Miklos
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23 février 2005

Quand Google booste la réflexion

Classé dans : Non classé — Miklos @ 17:28

L’entreprise de Google1 (et Google l’entreprise) est commerciale et se distingue ainsi de celle de la plupart des bibliothèques telles que nous les connaissons (encore…). Son objet est l’information en tant que bien de consommation, tandis que celui d’une bibliothèque est la connaissance en tant que bien culturel. En cette ère des industries culturelles, de désinvestissement de l’État dans la conservation et dans la diffusion de son patrimoine (ce qui n’a rien d’une entreprise chauviniste ou nationaliste), grande est la tentation de ne pas faire la part des choses. Le livre (qu’il soit physique ou numérique) est particulièrement situé à la croisée de ces enjeux.

Le monopole de Google sur l’accès fédéré aux sources d’information est quasiment absolu : forums de discussion, presse, littérature savante et tant d’autres – et maintenant, les livres. Bientôt, la musique ? Même si certains de ces services existaient précédemment indépendamment de Google et parfois de façon plus pertinente2, c’est leur réunion, leur taille et leur visibilité qui marquent une nouvelle étape dans l’emprise du numérique, et de cette entreprise en particulier dans ce domaine de l’information, nouvel enjeu économique et politique3 qui a remplacé celui de la communication.

Face à ces entreprises monopolistiques, il est nécessaire d’adopter une stratégie de réseau – autant pour obtenir les moyens d’une telle politique que pour dépasser la niche d’un fonds particulier et viser le patrimoine national et européen, de préserver, voire de faire vivre, celui de cultures minoritaires ou en voie de disparition sous la menace de l’hégémonie d’une langue universelle.

Google crée une « bibliothèque Â» qui ne sera pas plus universelle, et certainement moins démocratique que la bibliothèque traditionnelle, à bien des égards : les livres physiques peuvent arriver dans tous les coins du monde, et ne requièrent ni électricité ni ordinateurs pour être lus ; la bibliothèque fournissait les livres à ceux qui n’en avaient pas, celle de Google ne peut se visiter sans des moyens personnels et une infrastructure nationale de riche. L’utopie du Centre mondial de l’informatique de Jean-Jacques Servan Schreiber, dont le défi mondial de l’ordinateur pour tous devait résoudre les problèmes des « pays en voie de développement Â», écho de l’utopie cybernétique de Norbert Wiener à la sortie de la guerre, se retrouve aujourd’hui dans une utopie du numérique pour tous, qui recomposerait une société virtuelle idéale, refuge d’un monde en décomposition. Ceci suggère un rôle renforcé des bibliothèques « traditionnelles Â», comme relais entre le numérique et le physique, entre le monde de l’utilisateur cyber et du lecteur démuni, entre les livres numérisés et ceux qui ne pourront jamais l’être.

Double danger, Google présente un prisme unique et biaisé du monde. Même si c’est le cas pour tout moteur de recherche (et plus généralement toute source d’information) renvoyant à l’utilisateur une vision en général linéaire de son univers, l’omniprésence de Google impose sa vision. La somme des connaissances est telle qu’elle nécessite des partis pris, explicités ou non : c’est vrai dans le virtuel comme dans le réel, pour les moteurs de recherche comme pour les journaux ou les bibliothèques. Mais les partis pris des moteurs de recherche, dans la sélection et dans la présentation de leurs sources, incluent, à grande échelle, des considérations commerciales (notamment pour ceux qui sont cotés en bourse) et technologiques (sélection des sources, critères de recherche, algorithmes, mesures de pertinence…), qui priment sur le devoir d’information du public ou celui de préservation, de diffusion et de valorisation du patrimoine humain (culturel, scientifique). Un des critères les plus pernicieux de sélection des sources en est leur popularité ; ce hit parade n’est pas un critère de qualité mais il devient le principal critère de pertinence dans le monde massifié de la mondialisation numérique, où le maître-mot de son darwinisme est la statistique et le chiffre d’affaire. Certains moteurs affichaient, dans le passé, autant une mesure de pertinence que la date d’indexation de chaque réponse – ils ne le font plus. Toutes ces considérations influencent, bien évidemment, l’accès à l’information.

