Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 mars 2014

Mais il est délicieux, ce marmot !


Kindlifresserbrunnen (fontaine du dévoreur d’enfants), Berne.

Les ogres russes ont un appétit insatiable, comme on vient de le voir avec la Crimée dont ils n’ont fait qu’une bouchée. Cela ne date pas d’hier : Victor Hugo, dans son Bon conseil aux amants, nous racontait déjà au XIXe siècle l’édifiante histoire de cet autre ogre natif de Moscovie, qui avait, lui aussi, une faim évidemment irrésistible, et dont la fin est inévitablement tragique.

Je ne sais si Freud en a parlé dans Le mot d’esprit et son rapport avec l’inconscient, mais il y a de quoi se lécher les babines à analyser la confusion qui était à l’œuvre dans la petite tête de ce géant amoureux. Pour ceux qui n’auraient pas saisi, voici quelques explications de texte (assorties d’illustrations de circonstance et de commentaires personnels entre crochets). Si vous trouvez qu’elles se contredisent, c’est normal, c’est le propre du subconscient que d’être truffé de paradoxes.


Claudine Bouzonnet-Stella (1641-16970, La Mouche (source).
Cliquer pour agrandir.

«MARMOT, s. m. du grec μορμώ (marmó), spectre. Gros singe, petite figure grotesque, petit garçon.

Marmot est le nom qu’on donnait autre fois aux petits singes. De là, dit M. de Paulmy, on a appelé les petits garçons marmots, et les enfants marmailles. [On signalera en passant à nos amis des bêtes que bambin est dérivé de babouin. « Un babouin a dû très facilement se comparer à un petit enfant », selon le Vocabulaire analytique du Jargon du XVe siècle d’Auguste Vitu.] De là encore marmotter, pour dire parler entre ses dents, sans rien prononcer, comme font les singes.

[…]

[« Ah ! vraiment, va, mes parents qui vont venir dans un moment, sauront tes véritiés, sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret, & tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s’ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour. » Molière, La jalousie du Barbouillé, sc. xi.]

« Je me fis annoncer comme successeur de Don Valerio ; ce qui n’empêcha pas qu’on ne me fit attendre plus d’une heure dans l’antichambre. Monsieur le nouveau secrétaire, me disais-je pendant ce temps-là, prenez s’il vous plaît patience. Vous croquerez bien le marmot, avant que vous le fassiez croquer aux autres. » Lesage, Gil-Blas, liv. viii, ch. 3.

« Croquer le marmot, c’est faire avec du charbon et de la craie diverses figures sur ces statues de marbre, ou d’autres pierres, qui sont dans les vestibules, ou sur les degrés des grandes maisons, ce qui convient assez à un pauvre diable qu’on fait attendre et qui s’ennuie. Les Gascons disent croquer le mouset, qui se dit par aphérèse pour marmouset, diminutif du bas-breton marmous, synonyme de marmot. » Ducatiana, t. ii, pag. 489, Amsterdam, 1738.

« On dit proverbialement : garder le mulet ; compter les clous de la porte ; faire le pied de grue ; et croquer le marmot. Ces quatre expressions signifient, à quelques nuances près, attendre longtemps à la porte d’une maison, ou dans un lieu quelconque. Les trois premières s’expliquent facilement; ainsi je ne m’arrêterai qu’à la quatrième qui, selon moi, doit son origine à une espèce d’instrument (si je puis l’appeler ainsi) qui était autrefois fort en usage, et que j’ai encore vu dans mon enfance à la porte principale de plusieurs antiques manoirs. Voici comment était disposé cet instrument qui tenait alors lieu des marteaux et des sonnettes dont on se sert à présent : un gros morceau de fer crénelé était attaché à la porte en forme de poignée; dans cette poignée était passe un gros anneau de fer qu’on pouvait aussi faire mouvoir du haut en bas, et du bas en haut de la poignée. La porte en cet endroit était garnie d’un gros bouton de cuivre qui représentait une de ces figures grotesques, qu’on nomme ordinairement marmots. Voulait-on se faire ouvrir la porte, on agitait l’anneau contre les crénelures de la poignée, et ce frottement produisait un bruit, ou plutôt un craquement assourdissant qui se faisait entendre dans l’intérieur de la maison.

» Je pense donc que croquer le marmot tire son origine du frottement dont je viens de parler. Quand une personne avait longtemps attendu à la porte, elle pouvait dire : J’ai longtemps frotté l’anneau ; ou plutôt : j’ai longtemps craqué (usant de l’onomatopée) ; et comme pendant ce frottement, ce craquement, le marmot attirait l’attention, ou peut-être rendait un son, on l’aura associé à cette action, en disant : j’ai longtemps craqué le marmot.

» Vous m’objecterez sans doute, Monsieur, que l’on ne dit pas, craquer, mais croquer le marmot, et que ces deux verbes n’ayant pas la même signification, on ne peut reconnaître dans ce que je viens de dire, l’origine de croquer le marmot ; je suis d’accord avec vous sur ces deux points; mais n’est il pas possible que l’a de craquer se soit changé en o dans croquer, comme celui d’armoire que le peuple prononce ormoire. Je suis d’autant plus fondé à croire ce changement, que j’ai souvent entendu des anciens dire : craquer le marmot. » Manuel des Amateurs de la langue française, pag. 373, Paris, 1813.

« L’origine de l’expression croquer le marmot, donnée dans le n° 3 (du Manuel des Amateurs de la langue française), n’est point satisfaisante ; en voici une que nous croyons meilleure : si une personne, qui en attend une autre, s’impatiente, elle murmure entre ses dents et imite, en quelque sorte, »la grimace du marmot ou du singe ; elle croque comme le marmot, elle croque…. le marmot. » A. Boniface, Manuel des Amateurs de la langue française, n° 5, pag. 153.

François Noël et L. J. Carpentier, Philologie française, ou dictionnaire éty­mo­logique, critique, histo­rique, anec­dotique, lit­té­raire, t. 2. Paris, 1831.


Le croquis des croqueurs, pot-pourri national, ou Almanach croustillant pour la présente année. À Croque-Marmot, chez Croquant, Libraire, rue Croquée, vis-à-vis d’une marchande de croquets. 1790.

