ayant « croisée » en ligne dans un forum de discussion consacré au judaïsme. Nous avions engagé un échange épistolaire qui s’était développé et enrichi, et qui avait perduré après mon départ en France, mais nous ne nous étions jamais rencontrés : plusieurs milliers de kilomètres nous séparaient.

Certains des murs de l’appartement de Meg étaient entièrement recouverts d’étagères de livres que je parcours du regard. Là aussi le même phénomène : le dos de l’un d’eux, où s’affiche le titre en lettres d’or sur fond noir, me saute à l’œil : c’est celui d’un Yizkor Bukh, et pas n’importe lequel – il y en a eu des dizaines – : celui de Rozwadow.

Il y avait de quoi être stupéfait : non seulement Meg n’avait rien à voir avec ledit village, mais elle n’était pas d’origine juive (elle l’est devenue plus tard) et ne savait pas lire l’hébreu (ni a fortiori le yiddish). Devant mon étonnement, elle me raconte alors qu’entrant un jour dans une librairie de livres d’occasion, elle aperçoit ce livre dont elle reconnaît les caractères hébraïques sans pour autant les comprendre. C’était le seul de son genre, elle s’est dit qu’il devait souffrir de solitude et elle décide de l’acheter pour lui donner une maison…

Après que je lui ai expliqué la nature de ce livre, elle conclut qu’il serait bien mieux chez moi et me le confie. C’est celui qui est ouvert devant mes yeux alors que j’écris ce texte. Une traduction en anglais d’une partie de l’ouvrage est disponible ici.

L’arbre généalogique que l’on voit au début de ce billet a fait partie d’une exposition qui s’était tenue en 2012 au musée d’Israël à Jérusalem. Je leur ai écrit pour savoir s’ils en vendaient des reproductions et en expliquant le contexte de ma demande.

La personne qui m’a répondu par l’affirmative en a profité pour me préciser que son arrière-arrière-grand-oncle avait été le rabbin de Rozwadow.

La belle et grande (67×57 cm) reproduction en couleur de la gravure commandée au Musée d’Israël vient d’arriver. Il ne m’a fallu que quelques instants pour localiser le nom en question, celui d’un certain « R. [pour Reb.] Moshe de Rozwadow » : la liste alphabétique de tous les personnages qui y sont cités affichée dans la partie inférieure de la gravure et triée par le nom de leur localité de résidence indique, près de chacun des noms, une clé numérique qui permet de le retrouver quasi instantanément dans l’arbre.


R. Moshe de Rozwadow dans l’arbre des disciples du Baal Shem Tov, 1927.
Cliquer pour agrandir.

Je ne suis jamais encore allé à Rozwadow. Enfin, ça dépend.

À la fin des années 1980, j’avais passé une semaine de vacances à Prague en compagnie de deux de mes cousines et deux de mes plus proches amis. Nous avions fait le voyage aller-retour en autocar.

À notre retour, en récupérant mon passeport qui venait d’être tamponné au poste-frontière, je constate qu’il indique dorénavant « Rozvadov » : c’était le nom du village du village frontalier sur la route qui va de Prague à Nuremberg.

Quant à Rozwadow, elle n’existe plus, du moins en tant que bourgade autonome : elle a été absorbée par sa voisine, Stalowa Wola.

La proximité des noms de Rozwadow la polonaise et de Rozvadov la Tchèque a été la cause d’une curieuse confusion chez une personne qui, pourtant, aurait dû savoir. En 1971 paraît Music, Prayer and Reli­gious Leadership – Temple Emanu-El, 1913-1969, livre d’entretiens avec Rose Rinder, veuve du cantor de la synagogue réformée Congregation Emanu-El de San Francisco. On y apprend que Rose est née en 1893 à « Rozwadow, en Autriche », tout en précisant sa proximité à Dzików où sa famille s’est installée plus tard, avant d’émigrer aux États-Unis.

Quant bien même il y a trois Dzików en Pologne, il n’y en a qu’une à proximité (quelque 20 kms) de la Rozwadow polonaise, située en Galicie orientale, région rattachée à l’Autriche depuis le partage de la Pologne en 1771 et jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale.

Là où Rose Rinder fait erreur, c’est lorsqu’elle dit (l’entretien a lieu en 1968) : « Curieusement, j’ai vu l’autre jour à la télévision qu’après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les tanks russes, ces tanks se sont retirés à Rozvedov. C’est donc maintenant une partie de la Tchécoslovaquie. Or quand je suis née, il n’y avait pas de Tchécoslovaquie. C’est pourquoi je réponds toujours, quand on me le demande, que je suis née en Autriche, parce que c’était alors l’Autriche. »

Il s’agit bien ici de la Rozvadov tchèque, distincte de la Rozwadov polonaise. On pourrait s’étonner que les chars du pacte de Varsovie venus écraser le printemps de Prague s’y soient établis, à l’ouest du pays ; l’explication est donnée dans plusieurs quotidiens américains de l’époque, comme on le voit dans cet extrait du Sarasota Herald-Tribune daté du 11 septembre 1968 :


Rozwadow en Pologne et Rozvadov en Tchéquie.
Cliquer pour agrandir.

