Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 avril 2011

Oh la vaaaaaache !

Classé dans : Littérature, Musique, Politique, Société — Miklos @ 13:35

Rire serait le propre de l’homme, selon Rabelais. Eh bien, pas uniquement. Les enfants d’une certaine génération – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le koukaboura rit, même s’ils ignorent ce qu’est ce machin (ce qui est bien dommage).

Et les autres, ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet étrange oiseau, apporteront un argument de poids pour preuve que les animaux sont aussi capables non pas uniquement de sourire (comme, par exemple, le nonpareil chat de Cheshire), mais de rire : la vache.

Léon Bel, producteur de comté installé depuis 1898 à Lons-le-Saunier (Jura), s’associe au Suisse Émile Graf, inventeur avec ses frères Otto et Gotfried d’un fromage fondu, bon et économique (procédé mis au point en 1907).

Il crée les fromageries Bel, qu’il dirige jusqu’en 1937, où son gendre Robert Fiévet lui succède.

Le 16 avril 1921, il dépose la marque « La Vache qui rit ».

Benjamin Rabier (1864-1939), dessinateur animalier qui, officier de ravitaillement dans la même unité que Léon Bel, avait alors dessiné un insigne surnommé « la walkyrie » et représentant une tête de vache rougeâtre. Léon Bel s’en inspire mais, peu satisfait de son dessin, fait appel à Rabier. Le dessin de la vache rouge aux boîtes de fromage-boucles d’oreilles, réalisé en 1922, est déposé en 1924.

La production commence en 1924, soutenue depuis par une publicité moderne. Un film est tourné avec Pauline Carton, suivi par un dessin animé de Paul Grimault. Les fromageries Bel patronnent les « 6 jours de La Vache qui rit » ; seront présentes dans la caravane du Tour de France. À partir de 1954, une émission de radio est diffusée : « La Vache qui rit au paradis des animaux. » Des accessoires scolaires, jeux de société, et chansons apparaissent. Bel patronne Intervilles de 1989 à 1991.

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive :

« Le rire est le propre de l’homme, le sérieux celui de la vache. »

En juillet 1954, Bel attaque en justice Grosjean, qui contre-attaque en 1955. Bel perd son procès. En mars 1959, la Cour d’appel de Paris interdit à Grosjean d’exploiter La Vache sérieuse. La décision est confirmée en cassation.

À partir de 1937 étaient apparus aussi La Vache verte, La Vache bleue, La Vache qui lit, La Vache qui rêve, La Vache qui rue, La Vache savante, La Vache fidèle, La Vache coquette, La Vache rousse, la Vache mécanique, Le Veau qui pleure, Le Veau qui braille, Le Singe qui rit, La Chèvre qui rit, etc.

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens : notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais lu. Castor Astral, 2003.

Ce célèbre ruminant ne fait pas qu’inspirer l’industrie fromagère et la justice, mais aussi le domaine artistique. C’est ainsi que les chorégraphes néerlandais Gonnie Heggen et Frans Poelstra créent aux USA, au début des années 1990, un spectacle intitulé La Vache qui rit, que la critique trouve inégal.

Est-ce ce qui fera pleurer la vache (qui n’est pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en 2003, les sœurs Kate et Anna McGarrigle, chanteuses bilingues nées au Canada sortent l’album La Vache qui pleure qui comprend une chanson éponyme qui déplore le triste sort des vaches auxquelles on enlève, chaque année, leurs veaux élevés sous elles. Il y a de quoi pleurer : l’amour de la vache pour son veau n’a rien d’un amour vache, bien au contraire.

Cet album (dont on peut écouter ici des extraits) comprend une petite perle, Petites boîtes, la version française de la célèbre Little Boxes rendue célèbre par Pete Seeger : légèrement – le style folk américain – c’est en fait une critique acerbe du conformisme de la middle class américaine et des banlieues où elle vit, les petites boîtes étant des maisons toutes identiques les unes aux autres à part la couleur (on dirait qu’elles sont faites de pâte à modeler, c’est l’âge du ready made), dans lesquelles habitent des gens qui se ressemblent tous à part le métier, et il en sera ainsi de leurs enfants.

Cette chanson a été créée par Malvina Reynolds (1900-1978), auteur et interprète de chansons très politiquement engagées. Elle est moins connue que ceux qui ont repris nombre de ses chansons, à l’instar de Pete Seeger pour celle-ci ou de Joan Baez pour What have they done to the rain. Datant de 1962, elle est toujours d’actualité : sous une forme élégiaque, elle s’élève vigoureusement et tragiquement contre les effets des essais nucléaires et leurs retombées : un petit garçon sous la pluie, une douce pluie qui tombe pendant des années, et l’herbe a disparu, l’enfant disparaît, et la pluie continue à tomber comme des larmes impuissantes, et qu’ont-ils fait à la pluie ? Comme le dit Joan Baez en introduction à son interprétation (que l’on peut comparer à celle de Malvina Reynolds), “It doesn’t protest gently, but it sounds gentle.”