Dans une optique culturelle et sociale, il faut se démarquer de cette approche et fournir au citoyen une vision autre de ce patrimoine, libérée des considérations financières et populiste – vision que le lecteur devra pouvoir se forger et adapter à ses goûts et ses besoins, se créant ainsi sa propre bibliothèque imaginaire : celle-ci doit se manifester autant dans la qualité de la numérisation que de celle de la reconnaissance des contenus, dans les outils de recherche et dans les interfaces d’accès aux contenus : la recherche dans des métadonnées ? bien évidemment ; la recherche dans en texte intégral ? on ne peut l’éviter4 . Mais les outils à caractère sémantique5 , pourquoi se font-ils attendre, ou ne sont-ils que des tentatives limitées et parfois éphémères ? Leur développement ne bénéficierait pas uniquement aux lecteurs, mais aussi aux bibliothécaires, en leur fournissant des outils d’aide au catalogage6 (et plus généralement à la catégorisation et à la recherche professionnelle).

Cette distinction entre les finalités – commerciale vs. culturelle – joue aussi dans les principes qui sont mis en Å“uvre ou non pour assurer la pérennité de ce qui sera mis en ligne. Le « choix par la technologie Â» s’exprime d’abord dans celui des contenus (on numérise ce qui est numérisable, et tout ne l’est pas), mais aussi dans les formats (qui devront évoluer), les métadonnées, voire les adresses informatiques utilisées pour accéder aux ouvrages. La course à l’innovation permanente prime à tout prix sur la recherche et est destinée à assurer des revenus à court terme ; de ce fait, l’obsolescence de certains formats et de l’accès aux documents numériques7 est bien plus rapide que ne l’est celle d’ouvrages maintenus sur les étagères d’une bibliothèque, à la cote souvent inchangée depuis des décennies. Par contre, de nouveaux modes d’accès (tel le papier électronique) permettront certainement de pallier la dématérialisation induite par le numérique : il est primordial de réfléchir aux choix techniques de la numérisation et de l’articuler avec la recherche dans ces domaines8 , dans le but d’assurer la stabilité et l’adaptabilité de ce patrimoine face à ces mutations.

Comme le montre l’emprise de Google, le patrimoine en question ne se limite pas à l’écrit – ce qui se reflète d’ailleurs dans la variété des collections de la Bibliothèque nationale de France – il sera donc inévitable à terme d’articuler un tel projet avec celui de l’accès aux autres fonds : estampes, cartes, musique, film. Là aussi s’impose une réflexion qui prendrait en compte ce futur.

À l’opposé de la bibliothèque, le monde virtuel est un non-espace destructuré, informe, déshumanisé et en permanente mutation9. Le numérique est un des avatars de l’écrit ; dans sa forme actuelle, il a tendance à supprimer la médiation. Mais les techniques offrent des moyens de la réintroduire autrement ; certaines bibliothèques fournissent des services d’accès à distance par courriel, mais rien n’empêche d’envisager d’autres modes de mise en relation de lecteurs avec des bibliothécaires et avec d’autres lecteurs10 et de renouveler une culture de la lecture11 . Quant à la lecture elle-même, la question de l’appropriation du contenu (annotation, copie, transformation, comparaison, analyse.) par tout lecteur, du scientifique à l’amateur, peut, elle aussi, bénéficier grandement des techniques actuelles et futures. Ces dernières peuvent aussi servir à réintroduire des métaphores physiques dans les interfaces12 , afin d’en faciliter « le traitement cognitif, la perception ou encore l’usage Â»13 : les objets numériques, à l’instar de leur contrepartie physique disponible en bibliothèque, peuvent être prêtés – comme le montre l’expérience de réseaux de bibliothèques publiques au Danemark et en Norvège14 – ce qui rassure les ayants droits (mais peut soulever d’autres problèmes). Enfin, comme le souligne Jean-Noël Jeanneney, le numérique est un enjeu politique, qui ne considère pas uniquement le passé, mais aussi le futur. À ce titre, il est plus qu’urgent de réfléchir et de mettre en Å“uvre un dépôt légal numérique, qui concernerait les productions futures et permettrait leur mise en ligne plus rapide ; diverses modalités peuvent être envisagées, jusqu’à la création des métadonnées par le producteur lui-même.

