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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 novembre 2011

Guy Kahan, 27/10/1951-11/11/2011

Classé dans : Actualité — Miklos @ 16:22

Il est de ces êtres exceptionnels qui, lorsqu’on a la chance et le bonheur de les fréquenter, suscitent ce qu’il y a de meilleur en nous, nous font nous dépasser d’une façon ou d’une autre, nous montrent que même si la vie est souvent un combat perpétuel, ce combat, aussi désespéré soit-il, peut s’accompagner de joie, de générosité, de grâce. Tel était Guy.

Nous nous connaissions avant d’être nés.

Sa mère et mon père – tous deux veufs « de guerre » (le mari d’Annie, un des quatre rescapés du massacre d’une troupe de 2500 volontaires étrangers dans l’armée française envoyée comme chair à canon contre l’ennemi, et livré deux semaines plus tard à la Gestapo ; la femme de Meyer disparue en fumée dans les brumes de la Pologne occupée) – avaient travaillé ensemble au bureau de l’Agence juive à Paris en 1948. Après leurs remariages respectifs, elle avec Sydney et lui avec Rita, nous sommes nés à deux ans d’intervalle.

Il se souvenait de notre première rencontre, disait-il ; il avait trois ans et moi cinq, il se souvenait du déguisement de marin que je portais ce jour-là – impossible, avais-je répondu, tu dois confondre avec l’uniforme que j’ai porté des années plus tard (autre forme de déguisement, il est vrai), c’était peut-être celui de cuisinier, une grande louche à la main ?

Né paralysé des membres inférieurs, il pouvait, enfant et adolescent, écrire et dessiner, ce qu’il faisait avec un don exacerbé par le savoir intime qu’il devait l’utiliser autant que faire se peut, sans relâche, tant qu’il le pouvait encore. Car la maladie progressait, et il n’aurait dû dépasser l’adolescence. Il avait fêté ses 60 ans il y a deux semaines, j’étais à ses côtés.

Au fil des années, il avait perdu toute capacité de mouvement, à part celle du bout d’un doigt avec lequel il pouvait appuyer sur la sonnette pour appeler Danny, son aide dévoué corps et âme, qui accomplissait pour lui tous les gestes du quotidien, depuis qu’Annie, la maman de Guy, avait perdu ses forces physiques, puis sa mémoire. Guy pouvait heureusement parler, et nous nous parlions au moins une fois par semaine, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient depuis de nombreuses années.

Avant, nous nous voyions très régulièrement et avions de longues discussions. Son humour, son intelligence, sa sensibilité, rayonnaient. Il s’intéressait à tout, et son sens de l’observation était décuplé du fait de son handicap croissant. Il ne s’y attardait pas, et, soutenu par Moshé Feldenkrais lui-même puis après par ses élèves, ce qu’il perdait graduellement en motricité, il l’exerçait menta­lement : on n’était pas choqué de l’entendre dire qu’il était pressé et qu’il devait maintenant courir faire autre chose. Il m’en parlait de temps à autre, ce n’est qu’en lisant récemment Musicophilia d’Oliver Sacks que j’ai finalement compris, des décennies plus tard, ce qu’il réalisait ainsi.

L’art tenait une place importante dans sa vie. Ne pouvant plus dessiner, il contemplait longuement et attentivement des reproductions d’œuvres de genres et de périodes très différents. Adolescent, c’étaient Michelange, Le Titien, Rubens, Rembrandt, goûts que je partageais passionnément… Il avait une grande admiration pour les estampes japonaises, et en avait acquis une connaissance profonde. Récemment, il s’intéressait au rococo et notamment à François Boucher et surtout à ses paysages – je me demandais bien pourquoi tout en me disant qu’il devait y trouver des qualités que je n’étais pas à même de percevoir – et m’avait demandé de lui apporter des livres comprenant des reproductions de ses œuvres. J’y avais rajouté – comme cadeau d’anniversaire – un très bel ouvrage, Poussin, Watteau, Chardin, David… – Peintures françaises dans les collections allemandes XVIIe-XVIIIe siècles. Il m’a dit plus tard que c’était le plus beau livre d’art qu’il avait jamais eu (il lui arrivait d’exagérer gentiment).

Il écrivait. Il l’a fait toute sa vie, d’abord à la main, puis en dictant à l’un ou l’autre des amis qui, d’une fidélité à toute épreuve et d’une générosité sans calcul, l’entouraient de tout temps. Pas tellement par admiration – il était admirable – mais plus encore par amour : on ne pouvait ne pas l’aimer. Il écrivait des poèmes, des essais. Sur la perception du corps, qu’il avait bien plus fine et profonde que tous ceux d’entre nous qui prenons notre corps pour acquis, moteur qui fonctionne de lui-même sans qu’on y pense réellement ; mais aussi sur la philosophie, qu’il avait étudiée à l’université, et dont il aimait tant débattre avec moi, et sans doute avec ses autres amis.

Il écoutait beaucoup de musique avec une attention si concentrée qu’il pouvait y entendre ce qu’un auditeur non averti ne percevait pas ; c’était les sixties, et c’était ce qu’il connaissait et aimait (comme moi, d’ailleurs) : Simon et Garfunkel, Rita Pavone, le Festival de San Remo… Peu de classique, cela pouvait aller jusqu’à Tchaïkovski, et encore. Un jour, je me suis dit – je ne sais ce qui m’avait suscité cette idée – qu’avec cette capacité qu’il possédait il fallait que je lui fasse aimer celle que j’aimais le plus, celle de Bach. Je lui fis écouter la cantate BWV 106, Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit, plus connue aussi sous le nom d’Actus Tragicus, dans l’interprétation que je trouve encore aujourd’hui, plus de quarante ans plus tard, particulièrement belle, sobre et émouvante.

Je lui en fis ce qu’aujourd’hui je sais qu’on appelle une analyse – je n’avais jamais appris à le faire, je n’en avais jamais fait avant et je n’en ai jamais refait, c’est du genre de miracles que Guy suscitait –, lui expliquant, lui chantant ce qu’il allait entendre, en en décortiquant l’instrumentation (ah ! ce duo de flûtes dans l’ouverture !), les mélodies, leurs modes et leur tricotage polyphonique… Il y a à peine quelques mois, il me disait encore qu’il n’avait pu dormir la nuit suivante, et que sa vie en avait changé. Il a commencé alors à s’intéresser à la musique classique, j’ai continué à lui faire écouter des disques de ma collection, puis il s’est forgé son propre goût, est allé aux concerts, a fait connaissance de musiciens qui ont immédiatement sympathisé avec lui. Nous comparions nos découvertes, nous discutions de pied ferme de nos choix parfois incompatibles.

Mais c’est surtout ma vie qui a changé à son contact : j’ai appris à mieux écouter et voir, en moi et autour de moi. Même si nous ne pouvions nous rencontrer que plus rarement du fait de la distance qui nous séparait dorénavant, nous nous parlions au moins une fois par semaine, et il était si intensément présent qu’il me semblait qu’il n’était jamais vraiment loin de moi. Il le restera toujours, mais sa voix me manquera. Je l’ai entendue il y a deux jours sur mon répondeur téléphonique, à mon retour d’un voyage. À son habitude, avec ce ton détendu et encourageant, il me priait de le rappeler. Il était trop tard pour le faire ce soir-là, le lendemain j’ai appris son hospi­ta­li­sation puis son décès un jour plus tard.

On m’a rapporté qu’autour de la tombe de Guy s’est retrouvé un nombre considérable de ses amis qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas, n’avaient pas vent de leur existence respective, à l’exception du noyau dur d’une demi-douzaine de ses amis de lycée. Ils pouvaient ignorer jusqu’à des détails tels que son âge ou ses publications, tout en en connaissant d’autres pas forcément moins intimes.

Chacun d’eux jouait un rôle précis dans la vie de Guy, était chargé d’une tâche bien définie. Guy ordonnait tout, contrôlait tout, organisait tout, sans un geste. Tout était parfaitement planifié dans sa tête, et il demandait gentiment à l’un ou à l’autre, en s’excusant souvent avec profusion, ce qu’il souhaitait qu’il fasse.

Étais-je surpris de ce strict cloisonnement ? Pas vraiment : je connaissais quelques-uns de ses amis d’enfance, que j’avais rencontrés épisodiquement avant que la distance nous sépare. Mais depuis, personne. Quand je venais le voir, nous étions en général en tête-à-tête, et il veillait même à ce que je ne croise personne d’autre par hasard. Ce n’est qu’à l’occasion de son dernier anniversaire que j’ai finalement rencontré Kermit, une de ses plus vieilles amies qu’il connaissait depuis plus de trente ans et dont il m’avait parlé de temps à autre.

Étais-je surpris de cet ordonnancement si précis ? Pas vraiment : lorsqu’au téléphone il me demandait par exemple d’effectuer une recherche d’un ouvrage qui l’intéressait, il me dictait la démarche à suivre, pas à pas. Ou tentait de le faire, car je résistais gentiment pour le faire à ma façon. Parfois je le lui faisais comprendre parfois non, mais le livre désiré finissait presque toujours par être rapidement localisé. À mon voyage suivant, je le lui apportais, ou c’était un ami qui, partant d’un pays à l’autre, faisait la commission.

J’ai finalement réalisé que nous étions ses membres, ses mains, ses doigts et ses phalanges, ses jambes et ses pieds. Il les articulait tous indépendamment (car il est plus facile de contrôler un paramètre indépendant que deux qui interagissent), mais en harmonie et avec efficacité pour une finalité suprême : la vie. Sa tête était une machine à penser, quasi infaillible.

Mais nous étions aussi ses amis, et c’est son cœur qui nous maintenait tous liés à lui. Maintenant, à tâtons, nous apprendrons peut-être à nous connaître et à établir entre nous ces réseaux qui passaient jusqu’ici tous par lui.

Il y a deux jours, une trentaine de ses amis s’est réunie pour évoquer leurs souvenirs et parler du futur. J’en étais. Tous m’étaient inconnus sans l’être vraiment – Guy mentionnait parfois l’un ou l’autre – à l’exception de deux ou trois d’entre eux que j’avais vus pour la dernière fois il y a plus de quarante ans. Lior, je l’ai finalement reconnu à la posture de son corps et à sa façon de se déplacer, sorte de signature que je n’aurais jamais remarquée si je n’avais connu Guy.

Tous avaient entouré Guy et fait corps avec lui comme les abeilles auprès de leur reine. Le noyau dur était composé de huit ou neuf élèves du lycée où il était entré adolescent : l’apercevant porté dans les marches du bâtiment par son beau-père Arieh (qu’Annie avait épousé après son divorce de Sydney), lui-même handicapé, certains s’étaient empressé de vouloir l’aider et depuis ne l’avaient plus quitté tout au long de sa vie. « Les vendredis soirs, les autres élèves sortaient faire la fête, nous allions rendre visite à Guy dans sa chambre », raconte Lior. Au fil du temps, ils lui ont fait connaître leurs conjoints et leurs enfants. Et même après son décès : Lior était venu à cette réunion accompagné de son neveu, qui avait entendu souvent parler de Guy mais ne l’avait jamais rencontré en personne.

L’autre groupe, plus disparate en âge, était composé des élèves de Feldenkrais – depuis la toute première, Mia, que j’avais rencontrée à plusieurs reprises à l’époque – et d’autres praticiens de cette méthode. Ils s’étaient succédés auprès de Guy et avaient contribué à sa santé physique et psychique. Ce jour-là, ils témoignaient de ce que lui leur avait apporté : devant ce corps déformé et inerte qui défiait toutes leurs connaissances, devant cet esprit qui allait à l’essentiel, ils devaient apprendre eux-mêmes à l’approcher, à s’adapter. Cette intimité physique ne pouvait se faire sans intimité psychique : ils sont tous devenus ses amis.

Ces amis veulent maintenant s’atteler à faire fructifier ce qu’il a laissé : les écrits qu’il leur avait dictés tout au fil de sa vie, les rushes d’un film documentaire, mais aussi l’expérience probablement unique de la pertinence de la méthode Feldenkrais pour le soutien à des handicapés si profonds.

Lui qui m’avait souvent parlé de Gurdjieff – maître pour certains, charlatan sectaire pour d’autres – qu’il avait lu et étudié attentivement en faisant la part des choses (et par qui, semble-t-il, Feldenkrais aurait été inspiré notamment en ce qui concerne la connaissance de soi), n’était-il pas finalement un de ces hommes les plus remarquables qu’il nous a été donné de rencontrer, un maître pour nous tous ?

Guy avait de qui tenir : Annie a été présente à ses côtés sans faillir, s’est occupé de lui tant qu’elle le pouvait encore, sans jamais s’apitoyer sur leurs sorts respectifs. Elle lui a redonné courage quand, adolescent, il commençait à lâcher prise devant la tâche qui aurait semblé impossible à tout être quelque peu lucide : celle de continuer à vivre tout en perdant inéluctablement ses capacités physiques. Elle lui a transmis sa détermination dans la durée, son humour, incisif sans être méchant. Cette très belle femme, souvent souriante, était lucide et perceptive, mais jamais résignée. Ce n’était pas du côté de la médecine qu’il fallait se tourner – certains médecins ne pouvaient concevoir que Guy puisse même être vivant avec cette pathologie –, mais en soi, pour tenter de faire face aux problèmes petits et grands, en vivant normalement. Et c’est ainsi que Guy avait rejoint ce lycée municipal après quelques années dans une école spécialisée, puis fait des études universitaires, sans aucune concession sur la qualité de ce qu’il devait produire.

Depuis quelques années, sa mémoire s’est altérée. Elle qui m’avait tutoyé depuis ma naissance, me vouvoie maintenant et me demande à tout bout de champ où j’habite, si j’ai de la famille… Mais il suffit que je prononce le prénom de ma mère ou de mon père pour qu’elle s’écrie avec chaleur « Ah, Rita… ! nous étions de si bonnes amies ! J’ai été tellement triste d’apprendre son décès !… Meyer, je me souviens très bien de lui… ». Ce ne sont « que » les faits qu’elle a oubliés – ainsi, elle ne « sait » pas que Guy est mort (bien qu’une amie bien intentionnée mais pas très intelligente lui avait asséné la nouvelle sans relâche dans l’intention que l’information s’inscrive dans son cerveau, heureusement – vu son état – sans succès). Mais le souvenir des émotions et des sentiments est d’évidence intact.

Il en va de même avec son sens du raisonnement, et donc de sa capacité à participer activement à une discussion, telle celle que j’ai eue avec elle et à son initiative il y a deux jours sur les avantages et désavantages d’être célibataire ou marié. Elle a aussi conservé son humour, tant celui de comprendre et de rire à une incongruité intentionnelle qu’on raconte en sa présence que de faire un bon mot à brûle-pourpoint et à bon escient ou de lancer une petite pique bien placée mais jamais bien méchante à son interlocuteur.

Elle n’est pas consciente de ce malheur inqualifiable, celui d’avoir perdu son fils auquel elle avait consacré sa vie ; est-ce un signe de clémence de leur sort tragique qui lui a fait perdre la mémoire en même temps que la santé de son fils se dégradait ?

Elle n’est pas consciente non plus que Danny, l’aide dévoué qui s’est occupé avec tant d’attention de Guy pendant plus d’une quinzaine d’années, puis d’elle quand son état s’est altéré, devrait quitter le pays maintenant que Guy est décédé, à moins d’une décision improbable du ministère de l’intérieur lui permettant de rester pour elle.

Enfin, elle n’est heureusement pas consciente que sa belle-fille essaie, jusqu’ici sans succès, depuis quelques mois et donc avant la mort de Guy et en faisant pression sur lui, d’évincer Annie de la chambre qu’elle occupe depuis son mariage avec son père, Arieh, afin de la récupérer et la réunir à l’appartement voisin qu’elle occupe. Elle a récemment ajouté que maintenant Annie peut très bien s’installer dans la chambre et dans le lit de son fils, puisqu’elle n’est pas consciente de sa disparition.

Il y a des tragédies qui n’en finissent pas.


Guy Kahan: [à gauche] Du défaut à la perfection. La plénitude de la vie dans un corps défectueux. Introduction de Dr. Moshe Feldenkrais. 1979.
[à droite] Croquis dans la conscience : images du monde intérieur. Illustrations de Nachum Miller. 1985.

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4 commentaires »

  1. Tayer Michale, tu m’as souvent parlé de Guy et avant de parvenir à la fin du texte ci-dessous, j’étais émue et frissonnais…sans savoir…je sais à quel point tu aimais Guy et à quel point son départ te touche…à travers tout ce que tu m’en as dit et à travers ce que tu dis aujourd’hui, je suis touchée comme si un de mes amis partait…Tendrement Betale

    Commentaire par BETSABEE — 12 novembre 2011 @ 16:40

  2. Quand les êtres sont beaux, les hommages qu’on leur rend le sont…
    Ton amie

    Commentaire par betsabee — 23 novembre 2011 @ 14:51

  3. [...] plein. Les dons doivent permettre de faire en sorte que des miracles tels que celui de la survie de mon ami Guy jusqu’après son soixantième anniversaire ne soient plus des miracles, mais une banalité [...]

    Ping par Miklos » N’oubliez pas — 3 décembre 2011 @ 11:55

  4. [...] affaires étrangères), lui qui avait fait ses études à Oxfo’d (ou est-ce Cambwidge ?) – Guy, avec lequel je m’amusais à singer ces personnalités, le faisait bien mieux que moi –, [...]

    Ping par Miklos » Qui langue a, à Rome va. (Dicton) — 21 septembre 2012 @ 9:50

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