Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 novembre 2012

Rocambolesque !

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 1:59

Google Books n’aura de cesse de nous émerveiller : voici qu’il nous présente un trésor, un ouvrage écrit et publié 143 ans avant la naissance de son auteur. On ne peut qu’applaudir des deux mains tout en en tournant les pages– exercice rocambolesque – à la lecture (fort salutaire et recommandée) de l’Apologie du livre de Robert Darnton (Folio essais n° 570), directeur de la bibliothèque universitaire de Harvard, lorsqu’il écrit :

Le ton de [Niccolò] Perotti [dans une lettre de 1471] ressemble à celui de certains critiques de Google Book Search, dont je suis, qui déplorent les imperfections textuelles et les inexactitudes bibliographiques de la « nouvelle espèce d’écriture » que nous apporte Internet. L’avenir, quel qu’il puisse être, sera numérique.

Et si, dans cet avenir, les seules informations concernant la littérature du passé seront celles de cet acabit, on est bien en droit de se demander ce que signifie « progrès », en l’occurrence.

Il ne nous reste plus qu’à utiliser les deux grandes références incontournables de l’Internet pour retrouver l’historique du mot « rocambolesque », qui ne peut qu’être dû à la popularité du Rocambole de Ponson du Terrail.

Selon la Wikipedia, le premier roman où notre héros fait son apparition date de 1857. Il s’agit, nous dit-elle, de « L’Héritage mystérieux (parfois connu sous le titre Les Drames de Paris) ». Ce qui n’est d’ailleurs pas exact (et pour ne pas faire du mauvais esprit, on ne rajoutera pas qu’on n’en est pas étonné), si l’on consulte le catalogue de la Bibliothèque nationale de France : L’Héritage mystérieux est la première partie des Drames de Paris, qui sera suivi du Club des valets de cœur, puis des Exploits de Rocambole, de La Revanche de Baccarat, des Chevaliers du clair de lune et enfin du Testament de Grain de sel . C’est sans doute peut-être pour cela que la Wikipedia semble se contredire plus loin dans cette phrase sibylline « Le titre au long du roman est Les Exploits de Rocambole ou les drames de Paris ». On en retiendra au moins la date de naissance de Rocambole : 1857.


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Lorsqu’on recherche dans Google Books l’émergence du terme « rocambolesque », on constate à la lecture des 10 réponses couvrant le 19e s. que la toute première occurrence est datée de 1807, un demi-siècle avant la naissance de notre personnage, il s’agirait du 27e volume du Mercure de France, qui écrit : « Monsieur de Vogüé publie dans la Revue des Deux-Mondes un roman appelé Les Morts qui parlent et beaucoup moins rocambolesque que ce titre ne le ferait croire. C’est même un assez bon roman, écrit avec facilité et où il y a des lueurs de passion. » Problème : ce roman a été écrit en 1899, 92 ans après la critique qui en parle ici. Google fait vraiment de l’anticipation.

L’entrée suivante, datée de 1864, utilise ce terme à propos d’un téléfilm de Jean L’Hôte (lui-même né en 1929 – et, pour mémoire – décédé en 1985). Sans commentaire.

Ensuite, La Revue Historique de 1885 en parle dans un article publié en fait 99 ans plus tard.

Etc., etc. La seule référence qui semble plus ou moins correcte serait celle à une utilisation du terme en anglais… dans un article de la revue Truth consacré à l’Affaire Dreyfus, et publié – selon Google Books – en 1898, année de la publication du J’Accuse de Zola. Impossible de vérifier la date de Google, mais cette étonnante revue (dont on peut lire l’histoire ici) s’étant métamorphosé en 1901 en magazine pour femmes, cette date est plausible.

À ceux qui penseraient utiliser Google Books pour une recherche scientifique on conseillerait de prendre les résultats avec des pincettes. Il aurait suffi, pour satisfaire notre curiosité, de consulter Le Trésor de la langue française, qui nous informe, à l’article qu’il consacre à ce terme, qu’il serait apparu à la fin du 19e s. ou au début du 20e. Il rajoute une hypothèse concernant l’étymologie du nom du personnage de Ponson du Terrail : il serait dérivé de rocambole, « attrait piquant de quelque chose ». Et là, Google Books nous montre une édition de 1709 du dictionnaire de Richelet, où l’on peut lire :

Rocambole, s. m. [Capula ascalonia.] Sorte de petit ail doux. Il se dit aussi d’une espèce de graine qui vient au haut de la tige de cette sorte d’ail. (Froter son assiéte de rocambole. La rocambole réveille l’apétit.)

