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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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16 février 2006

Ne plus entendre, ne plus écouter

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques — Miklos @ 8:10

De nouvelles études indiquent que l’écoute de musique sur des lecteurs portables nuit de plus en plus à l’ouïe : les écouteurs sont placés directement dans l’oreille, ce qui a pour effet de l’exposer à un niveau sonore plus élevé ; mais comme ils isolent moins bien du bruit ambiant, les usagers en augmentent encore plus le volume. D’autre part, leurs piles ont une durée de vie plus importante, ce qui favorise de plus longues écoutes ininter­rompues.

Mais il s’avère que le genre de musique joue aussi un rôle : le rap et le rock sont en général écoutés à un niveau sonore beaucoup plus élevé que la musique classique ou country. C’est ce que confirme Pete Townshend, le guitariste légendaire des Who, qui annonce sur son site web qu’il souffre de troubles auditifs causés par l’utilisation d’écouteurs en studio. Il ajoute : « j’ai malheureusement participé à inventer et à développer un genre de musique qui rend ses principaux acteurs sourds. La perte de l’ouïe est une chose terrible, car elle est irréversible. Si vous utilisez un iPod ou quelque chose de ce genre, il se pourrait que ce soit OK, mais mon intuition me dit que cela entraînera des troubles terribles ».

L’exposition continue à la musique n’affecte pas que l’ouïe, mais l’écoute elle-même. Une étude menée par une équipe de recherche à l’université de Leicester sur la direction d’Adrian North indique que les auditeurs deviennent de plus en plus passifs dans leur façon de consommer de la musique. La facilité d’accès implique une indifférence accrue et une dévalorisation de l’expérience musicale. Celle-ci devient un objet de consommation et une activité secondaire, musique de fond en somme. Si notre attitude envers la musique au quotidien est complexe, voire sophistiquée, elle ne serait plus caractérisée par un investissement émotionnel comme par le passé.

Schoenberg, Adorno ou Walter Benjamin avaient déjà analysé cette perte de l’« aura de l’œuvre » et sa transformation en un objet de consommation comme un autre dues à l’apparition des modes de diffusion de masse tel que la radio et celles de reproduction mécanique – qui ne font que se développer à l’ère du numérique.

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19 commentaires »

  1. [...] volumes trop élevés (et qui sert autant à la communion dans des rave parties qu’à l’isolation sur casque) et comportements obsessionnels encouragés par certains marchés (consommation, technologi [...]

    Ping par Miklos » Bibliothèques et bruit — 4 juillet 2006 @ 23:04

  2. « La facilité d’accès implique une indifférence accrue et une dévalorisation de l’expérience musicale (…)
    Si notre attitude envers la musique au quotidien est complexe, voire sophistiquée, elle ne serait plus caractérisée par un investissement émotionnel comme par le passé. »

    C’est d’autant plus troublant que c’est précisément l’ »émotion » que privilégie l’industrie musicale pour nous vendre ses produits, et que lesdits produits surjouent. La tentative de Brian Eno – suivant en cela les pas de Satie – de produire une musique d’ambiance qui se déclare comme telle, avec sans doute une sorte de visée ascétique visant à soustraire l’émotionnel de notre environnement, a échoué à s’imposer (fêtes techno mises à part). Et nous sommes donc effectivement bombardés d’émotions (le plus souvent factices, mais les oeuvres authentiques n’y résistent pas plus), abaissant progressivement notre capacité à « investir émotionnellement » les oeuvres qui se présentent à nous.

    Mais cela n’est vrai qu’au niveau « domestique » ou « prothésique », individuel, de l’écoute ; car il me semble que lors de ce qu’on appelle des « événements » (ceux-ci n’ayant pas besoin d’être réellement vécus, « en direct », si je puis dire : cf. les foules en délire sous les écrans géants retransmettant des matchs ou le résultats d’élections), l’investissement émotionnel, au contraire, déborde. Les techniques de reproductions ici mobilisées, identiques (bien qu’à un autre échelle) à celles que les individus utilisent quotidiennement, n’atteignent alors aucunement l’ »aura », celle-ci étant entièrement recomposée par la foule.