«Cette locution est synonyme de Garder le mulet, et l’abbé Tuet que j’ai consulté les explique toutes les deux. « Garder le mulet, c’est s’ennuyer à attendre quelqu’un. Le mulet était la monture de nos ancêtres. Quand un maître avait affaire dans une maison, il faisait garder son mulet à la porte. Cette fonction n’était pas amusante, quand il fallait attendre longtemps. De là est venue l’expression familière Garder le mulet… Un babillard, qui se promenait avec un de ses amis, entra dans une maison où il n’avait, disait-il, qu’un mot à dire. L’ami l’attend à la porte, et assez longtemps pour perdre patience. L’autre, revenu enfin, lui dit d’un ton plaisant : Vous gardiez donc là le mulet ? — Non, reprit l’ami un peu piqué, mais je l’attendais. Croquer le marmot, autre expression familière qui signifie la même chose que Garder le mulet. Elle vient peut-être de ce que les enfants que l’on fait attendre dans une rue, s’amusent à croquer, c’est-à-dire à dessiner grossièrement sur les murailles quelques marmots, ou ce qu’ils appellent des bonshommes…. Marmot est le nom qu’on donnait autrefois aux petits singes. » […]

— On lit dans le Dict. des Proverbes français, de Quitard, p. 526 : « Croquer le marmot. Attendre longtemps. L’origine de cette locution est fort controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope, imitée par La Fontaine : Le loup, la mère et l’enfant. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les compagnons peintres de croquer un marmot (de tracer le croquis d’un marmot) sur un mur, lorsqu’ils sont obligés d’attendre. Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé marmot, à cause de la figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en baisant le marmot, il avait l’air de vouloir le croquer, le dévorer. Ainsi il fut très naturel de dire figurément Croquer le marmot, pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente doit faire éprouver, tette explication est confirmée d’ailleurs par l’expression italienne Mangiare i catenacci, manger les cadenas ou les verrous, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.

— M. Édouard Fournier consacre à cette expression la note suivante : « […] D’autres veulent y voir une allusion aux amants morfondus qui, faisant le pied de grue à la porte de leurs maîtresses, se consolaient à baiser le marteau sculpté en marmot grotesque. Cette opinion peut se justifier par la miniature d’un roman du XVIe siècle, reproduite dans le Bibliographical Decameron, de Diddin, t. I, p. 216, où l’on voit un jeune homme baisant ainsi le marteau de la porte de la maison où demeure sa dame ; et aussi, par plus d’un passage des auteurs du XVIe et du XVIIe siècle, notamment par une phrase de la comédie des Petits maîtres d’été (1696), qui nous représente »ces Narcisses modernes passant l’hiver « à se morfondre sous les fenêtres des dames et à baiser les marteaux de leurs portes. » […]

L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, Ire année, Paris, 1864.

25 mars 2014

Dos and Don’ts, or, Man is a selfish, sad, negative and ignorant creature

Classé dans : Langue — Miklos @ 16:23


Click to enlarge.

The above figures were obtained by searching for the number of occurrences of expressions of the form “I + verb” and “I don’t + verb” in Google Books. The results should be taken with more than one grain of salt, as negative forms can start with the first form (e.g., “I hope not”, “I love you not”, etc.) or use the “do not” spelling.

Regardless, it is curious that the negative forms are more prevalent than the positive ones (this is even much more apparent for “I can/I can’t”), but also that I take more than I give (and I have so much! – but that’s also due to the use of “to have” as an auxiliary verb), I speak much more than I listen, I read three times as much as I write.

It is somewhat reassuring, however, that I eat more than I drink, that I walk and run more than I rest and sleep, and that I don’t yell as much as I cry. While I know much less than I don’t know, we must however conclude that quite a lot of us don’t think as much as they are, yet there are more skepticals than believers.

I don’t care, and I don’t mean it.

1 mars 2014

Le seul langage qui exprime véritablement les états de l’âme

Classé dans : Histoire, Langue — Miklos @ 11:22


Petit suisse, grand Suisse.

«La guerre et la mobilisation suisse qui s’en est suivie ont attiré l’attention particulière du public sur les choses militaires et surtout sur les mœurs des soldats. Ceux-ci, en effet, se comportent, on le sait, bien différemment au service que dans la vie civile et si, à certains égards, la conduite des militaires semble moins digne, moins distinguée, au point de vue moral elle apparaît d’autre part, plus franche, plus naturelle, plus féconde en résultats aussi. Une des principales modifications qui interviennent dans la vie du soldat est l’habitude de celui-ci de parler l’argot. L’argot est au service le langage courant, favori, celui qui seul exprime véritablement les états de l’âme, donne aux objets divers une nuance, une teinte, une valeur exceptionnelles. D’une façon générale, l’argot est considéré comme un mode de langage inférieur et grossier, employé tout au plus par les va-nu-pieds et les apaches. Il conviendrait cependant de faire une étude plus approfondie de cet idiome et de voir si, sous les apparences, il n’y a pas des raisons psychologiques profondes, plausibles, qui en légitiment l’emploi. Dans un article paru dans la Feuille d’avis de Lausanne, numéro du 10 juillet 1915, j’ai exposé cette idée dans ses grandes lignes ; je vais essayer de la reprendre ici plus complètement.

Arrivé au service, le soldat prend une attitude toute nouvelle, il est lui-même, avec toutes ses qualités, mais aussi avec tous ses défauts. La vie physique, naturelle, reprenant tous ses droits, les conventions étant tout d’un coup bannies, la camaraderie étant érigée en dogme, il se montre tel qu’il est, mais avec une disposition cependant à dissimuler l’ennui profond qu’il éprouve à faire le service. Car, à part quelques exceptions, ce dernier apparaît à tous comme une corvée pénible, qu’il faut bon gré mal gré accomplir. Pour donner le change, la plupart alors prennent les choses à la blague. Tel qui aurait envie de pleurer prend des airs de rodomont et lance des galéjades à rendre jaloux un Tarasconnais ! Tout étant ainsi pris du bon côté, si l’on peut appeler bonne une attitude en elle-même assez factice et superficielle, on conçoit que l’emploi des mots ordinaires du vocabulaire ne saurait suffire à nos troupiers. Ceux-ci apportent avec eux toute la provision de mots d’argot qu’ils connaissent et emploient dans la vie civile, et ils y ajoutent ceux qui sont proprement d’origine militaire. Certains soldats aussi, venus de France, anciens légionnaires pour la plupart, importent dans notre armée quantité de mots d’argot qui, ensuite, passent dans l’usage familier. La vie des mots d’argot est très curieuse, leur formation également. Il y a des mots qui ont une vogue durable, d’autres beaucoup plus éphémère. Plusieurs vocables expriment parfois la même idée ; par exemple le mot tête peut se dire de dix à douze manières, mais chaque terme employé a une nuance particulière. Au point de vue étymologique, il est difficile d’expliquer la provenance de tous ces mots, souvent même celle-ci est complètement ignorée. En France même, l’absurde formule merci pour la langouste, dont la fortune fut d’ailleurs d’assez courte durée, eut-elle jamais son explication logique? je ne le crois pas. Émile Faguet seul a, dans les Annales, tenté une explication qui n’avait d’autre valeur que celle d’une hypothèse.

