Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 juin 2005

Entrez dans la danse…

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:05

Afrique du sud, Belarus, Belgique, Espagne, France, Hongrie, Japon, Pays-Bas, Pologne, Russie et Suisse sont les pays d’origine ou de nationalité des danseurs de la compagnie Rosas de la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, qui présentait ce soir au Théâtre de la Ville deux œuvres étonnantes : Raga for the Rainy Season, sur une mélopée indienne d’une heure environ, et A Love Supreme sur la musique de John Coltrane.

De Keersmaeker ce n’est pas de Soto, bien heureusement, et pour cause : elle a fait ses classes d’abord chez Béjart, puis à New York au début des années 80, ce qui lui a fait connaître la danse post-moderne américaine qui me touche tellement. Ses créations, utilisant souvent la musique du XXe s. (Schoenberg, Berg, Cage, Xenakis, Steve Reich…), sont ancrées dans la modernité avec fantaisie, joie et intensité sans pour autant rejeter le socle structurant du classique sans lequel bien de réalisations contemporaines ne touchent que l’éphémère de la mode du jour. Ce soir, on a pu admirer un spectacle vital et impétueux, mais aussi poétique et harmonieux, qui n’est pas sans rappeler le travail de Lucinda Childs.

La première œuvre était interprétée par huit femmes et un homme, dont les envolées des larges jupes blanches (le danseur en portait une aussi) étaient d’une rare élégance, geste que l’on pouvait trouver déjà chez la grande Martha Graham ; œuvre de l’attente, celle de la chanteuse indienne qui se demande si son mari va revenir — mais loin d’être immobile et figée (comme l’était le spectacle de la veille) ; tension parfois presque violente alternant avec le calme et la langueur, des entrelacs des danseurs au fil de ceux de la musique sans pour autant la copier ; quelques allusions discrètes à la danse indienne — une main retournée ici, un bras redressé là — et les symboles essentiels, ceux de la vie, de la naissance, de la mort ; des corps qui tombent et qui se relèvent, portés par les uns et soutenus par les autres ; des lignes subtiles que tracent les parcours des danseurs sur scène et dans le temps. Il faut être patient, attentif, passif, pour se laisser imprégner de cette atmosphère hors du temps. Coltrane c’est tout autre chose : le jazz vigoureux, le saxo si sensuel et chaud — et la chorégraphie reflétait cette différence, avec quatre danseurs — deux hommes (et notamment l’étonnant Igor Shyshko, grand et filiforme, sinueux et énergique, rapide et félin) et deux femmes, seuls ou accompagnés.

La scène était nue, uniquement bordée d’un mur blanc sur ses trois côtés, et l’éclairage souvent zénithal et fort efficace a contribué à l’atmosphère poétique de la soirée.

8 juin 2005

Olga m’a tuer

Classé dans : Danse — Miklos @ 23:32

Un homme et deux femmes, vêtus décontracté d’habits couleur de saison, marchent d’un air décidé, leurs pieds nus martelant le sol. Autour, des sacs en plastic remplis d’eau, suspendus chacun à deux fils. Parfois, l’un des personnages se plaque au sol, s’y tord ou reste inerte pour se relever plus tard. à d’autres moments, le trio s’arrête pour fixer du regard un point, puis un autre, indéfiniment, infiniment ; combien de temps resteront-ils ainsi immobiles ? Un deuxième homme joue à l’alto des sons souvent grinçants ; quand il n’est pas occupé à ne rien faire, il prend un cube translucide à moitié rempli d’eau et le retourne : on entend alors l’eau couler dans l’objet, sans que cela ne dérange ses trois acolytes, qui continuent à évoluer impassibles, comme indifférents au monde. Plus tard, l’un d’eux se couchera sur un ballon de caoutchouc, et lorsque celui-ci explose, son bruit induit un moment de frénésie, qui se calmera rapidement. À la fin, l’un des deux fils maintenant chacun des sacs en plastic remplis d’eau est détaché, et l’autre amorce un lent mouvement de balancier. L’un des quatre personnages se couche par terre sous l’un d’eux, les autres s’en vont. Après un long moment, il se relève et s’en va aussi. Le public applaudit.