    A bientôt

    Claude-Marin Herbert

    Commentaire par claudio — 16 mai 2007 @ 9:40

  3. « La facilité d’accès implique une indifférence accrue et une dévalorisation de l’expérience musicale. Celle-ci devient un objet de consommation et une activité secondaire, musique de fond en somme. Si notre attitude envers la musique au quotidien est complexe, voire sophistiquée, elle ne serait plus caractérisée par un investissement émotionnel comme par le passé. »

    C’est d’autant plus troublant que l’ »émotion » est précisément ce qui fait vendre, et que surjouent les produits de l’industrie culturelle. La tentative d’un Brian Eno – suivant en cela l’exemple de Satie – de produire une « musique » dont la fonction déclarée est d’être « ambiante » (mais dont je crois qu’elle signifiait avant tout une sorte d’ascèse visant à soustraire l’ »émotionnel » de notre environnement), est donc un échec. Et notre environnement sonore est saturé d’ »émotions » (qu’elles soient factices ou authentiques n’a pas de réelle importance, puisque l’ »aura » des oeuvres « authentiques » ne résiste pas plus au pilonnage).

    Mais j’ai quand même un doute sur la responsabilité unilatérale des techniques de reproduction dans la perte de l’ »aura ». En effet, d’une part les émotions disons « factices » fabriquées en série peuvent avoir une aura, celle évidemment que des millions d’auditeurs isolés leur prêtent ; d’autre part, si l’ »aura » se perd bien dans la répétition et l’autisme d’une écoute individuelle « quotidienne » technologiquement assistée, on la retrouve en revanche dans la production d’ »événements » ou les techniques de reproduction jouent le même rôle, par exemple dans la retransmission sur écran géant d’un match de football ou d’une soirée électorale. C’est bien entendu une « aura » amputée des propriétés immanentes de l’oeuvre d’art dont parlait Benjamin, mais ce sont là des exemples qui relativisent peut-être l’impact des techniques de reproduction dans la perte de l’aspect, disons « social », de cette aura.

    Bonne journée !

    Claude-Marin Herbert

    Commentaire par claudio — 16 mai 2007 @ 12:01

  4. Le paragraphe que vous citez parle finalement de l’effet de l’économie de l’abondance : plus un objet est commun, plus sa valeur chute – ce qui se manifeste non pas uniquement par la baisse de son coût, mais aussi des qualités qu’on lui attribue (esthétiques, gustatives, etc.). Par exemple, le saumon était très estimé et cher ; des méthodes de production l’ont banalisé, ont baissé son prix et de ce fait aussi l’ »aura » qu’on lui attribuait – indépendamment de la baisse de la qualité de son goût due à l’industrialisation forcée (vrai aussi pour les légumes, les fruits, etc.).

    Le numérique – dans le cas de l’industrialisation de la diffusion de la musique – a participé de sa multiplication à l’infini et donc de sa baisse de prix ; même s’il en a encore, qui ne cherche à télécharger un enregistrement sans payer ? Mais cela affecte aussi la qualité du son, comme je l’ai signalé ailleurs (à propos de la mort annoncée de la hi fi).

    Cette multiplication à l’infini – ou la mise à disposition de tous – fait aussi disparaître la part de mystère, de mythique, attachée à sa précédente rareté (le comble de la rareté est la divinité unique et invisible). Bien de productions musicales actuelles servent, comme vous le dites bien, d’accompagnement à un événement, et ne constituent plus l’événement lui-même ; leur fonction n’est plus vraiment une « communion » (encore la religion, on n’y échappe pas) entre l’individu et l’oeuvre, mais souvent une communion entre les participants – et quelle différence que cette oeuvre soit jouée ou une autre qui en aurait les mêmes caractéristiques fonctionnelles (comme la musique de rituels tribaux ou la musique militaire) ?

    Ce n’est pas le cas pour ceux qui vont assister à un concert « classique », même si là aussi on note une curieuse évolution : il suffit de voir la programmation de Radio Classique, justement, qui comprend de plus en plus de la musique de film (musique « fonctionnelle » – qui sert le film et dont l’intérêt est souvent secondaire, à tel point qu’on n’en diffuse qu’un extrait – sauf exception, comme les oeuvres de Prokofiev), de la musique de variétés, et le comble : le dépeçage de l’oeuvre, un extrait, un fragment – parce qu’il est connu et reconnu du fait de son utilisation-instrumentalisation dans une publicité ou dans un générique d’émission ou de film : c’est le triste sort de l’andante du concerto n° 21 K. 467 pour piano de Mozart, dorénavant connu sous l’appellation Elvira Madigan et joué, pendant une période, en boucle, supplice de la goutte, de quoi en dégoûter des amoureux de l’oeuvre aux dépens des amateurs de ses fragments.