Ainsi donc, suivant les circonstances, suivant aussi leur humeur et les idées qu’ils veulent exprimer, les soldats choisissent dans l’arsenal formidable du vocabulaire argotique le mot qui leur parait le plus adéquat à la situation. On pourrait aussi faire des remarques sur certains procédés employés dans l’élaboration des mots d’argot, mais une étude systématique et approfondie de la question nécessiterait de longues recherches, de sorte que nous nous bornerons plutôt, ici, à des constatations assez générales.

Nous ne pouvons songer à établir une liste complèteIl est uniquement question ici de la Suisse romande. des mots d’argot employés dans l’armée ; il faudrait pour cela poursuivre une enquête dans chaque bataillon, car chacun d’eux a ses spécialités. Ayant fait partie d’un bataillon genevois d’élite, puis de landwehr, j’ai recueilli un certain nombre d’expressions qui m’ont paru assez caractéristiques et dont l’énumération pourra prêter à quelques remarques. Certains mots, employés dans la vie civile, ne trouvent dans les camps qu’un emploi plus étendu et plus fréquent ; d’autres, cependant, ne doivent l’existence qu’au régime militaire lui-même, dont ils dérivent.

Comme on le verra, une nuance d’ironie, de mépris ou de moquerie caractérise la plupart des mots d’argot employés au service. Quelques-uns, tel que le cafard (l’ennui), quoique d’intention humoristique, expriment quelque chose d’infiniment triste et sérieux. Combien de soldats en proie au cafard n’ont-ils pas brisé avec la vie, oubliant les sages conseils de Rousseau qui disait qu’avant de se suicider, tout homme devrait se demander s’il ne pourrait pas accomplir encore une bonne action.

La psychologie du soldat est très curieuse ; il y a des livresR. de Traz, L’homme dans le rang ; Ch. Gos, Sous le drapeau ; H. Chardon, L’arme au pied, etc. qui ont essayé ces derniers temps de l’exprimer ; mais c’est un symptôme remarquable de voir celui-ci blaguer tout ce qui l’entoure, pour se cacher à lui-même l’indicible mélancolie qui l’étreint et dont il ne veut à aucun prix être la victime. Le fait est qu’il trouve dans cette blague un précieux stimulant qui lui permet de rendre moins pénibles les fatigues de la marche ou l’accomplissement du service.

Voyons maintenant quelques-uns des mots employés. Nous avons déjà indiqué le cafard qui veut dire l’ennui ; l’emploi de ce mot si caractéristique tend à disparaître, car la chose en elle-même a fortement diminué depuis le début de la mobilisation ; on s’habitue à tout, même à ce qui apparaît comme le plus pénible.

Un des mots qui comportent le plus grand nombre de synonymes est celui de tête. On dira communément poire, citron, citrouille, ciboulot, boule, tronche, capsule, cafetière, caillou, caboche ; mais les termes les plus en honneur à l’heure actuelle sont bouillotte, bougie, noix. Voilà les épithètes caractéristiques, celles qui comptent, dont le pouvoir évocateur et humoristique est encore intact. Quand on voudra se moquer d’un camarade, on lui dira Vieille bouillotte, sale bougie, ou Vieille noix Aucune expression ne semble plus forte que cette dernière, sans doute à cause de sa nouveauté ; impossible aussi d’en trouver une dont l’effet soit plus drôle.

Pour désigner le sac militaire, on a relativement peu de termes ; ceux-ci sont d’ailleurs peu employés. Ce sont une maison, une villa, un as de carreau, une armoire, un modzon (ce dernier qualificatif est du patois valaisan). La villa, la maison, l’armoire, donnent une idée de la lourdeur du sac, l’as de carreau en définit curieusement la forme.

Voyons maintenant quelques mots désignant des effets d’équipement, d’armement, la nourriture. Les souliers s’appellent des grollons, des godillots, des grolles, des ramequins, des croquenots, mais le terme le plus récent et le plus spécifiquement militaire est godasses. Tout fantassin qui se respecte dira qu’il met ou qu’il cherche ses godasses. Une arbalète, un flingot, une seringue sont autant de mots par lesquels on désigne le fusil.

Le képi n’ayant pas de qualificatif, on a imaginé une périphrase ; chapeau de guerre ou une déformation ; le kapi. L’expression chapeau de guerre ne manque pas d’un certain pittoresque.

Le coupe-choux, mot peu employé, veut dire la baïonnette (yatagan), d’où entrer dans le chou, transpercer quelqu’un d’un coup de baïonnette.

Certains objets sont restés à l’abri des invectives militaires ; ainsi couteau qui, assez rarement, est appelé goinsif ou goinze comme dans le civil.

Le brichton, le brignol, plus rarement le brutal signifient le pain. Ces termes, à part le dernier, un peu trop cynique, sont très employés.

Autres termes concernant l’alimentation : jaffe pour soupe, bidoche pour viande, (le singe est la viande de conserve), becqueter pour manger, terme le plus récent (autres expressions bouffer, boulotter, briffer), becquetance pour repas militaire, le rata.

Le cani, c’est le café, mais ce mot qui a fait florès durant ces dix dernières années, a été supplanté par celui de tapis. Pour boire un verre on se rend au tapis, sans doute aussi pour y jouer aux cartes. Plus rarement on dit le bouchon. Plusieurs expressions ont été inventées pour dire se sauver, s’enfuir, s’esquiver ; il faut croire que cette opération revêt parfois, au service, une extrême importance, surtout lorsqu’on est pris en quelque faute. Ce sont décaniller (formé sans doute du mot cani, ce qui veut dire quitter le café, et par extension déguerpir), démerder, terme un peu cru, mais qui a pour lui l’avantage de l’énergie, enfin mettre les tubes ou mettre les voiles, très en faveur en ce moment ; déhotter, terme très pittoresque, veut dire débarrasser le pavé quand on gêne quelqu’un, ou se sauver (partir sans prendre sa hotte) ; cette expression n’est d’ailleurs employée que par de rares initiés.