8 janvier 2014

Coïncidence, ou, Un bon usage des Usages du Monde

Classé dans : Histoire, Livre — Miklos @ 0:45


Cliquer pour agrandir.

De curieuses, parfois réellement étranges, coïncidences émaillent mon quotidien ; elles surviennent sans prévenir, illuminent, telles des comètes, de leur longue traîne née parfois dans un lointain passé ma vie, puis disparaissent en laissant la trace d’un certain merveilleux. En voici une.

Biblio-FR était le nom d’un forum de discussions (diffusé par courrier électronique) créé en septembre 1993 par Hervé Le Crosnier à l’intention de « bibliothécaires et documentalistes francophones, et toute personne intéressée par la diffusion électronique de l’infor­mation documentaire ». Devenue vite populaire, les échanges s’y sont multipliés, sans pour autant crouler sous les pourriels du fait du filtrage effectué manuellement, message par message, par son créateur (c’est ce succès croissant qui a finalement causé sa fermeture définitive en 2009, comme on en a parlé à cette occasion). Elle m’a rendu de grands services professionnels, mais celui qui fait l’objet de ce récit est d’une toute autre qualité.

En juin 1998, 137 messages s’y étaient échangés, chacun d’eux pouvant regrouper un certain nombre d’annonces distinctes. Voici comment s’est présentée à moi la liste des trois premiers jours de ce mois-là :

En en parcourant rapidement les intitulés pour n’ouvrir que ceux qui seraient susceptibles de m’intéresser, voici que l’un d’eux – surligné ici en jaune – me saute aux yeux : je détenais depuis mon enfance un exemplaire des Usages du Monde – Règles du savoir vivre que la dite baronne avait rédigés en 1899 dans la Villa Aimée (sic), ouvrage que je feuillette de temps à autre en me délectant de ces usages d’un monde qui n’est plus le nôtre sauf dans certains milieux surannés ; je ne dois d’ailleurs pas être le seul à y trouver plaisir, Jean-Luc Lagarce lui a consacré une pièce éponyme.

Soit dit en passant, l’auteure de ce grand classique d’une littérature de genre (qu’une autre baronne honore aussi de sa plume) et qui a eu un succès incontestable (cf. le tirage indiqué en bas à gauche de la page de titre) n’était pas plus baronne que la baronne de Gondremarck dans La Vie parisienne d’Offenbach (d’ailleurs interprétée par Madeleine Renaud dans la formidable version historique qu’en a donné la compagnie Renaud-Barrault et que j’ai eu la grande chance de voir).

J’ouvre le message en question, et voici ce que j’y lis :

C’était avant la naissance du Je-sais-tout numérique francophone (apparu sur la toile d’araignée en 2001), au temps où l’on demandait des renseignements autour de soi, à ses amis, connaissances et collègues et où l’on consultait les dictionnaires qui ornaient les étagères des bibliothèques. Vrai, rares sont ceux qui en parlent, et encore plus rares ceux qui mentionnent l’année de son décès (1911) : le Bibliographic Guide to Psychology (US, 1980), le Boletín de la Biblioteca Nacional (Pérou, 1980) voire une microfiche de la Bibliothèque du Congrès (US, 1979), pas plus faciles à localiser et à consulter que ce bref entrefilet du périodique Le Gil Blas du dimanche 20 août 1911 (disponible à la BnF), qui annonçait :

Mais ce qui me saisit de stupéfaction, c’est la signature : le nom de famille et l’adresse, à quelques numéros près mais dans le même boulevard (ici partiellement obscurcies pour préserver la vie privée des personnes en question) me rappellent ceux que j’avais vu dans un carnet d’adresses qui avait appartenu à ma mère (décédée en 1997) : c’étaient ceux d’Anne M., une amie avec laquelle elle avait fait des études peu avant la guerre, sans doute en 1937, quelque 60 ans plus tôt. Je ne sais si elles s’étaient revues depuis – la guerre ayant forcé ma mère à se cacher, puis, quelques années plus tard, son départ en Israël avec mon père –, mais elles avaient gardé un lien épistolaire épisodique dont il me reste les lettres d’Anne (c’était bien entendu avant l’avènement du courrier électronique, dont les traces seront, à certains égards, bien moins tangibles).

Je m’empresse d’envoyer le courriel suivant à l’auteur de ce message :

et la réponse, toute aussi surprenante, ne se fait pas attendre :

« Troublant » n’est pas peu dire. Mais il aura fallu, pour que cette coïncidence prenne corps, qu’Elsa Z. ait utilisé pour envoyer cette annonce le compte postal électronique de sa mère, Gildas, qui portait non pas son propre nom de femme mariée, mais son nom de jeune fille, et donc le nom d’Anne tel qu’il apparaissait dans ce vieux carnet d’adresses… Sans cette cascade tout à fait improbable de conditions, le rapprochement n’aurait pu se faire dans mon esprit.