    Le concert « élections classiques » organisé par Radio Classique à l’Olympia, le jour du second tour des élections (conservatrices), en était symptomatique : quelques mesures du dernier mouvement de la neuvième symphonie de Beethoven (un morceau d’un morceau d’une oeuvre)… des invités comprenant Françoise Hardy ou Claire Chazal, et le disque qu’ils y vendaient – des extraits. Et qu’est-ce qui en a fait la célébrité (des extraits, pas des invités), du moins pour certains ? Réponse : qu’ils aient servi comme « musique de pub » ! Le comble de la déchéance pour l’oeuvre, non ?

    Cela me rappelle que j’avais « fait connaissance » (à l’écran) de Lauren Bacall dans des publicités (j’étais aux US à l’époque) – je ne la connaissais que de nom, et ces pubs ne m’ont pas donné envie de la voir ailleurs ; ce n’est que bien plus tard, quand j’ai vu Le Port de l’angoisse de Howard Hawks que j’ai appris à l’apprécier. C’est pourquoi je doute que qui a entendu l’extrait de la Jazz suite n° 2 de Chostakovitch dans une publicité voudra écouter l’oeuvre, qui plus est en entier, et s’il le fait, en « oubliant » l’association qu’un publiciste en a fait. « Verdi, Bizet et R. Strauss seraient peut-être scandalisés, mais les élèves ont correctement et respectivement associé Rigoletto à du jambon (16/21), Carmen à un produit ménager (17/21) et Ainsi parlait Zarathoustra à de l’électroménager (15/21). (…) Les spots [de publicité] ne dépassant guère 45 secondes, ils inscrivent la musique, non dans le temps, mais dans l’instant. Les enfants étant habitués à cette instantanéité, le plus difficile consiste à les faire aller plus avant dans la musique. » (Agnès Loutrel, Publicité et musique classique. Ou essai d’un outil pédagogique pour favoriser l’écoute active au cycle III)

    Voilà, c’est cela, à mon avis, la perte de l’aura.

    Commentaire par Miklos — 17 mai 2007 @ 23:16

  5. « Voilà, c’est cela, à mon avis, la perte de l’aura. »

    D’accord, je comprends. C’est en effet une de ses modalités, peut-être la principale, et les exemples que vous donnez sont accablants. Mais cela dépend peut-être du point de vue où l’on place la valeur : côté oeuvre, elle s’impose au public, via diverses médiations (culture, tradition, critique) ; ou côté « public » (au sens le plus large possible, comprenant l’interprète, voire l’auteur lui-même), sous-entendu que la valeur et l’ »aura » ne préexistent pas à leur « constitution intersubjective ». C’est un débat infini, que d’aucuns jugent stérile mais dont le rappel des termes m’apparaît toujours profitable.

    C’est la raison pour laquelle je me demandais si le « désir d’aura » ne poussait pas sur le devant de la scène des produits factices, précisément pour la raison inverse qui fait que le goût du saumon, pour reprendre votre exemple, se banalise dans la production de masse : à savoir que le consentement de millions d’individus à écouter les trois mêmes minutes d’ »émotionnel » mis en musique (excluant du coup que ces trois minutes soient tout à fait banales formellement parlant ; c’est la raison d’être des « gimmicks ») susciterait l’ »aura » – évidemment dans son acception « religieuse », et non « immanente » à l’oeuvre ; une « aura » plus sociale que métaphysique.

    D’une manière ou d’une autre, cependant, vous avez raison, l’aura se perd : d’une manière grave, irrémédiable, pour les exemples que vous citez (ce que j’appelerai l’effet « taureau aîlé » – du nom du produit ayant confisqué l’air de la reine de la nuit dans les années 80) ; d’une autre plus faussement innocente, mais certainement pas sans incidence politique, avec le détournement du désir d’ »aura » vers des produits plus ou moins factices (comprenant élections, retransmission sportives), détournement entraînant fatalement de grandes désillusions collectives.

    Autant pour moi, donc : les moyens de reproduction techniques ont donc bien un rôle central dans l’un et l’autre processus.

    bonne journée,

    claude-marin herbert

    Commentaire par claudio — 18 mai 2007 @ 10:30

  6. Ce qui me paraît plus grave, à la lecture de votre commentaire, c’est que ce « désir d’aura » se reporte, pour faire un raccourci rapide et quelque peu hasardeux, sur les sectes : plus d’oeuvre, plus de transcendance (je ne veux pas insinuer par là que la divinité est une oeuvre de l’homme, je laisse aux autres le soin de le dire ou de le dédire) ; donc plus de temps (il n’y a que l’instant présent qui compte), plus d’histoire, et donc no future. Il ne reste que la domination directe de l’homme par l’homme.