Pete Seeger et Joan Baez sont deux représentants d’un genre américain particulier, celui du protest song et des nombreux chanteurs politiquement engagés pour la justice sociale, dans un pays qui n’a pas de gauche réelle : émergeant au 19e siècle autour de sujets brûlants alors – la guerre civile, l’esclavage et le vote des femmes – il comprend les Negro spirituals, qui, sous une forme implicite (on pense par exemple à Go Down Moses, qui chante l’esclavage des Israélites en Égypte), exprime la souffrance des Noirs (“oppressed so hard they could not stand”) et leur désir d’émancipation (“let my people go”). Au 20e siècle, ce genre abordera la lutte des classes (l’organisation sociale et le syndicalisme : Which side are you on?), la grande dépression, le mouvement des droits civiques, les guerres (mondiales, Vietnam), le nucléaire. Quelques noms : la famille Hutchinson au 19e siècle, et, plus récemment, Joe Hill (chanté ici par Paul Robeson, un autre grand représentant de ce genre, dont on a précédemment parlé), Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Josh White, Les Weavers (co-fondé par Pete Seeger), Bob Dylan, Phil Ochs, Tom Paxton, Tom Lehrer (dont on a parlé à plusieurs reprises), Bob Marley, Joan Baez, Neil Young, Patti Smith, Tom Waits, Bruce Springsteen, Marvin Gaye, Melba Moore, Rage Against the Machine et bien d’autres encore.

En France, il y avait bien des chansons réalistes qui faisaient fonction de critique sociale (Aristide Bruant, Fréhel, Damia, Édith Piaf…), et, du côté de la critique politique on trouvait les chansonniers et leurs cabarets (dont il subsiste notamment le Caveau de la République). L’un des plus célèbres est Béranger (1780-1857), qui a payé de sa personne à plusieurs reprises pour sa critique non voilée des pouvoir en place. Voici le début du plaidoyer de Dupin dans un procès intenté en 1821 à Béranger :

Un homme d’esprit a dit de l’ancien gouvernement de la France, que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point.

Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l’ont remarquée. — « Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence1. »

Chaque peuple a sa manière d’exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentemens.

L’opposition du taureau anglais éclate par des mugissemens.

Le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main.

Les plaintes du Français s’exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.

Cet esprit national n’a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même a ceux qui, d’origine étrangère, ne s’étaient pas crus dispensés d’étudier le naturel français.

Mazarin demandait : « Eh bien ! que dit le peuple des nouveaux édits ? — Monseigneur , le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l’Italien, il payera ; et satisfait d’obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.

Cette habitude de faire des chansons sur tous les événemens, même les plus sérieux, était si forte et s’était tellement soutenue, qu’elle a fait passer en proverbe qu’en France tout finit par des chansons.

La ligue n’a pas fini autrement : ce que n’eût pu la force seule, la satire Ménippée l’exécuta2.

Que de couplets vit éclore la fronde ! les baïonnettes n’y pouvaient rien.

Au qui vive d’ordonnance
Alors prompte à s’avancer,
La chanson répondait,
France !
Les gardes laissaient passer.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernemens nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale…. Ils n’entendent pas la plaisanterie…., et, sous leur domination, il n’est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Nous allons donc plaider.

MM. Clair et Clapier (éds.), Barreau français, collection des chefs-d’œuvre de l’éloquence judiciaire, IIe série, t. 5. Paris, 1824.

On lira avec intérêt et amusement la relation de ce procès qu’en fait Dupin dans ses Mémoires : Béranger a eu beaucoup de mal à entrer dans le tribunal, il n’y avait plus de place tellement le public s’y pressait.

Quant à l’adage que cite Dupin, selon lequel « en France tout finit par des chansons » : il semble qu’elles n’aient plus, à la fin du 20e siècle et au début de l’actuel, l’importance populaire qu’elles avaient au 19e, par exemple avec Le Temps des cerises. Plus généralement, ce sont les chansons à texte et le fait de chanter qui semblent en voie de disparition, remplacés par les tubes à rythme et l’écoute passive.

Pour finir, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches. On en conclura qu’une vache qui pleure, c’est qu’on lui a fait une vacherie. Et une vache qui rit, c’est qu’elle a son veau chéri. Enfin, comme l’écrit toujours Rabelais, « mieux est de ris que de larmes escripre ».




1 Claude de Seyssel, archevêque de Turin, auteur d’une bonne Histoire de Louis XII et du livre de la Monarchie française. Il est très remarquable que dans ce livre, imprimé en 1519, l’auteur met le parlement au-dessus du roi.

2 …………………………..…Ridiculum acri

Foitiùs ac meliùs magnas plerumque secat res.

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10 commentaires »

  1. Bonjour Miklos
    Bravo pour cet article vachement renseigné !
    Très modestement j’en avais publié un aussi à propos de la VQR, avec notamment un extrait d’une chanson d’un comique genre troupier, Jean Rodor :
    .
    Je vais mettre un commentaire sur mon propre blog pour signaler votre article !

