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19 mars 2008

Rage, rage against the dying of the light

Classé dans : Danse, Littérature — Miklos @ 8:58

« Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir quelque chose qui se passe en toi, que tu ne peux ni voir ni contrôler, et de sentir que tout te file entre les doigts. » — Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (trad. Georges H. Gallet). J’ai lu, 2006.

« Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light. »

— Dylan Thomas, Do not go gentle into that good night

Au centre de la scène, un rectangle clair légèrement incliné de deux mètres sur trois mène vers une plateforme dans laquelle est percée un trou, à droite. Des images fugaces se dessinent sur ce rectangle ; des tâches, des lignes ; parfois, on croirait y distinguer une forme reconnaissable – un corps, peut-être – ou le ressac de la mer, que Charlie Gordon aurait aimé voir. Est-ce le peu qui reste dans son esprit, autrefois exceptionnel, après que des scientifiques eurent transformé ce jeune homme mentalement retardé en génie ? Cela n’avait duré qu’un temps, et la mort de son intelligence était annoncée : c’est ce qui était arrivé à la souris Algernon. Avait-il été heureux durant cette éphémère gloire ? Pas vraiment : « Quand j’étais arriéré, j’avais des tas d’amis. Maintenant, je n’en ai pas un. Oh ! Je connais des tas de gens. Des tas et des tas de gens. Mais je n’ai pas de vrais amis. Pas comme j’en avais à la boulangerie. Pas un ami au monde qui signifie quoi que ce soit pour moi et personne pour qui je signifie quoi que ce soit. » Même Alice s’en ira, finalement. Au début de cette rechute, il en est conscient, et la rage et le désarroi l’envahissent au constat du délitement de son identité qui explose à ses propres yeux : « Tandis que j’attends là, étendu, un moment passe durant lequel je suis moi-même en moi-même et, de nouveau, je perds toute conscience d’un corps ou d’une sensation. Charlie me tire de nouveau vers le bas, dans mon corps. » Ce sont les paroles de Platon, dont il peut encore se souvenir, qui le narguent : « … les hommes de la caverne diraient de lui qu’il est monté et qu’il est descendu sans ses yeux… ».

C’est ce dernier combat que l’étrangement beau spectacle Holeulone de Karine Ponties a illustré, hier, au Théâtre de la Ville, dans une salle des Abbesses loin d’être remplie, on se demande bien pourquoi. Deux excellents danseurs, Éric Domeneghetty et Jaroslav Vinarsky, sont Charlie, qui se bat avec lui-même, à la vue de son passé évanescent qui s’enfuit devant l’arrivée menaçante d’un présent éternel et au constat qu’il « s’effondre par morceaux ». Ils se tordent, seuls ou ensemble, s’affrontent, se rapprochent, ébauchent un geste de rapprochement, fusionnent même sans pour autant faire réellement corps, essaient l’un de se débarrasser de l’autre ; l’un ou l’autre disparaît, pour un temps. Après ce combat tendre et brutal qui n’est pas sans rappeler celui de l’Ange, Charlie restera assis, les pieds dans le trou noir dans lequel il est en train de sombrer. On verra, comme dans un éclair, le corps de l’autre lui-même plus loin. L’écran s’est éteint. Il n’y reste que l’habit de Charlie, vide, qui dessine la silhouette d’un corps, comme la trace d’un cadavre sur le trottoir et le sentiment d’une infinie tristesse.

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Un commentaire »

  1. [...] lui remettre les siens. Cette histoire n’est pas sans rappeler la splendide et terrible nouvelle Des Fleurs pour Algernon, mais la précède de plusieurs décennies : il s’agit de Cœur de chien, la nouvelle [...]

    Ping par Miklos » Alla breve. XXXIII. — 20 novembre 2010 @ 23:16

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