    Commentaire par Miklos — 18 mai 2007 @ 11:12

  7. « ce “désir d’aura” se reporte, pour faire un raccourci rapide et quelque peu hasardeux, sur les sectes »

    Je n’en connais pas le fonctionnement, mais vous avez sans doute raison. On en finirait par préférer la religiosité sportive ou, maintenant, « politique » – car l’ »aura » n’y est présente jamais bien longtemps, au contraire de ce qui se passe dans les sectes, semble-t-il.

    « plus d’oeuvre, plus de transcendance »

    Je suppose que, comme moi, vous êtes amateur de musiques improvisées ? Ou peut-être pas d’ailleurs ?

    Cela, juste pour dire qu’autant me paraît philosophiquement clair le rapport entre « idée musicale », « forme », « oeuvre » et transcendance (tel que décrit par Sartre, par exemple, dans L’Imaginaire) ; autant le goût, voire la fascination que j’ai pour le pur happening musical, par exemple 4′33 » ou Metal Machine Music, pour ne citer que les exemples les plus paradigmatiques, autant ce goût et cette fascination « in-quiètent » radicalement ma conception rationnelle éduquée… C’est donc sans doute cet inquiétant « désir d’aura » qui me fait souvent préférer aller (voir) un concert de rock (l’ »oeuvre » y est assez secondaire, par rapport à la manière, à l’ambiance, au son, etc.) plutôt qu’en (écouter) un de musique savante, et ceci même si le premier a le plus souvent toutes les chances de me décevoir, formellement surtout, par rapport au second !

    Mais, encore une fois, comme pour les « événements » électoraux ou sportifs, le temps que l’ »aura » se dissipe me semble trop court pour qu’une domination autre que purement fantomatique s’installe. Serais-je optimiste ?

    cmh

    Commentaire par claudio — 18 mai 2007 @ 13:35

  8. Vous dites :

    C’est donc sans doute cet inquiétant “désir d’aura” qui me fait souvent préférer aller (voir) un concert de rock (l’”oeuvre” y est assez secondaire, par rapport à la manière, à l’ambiance, au son, etc.)

    En fait, nous parlons donc de deux choses différentes, voire opposées : le happening d’un côté, l’oeuvre « en soi » de l’autre. Pour ma part, la fusion dans la masse (le happening), surtout quand il (ne) s’agit (que) d’ambiance, me fait particulièrement peur, parce qu’elle peut contribuer à la dilution de l’individu dans le collectif, prélude à toutes sortes de facismes (comme l’illustre Joseph O’Neill dans son fascinant roman – je précise que je me garde de certaines formes fascisantes de la fascination, pour reprendre le titre d’un essai fort intéressant que Susan Sontag m’avait autorisé à mettre en ligne), phénomène qu’Elias Canetti a analysé avec grande intelligence.

    Alors en réponse à votre question – celle du dernier paragraphe : oui, vous êtes optimiste (ce n’est pas une critique). Vous souvenez-vous de la « guerre du football » qui a éclaté en 1969 entre le Salvador et le Honduras ? Même si ce ne fut qu’un prétexte, sans doute. Ou alors des déchaînements parfois extrêmement violents de supporters après un match sportif, qui est supposé sublimer la violence (naturelle de l’homme), justement, mais qui la suscite souvent ? Et une fois que l’instinct de masse prend le dessus, adieu veaux, vaches, cochons, culture, sens critique et raison… et « visage de l’autre », surtout. Il n’y a plus d’autre dans la masse, l’individu s’y fond en oubliant ses principes ses instincts prenant le dessus ; ce passage de l’individu à la masse peut être quasi instantané, une sorte de précipité (aux sens temporel et chimique/métaphorique). Si ça n’est que pour se défouler (dans un spectacle, par exemple), je n’y vois pas de problème, sauf que les dérives sont encore plus possibles, du fait de la baisse des gardes personnelles.