    Commentaire par tilly — 10 avril 2011 @ 22:10

  2. Merci ! Entre nous (je doute qu’il y ait des millions de lecteurs de mon blog en général et des commentaires en particulier), ce n’est pas le genre de fromage que j’aime depuis que je suis sorti de l’enfance, mais l’histoire, mais l’iconographie, tout ça a un goût de nostalgie bien plus agréable que le goût du fromage lui-même. Enfin, du souvenir que j’en ai gardé, faudrait p’têt que j’y refasse un tour (je remarque en passant que vous avez un fils qui y travaille, hein…).

    Commentaire par Miklos — 11 avril 2011 @ 1:32

  3. Heureusement que tilly est là pour me rappeler que tu alimentes un blog de haute volée. Toujours autant de plaisir à lire tes billets. Belle journée à toi.

    Commentaire par Laurent — 11 avril 2011 @ 8:59

  4. Merci ! je ne savais pas (ou je savais, et j’ai oublié, rappelle-le moi…) que vous vous connaissiez ! Et le tien, de blog, j’ai remarqué qu’il s’est sensiblement développé en qualité et en contenus…

    Commentaire par Miklos — 11 avril 2011 @ 15:53

  5. Héhé, c’est une fille qui y travaille, mais je vous excuse pour la méprise !
    Je n’ai pas d’alerte VQR sur google, mais les antennes de mère sont sensibles. De mère et d’épouse, puisque mon mari retraité a fait toute sa carrière aux Fromageries Bel ;)
    Je vous rassure je n’ai pas élevé mes enfants au Kiri ni au Babybel, ils connaissent le Livarot et la Fourme d’Ambert.
    Par contre depuis quelque temps j’ai toujours une boite de triangles au frigo, que j’utilise pour relever la soupe de courgettes ;)

    Commentaire par tilly — 11 avril 2011 @ 17:48

  6. Oups, mes excuses pour la confusion des genres…!

    Quant à VQR, j’ai encore du mal à « penser » fromage, l’association que j’en fais est avec SPQR (Senatus populusque romanus). On a les références que l’on a…

    Enfin, en ce qui concerne le goût : celui d’un adulte n’est plus identique à celui d’un enfant, et si en fromages je suis passé au Comté, au Bleu de Gex et à d’autres délices (la Fourme d’Ambert, je l’utilise dans une tarte de mon invention et de ma confection), cela a aussi été le cas pour bien d’autres mets et boissons.

    La courgette est « intéressante » : elle est fade, mais agréablement fade, et donc en relever la soupe (voire la tarte) peut se faire de diverses manières : rapé (ou, plus glorieusement, emmenthal, gruyère…), vin rouge (pour la soupe), et surtout du sel : ni trop ni trop peu (mais aussi, pourquoi pas, une pincée de poivre, un peu de noix de muscade, etc.).

    Commentaire par Miklos — 11 avril 2011 @ 17:54

  7. tres beau texte quand tu dessend à montpellier j’organise un gouter…. Vache qui rit avec la petite petite fille de mr Graf qui porte toujours le nom et qui aime ce fromage!!!

    Commentaire par franchette — 12 avril 2011 @ 19:29

  8. Aahhhhh ! Tu me la joues Le corbeau et le renard, à propos d’un fromage qui allêche par son odeur, c’est ça ?

    En tout cas, vu ma nouvelle situation, ça me serait plus facile de trouver un moment pour venir te voir, me remémorer des goûts de l’enfance et d’en voir l’héritière des causes !

    Commentaire par Miklos — 12 avril 2011 @ 21:38

  9. [...] avoir parlé des larmes du cheval et du rire de la vache, il fallait rendre justice au sourire du chat qui apparaît et disparaît dans ces [...]

    Ping par Miklos » Le sourire du chat — 10 juillet 2011 @ 3:35

  10. [...] On écoutera avec profit aussi le très beau And I Love You So (autant pour le texte que la mélodie de la première partie), ou encore la très évocatrice Empty chairs (au texte riche en allitérations et anaphores) où il parle, d’une façon apparemment très détachée, du départ de la femme aimée. C’était aussi l’époque de Cat Stevens (My Lady d’Arbanville) ou de Simon et Garfunkel (Scarborough Fair), une génération de « troubadours américains » soft qui a succédé à celle des très grands chanteurs de folk : Pete Seeger (seul dans Where Have All The Flowers Gone? ou avec sa formation des Weavers dans The Erie Canal) que j’ai eu aussi la chance d’entendre en récital live au début des années 1980, Woody Guthrie (John Henry), Joan Baez (House of The Rising Sun), Johnny Cash (The Man Who Couldn’t Cry), Peter Paul and Mary (Blowin’ in the wind), le Kingston Trio (Tom Dooley) et tant d’autres dont on a précédemment parlé. [...]

    Ping par Miklos » « Le mai, le joli mai… » (Guillaume Appolinaire) — 21 mai 2012 @ 22:01

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