Faiblir au cours d’une marche, lâcher la troupe, cela s’appelle canner ; celui qui canne s’expose au mépris de ses camarades. On dit aussi qu’il flanche, qu’il tire au flanc ou au renard, s’il fait preuve d’une indubitable infériorité. Un bon soldat ne canne jamais, mais souvent il souffre affreusement au cours des marches, il se sent las, épuisé ; on dit alors qu’il a la pile. La piler, c’est être absolument exténué, harassé de fatigue, mais faire tout de même des efforts désespérés pour suivre.

Voici maintenant une liste de mots d’argot caractéristiques, et présentant, à des degrés divers, une certaine dose de malice ou d’ironie souriante. Ce sont rouspéter (grogner, maugréer), une rôdeuse, une Louise (un vent), loufer (commettre une incongruité), la ronflante (la musique), un grollu, un morticole (un officier supérieur), louftingue (imbécile, stupide), avoir les bleus, ou les moineaux (être timbré), la pouilleuse (la barbe), mettre en canette (déranger), un litron, un kilo (un litre de vin), un glops (un pou), une gnotte (un abri), roupiller (dormir), une combine (un truc, un stratagème), une maillée (état de forte ébriété), une toquante (une montre), z’yeuter (regarder), couper dans le pont (croire naïvement, gober), tailler une bavette (causer), un patelin (un village, un bourg, une ville), faire du foin ou faire du rame-dame (se fâcher dru), se faire glotter (se faire prendre, se faire pincer), prendre quelque chose pour son rhume (être sévèrement puni), s’appuyer quelque chose (assumer une tâche très lourde), le pèze (l’argent), le capiston (le capitaine), le cabot (le caporal), se mettre une ceinture (se priver de repas), la lance ou la flotte (la pluie, l’eau potable), la piaule (la chambre), la bourgeoise (l’épouse), dévisser (déguerpir), un pic (un cheval), un tuyau (une nouvelle), etc.

Cette énumération, bien qu’imposante, est loin d’être complète. Elle ne donne qu’une faible idée de la multitude des mots d’argot en usage au service, et dans lesquels on se noie littéralement comme dans un bain. Tout forcé qu’il est, celui-ci n’a, après tout, rien de désagréable.

Certains de ces mots revêtent une signification d’une puissance parfois extraordinaire. Ainsi pour crosser qui veut dire rager, crisper. Dire à un camarade qu’il crosse, c’est le mettre infailliblement hors des gonds.

Un procédé assez fréquent pour forger des mots d’argot consiste à abréger les mots et à leur donner une terminaison en o. On a ainsi le fromlo (le fromage), le servio (le service militaire), le prolo (le prolétaire), Lozno (Lausanne), de travio (de travers). Par ce moyen, on arrive à enrichir facilement et sans grande imagination son vocabulaire argotique.

Un certain nombre de mots, en usage dans l’armée française à l’heure actuelle, ont peu à peu franchi le seuil de notre frontière. C’est ainsi que l’on dit déjà dans certains bataillons le jus pour le café ou le chocolat du matin, le cuistot pour le cuisinier, le docteur pour le chemin de fer (qui reconduit la troupe dans ses foyers), becqueter des clarinettes (se passer de nourriture), etc. Il est à remarquer toutefois que les mots poilu, boche, embusqué, si en faveur de l’autre côté du Jura., n’ont pas rencontré beaucoup de succès en Suisse romande, du moins pas à notre connaissance. Les Allemands sont qualifiés parles troupes genevoises de Schnoks ; quant aux embusqués, en Suisse il n’en est pas question, et les poilus s’il y en a, n’ont pas eu l’occasion de déployer toute leur bravoure. D’où la relégation dans l’ombre, pour l’instant, de ces trois vocables caractéristiques.

Ce n’est pas sans raison que l’argot a été inventé, qu’il est en honneur au service où les soldats l’affectionnent. Il est une résultante du besoin d’expansion, de camaraderie qui anime les hommes appelés à vivre un certain temps ensemble dans des conditions particulièrement pénibles. Il est un lien d’amitié, permettant de dire des choses en y mettant une certaine dose de sentiment, même lorsque ce sentiment implique quelque moquerie. Le soldat est volontiers moqueur, roublard, ironique, mais il n’est pas méchant, et dans sa blague il mêle une bonhomie, une bonté qui font accepter son langage sans sourciller. C’est presque un honneur que de s’entendre traiter de vieille noix et avec quel accent de mystérieuse frayeur un loustic ne raconte-t-il pas qu’apercevant soudain un officier en tournée, il a mis les tubes, il a decanillé ou déhotté, suivant les circonstances.

Une réelle part de philosophie de résignation et de joyeux optimisme entre dans l’emploi de l’argot, au service militaire. Étudions donc avec intérêt et sympathie cet idiome spécial de nos troupiers. Il nous les fera mieux connaître et mieux apprécier en nous dévoilant davantage leur caractère. Parler argot, ce n’est pas synonyme de parler mal, parler grossièrement, c’est parler une langue plus expressive, plus adéquate aux circonstances extérieures, plus conformes aux besoins et aux aspirations de ceux qui sont appelés momentanément à en faire usage ; ce n’est pas manquer de cœur, mais parfois mettre tout son coeur dans ce qu’on dit, imprégner les mots d’une sympathie effective et vigoureuse où l’on reconnaît la vraie camaraderie ; c’est faire parfois venir une larme sur le bord des paupières de celui auquel on adresse la parole. Le service militaire sans l’argot ne serait plus le service. Il lui manquerait quelque chose une certaine poésie tout d’abord, et puis ce don d’oublier les fatigues et de tout accepter joyeusement parce qu’on prend les choses à la blague, c’est-à-dire du bon côté. Le rire, a dit Rabelais, est le propre de l’homme. Au service, plus encore que dans la vie civile, le rire reprend ses droits grâce en grande partie à l’argot, le rire qui repose des fatigues et qui efface les soucis, le rire qui rend confiance et espoir au soldat éprouvé. Ne méprisons donc pas l’argot, l’argot militaire ; étudions-le et sachons découvrir sous ses mani­fes­tations diverses, tout ce qu’il cache de profondément touchant, »de profondément utile, de profondément humain. Nous ferons ainsi œuvre de bons citoyens et nous contribuerons au bien et au bonheur de la patrie.

M. Granger, in Bulletin mensuel de la Société suisse des traditions populaires (n° 1-2, 1916), cité in Superstitions de guerre. Folk-lore [sic] militaire Suisse. Littérature et argot, Revue anthropologique, 1917.