    L’oeuvre aussi devrait sublimer, or, si elle disparaît, se dilue, elle ne jouera plus ce rôle. Je ne dis pas qu’on ne « doit » pas prendre une oeuvre et en faire tout ce qu’on veut : la citer, la découper, la transformer… c’est d’ailleurs ce que font aussi les grands créateurs, de tout temps et tous arts confondus. Mais je pense qu’il y a un équilibre difficile à maintenir, et qui évolue d’un extrême à l’autre entre la doxa et la praxis. Je suis en train de lire le très intéressant numéro actuel du magazine littéraire (que je trouve souvent trop abscons, mais là, non) consacré à Montaigne (auquel je m’étais permis de prendre une phrase comme « devise » de mon blog à son ouverture) : il semblait savoir, lui, y naviguer avec intelligence et sensibilité. On pourrait être tenter de penser que ce qui se passe actuellement – ce que je nommerai par un autre raccourci « la confusion des genres » (et que Jean-François Lyotard, cité par Costin Cazaban, appelle le « postmodernisme d’affaissement ») – serait une sorte de retour vers cette vision du monde basée sur la curiosité, l’ouverture, le manque de préjugés qui a commencé à s’éteindre (me semble-t-il) avec les Lumières (paradoxal, non ? eh bien il me semble que non : la raison peut être un cadre trop étouffant) – mais c’est une impossible renaissance (Montaine n’était-il pas finalement encore un homme de la Renaissance, à contre-courant de la contre-réforme ?) : d’abord parce qu’on ne regagne jamais une « virginité » perdue, et parce qu’ensuite sa vision avait des fondations très solides, elle : religion, culture, humanisme.

    Et pour répondre à votre question à propos des musiques improvisées : je sais apprécier l’improvisation en musique, surtout quand elle est « cadrée » (c’est le cas pour la musique classique depuis le baroque, c’est le cas pour le jazz) – sans être étouffée ni, à l’inverse, protoplasmique – et si elle est jouée par un (ou des) excellent(s) musicien(s) qui se mesurent au créateur original. Mais je suppose que par « musique improvisée » vous visez plus large que ma réponse (qui parle d’improvisation « dans » une oeuvre, plutôt qu’une oeuvre improvisée).

    À propos d’improvisation dans le jazz, le dernier numéro du Journal of Music and Meaning, disponible gratuitement en ligne, comprend un article sur « Une Approche sémiotique de l’improvisation dans le jazz ». Comme quoi…

    Commentaire par Miklos — 18 mai 2007 @ 14:15

  9. J’admets pêcher par excès d’optimisme, et vous faites bien de rappeller cet épisode footballistico-politique, contemporain d’ailleurs d’un autre épisode : celui du concert des Rolling Stones à Altamont, qui s’était soldé par un meurtre et trois morts « accidentelles ». Difficile d’observer la foule avec mansuétude à partir de là.

    Pourtant, je crois, sans avoir beaucoup d’arguments pour étayer cette hypothèse, que l’idée du « vivre-ensemble », tel qu’il se donne en représentation à travers fêtes, manifestations politiques, « événements », n’est pas condamnée à diluer l’altérité de chacun dans un désir de fusion effectivement effrayant. Je ne déteste pour ma part rien autant que me joindre à une foule martelant des slogans, pourtant je reconnais ressentir quelque chose comme un bonheur silencieux à me trouver dans une « multitude » – de visages, de consciences – partageant avec moi cet espèce de sentiment : l’ »événement », le fait d’être-là, transcenderait-il alors l’occasion ? La différence est souvent mince, vous me direz, entre la multitude consciente et les instincts de la foule ; quelques instants parfois seulement les séparent. Mais le déchaînement inorganisé des pulsions ne résulte-t-il pas aussi d’une sorte d’inintelligence collective, d’idiotie socialement organisée de « l’individualisme de masse », pour reprendre une de vos expressions, et le contingentement (technologique et politique) des occasions où « les gens se retrouvent » ne conduit-il pas à fabriquer des foules frustrées, incapable de s’exprimer autrement que par la violence ?

    Ce que j’observe à chaque fois que je me rends à un concert de musiques improvisées, c’est aussi ce désir d’assister ensemble à quelque chose qui se produit, sans attente particulière, sans jugement particulier. Sans verser dans la béatitude, je crois y avoir souvent perçu de la part de l’assistance un certain bien-être, en tout cas une grande liberté – la possibilité d’une indifférence radicale à ce qui se produit étant essentielle à ces musiques (pas toujours bien entendu : Jean-Luc Guionnet).

    cmh

    Commentaire par claudio — 21 mai 2007 @ 13:28

  10. Si je pensais que l’idée du “vivre-ensemble” menait fatalement aux pires excès (comme on l’a vu), je me retirerais, tel l’hermite de Mercier pour rêver en solitaire

    Au contraire, une saine citoyenneté nécessite ce vivre-ensemble, équilibre précaire toujours remis en question entre le fusionnel fascisant et décérébré et l’individualisme exacerbé, une communion sans communautarismes, terreau qui permet de partager des ressources et des goûts compatibles sans pour autant qu’ils soient forcément identiques, et qui laisse aussi la possibilité aux herbes folles de vivre leur vie sans pour autant que la cité ne devienne une friche. C’est sans doute ce que vous qualifiez de « mince différence entre la multitude consciente et les instincts de la foule ».