Comme le dit Alberto Manguel dans son essai « L’Ordinateur de Saint Augustin Â»15 , le livre n’a pas fini ses métamorphoses. Il faut veiller à ne pas créer des bibliothèques numériques sans lecteurs, dont les livres disparaîtront aussi vite qu’ils sont apparus, non pas du fait d’un incendie, mais de celui des mutations de plus en plus rapides des technologies et du manque de réflexion qui l’accompagne : le numérique a besoin de prothèses pour perdurer16 , au contraire du livre traditionnel ; ces prothèses techniques, qu’il faut constamment entretenir, peuvent devenir un poids difficile à supporter, si elles sont mal pensées, trop lourdes à entretenir, trop onéreuses à mettre à jour. L’équilibre entre la tâche impossible de numérisation de « tout Â» le patrimoine passé et entre son oubli total mérite d’être pensé17 .


1 Titre d’une série d’articles dans la liste de diffusion Biblio-FR, dont le premier fut écrit par Hervé Le Crosnier, au même moment où celui-ci était en rédaction. [Note du 27/09/2005]
2 Tel le service Citeseer pour la littérature savante.
3 En mars 2004, le journal Le Monde (et d’autres avant, en anglais) reportait l’injonction du ministère des finances américain aux éditeurs selon laquelle « toute édition de contenus provenant des pays sous embargo américain (Soudan, Libye, Iran, Cuba, Corée du Nord) devait être soumise à une autorisation préalable de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), la division chargée de veiller à la stricte application des sanctions commerciales. Â» Le danger du monopole sur l’information est évident.
4 Mais est-elle possible industriellement pour des ouvrages anciens ? J’en doute.
5 Par exemple : cartographies, résumés automatiques.
6 De tels outils commencent à exister pour l’assistance automatique au catalogage de disques.
7 On estimait à 79 heures – il y a quelques années – la durée de vie d’un document sur l’internet (toutes pages confondues).
8 Il faut mentionner le réseau thématique pluridisciplinaire du CNRS, Documents et contenu : création, indexation, navigation, animé par Jean-Michel Salaün de l’Enssib.
9 Michel Fingerhut : « Le site Web de la bibliothèque considéré comme un espace Â», Bulletin des bibliothèques de France, t. 45, n° 3, mai 2000.
10 Certaines expérimentations de techniques de réalité virtuelle ont été utilisées dans ce but.
11 Comme l’a fait, par exemple, la série télévisée Palettes pour la peinture.
12 Interfaces tourne-page – telles celle réalisée à la British Library pour dérouler électroniquement le Diamond Sutra, document imprimé datant de 868, les développements du groupe de recherche d’Ian Witten à l’Université de Waikato ou les recherches effectuées au laboratoire Cedric du Cnam et ailleurs -, cartographies – par exemple sur le site du moteur Kartoo, qui reprend une réalisation précédemment disponible pour un temps sur Altavista -, représentations en réalité virtuelle, etc. – technologies existantes mais pas encore mises en ouvre à grande échelle dans des bibliothèques.
13 Jean-Michel Salaün : « Documents et numérique Â», RTP – Document et contenu, Département STIC du CNRS, 28-10-2003.
14 Cf. les pages d’accès à ces projets, des critiques et des références.
15 In Dans la forêt du miroir. Essais sur les mots et sur le monde, Babel, 2003.
16 Il existe de nombreux groupes de travail planchant sur cette problématique, tel le groupe PIN (pérennisation des informations numériques).
17 Ainsi, le choix qu’a fait la Bibliothèque nationale de numériser rétrospectivement la presse, de la Restauration à 1944 (projet annoncé le 16 février 2005), est extrêmement judicieux sur ses aspects techniques et intéressant sur le fond : le journal est plus facile à numériser et se prête plus aisément à la lecture à l’écran qu’un livre, et ces collections seront bien « plus uniques Â» que celles de livres numérisés à maintes fois dans des projets indépendants.