28 février 2014

Merci pour la langouste !

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Musique, Médias — Miklos @ 21:27


Xavier Sager (1881-1969) : Merci pour la langouste.
Cliquer pour une première explication…

«— Quelle langouste ? Où as-tu vu une langouste ? Qu’est-ce que c’est encore que cette langouste ?…

Cela avait échappé à Fanette ; dans le grand salon de Plainval, appuyée contre la vitre, à regarder la pluie tomber — et ce qu’elle tombait, la pluie, depuis le matin, une de ces pluies d’orage, lourdes et persistantes, qui semblent inventées tout exprès pour dégoûter les gens de la campagne, et qui tambourinent la rentrée, comme un vrai tambour de collège — Fanette venait de s’écrier tout à coup, fort inconsidérément, certes, devant une reprise soudaine et plus violente encore de la rafale et du vent en tempête, Fanette venait de s’écrier : « Merci pour la langouste !… » sans songer que sa tante était là, qui travaillait auprès d’elle à ses fameux tricots de laine grise pour les enfants pauvres…

Fanette a eu beau expliquer, en s’excusant, que cela ne voulait absolument rien dire, que c’était une de ces expressions vides de sens que l’on s’en va répétant sans savoir pourquoi :

— Une jeune fille bien élevée doit toujours savoir ce qu’elle dit et peser ses paroles !… a déclaré sèchement la tante de Valentine.

Et ombrageuse et soupçonneuse, « Mademoiselle » s’est replongée dans son tricotage, mais sa pensée demeurait ailleurs : l’« explication » de Fanette ne la satisfait pas, on ne lui enlèvera pas de l’idée que cette mystérieuse langouste doit cacher encore quelque impertinence — mais pourquoi une langouste et quelle langouste ?…

Cependant l’heure du déjeuner approchait. « Mademoiselle » est allée faire son tour aux cuisines, car elle se flatte d’avoir l’œil à tout et de conserver le culte et le souci de ses devoirs de maîtresse de maison. Et voilà qu’elle a poussé la porte de l’office, juste à temps pour surprendre Célina, la femme de chambre de sa nièce, qui répliquait vertement au chauffeur — quoi encore, je vous le donne en mille :

— Merci pour la langouste !…

Cette fois, cela devenait grave ; sans une observation, très digne, Mademoiselle a refermé la porte, rebroussé chemin et est montée tout droit, dans la bibliothèque où le père de Valentine, chaque matin, a accoutumé de lire ses journaux en dégustant une première pipe :

— Vous êtes là, Adolphe, je ne vous dérange pas ?..

On dérange toujours le père de Valentine, quand il fume sa pipe ; mais, évidemment, pour que Mademoiselle se soit risquée à le « relancer » jusque-là, il faut qu’il se passe quelque chose de grave ; d’ailleurs, la physionomie bouleversée de Mademoiselle indique assez que quelque chose de grave se passe, en effet, et c’est d’une voix dont elle a peine à comprimer toute l’émotion qu’elle a demandé :

— Dites-moi, Adolphe, très sérieusement, êtes-vous au courant d’une certaine histoire de langouste, à laquelle tout le monde, ici, affecte de faire des allusions devant moi, et sur laquelle tout le monde, même les domestiques, semble renseigné, excepté moi ?…

— Qu’est-ce que vous me chantez, ma bonne amie, avec votre langouste, et votre histoire de langouste ?

Et le père de Valentine, parce que, sans doute, à la lettre, « les bras lui en tombaient », a posé sa pipe sur la table, pour que la pipe, du moins, ne tombât point… Mademoiselle avait repris sa mine pincée :

— Enfin, vous n’allez pas prétendre comme votre fille que « Merci pour la langouste !… » cela ne signifie rien, cela ne fait allusion à rien ?…

Mais le père de Valentine a éclaté de rire et, plein de bonhomie :

— Eh bien ! ma bonne amie, si c’est tout ce qui vous préoccupe, merci pour la langouste et allons déjeuner !…

Cependant, à peine assise .dans la salle à manger, une nouvelle angoisse attendait Mademoiselle ; c’est un télégramme qu’on venait d’apporter, et vous savez que la tante et la nièce, par une touchante tradition de famille, ont toutes les deux le même prénom — ce prénom de Valentine, que Valentine junior a trouvé le moyen de transformer en « Fanette » — « parce que, Valentine, n’est-ce pas, ça fait songer tout de suite à térébenthine et à valétudinaire…. »

Le télégramme était pour la nièce, mais, naturellement, on l’a remis d’abord à la tante, et c’est elle qui a déchiffré la phrase sibylline qu’il contenait, sans plus ;

« Merci pour la langouste ! »

— Oh ! pardon, ma tante !… Je parie que c’est une plaisanterie à mon adresse, du jeune Laussel !… Dis donc, papa, il se forme, le jeune Laussel, il se débrouille !…

— Oui, c’est une éducation qui te fait honneur. À la rentrée, je te donnerai une classe d’auditeurs à la Cour des Comptes !…

Mademoiselle juge, à l’ordinaire, déplorables et profondément déplacés ces badinages entre le père et la fille.

Mais, aujourd’hui, elle est toute à la langouste : pourquoi leur voisin, le jeune Laussel, exprime-t-il télégraphiquement ses remerciements d’une langouste, alors qu’après la battue de l’autre semaine, il avait remporté de Plainval, non pas une langouste, voyons, mais une bourriche de gibier !…

La dernière langouste qu’on a vue — et mangée — à Plainval, c’était vendredi dernier, dans l’envoi qu’avait fait le marchand de poissons de Boulogne, comme chaque vendredi…

Mademoiselle cherche vainement à se rappeler si cette langouste présentait quelque particularité extraordinaire : mais non, c’était une langouste comme toutes les autres langoustes et qu’on a mangée comme tant d’autres langoustes…

Et, pour un peu, Mademoiselle regretterait presque que le marchand de poissons de Boulogne n’ait pas, ce jour-là, manqué à ses engagements et trahi sa confiance, en expédiant une langouste détestable et sans fraîcheur : « Merci pour la langouste ! » emprunterait alors à cette circonstance fâcheuse, un sens ironique sans doute, mais un sens… .