    Quant à ce que vous décrivez dans le dernier paragraphe, je pense que je peux le concevoir, même si je ne le ressens pas particulièrement ; quand je vais au concert (ou à quelque autre spectacle), ce n’est pas tant pour être avec le public, mais pour être présent à quelque chose d’unique – la rencontre entre un (ou des) interprète(s) et une oeuvre (une bonne interprétation d’une oeuvre inintéressante ne m’intéresse pas, et parfois l’inverse non plus) – qui dépend aussi (pour l’interprète ou les interprètes) de la présence du public (une oeuvre enregistrée en studio n’a pas forcément la même tension que celle exécutée en public ; une oeuvre écoutée à la radio ou sur un disque – même enregistrée en public – n’a pas la même « réelle présence »).

    En fait, il me semble que ce sont toutes des sortes de messes dont les musiciens sont les prêtres, et qui sont par force des lieux et des moments de communion. Mais avec qui (les autres – ce que vous décrivez ; le prêtre – pour les fans inconditionnels qui déifient l’artiste) ou avec quoi (l’oeuvre dans sa « transcendance »), c’est ce qui me semble faire la différence.

    Commentaire par Miklos — 21 mai 2007 @ 16:39

  11. « Mais avec qui (les autres – ce que vous décrivez ; le prêtre – pour les fans inconditionnels qui déifient l’artiste) ou avec quoi (l’oeuvre dans sa “transcendance”), c’est ce qui me semble faire la différence. »

    oui, ça me semble juste. Et donne à réfléchir sur la nature de cette « différence » : différence radicale, ontologique (entre la manifestation d’une oeuvre, d’une idée, d’une forme, etc., dans sa « transcendance » et un simple « moment musical ») ou différence progressive, de l’autonomie absolue (l’oeuvre à son niveau immanent, existant en dehors de toute manifestation) à l’hétéronomie parfaite (un moment « musical » entièrement déterminé par les conditions dans lesquelles il apparaît) ? Je ne sais pas. Je penche peut-être pour la deuxième option (l’option « cagienne », dira-t-on), car la « transcendance-de-l’oeuvre », et seulement celle-là, me semble limiter (aussi bien a-t-on intérêt à définir des limites, d’ailleurs) le bonheur d’écouter.

    Ceci étant, oeuvrant moi-même à fabriquer des petites pièces musicales parfaitement identifiées, « réitérables », et à peu près closes, je suis obligé d’admettre que ma pratique contredit (pour l’instant) cette option esthétique.

    C’est donc la deuxième inconséquence que j’avoue dans cette discussion…

    cmh

    Commentaire par claudio — 22 mai 2007 @ 9:21

  12. Je pense qu’il y a effectivement une « différence progressive » voire un continu de différences non seulement entre les « types » de musique, comme vous l’indiquez (de l’oeuvre à la musique de fond, pour faire bref), mais entre l’attitude de personnes distinctes, voire d’une seule et même personne, envers le même morceau de musique. Il m’arrive (et je ne pense pas être le seul) de mettre le disque d’une « oeuvre » qui fera fonction, à ce moment, de musique de fond, et à d’autres moments de l’écouter – via le disque ou en concert, où il est difficile de ne la percevoir qu’en musique de fond (quoique si cette même oeuvre est, par exemple, utilisée comme musique de film ou musique de chorégraphie, sa fonction change). Ce n’est pas contradictoire, cela indique la richesse (soyons indulgents et optimistes) de nos comportements individuels.

    À propos de foule, je viens de lire une information selon laquelle on arrive dorénavant à en modéliser certains comportements – notamment dans l’espace (plutôt que dans le temps) et dans les situations de panique. C’est destiné à étudier la question de sécurité publique (par exemple, lors d’attentats), mais cela pourrait être utile, me semble-t-il, pour la conception architecturale de lieux publics (en particulier les stades).