23/02/2005

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6 commentaires »

  1. Cher monsieur Miklos,

    En complément à votre propos, j’ajouterais que cette réflexion sur les micro-processeurs va plus loin.

    Dans « Le défi mondial » de Jean-Jacques Servan-Schreiber par exemple, l’auteur dresse un constat de la géopolitique mondiale de la fin de la seconde guerre mondiale au début des années 1980. Il évoque la dureté de la politique étrangère des Etats-Unis, l’arrogance de la suprématie Occidentale, l’ampleur de la misère des pays pauvres et l’interdépendence paradoxale entre les pays développés et le Tiers-Monde. Pour illustrer ces rapports, il explique la politique des grands pays comme les USA, l’URSS, la Chine, l’Inde, la Grande-Bretagne, la France, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite. Il évoque les rôles de chefs d’état comme Henri Kissinger, Dwight Eisenhower, Nikita Krouchtchev, Indira Gandhi, Charles de Gaulle ou Gamal Abdel Nasser. Il explique les enjeux des crises mondiales autour du canal de Suez, du pétrole arabe, des micro-processeurs, des rapports israëlo-palestiniens, de l’industrie indienne ou des minerais africains, le tout dans un contexte de guerre froide pesant sur l’ensemble du monde. Enfin, il donne son anticipation du futur et des grandes lignes directrices à suivre pour assurer le paix des nations.

    Comme on le voit, la question de la puissance des micro-processeurs a des implications à l’échelle du monde. Elle en est d’autant plus importante.

    Bien cordialement,

    Jean-Pierre Norguet

    Commentaire par Jean-Pierre Norguet — 30 mai 2007 @ 10:08

  2. Merci pour votre commentaire. La réflexion dans mon article (qui date de début 2005, comme indiqué) ne porte pas particulièrement sur la « question de la puissance des micro­processeurs », mais sur l’utilisation de la technologie (en général) et de l’information pour développer son pouvoir et l’installer au niveau mondial (si l’on reste au niveau purement technique, ce n’est pas tant – ou uniquement – le micro­processeur, mais le réseau et la capacité de ses tuyaux, qui le permettent). C’est surtout au niveau de la captation de l’ »information », enjeu qui dépasse celui de la technique (qui n’est pas l’enjeu, mais un des moyens). Et surtout, la mondialisation dépasse évidemment la nature des enjeux étatiques que vous citez et qui étaient pertinents il y a une trentaine d’années, puisqu’il s’agit ici de « puissances privées » et non pas d’états, justement.

    Commentaire par Miklos — 30 mai 2007 @ 12:17

  3. Oui, en effet. Cela pose les questions du progrès et des moyens de contrôle : qu’en fait-on et est-ce bien pour l’humanité ? Vaste sujet … !

    Commentaire par Jean-Pierre Norguet — 29 juin 2007 @ 21:38

  4. [...] « contre Â» Google, sera consolidée par des contenus produits par ce qui se positionne comme « la » bibliothèque numérique mondiale. Finalement, Jeanneney avait raison… var addthis_pub = ‘Miklos’; var addthis_brand = ‘Le [...]

    Ping par Miklos » « Quand Google défie l’Europe Â» — 18 août 2009 @ 8:45

  5. [...] à l’appât du lucre. Disons-le clairement et une fois pour toutes : Google est biaisé. J’avais d’ailleurs écrit en février 2005, à la suite de leur annonce de création de ce qui serait la bibliothèque [...]

    Ping par Miklos » Les nouveaux maîtres du monde — 15 novembre 2009 @ 8:50

  6. [...] Comme le montre l’emprise de Google, le patrimoine en question ne se limite pas à l’écrit – ce qui se reflète d’ailleurs dans la variété des collections de la Bibliothèque nationale de France – il sera donc inévitable à terme d’articuler un tel projet avec celui de l’accès aux autres fonds : estampes, cartes, musique, film. Là aussi s’impose une réflexion qui prendrait en compte ce futur. (23 février 2005) [...]

    Ping par Miklos » Avant le commencement d’Europeana était le verbe — 15 novembre 2009 @ 11:46

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