C’était éclats mats, de la chorégraphe Olga de Soto (parce que c’était un spectacle de danse), ce soir au Centre Pompidou. Spectacle dans lequel elle « s’interroge sur la pensée qui précède ou accompagne tout mouvement ». Comme elle l’écrit ailleurs, « Il s’agit d’un travail sur l’instant présent et sur un temps réel, sans personnages. Pour moi, la forme du solo confronte l’interprète à soi-même, accompagné comme il est, inévitablement, par sa connaissance et sa méconnaissance de soi (…). C’est cet autre, absent, qui a donné corps aux présences des quatre corps qui partageaient l’espace-temps du spectacle éclats mats. » Je dois être trop bête, je n’ai vraiment rien compris, je me suis ennuyé à mort, l’espace était vide et le temps ne passait pas. Pour moi, la danse c’est autre chose, vraiment.

J’aime la danse contemporaine. Enfin, je l’ai cru pendant longtemps. Depuis le jour où j’ai vu, au ciné-club de la fac américaine où je faisais mes études le film documentaire Making Dances : Seven Post-Modern Choreographers de Michael Black­wood. J’y avais découvert avec émerveillement le travail de Trisha Brown, Lucinda Childs, David Gordon, Douglas Dunn, Kenneth King, Meredith Monk et Sara Rudner – ce qui a eu pour effet entre autres de me faire perdre mon goût pour le ballet classique, mais passons. Une vraie découverte de polyphonies de lignes et de rythmes rapprochant curieusement minimalisme et Bach.

C’est à mon arrivée à Paris que j’ai pu voir les spectacles de ces chorégraphes, principalement durant le Festival d’Automne et à d’autres moments, au Théâtre de la Ville à la programmation si éclectique et novatrice, mais aussi à Créteil (une splendide recréation d’un spectacle de Martha Graham), à la MC93 (la troupe de Lucinda Childs dans Einstein on the Beach de Philip Glass, mis en scène par Bob Wilson), à Chaillot (Twyla Tharp) et d’autres aussi: Pina Bausch (dans ses extra­ordinaires Kontakthof et Barbe-Bleue), Merce Cun­ningham le patriarche à la créativité bouillonnante, Alwin Nikolais magique par sa recomposition des corps et des couleurs, mais aussi une nouvelle génération avec Sidi Larbi Cherkaoui ou les Ballets C. de la B. Passionnants, jubilatoires, poétiques, intelligents, fous, abstraits – leurs univers parlent directement à tous nos sens.

Mais ce sont des spectacles de chorégraphes – principalement français – qui m’ont fait prendre conscience d’une toute autre « danse contemporaine », qui était sans doute destinée à interpeller un certain type d’intellect (pas le mien, en tout cas) et qui m’a laissé le plus souvent froid, malgré les danseurs nus de Boris Charmatz dans Herses (une lente introduction) sur une musique non moins difficile ; le Mauvais genre nu/couche-culotte d’Alain Buffard (il faut lire une longue analyse pour tenter de comprendre, mais cela ne fait pas aimer et est-on vraiment convaincu ?), ou Ceci est mon corps à l’esthétique christico-homoérotique « tendance backroom » (comme le dit si efficacement Philippe Verrièle) d’Angelin Preljocaj ; le carrément ennuyeux spectacle de Mathilde Monnier dans lequel elle déambule sur la scène, se couche par terre, se relève…

Dorénavant, on donne même carrément dans le gore ; voici comment Olivier Brunel parle (dans un article qui vaut la peine d’être lui pour y voir à quelle sauce on accommode Mozart) de ce « [...] “Tannhaüser” d[e] Jan Fabre à Bruxelles qui montrait au Venusberg des femmes enceintes nues se masturbant. à Paris, (…) on a pu voir successivement trois (…) affligeantes provocations comme “The Crying Body” du même Fabre où filles et garçons urinaient sur scène en se crachant dessus et insultant le public. “Sonic Boom” de Wim Wandekeybus, (…) ayant la cote dans les milieux branchés, montrait des scènes d’automutilation sanguinolentes. Dans la foulée, Marco Berrettini avec “No Paraderan” proposait un non spectacle dont les personnages insultaient le public, assorti d’une expérience révélatrice : plongé dans le noir, le public a copieusement répondu à ces injures ; une fois la lumière rétablie plus personne n’osait protester. » Il semblerait que branché = trash ou hyperintellobfuscation, de nos jours, dans la danse et ailleurs. Ce n’est pas vraiment un signe de maturité mais plutôt de régression infantile.

À la sortie du spectacle de ce soir, un collègue accompagné d’une jeune femme me hèle : « je parlais justement de toi et je disais que j’étais sûr que le spectacle t’avait plu ». À ma réponse brève (le titre de cet article), la compagne dudit collègue me dit, « mais c’était si sensualiste !  ». Il faut l’excuser, il est philosophe ; mais elle ? Moi, je ne le suis pas.

15/1/05 – 9/6/05

20 mai 2005

Volutes

Classé dans : Lieux, Littérature, Musique — Miklos @ 0:59

Eddy Street pouvait prétendre, à l’époque où j’habitais la petite ville universitaire d’Ithaca (dans l’État de New York), au statut que Salvador Dali a accordé définitivement à la gare SNCF de Perpignan : celui de centre du monde. En haut, la librairie Borealis, où je découvris la grande essay­iste Susan Sontag (récemment décédée), lorsque mon regard se posa sur un livre au titre si évocateur de Under the Sign of Saturn (“sous le signe de Saturne”) : l’essai qui a donné son nom à ce recueil est consacré à Walter Benjamin, celui que, écrivait-elle, “les français appellent un triste”, essai sur la cartographie de la mélancolie, celle avec laquelle on déambule “dans les mémoires et dans les rêves, les labyrinthes et les arcades”. D’autres textes, tous aussi profonds et évidents, l’entourent : sur Elias Canetti et la passion de l’esprit, sur Leni Riefenstahl et la “fascination du fascisme”, ou sur Arthaud et la modernité.

Sur le même pallier, il y avait Cabbagetown Cafe, le restaurant végétarien que Julie Jordan avait créé. On aurait pu se damner pour son pain de maïs (et aussi pour le serveur, mais il n’était pas au menu) ; la recette se trouve dans Wings of Life, le recueil qu’elle a publié, mais la magie du lieu contribuait à celle du goût. L’autre restaurant végé­tarien, Moosewood, se trouvait ailleurs ; plus célèbre (les livres de recette de Mollie Katzen y ont contribué), on y mangeait pourtant moins bien.

Plus bas dans la rue, il y avait un disquaire, dont je ne me souviens plus du nom. C’est là que je découvris Terry Riley, père de la musique minimaliste amé­ri­caine (avec La Monte Young), quand je vis un 33T qui portait un titre que je trouvai éminemment poétique : Songs for the Ten Voices of the Two Prophets (“Chants pour les dix voix des deux prophètes”). Ce n’est que des années plus tard que je réalisai que le prophète était en fait un Prophet, syn­thé­tiseur à cinq voix — et comme Riley en utilisait deux dans ces œuvres… Je ne connaissais rien à cette musique (la musique s’était arrêté, pour moi, avant Debussy), et lorsque j’écoutai ce disque, sans savoir à quoi m’attendre, je fus fasciné par Embroidery, sorte de mélopée indienne que chante Riley en s’accompagnant au synthé, évoquant une atmosphère de rêve éveillé, peut-être celle d’un fumeur d’opium (je n’ai jamais essayé) entouré de volutes de forme changeante comme les nuages dans le ciel.