    Commentaire par Miklos — 22 mai 2007 @ 9:50

  13. « Il m’arrive (et je ne pense pas être le seul) de mettre le disque d’une “oeuvre” qui fera fonction, à ce moment, de musique de fond »

    Je vois bien la fonction à laquelle vous assignez momentanément la musique dans le contexte d’une écoute en fond sonore. De mon côté, je crois bien ne faire la plupart du temps que cela avec la musique enregistrée : l’écouter en fond sonore – pas facile de toutes manières d’imposer à mon entourage immédiat, lui-même assez bruyant et juvénile, toute la concentration que requièrent des oeuvres parfois exigeantes (si ce n’est la musique de ballet de Stravinski, grâce à laquelle j’ai droit en plus à une chorégraphie à domicile…). Je constate finalement que mon attention ne se concentre réellement qu’à la première écoute ou au concert ; ce qui, lorsqu’on a la chance de pouvoir y aller souvent, s’avère à la réflexion largement suffisant (il faudrait comparer le temps moyen que l’individu du XXIème siècle consacre à écouter, ou entendre, de la musique, avec ce qu’il en était avant l’avénément des techniques de reproductions, pour se plaindre du contraire).

    Je retiens en tout cas l’idée d’un « continu de différences non seulement entre les “types” de musique, comme vous l’indiquez (de l’oeuvre à la musique de fond, pour faire bref), mais entre l’attitude de personnes distinctes, voire d’une seule et même personne, envers le même morceau de musique. »

    cmh

    Commentaire par claudio — 22 mai 2007 @ 11:42

  14. Pour ma part, il y a des oeuvres vers lesquelles je reviens, que ce soit enregistrées ou en concert (et dans ce second cas, l’interprétation est toujours différente – ce que j’en avais dit du théâtre comme exemple). Je pense qu’avec le temps je les écoute mieux ; c’est le cas pour certains livres (que je comprends mieux à la relecture, bien plus tard), de films, de tableaux, etc.

    La question suscitée provoquée par votre « première écoute (…) s’avère largement suffisant[e]«  est : dans ce cas, alors pourquoi le disque ? si ce n’est que pour une seule écoute, un disque auto-destructible suffit amplement…

    Commentaire par Miklos — 22 mai 2007 @ 13:13

  15. « La question suscitée provoquée par votre “première écoute (…) s’avère largement suffisant[e]” est : dans ce cas, alors pourquoi le disque ? si ce n’est que pour une seule écoute, un disque auto-destructible suffit amplement… »

    Je me suis mal exprimé. Bien sûr, il serait extrêmement présomptueux de prétendre épuiser une oeuvre en une seule écoute, et je suis comme vous : je relis beaucoup, je réécoute ce qui peut l’être ; et je crois même qu’une « petite voix » me dit, lors d’une première rencontre avec une oeuvre : « y reviendras-tu ? sinon, passe ton chemin ».

    Ce que je voulais dire, c’est que d’une part dans une ville comme Paris il y a tellement de concerts à aller voir que l’écoute domestique m’apparaît presque superflue (d’autant que, comme je vous l’ai laissé entendre, mon jeune entourage ne m’en laisse guère le loisir ; et que je déteste écouter de la musique au casque) ; d’autre part, pour reprendre notre « droit-fil », que le disque d’une certaine façon détourne l’attention, par procrastination dirais-je (l’attention que je n’ai pas aujourd’hui pour écouter ce morceau, je puis l’avoir demain ou le surlendemain ; sauf qu’entretemps d’autres morceaux de musique s’amoncellent sur nos platines et autres disques durs, et que cette attention ne vient jamais. C’est exactement ce que vous décrivez dans la note qui chapeaute cette discussion).

    Maintenant, est-ce qu’un disque auto-destructible m’inciterait à consacrer toute mon attention à ce qu’il contient ? Je ne crois pas, de même que je ne crois pas que le fait de gagner plus incite à travailler plus, si vous voyez le lien…

    cmh

    Commentaire par claudio — 22 mai 2007 @ 13:43

  16. Je ne suis pas sûr de comprendre, là. Vous dites, d’une part : « dans une ville comme Paris il y a tellement de concerts à aller voir » – ce que j’entends comme un constat positif auquel vous souscrivez (je ne relève pas le « voir un concert », puisque vous disiez plus haut, avec la même expression, que « l’”oeuvre” y est assez secondaire, par rapport à la manière, à l’ambiance), et d’autre part « qu’entre temps d’autres morceaux de musique s’amoncellent sur nos platines » que j’entends comme une critique de cette surabondance de la consommation musicale.

    Mais le « tellement de concerts » n’est-il pas aussi une manifestation de cette surabondance qui n’est pas imposée (et le sera encore moins – pas uniquement du fait du « travaillez plus » mais du « culturez moins ») ? Pour ma part, je trouve que, quand je vais trop souvent au spectacle, je commence à oublier, à confondre, ce qui me désole. Après avoir vu ou assisté à un chef d’oeuvre, j’ai besoin de laisser du temps pour digérer, en quelque sorte, l’oeuvre et sa performance ; pour qu’elles fassent leur effet, pour qu’elles s’inscrivent, au lieu d’être immédiatement déplacées par une autre performance, ad inf.