Tout, plutôt que cette énigme, plutôt que ce mystère irritant !…

Après déjeuner, pour se changer les idées, Mademoiselle a décidé d’aller jusqu’au village porter, dans les familles auxquelles elle s’intéresse, les tricots de laine grise achevés dans la matinée ; car Mademoiselle fait du bien, ce n’est pas douteux; elle le fait peut-être avec quelque ostentation, et n’est pas indifférente à ce titre de « Providence de Plainval » qu’aux jours de grande cérémonie, M. le curé, en chaire, ne manque jamais à lui décerner : mais l’important n’est-il pas, moins de faire le bien simplement si possible, que, d’abord, on le fasse ?…

Sur le seuil de la pauvre maison où Mademoiselle s’est arrêtée avec Fanette, il y avait une ribambelle de jeunes polissons de deux à huit ans, dont les bonnes grosses joues témoignaient suffisamment et joyeusement que les pot-au-feu offerts chaque semaine par Mademoiselle sont d’une qualité efficace et qu’ils ne sont pas perdus.

— Qu’est-ce qu’on dit ? a demandé Fanette à l’un de ces mioches, à qui Mademoiselle venait d’essayer un de ses tricots pour aller à l’école — qu’est-ce qu’on dit ?

Et Fanette lui souffle gentiment :

— On dit… merci…

— Merci pour la langouste !… prononce une petite voix perçante et claire…

— Croyez-vous qu’il a « envoyé » ça, ma tante !… admire Fanette, d’abord un peu décontenancée, puis, tout de suite ravie ; et nous sommes à quatre-vingts kilomètres de Paris !… Mais on voit, au moins, que nos domestiques font bon ménage avec les gens du pays, et que ceux-ci s’instruisent à leur contact, et en profitent — même les enfants !…

Mais Mademoiselle l’a moins bien pris :

— On leur donne des pot-au-feu et ils réclament des langoustes !… Ils apprennent à leurs enfants à vous dire merci — ironiquement ! — pour la langouste, parce qu’on ne leur donne que du pot-au-feu !…

Et rouge elle-même comme une langouste — une langouste cuite, bien entendu ! — la tante de Valentine a entraîné sa nièce, loin des enfants tout penauds, qu’elle traitait maintenant de « graine de socialistes », »en répétant avec de grands gestes :

— Des langoustes, il leur faudrait des langoustes !… Quelle époque !…

Franc-Nohain, « Merci pour la langouste ! », in Les Vacances de Valentine, août-septembre 1913.

«C’est le petit jeu de cette fin de septembre. Les Parisiens qui se rencontrent, revenus à Paris trop tôt, et malgré eux, s’en amusent un moment.

— Merci pour la langouste.

On jette la phrase au moment où l’on quitte l’ami qu’on n’a pas vu depuis la fin de juillet, et qui a passé, bien sûr, quelque temps à la mer.

— Et puis… Merci pour la langouste.

En entendant ces mots, le remercié devient songeur : A-t-il vraiment envoyé une langouste ? Il ne s’en souvient pas… Peut-être, après tout… Ou bien, est-ce une ironie, un reproche ?… Avait-il promis d’adresser une langouste ?… A-t-il commis quelque impoli- tesse ?…

La plaisanterie déjà commence à être connue, mais la formule est bonne »et termine bien un entretien :

— Au revoir !… Merci pour la langouste.

Un bon titre de revue pour cet hiver.

Le Figaro, 26 septembre 1913.

«Vous recevez une carte postale : qu’y lisez-vous ? Un ami vous quitte : que vous dit-il en s’en allant ? On vous appelle au téléphone : que vous lance la voix lointaine ? Cette petite phrase :

— Merci pour la langouste !

C’est le cri du jour : ce sera même la plaisanterie de cet hiver.

Gavroches, académiciens, diplomates, petites femmes, gens du monde, citoyens conscients, nationalistes intégraux, radicaux, progressistes, blocards, papistes, nous nous dirons tous les uns aux autres, avec le même rire bon enfant :

— Merci pour la langouste !

La voilà bien, la vraie formule de la réconciliation nationale !… Car nous sommes tous égaux devant ces blagues parisiennes, que ce soit « As-tu vu la ferme ? », « Non, mais chez qui ? », « Et ta sœur ? », « Au revoir et merci ! » ou « En voulez-vous, des homards ? » — les crustacés inspirant décidément les inventeurs de locutions populaires.

Ces scies bien parisiennes ne sont d’ailleurs pas inutiles. Elles sont même assez précieuses. Grâce à elles, on peut refuser, s’esquiver, s’abstenir avec bonne humeur. Selon le ton, le geste, le sourire, elles ont mille significations différentes elles découragent le raseur, éloignent l’importun, déconcertent le mufle, piquent au vif l’indiscret ; elles ont remplacé la grossièreté du goujat autant que l’insolente pirouette du marquis… Et sans doute, si »M. Poincaré n’était point tenu à un langage plus sévère, il eût simplement dit au roi de Grèce :

— Merci pour la langouste ! — Clément Vautel.

Le Matin, 28 septembre 1913

«Diverses périodes de la bêtise parisienne qui, autant que l’esprit, court les rues de la capitale, ont été caractérisées par des scies dont on ignorera toujours l’origine : « As-tu vu Lambert ! En voulez-vous, des z’homards ! La ferme ! On dirait du veau ! » etc, etc.

Le trait de stupidité qui sévit en ce moment consiste à dire sans raison aucune, à quelqu’un qui ne s’y attend pas : « Merci pour la langouste. »

Quelle langouste ? Vous ne comprenez pas, puisque vous n’avez pas envoyé de langouste, et c’est votre »étonnement, qui donne du sel (du sel…pour la langouste !… charmant !) à cette idiote plaisanterie !!!

La Croix, 30 septembre 1913.

«On disait naguère quand on n’avait rien à se dire : « En voulez-vous des z’homards ? » — « T’en as un œil ! » — « La ferme ! » — « On dirait du veau ! » etc. Il parait qu’on dit maintenant : « Merci pour la langouste ! » »Pourquoi ? Nul ne le sait. Mais les mots n’ont pas besoin d’avoir de sens pour faire fortune. Celui-là est déjà riche.

Le Temps, 30 septembre 1913.

«À propos de cette scie stupide, un de nos confrères donne une explication qui a, au moins, le mérite d’être amusante :

« Une origine possible de Merci pour la langouste peut se trouver dans le goût particulier, et après tout compréhensible (en tant que goût), que les employés des diverses Compagnies de chemin» de fer professent pour ce crustacé. Combien de personnes habitant Paris ou ailleurs ont l’agréable surprise de se voir annoncer l’envoi d’une langouste par des amis en villégiature, et ensuite l’amère déception de recevoir un panier contenant des échantillons sans valeur, ou de ne rien recevoir du tout !… Une statistique qui serait établie par les Compagnie sur les réclamations annuelles issues de ces petits exercices de prestidigitation serait certainement impressionnante. »

De là les remerciements ironiques adresses »aux expéditeurs, qui n’en peuvent mais. Ainsi, « Merci pour la langouste » serait une scie montée par des cheminots humoristes et ceux-ci, du moins, ont des raisons pour la trouver drôle.