Après Riley, le passage fut rapide à Robert Ashley (son “opéra pour la télévision”, Perfect Lives, déjanté et cool, magique), Philip Glass (Einstein on the Beach, chef-d’œuvre saisissant que j’ai eu la chance de voir dans la mise en scène onirique du génial Bob Wilson), Steve Reich (The Cave, à Bobigny, fut un événement très important) ou Laurie Anderson (venue plusieurs fois à Paris et que je rencontrai à l’une de ces occasions), et, plus tard, à William Burroughs (qui a participé à certaines performances de Laurie Anderson de sa voix posée d’outre-tombe qui récite impassiblement des textes junkie) puis à la danse contemporaine américaine (Lucinda Childs, Twyla Tharp, Trisha Brown, Merce Cunningham — qu’on a pu voir aussi au Théâtre de la Ville à Paris…) qui s’est inspirée de ces musiques. J’étais entré dans le 20e s., par sa fin. Ce n’est que plus tard que j’en découvris le début, puis le milieu. On ne peut pas ignorer Bartok, j’y arrivai plus tard encore — peut-être fallait-il ce temps pour retrouver et enfin aimer celui dont j’avais déchiffré au piano, enfant, une partie du Mikrokosmos.

Ce n’est que récemment qu’il me fut enfin donné d’entendre Riley live, lorsqu’il donna un récital à la Maison de la poésie à Paris. Devenu plus space que jamais (après tout, il est californien), sa musique est inspirée encore plus qu’alors d’éléments indiens, dont il est un maître incontestable. Si j’étais encore fasciné par le personnage, je l’étais dorénavant moins par sa musique. Ce soir, le quatuor Kronos, lors de sa visite annuelle au Théâtre de la Ville, a interprété une de ses œuvres, Cusp of Magic, pour quatuor et pipa (instrument à cordes chinois, ci-contre), composée pour le Kronos ; amplification et transformation électroniques, gadgets enfantins (clochettes, jouets mécaniques) ne pouvaient pallier les longueurs et les passages anecdotiques, ni instaurer l’atmosphère magique que le titre de l’œuvre suggérait. Celle-ci terminait le concert, qui aurait dû s’ouvrir avec une œuvre intéressante de Meredith Monk, créatrice polymorphe extraordinaire (voix, musique, danse, cinéma), mais qui fut malheureusement remplacée au pied levé par un Triple quatuor que j’ai cru entendre annoncé comme composé par Terry Riley, mais qui est de Steve Reich. Cette œuvre pour 36 instruments à cordes, était jouée par le quatuor et une bande où ils s’étaient enregistrés, et dont le son tonitruant couvrait malheureusement leur jeu.

Finalement, il n’y a eu que les œuvres médianes (du tanzanien Walter Kitundu, de l’azéri Rahman Asadollahi et du bollywoodien Rahul Dev Burman), sans prétention, sym­pa­thiques, amusantes, qui ont sauvé cette soirée. Le premier rappel, une pièce virtu­ose pour pipa seul, recueillit plus d’applau­dis­sements que chacune des œuvres du programme, ainsi que l’autre, annoncée comme une chanson de la libanaise Feyrouz, Ya ‘Habibi, mélancolique et douce. Pourtant, cette chanson sonnait curieusement mittel-europa, de même que l’œuvre du compositeur azéri. Avec le temps, je comprends ce que m’avait dit un collègue qui n’appréciait pas tant que moi le quatuor Kronos : “ils jouent bien, mais ils jouent tout de la même façon”, que ce soit du médiéval (Hildegarde von Bingen), du rock (le fameux Purple Haze de Jimi Hendrickx), du contemporain (Cage) ou de la musique du monde, de tout le monde. Et ils sont si branchés… ! Il est indéniable, toutefois, qu’ils ont heureusement contribué à réduire la com­par­ti­men­ta­lisation entre les genres et les styles, en juxtaposant dans leurs concerts des œuvres si variées, mais est-ce alors au prix de l’uniformité de style dans leur interprétation ?

Il ne me reste plus qu’à réécouter Ten Songs… en rêvant.

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