    Je m’étais d’ailleurs posé la question de cette sursaturation en visitant les villas palladiennes (code d’accès par email) : certaines d’entre elles contiennent de tels chefs d’oeuvre que j’avais du mal à imaginer comment on pouvait vivre au quotidien avec elles sans qu’elles ne se banalisent, et sans que, du coup, d’autres chefs d’oeuvre ne soient plus regardés que banalement ; on ne peut pas vivre dans un état de choc permanent sans que la sensibilité s’émousse, et requiert une stimulation de plus en plus forte (me semble-t-il) – de là les excès que l’on peut trouver dans certaines périodes (la fin du baroque, notre temps).

    Ou alors, il y aurait une autre approche au chef d’oeuvre (et donc à l’oeuvre) qui serait détachée, indépendante (et pourrait se passer) de la sensibilité (et sûrement qualifiée de ‘moins romantique » – moi romantique ??? – de « plus haute ») : celle nécessaire à ceux qui y sont professionnellement en contact permanent ou répété avec (musiciens et chefs qui rejouent et dirigent les mêmes oeuvres, acteurs et danseurs qui « performent » la même pièce ou chorégraphie, critiques qui y assistent…). Je l’ai pour les mathématiques : il y a des théories, des modèles, des théorèmes et des démonstrations que l’on peut qualifier de chefs d’oeuvre, et à propos desquels on peut parler d’esthétique ; mais c’est une esthétique « abstraite », qui ne fait pas appel aux sens mais à la raison et à l’intellect. Pour les arts, je ne peux faire cette abstraction, pour ma part.

    Commentaire par Miklos — 22 mai 2007 @ 14:07

  17. « Vous dites, d’une part : “dans une ville comme Paris il y a tellement de concerts à aller voir” (…) et d’autre part “qu’entre temps d’autres morceaux de musique s’amoncellent sur nos platines” que j’entends comme une critique de cette surabondance de la consommation musicale. »

    En effet, mettons-nous dans une situation absurde : si je devais choisir entre une année de concerts (comprenant son lot de médiocrité, de déceptions, d’indifférence), et une année d’écoute solitaire de chefs-d’oeuvres, que choisirais-je ?

    ?

    …Eh bien, finalement, j’hésite !

    (et sur une semaine ? j’hésite encore…)

    La sursaturation ne m’a pas posé problème lors de la semaine (mais ce n’était qu’une semaine, certes) que j’ai passée à New-York ; en revanche, ayant travaillé quelque temps en radio, l’écoeurement m’est venu très vite (alors même que j’avais le choix de la programmation). Le sentiment de la superfluité d’un produit (même de très grande qualité) me gagne beaucoup plus rapidement que celui d’un « événement » artistique, quel qu’en soit le niveau (et je sais bien qu’on a affaire ici comme là à des « productions », quelles qu’en soient l’échelle). Je ne dis pas que j’ai raison, ni que ce sentiment justifirait la prévalence d’une théorie quelconque, serait-ce la mienne ; j’essaie de comprendre ce sentiment.

    par ailleurs,

    « il y aurait une autre approche au chef d’oeuvre (et donc à l’oeuvre) qui serait indépendante (et pourrait se passer) de la sensibilité (et sûrement qualifiée de “plus haute”) »

    Outre l’ascèse requise pour les professionnels dont vous parlez, vous connaissez sans doute les musiques dont c’est explicitement le projet : ignorer le « chef d’oeuvre », l’émotion – ce que Morton Feldman appelait pas très gentiment je crois la « musique d’apothéose ».

    J’avoue un certain goût pour cette forme de « fadeur ».

    cmh

    Commentaire par claudio — 22 mai 2007 @ 14:59

  18. (Avant « plus haute », j’avais rajouté ultérieurement un autre qualificatif).

    « … en lui-même le mouvement de pensée d’un Bergson n’est ni une ascèse, ni un mysticisme : il est la détente joyeuse et libératrice d’une suprême tension. » (Du Bos, Journal, 1922, p. 60)

    « … la conservation de la tradition couplée à l’exigence du développement de la modernité, ils vont ensemble. » (Omar Porras).

    Commentaire par Miklos — 22 mai 2007 @ 15:25

  19. [...] – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le [...]

    Ping par Miklos » Oh la vaaaaaache ! — 10 avril 2011 @ 13:36

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