La Croix, 9 octobre 1913.

«À la Cigale. — « Merci pour la langouste ! »

Rarement on vit spectacle plus amusant que la nouvelle revue de la Cigale, Merci pour la langouste ! de MM. Lucien Boyer et Battaille-Henri. C’est une succession ininterrompue de scènes comiques au cours desquelles les actualités sont accommodées à la sauce la plus piquante. Aussi Tout-Paris défilera-t-il longtemps chez M. Raphaël Flateau pour applaudir cette revue, montée avec un art et un luxe qui ont fait l’admiration des spectateurs le soir de la première. D’un bout à l’autre de leurs dix-huit tableaux, MM. Lucien Bayer et Battaille-Henri ont dépensé l’esprit sans compter, comme des hommes qui en ont à revendre. Et M. Lucien Boyer ajoute ces largesses d’heureuses improvisations dans le rôle du compère, dont il a personnellement assumé la charge.

M. Raphaël Flateau ne pouvait donner à une telle revue une interprétation banale. Il a donc engagé pour la jouer de nombreuses étoiles. Citons notamment Mlle Jane Pierly, qui a pris une des meilleures places parmi les divettes contemporaines, grâce à un talent qui passe du tragique à la folle gaieté avec une souplesse vraiment remarquable ; l’inénarrable Lavigne, du Palais-Royal, dont les silhouettes forcent le rire la charmante danseuse Esmée, si délicieusement artiste et personnelle ; les comiques Milton, d’une rare originalité, dont les effets sont d’une incontestable puissance ; Fred Pascal, qui dit et danse avec un égal mérite ; Saidreau, Senga, Thomas ; la fine commère Maud Avril et cette exquise Renée Baltha, dont la jolie voix et le sourire si parisien répandent le charme et la gaieté. Complimentons aussi Léo Massart pour sa mise en scène, Eugénio pour ses danses, José pour sa musique.

La conclusion de tout cela, c’est que la Cigale tient avec Merci pour la langouste ! »un gros succès oui va récompenser bien des efforts vers ce but rarement atteint : amuser les gens qui passent et recommencer le lendemain !… — Addé.

Le Gaulois, 16 décembre 1913.

Scala, tous les soirs, Fragson. [Piano] A. Bord, Paris : [affiche] / [non identifié]«Fragson, dont les quotidiens nous annoncé, il y a quelques jours, la fin tragiqueIl est tué par son père le 30 décembre 1913, était l’auteur de la scie fameuse « Merci pour la langouste ! » Du moins, il l’a raconté dans un des derniers numéros du Miroir.

Un brasseur de Montmartre, se retirant des affaires, donnait à ses meilleurs habitués un dîner d’adieux :

« Ah ! ce souper ! Succulent, délicieux ! Le patron soupait chez le patron, il nous servit un de ces homards à l’américaine inoubliables. Il me semble que j’en mange encore !

« Comme je suis extrêmement poli, me trouvant en Angleterre à quelques jours de là, j’envoyai à notre hôte une carte postale de digestion. « Merci pour la langouste », écrivis-je simplement sur la partie de la carte réservée à la correspondance. Et le bon limonadier montra ma carte à tous les amis en leur demandant s’ils y comprenaient quelque chose.

— Ce Fragson me remercie pour une langouste, leur disait-il, et c’est un homard que je vous ai offert.

« C’est curieux, les gens veulent toujours faire une différence entre le homard et la langouste. Pour moi, c’est à peu de choses près la même chose, des bêtes rouges qui ressemblent à des écrevisses. Mais passons.

« On s’est alors moqué de moi pour mon ignorance en ichtyologie. Ils me montaient un bateau, je leur ai monté une scie. C’est une distraction que je m’offre ainsi de temps en temps. Jadis, j’ai lancé « Au revoir et merci » et, plus tard : « Le bonjour du chef de gare ». Cette fois, j’ai pris l’habitude de dire à tous les gens que je rencontrais : « Merci pour la langouste ». C’est très amusant : ils ne comprennent pas de quelle langouste il s’agit. Ils ont peur d’avoir fait une gaffe et ils prennent des mines impayables. C’est très commode aussi parce qu’avec une phrase toute faite comme celle-là, on n’a pas besoin de se creuser l’esprit pour mettre fin à une conversation, mais c’est très dangereux également, parce que certains se croient obligés de vous envoyer une langouste le lendemain. Ils pensent qu’on a employé une façon aussi adroite que détournée de solliciter un cadeau comestible et ils s’exécutent. »C’est ainsi qu’à l’heure présente, j’ai déjà reçu deux cent dix-sept langoustes. »

Le pauvre garçon, plein de belle humeur, était bien loin de croire sa fin si proche.

Le Journal d’Annonay, 14 janvier 1914.

«« Merci pour la langouste », disait un canulard qui commençait déjà à vieillir lors de la guerre de 1914-1918, »mais qui s’est perpétué longtemps encore dans les réunions électorales, sous forme d’interruption adressée par quelque assistant à celui des candidats dont il voulait flétrir les idées rétrogrades.

« La mer territoriale et le droit de pêche » par Francis Sauvage, avocat à la Cour d’appel de Paris, in Le Droit maritime français, vol. 15. 1963.


Air de la langouste atmosphérique

25 février 2014

Oblativité et altruisme

Classé dans : Langue, Religion, Santé, Société — Miklos @ 15:24

Oblativité est un terme – qui n’a rien à voir avec un certain tube – introduit en psychanalyse dans les années 1920, et attribué à Édouard Pichon (1890-1940), personnage que l’on pourrait qualifier de poly­graphe : il était tout à la fois médecin, psychanalyste et gram­mairien, et sa production écrite s’étend à ces domaines.

On mentionnera notamment le monumental ouvrage en sept volumes qu’il a écrit avec son oncle, le linguiste Jacques Damourette (1873-1943), Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française, et à propos de quoi Jacques Lacan écrivait :

«Cent psychanalystes français ne feront pas faire un pas à sa connaissance [de la psychanalyse), tandis qu’un médecin, d’être l’auteur d’une œuvre géniale (et qu’on n’aille pas imaginer ici quelque sympathique production de l’humanisme médical), »a maintenu, sa vie durant, le style de la commu­ni­cation à l’intérieur d’un groupe d’analystes contre les vents de sa discordance et la marée de ses servitudes.