De son côté, si Anne M. s’est souvenue de ma mère lorsqu’Elsa lui a annoncé son déménagement rue des Gravilliers, à deux pas de chez moi, c’est pour la raison suivante :

Peu de temps après, j’ai pu rendre visite à Anne M., toujours vaillante à plus de 80 ans. Elle se souvenait très bien de ma mère malgré le temps passé. Bien que nous ne nous étions jamais rencontrés, une étrange familiarité – toute respectueuse de mon côté – s’est immédiatement établie, par personne absente interposée, si je puis dire. À cette occasion, j’ai aussi fait la connaissance de Gildas et Elsa, et montré aux trois femmes la lettre dans laquelle Anne annonçait à ma mère la naissance de Gildas.

J’ai revu Anne une ou deux fois avant sa disparition quelques années plus tard.

Les traces numériques de cette histoire – le message initial sur la liste de diffusion, les premiers échanges de courriel entre Elsa et moi – ont été bien plus ardues à retrouver que les archives papier – en l’occurrence, le carnet contenant la mention manuscrite de l’adresse de sa grand-mère Anne (et même son nom de jeune fille).

Pour les premières, il m’aura fallu de nombreuses heures passées à tenter de fouiller dans des anciennes sauvegardes, la plupart illisibles du fait de l’obsolescence du logiciel de sauvegarde et du format du disque pour finalement trouver les premiers échanges avec Elsa, ce qui m’a permis de les dater, ce qui s’est avéré essentiel pour retrouver l’annonce initiale : les archives de la liste Biblio-FR sont encore accessibles en ligne, mais la fonction de recherche n’est plus opérationnelle, il n’était plus possible que de parcourir le tout, heureusement classé par date.

Quant au carnet d’adresses, il se trouvait à sa place, dans un tiroir à proximité : en moins de deux minutes, j’ai retrouvé l’information, sans aucun outil informatique…

18 décembre 2013

De l’origine de la trêve des confiseurs, ou, Quand les chiffres mentent

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:34


Ouvrage édité en 1866-1877 mentionnant une date bien postérieure.

C’est en recherchant dans Gallica les premières occurrences en français de l’expression « trêve des confiseurs » qui dénote la période dans laquelle nous entrons que j’ai été dirigé vers un volume du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Larousse, que la notice documentaire l’accompagnant décrit comme édité entre 1866 et 1877, période précédant toutes les autres occurrences que j’avais trouvées jusque là.

Or comme on peut le voir ci-dessus, l’article qui précède la définition que donne ce dictionnaire de l’expression en question mentionne 1886, date bien postérieure à celle de l’édition de l’ouvrage. Faute d’imputer ce phénomène à des capacités de précognition de Larousse (d’ailleurs décédé en 1875), on doit se résoudre à supposer une erreur de cata­logage.

J’ai donc recherché d’autres dates, ultérieures à 1866, dans le texte, à l’aide du module de recherche. Celui-ci en indiquait généreusement un certain nombre situées dans la dernière décennie du XIXe siècle, mais oh ! surprise, en comparant l’original au texte identifié par la reconnaissance optique de caractères, il s’avère qu’il y a discordance, comme on peut le voir ici :


Discordance entre une date dans l’original
et sa correspondance dans la reconnaissance de texte.
Cliquer pour agrandir.

Il ne s’agit plus ici d’une erreur humaine – du moins à ce niveau de transcription, effectuée automatiquement. C’est sans doute le logiciel de reconnaissance de caractères qui est défectueux – la qualité de l’image ne permet a priori aucune ambiguïté dans le processus, les deux « 8 » voisins semblant identiques et pourtant identifiés diffé­remment, défaut qui n’est pas sans rappeler celui qu’on a rapporté il y a peu dans un logiciel similaire équipant les scanners de Xerox. La BnF y aurait-elle fait appel ?

Les implications d’un tel problème dépendent évidemment de son étendue dans ce fonds important (et dans d’autres, éventuellement), que ce soit dans le cas d’une recherche manuelle comme celles que j’ai effectuées et qui nécessitent de vérifier les résultats affichés par la recherche dans l’image scannée voire dans l’original papier (au cas où ce serait le scan qui serait erroné, comme dans le cas Xerox), ou dans celui d’une recherche automatique dans un large corpus de texte à des fins d’études statistiques, par exemple.

Le fin mot de l’histoire ? À distance, difficile de dire, le volume en question n’étant pas daté (ou du moins, sur les pages présentes dans le document numérique, qui ne comprend pas les premières et dernières de couverture). Mais il suffit de lire la postface des éditeurs présente sur la toute dernière page du document numérique, dont la signature indique « Janvier 1890 », et suivie d’une note rédigée posté­rieu­rement, mentionnant la date du 15 décembre 1890.


Postface du volume en question.
Cliquer pour agrandir.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos