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23 avril 2012

À propos de Roch

Classé dans : Littérature — Miklos @ 1:59

Le prénom Roch (ou Rocco, en italien), qu’on dit provenant du francisque, a acquis une certaine notoriété (voire notoriété certaine) dans quelques communautés : les discophiles sont fans de Roch Voisine, les cynophiles ne jurent que par Saint Roch et les cinéphiles adorent Rocco et ses frères, film dans lequel Alain Delon tient le rôle titre. Le même Alain Delon s’est d’ailleurs appelé Rocco Siffredi dans Borsalino, et voilà que c’est devenu le nom de scène (torride) d’une star incontestée et dure comme roc d’un certain cinéma de genre.

Avec tout ça, on aurait pu s’attendre à une plus grande popularité de ce prénom, mais il n’y a en moyenne qu’une vingtaine d’enfants prénommés Roch chaque année en France, et encore, la belle époque pour ce prénom était il y a près d’un siècle, avec un pic remarquable en 1928 : cinquante deux !

Mais il y a eu un autre Roch, quasiment ignoré de tous et même de ceux qui devraient le connaître, les bibliomanes, bibliophiles, biblio­graphes et bibliothécaires : il s’agit de Roch Santa Maria, à qui l’on doit Les Aventures de Barnafinus, publiées en 1936 chez Albin Michel, dont l’illustrateur, Ray-Lambert, est plus connu que l’auteur (et à qui l’on doit aussi les si jolies et amusantes illus­trations des Contes des cent et un matin d’Ernest Pérochon dont j’ai un exemplaire)…

Et pourtant : Roch Santa Maria n’est autre que José Corti dont la maison d’édition épo­nyme ne s’est jamais compromise pour faire du chiffre, et a publié des auteurs tels que Julien Gracq, Paul Éluard, Gaston Bachelard… Rien de commun, comme l’affirme sa devise. « Ces trois petits mots traduisent seulement une certaine volonté de ne publier rien qui ne soit qu’ordinaire », écrit Corti dans ses souvenirs.

D’où me vient cette information ? D’abord, on peut lire à la page 4 de Barnafinus une dédicace de l’auteur :

À mon Doumé, et à sa maman,
Notre bonne fée.

                              R. S-M.

Or voici le début de la dédicace des Souvenirs désordonnés (….-1965) de Corti (publiées sous son nom) :

À Dominique, mon fils unique, notre Doumé,
           13 janvier 1925 - ?? 1944.

dédicace poignante, qui se termine par « À ma femme, dans la communion de l’inguérissable blessure », celle d’avoir perdu leur fils Dominique. Sous-lieutenant Jocco dans le réseau Marco-Polo, Dominique Corti est arrêté à 19 ans et déporté à Buchenwald puis à Ellrich où il meurt (source). René Char lui rendra hommage dans un texte publié en 1947 dans Cinq parmi d’autres aux Éditions de Minuit et que l’on peut lire dans la référence ci-dessus.

Mais aussi : mon exemplaire des Aventures de Barnafinus, livre pour enfants (Doumé avait 11 ans), porte cette dédicace manuscrite de l’auteur à ma mère :

Bien que non datée, elle ne peut avoir précédé la publication du roman, en 1936. La dédicataire avait alors 23 ans… On y reconnaît sans peine l’écriture de Corti, comme on peut le voir ici dans une lettre qu’il lui écrira en 1943 :

Quant à la signature, si le nom est différent, la forme en est identique :

C’est d’ailleurs Corti qui la mettra en relation avec Julien Gracq, comme on a pu le voir précédemment ici dans certaines traces.

Enfin, si Roch Santa Maria n’a pas eu la carrière des auteurs que Corti a publiés, il y a finalement une bonne raison à cela, qu’il donne dans ses Souvenirs :

J’ai eu deux vocations. Il va se soi que je n’ai pu en suivre aucune, encore que ma carrière se soit faite, ait été comme appelée par l’une d’elles. J’ai donc eu deux vocations. Pour l’une, je l’ai sacrifiée en me rendant aux objections de mon père ; pour l’autre, de ma propre volonté. Je rêvais d’écrire, ambition haute. Mon esprit s’affermissant assez tôt, j’ai eu la chance de savoir être – du moins en cette matière – le clairvoyant juge de moi-même. Il s’en est suivi que, de bonne heure, j’ai consommé mon propre sacrifice ; je me suis fait libraire. Cet état m’a apporté des satisfactions, souvent des joies qu’aucune amertume n’est jamais venue gâter. Je me suis voué aux livres des autres. Au terme de ma vie, je sais que le choix fut bon. La réputation qu’on m’accorde, toute excessive qu’elle soit, n’excite aucune envie, ne peut prêter à aucune critique. S’il arrive qu’on me loue, ce n’est qu’à raison de quelque vertu de persévérance que l’on me reconnaît ; que parce que l’on sait que je ne doit rien qu’à mon travail, et qu’il est constant que mes choix n’ont jamais été commandés par l’intérêt et que, lorsqu’il était facile, et profitable, de vendre des livres à succès, je m’installais au poste avancé de la brèche surréaliste où il n’y avait guère à glaner, défrichais les terres ingrates de la littérature de cinéma et plus hautement, révélais un Bachelard encore inconnu, un Bachelard qui forgeait les armes de la critique nouvelle, à une époque, 1942, où on le refusait ailleurs (Gallimard) ; c’est que je bénéficie aussi du prestige d’auteurs, parmi les plus grands et les meilleurs, qui sont venus, spontanément, m’apporter leurs livres et qui m’ont ensuite accordé leur amitié. À moins que de posséder un talent d’écrivain de premier rang, quels écrits m’auraient valu une considération sans jalousie ? Mon nom s’inscrit sur la couverture de livres, comme je le rêvais autrefois ; mes vœux sont exaucés. Sans doute règne-t-il en pied au lieu de trôner en tête et la différence est-elle grande. J’en conviens. Qu’on m’accorde, en revanche, et c’est ce qui compte, que les livres sont toujours bons.

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2 commentaires »

  1. émouvant

    Commentaire par francois75002 — 23 avril 2012 @ 13:05

  2. [...] simplifié son nom en raccourcissant l’original corse Corticchiato ; par contre, peu savent qu’il a aussi publié sous le pseudonyme de Roch Santa Maria. Quant à Romain [...]

    Ping par Miklos » L’art du pseudonyme / le pseudonyme dans l’art — 23 avril 2012 @ 20:07

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