C’est d’ailleurs chez Pichon que Lacan a pris le terme de forclusion (et, selon Michel Arrivé, des concepts fondamentaux). En effet, « forclusif » puis « forclusion » y sont ainsi introduits dans le tome premier de l’ouvrage susmen­tionné au chapitre « La négation » :

«Le second morceau de la négation française, constitué par des mots comme rien, jamais, aucun, personne, plus, guère, etc.Pas appartient à ce groupe, mais comme il possède des pouvoirs particuliers de surnégation (ex. : « çà n’est pas rien », « je ne fais pas que de la peinture »), nous ne le prendrons pas comme type dans ce rapide exposé. Le lecteur en trouvera dans les livres suivants l’étude détaillée., s’applique aux faits que le locuteur n’envisage pas comme faisant partie de la réalité. Ces faits sont en quelque sorte forclos, aussi donnerons-nous à ce second morceau de la négation le nom de forclusif. […] Pour bien nier, il faut non seulement que j’affirme que le fait n’apparaît pas dans mon champ de connaissance »(forclusion), mais encore que, par une sorte de contre-épreuve, je le perçoive comme incompatible avec tous les faits qui sont dans ce champ (discordance).

Revenons à l’oblativité. Ce terme apparaît, sous diverses formes, dans le premier article (« Schizophrénie et schizonoïa », de René Laforgue, 1894-1962) du tout premier numéro de la Revue française de psychanalyse (dont on peut voir la fort curieuse couverture ci-contre) :

«On peut se représenter le développement d’un individu dans le milieu familial comme une continuation de la naissance dans le sens d’un détachement progressif entre le sujet et sa mère, jusqu’au moment de l’indé­pendance complète de ce sujet. Au cours de ce développement, l’affec­ti­vité du sujet subit des modi­fi­cations profondes. Fixée au début à la mère, elle est captative (Codet), et nécessite pour chaque effort l’aide de l’entourage. Avec le temps elle devient davantage oblative (Pichon), c’est-à-dire que l’enfant apprend à se passer de l’entourage et à se suffire à lui-même. Cette évolution représente le sacrifice de la mère par l’enfant et se fait par plusieurs stades, le premier intra-utérin, le second intrafamilial, le troisième intranational. […]

Le sevrage semble avoir un rôle biologique important et modifier profondément le fonctionnement de l’affectivité de l’individu par l’intermédiaire de toute une série de facteurs d’ordre émotionnel. C’est au cours de cette épreuve que le sujet acquiert la capacité au sacrifice dont on a besoin pour la vie intranationale. Nous verrons plus tard quel rôle insoupçonné joue la capacité au sacrifice dans le développement de l’affectivité d’un individu en particulier aussi bien que dans celui de la civilisation en général, civilisation qui a exalté l’idée du sacrifice à Dieu le Père, l’idée de l’amour du prochain. Cette capacité au sacrifice a été appelée par notre ami Pichon l’oblativité, par opposition à la captativité dénommée d’autre part par Codet. Ce sont ces deux facteurs captativité et oblativité qui forment ensemble ce que nous avons appelé la résultante vitale d’un individu : cette résultante serait fonction de l’un et de l’autre de ces deux facteurs. L’oblativité correspondrait donc dans une certaine mesure au « Realitäts princip » de Freud. C’est une capacité inconsciente du psychisme à accepter sans réaction pathologique tout ce qui dans la vie est en analogie avec le sevrage ; elle est par conséquent susceptible de réveiller par association d’idées les traumatismes de ce dernier. Or notre vie en société est sous bien des rapports la projection sur un plan plus vaste de la vie telle qu’on apprend à la vivre dans le milieu familial. Nous savons comment l’autorité du père devient celle de la patrie, des patrons, ou, »dans un autre ordre d’idées, celle de Dieu le Père, comment les frères deviennent des confrères, comment la nation cherche à réaliser l’idéal de la fraternité.

L’oblativité se différencierait donc de l’altruisme entre autre en cela qu’elle inclut une certaine notion de sacrifice ou de renoncement de la part de celui qu’il caractérise. On retrouve d’ailleurs cette connotation dans le terme oblat, qui signifie entre autres « Personne se sacrifiant » et à propos duquel le Trésor de la langue française cite Sartre : « Nous n’étions rien et voici que nous sommes les élus de la souffrance, les oblats, les martyrs. » (La mort dans l’âme, 1949). Éty­mo­logiquement, ils remontent tous deux au participe passé du verbe en bas latin offerire, littéralement « porter devant ». L’altruisme, lui, a une connotation positive de sympathie, de bienveillance à l’égard d’autrui. L’un valorise le sacrifice, l’autre la générosité, l’un est morbide, l’autre est positif.

À ce propos, mon père m’avait donné une intéressante interprétation de la scène biblique du « sacrifice » d’Isaac. En me faisant remarquer que Dieu avait arrêté la main d’Abraham au moment où il s’apprêtait à tuer son fils, il me dit qu’ainsi Il s’était, en fait, élevé contre la pratique païenne des sacrifices humains qui était monnaie courante à l’époque. C’est en cela que cet élément fondateur du judaïsme est à l’opposé de celui à l’origine du christianisme : dans l’un, le père ne sacrifie pas son fils, dans l’autre, ce rituel s’accomplit (et nécessite une résurrection pour assurer la survie du fils). On pourrait dire que Dieu enseigne ici au patriarche la vertu de l’altruisme, supérieure à celle de l’oblativité.

J’ai retrouvé cette interprétation dans un texte bien plus récent : « Selon Marc-Alain Ouaknin, la leçon de cet épisode est sans équivoque : c’est une mise en scène dramatique pour signifier aux hommes qu’on ne peut désormais plus jamais se croire autorisé à porter la main sur un autre homme au nom de Dieu. Pour lui, le fait que le sacrifice n’ait pas lieu est tout à fait révolutionnaire : le message qui en résulte rejoint celui des dix commandements : ce Dieu est un Dieu d’amour et de justice qui refuse la violence et plus encore celle qui est faite en son nom. » (source)

Pour les férus de psychanalyse, on signalera l’article de Christine Ragoucy « L’oblativité : premières controverses », Psychanalyse 1/2007 n° 8, p. 29-41.


Matthias Stomer (1600-1650) : Sacrifice d’Isaac. (source)

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