« Il est arrivé un Pape ! venez voir un Pape ! oh ! la drôle de chose qu’un Pape ! »
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La Grande Relation véritable & remarquable
du Grand Voyage du Pape dans le royaume du Ciel,
département du Paradis.
Extrait de la Chronique évangélique, selon S. Noël & S. Millin.
«En ce tems la le Pape dit aux princes des prêtres : En vérité je vous le dis, voilà une Assemblée Nationale qui me donne bien du mal : elle veut faire jurer nos frères de France d’observer les préceptes de l’évangile, d’être simples, humbles & pieux : ce serment abominable blesse leur conscience ; ils ont recours à ma Sainteté, & moi je vous demande avis.
Les princes des prêtres répondirent : S. Pere, excommuniez cette Assemblée Nationale.
Et le Pape dit : mais si je les excommunie, ils me prendront Avignon.
Les princes des prêtres répondirent : S. Pere, n’excommuniez donc pas.
Et le Pape dit, mais si je les laisse faire, mon autorité est perdue, & me voilà Pape sans papauté.
Les princes des prêtres répondirent : St Pere, excommuniez.
Et le Pape dit, mais si je les fâche, les impies révoqueront la donation de Pepin.
Les princes des prêtres répondirent : St Pere, n’excommuniez donc pas.
Alors le Pape se fâcha & dit, allez vous en à tous les diables ; ensuite il fit venir le cardinal Bernis-Pompadour pour le consulter.
Le cardinal dit : Le cas, St Pere, est très-difficile, & je ne vois guere que la Trinité qui puisse le débrouiller ; je vous conseille de vous adresser à elle.
Le pape dit ; je le ferai suivant que vous me le dites.
Et aussitôt le Pape dit à ses valets de chambre : apportez-moi mes 3 couronnes, ma belle soutane de moire blanche, ma belle aube à dentelle, mon beau rochet fourré d’hermine, mes beaux gands blancs passés au lait, mes beaux bas à coins brodés, mes beaux bouts de manches & mes belles pantoufles des dimanches.
Et ses valets de chambre lui apportent les sept merveilles pontificales qu’il demandoit. Un huitieme apporte la pâte d’amande pour les mains ; un neuvieme l’eau rose pour le teint ; un dixieme l’opiat pour les dents ; un onzieme le miroir de toilette ; le douzieme étoit parent du 4e officier de M. de Malborough ; il ne portoit rien. Quand sa toilette fut faite, il monte sur sa belle haquenée napolitaine.
Arrivé à la porte du paradis, il veut faire usage des clefs de St-Pierre ; mais le sang versé par les Jules, &c. les avoit si fort rouillées, qu’elles ne purent tourner dans la serrure.
St-Pierre demande, qui est là ?
Le Pape dit : grand saint, c’est votre successeur.
St Pierre regarde par le trou de la serrure, & dit, tu mens ; je n’étois qu’un pauvre pécheur sur les bords du lac Genezareth, qui portoit des habits simples & une ceinture de cuir, & si tu étois mon successeur, tu ne porterois pas des habits si magnifiques.
Le Pape dit, grand saint, je les porte parce qu’on me les donne ainsi ; je vous jure que je ne mens pas.
Alors St Pierre donne un tour de clef & dit, tire la bobinette & la chevillette chéra.
Et le Pape tira la bobinette & la porte s’ouvrit. Mais voici bien un autre embarras ! la porte du paradis est, comme l’on sait fort étroite, & le St-Pere, nourri d’annates, déports, droits de côte, censaux, vacat, &c., étoit gros comme une grosse tonne des Riceys.
St Pierre lui dit : mon successeur, si, comme moi tu n’eusses mangé que des gougeons, tu passerois plus facilement.
Le Pape lui répondit : grand saint, la charité se dépouille ; les gougeons que vous mangiez, je les ai fait avaler aux fideles ; mais ne seroit-il pas possible de faire abattre un pan de muraille pour me faciliter l’entrée ?
St Pierre dit : un Pape n’est qu’un homme ; les savetiers y ont passé, & tu y passeras ou tu resteras à la porte.
Le Pape alors se tourne de côté, passe la tête, puis un bras, puis une épaule, puis une jambe ; St Pierre le pousse par derrière ; une secousse, & l’y voilà. »
Aussi-tôt qu’il fut entré, voici tous les saints, les anges, les archanges, les séraphins qui se présentent autour de lui, & demandent : quel est cet animal étranger ? & St Pierre répondit : MM. c’est un Pape.
Et ils s’écrièrent en s’envolant au milieu des trônes & des dominations : il est arrivé un Pape ! venez voir un Pape ! oh ! la drôle de chose qu’un Pape !
Quelques uns prétendent que c’est un masque, & les petits chérubins volent autour de cette pagode ambulante & crient à la chienlit !
Le voici dans la maison du maître ; le Pere Eternel avoit la goutte, & étoit couché comme Géronte, dans son fauteuil à bras.
Le Pape lui dit : Pere Eternel, vous voyez devant vous le serviteur de vos serviteurs ; je n’ai pas besoin de vous dire ce qui m’amène, car vous voyez tout, vous savez tout, & vous êtes présent partout.
Et le Pere Eternel lui répondit en branlant de la tête : mon fils, je suis vieux, le tems n’est plus où je faisois pousser des cornes à Moyse ; je n’en peux plus faire pousser à personne aujourd’hui….. Va trouver mon fils, c’est un garçon qui a bien fait son chemin, il connoît les affaires, il est jeune, ardent, parle lui : pour moi, je te l’avoue, j’ai tant eu de peine à débrouiller le cahos, que je ne me sens pas la force de débrouiller celui-ci ; encore une fois, va trouver mon fils.
Et le Pape répondit : j’y vais. Et le Pape y alla.
Le fils de Dieu corrigeoit une épreuve de la nouvelle édition de l’évangile : le Pape lui dit : pardon, Seigneur ; si je vous dérange ; l’Assemblée Nationale me persécute. Seigneur aidez-moi ! Seigneur secourez-moi ! J’ai l’honneur d’être votre vicaire sur la terre.
Le Fils de Dieu lui répondit : toi, mon vicaire ! je suis né dans une pauvre bourgade de la Judée, au fond de la boutique d’un pauvre charpentier ; & tu te dis de l’Illustrissime & Nobilissime famille des Nom de famille civil du pape de l’époque de ce conte, Pie VI.Braschy ; je t’ai prêché la modestie & tu es vain comme un paon ; j’ai vécu plus modestement qu’un curé de village à portion congrue, & toi tu te fais appeler le Roi des Rois, & tu porte une thiare insolente. Mon habit étoit percé au coude, & mes sandales ressemelées, prenoient l’eau, & te voilà ajusté comme le plus riche financier du tems d’Hérode ; je n’avois ni feu, ni lieu, quelquefois pas une pierre où reposer ma tête, & tu reposes la tienne sur un oreiller de duvet, tes pieds sur des carreaux de moire & d’or ; enfin tu loges dans un palais délicieux ; j’avois souvent les dents bien longues, & tous les jours tu as des indigestions….. Va, va, mon cher vicaire, je ne suis pas si bête que d’aller me compromettre pour un impertinent qui observe aussi peu ma loi ; d’ailleurs, c’est bien assez d’avoir été lanterné une fois ; le cœur ne m’en dit pas pour m’y exposer une seconde : là-dessus il le met dehors & lui jette la porte au nez.
Le Pape cheminoit tristement : S. Pierre en eut pitié & lui dit : que ne voyez-vous le S. Esprit.
Le Pape répondit je le veux bien, & S. Pierre lui ouvrit la porte d’une voliere, & le Pape y entra & vit un beau petit pigeon blanc perché sur un bâton à perroquet, avec des yeux mignons & un joli bec rouge, dont il se servoit pour éplucher de la soie à la Ste. Vierge.
Le Pape lui dit : Veni creator Spiritus.
Le petit pigeon lui demanda qui es-tu ?
Le Pape lui répondit : je suis votre interprète sur la terre, & graces à vos inspirations je suis infaillible.
Le petit pigeon lui dit : bonhomme, tu radotes, je ne te connois pas ; encore une fois, parles, qui es-tu ?
Le St-Pere répondit, Esprit-Saint ! je suis le Pape.
Le petit pigeon dit : tant pis pour toi ! mais que me veux-tu ?
Le Pape répondit : sans doute que vous avez entendu parler de l’Assemblée Nationale ?
Le petit pigeon dit : assurément, & beaucoup.
Le Pape répondit : je vous demande main-forte. Croiriez-vous qu’elle ne veut plus que mes évêques aient des palais, des maîtresses, & qu’ils mangent à deux, trois, quatre rateliers, plus ou moins.
Le petit pigeon dit : qu’est-ce que cela me fait ?
Le Pape répondit : mais on détruit mon empire ; elle m’a ôté mes annates, elle voudroit m’arracher tout mon temporel.
Le petit pigeon répondit : Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ? tant mieux !
Alors le Pape dit : si vous faites ce que je desire, & que vous m’aidiez à faire une contre-révolution en France, je vous donnerai la moitié du butin.
Le petit pigeon dit : Vade retro Satanas ; je vois bien que tu es parent du diable qui porta J. C. sur la montagne, Vade retro, te dis-je, Dieu me préserve d’ailleurs de cabaler contre cette Assemblée Nationale ; je me souviens trop bien de la nuit du 4 août & du décret sur les pigeons ; je n’ai point envie de me faire mettre du plomb sous la queue ; allons, pour la troisième fois : Vade retro Satanas, où je te chasse à coups de bec.
Alors, le Pape se mit à pleurer, & disoit en s’en retournant : Hélas ! c’en est fait, cette Assemblée Nationale est redoutée au ciel comme en la terre….
Il arrive au Vatican, où les Princes des Pretres l’attendoient.
Eh quoi ! lui disent-ils, faut-il vous désespérer ? n’avez-vous pas des suspenses, des interdits, des excommunications pour vos ennemis ; des indulgences, des Agnus, des chapelets pour payer vos soldats, & de la poudre de perlimpinpin pour jeter aux yeux de l’univers, pour qu’il vous croye comme jadis, le Roi des Rois, & »le maître souverain des empires.
Le Pape dit : vous avez raison, & il le mit à table & dina de bon appétit, car il avoit faim.
Sans auteur (attribué ultérieurement à Joseph Fiévée, alors imprimeur et journaliste, surtout connu par sa carrière sous l’Empire, comme agent de Napoléon puis préfet de la Nièvre)
Le Courrier des LXXXIII départemens, n° 14, 14 mai 1791.
Nota bene : le texte original se trouve dans Retronews. Du fait de la qualité médiocre de la numérisation, aucun des quelques outils disponibles gratuitement en ligne n’était arrivé à en extraire le texte. C’est ChatGPT qui l’a fait, sans quasiment aucune erreur de transcription, ce qui est remarquable.
Quant à ce qui a motivé ce texte amusant, cf. ici.
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