Rocambole [Epula.] Ce mot est burlesque & du petit peuple de Paris, pour dire bonne chére. (Il n’aime rien tant qu’à faire la rocambole. La rocambole coûte, mais elle réjoüit.)


La Complainte de Rocambole. Source : Bibliothèque nationale de France.
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12 octobre 2012

Lequel des deux est plus réussible ?

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 11:08


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Raté ! Il ne semble pas, il est certain, que Les Échos n’ont pas connais­sance du subjonctif, qu’ils auraient dû utiliser avec il semble que pour indiquer le doute. Il est certain qu’ils ignorent le fait qu’on pouvait aussi utiliser ici l’indicatif, mais alors en écrivant a réussi (ou ont réussi, l’un ou l’autre se dit ou se disent).

Si, par contre, ils voulaient indiquer la capacité inhérente de l’un ou l’autre candidat à réussir, ils auraient pu écrire Il semble peu probable que l’un ou l’autre soit réussible, du moins d’après le Dictionnaire étymologique (on vous en fait grâce du titre complet, vous le trouverez en légende) de Noël et Carpentier (1831) :


François Noël et Louis Carpentier : Philologie française, ou, Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique, littéraire, contenant un choix d’archaïsmes, de néologismes, d’euphémismes, d’expressions figurées ou poétiques, de tours hardis, d’heureuses alliances de mots, de solutions grammaticales, etc. pour servir à l’histoire de la langue française. Paris, 1831.

On peut se demander pourquoi ce terme, bien plus efficace et compré­hen­sissable, pardon, compréhensible, que celui de réussissable (qu’on trouve chez Flaubert et ailleurs, mais pas dans beaucoup de dictionnaires et qui fait surtout penser à suçable, qu’on trouve en 1845 dans le Dictionnaire des mots nouveaux de Radonvilliers), n’ait pas réussi, justement, à s’imposer en français. L’efficacité de notre langue n’est pas une carac­téristique de son génie, à l’opposé de l’anglais. Réussible n’était d’ailleurs pas si rare que cela, en voici quelques autres usages (le premier extrait, de la plume du roi Henri IV, est particu­lièrement intéressant pour ses aspects politiques, le second pour son auteur, et le troisième pour la profusion des compliments utilisés pour rejeter une requête…) :

«Pour moy, je desire, comme Sa Saincteté, que le dict royaulme d’Angleterre tombe entre les mains d’un prince catholique ; je n’ignore aussy les raisons qui me doivent faire desirer que ceste couronne demeure separée de celle d’Escosse, ny celles qui me doivent donner jalousie des alliances qu’a le roy d’Escosse en mon Royaulme ; mais c’est injustice de s’opposer à la justice, et imprudence de s’engager en une entreprise peu reussible, comme celle que l’on propose à Sa Saincteté. Je dis qu’il sera plus équitable, facile et utile à la religion catholique, de penser à réduire le dict roy d’Escosse au giron de l’Eglise, qu’à s’opposer à son establissement par les moyens qui ont esté ouverts à Sa Saincteté. Je n’en parle pas sans fondement. » — Henri IV, lettre missive au cardinal d’Ossat, 24 décembre 1601.

«M. de Manicamp, se voulant mettre en estat de meriter par quelque chose de considerable la grace de son retour dans le royaume que je tasche de luy procurer de Sa M, se doit rendre à Dinant et de là à Sedan pour vous faire quelque proposition. Je vous prie de l’escouter favorablement et de bien examiner la chose, afin que, si vous trouvez l’affaire reussible, vous luy donniez toutes les assistances qui pourront dependre de vous pour en faciliter l’execution. » — Cardinal Marazin, lettre au marquis de Fabert, 20 novembre 1654.

«Pour ce qui vous regarde, Monsieur, je ne voy rien qui vous puisse faire apprehender de la diminution dans les graces anciennes du Roy et je tiendray la main, selon la petite estendüe de mon pouvoir, qu’elles se maintiennent en l’estat où elles ont d’abord esté mises. Mais, pour les faire accroistre, quoyque vous le meritassiés extrêmement par tant de rares qualités qui vous séparent si fort du commun des hommes, cela passe mes forces et je ne le pourrois tenter sans péril en un temps qu’il s’en est fait des retranchemens entiers de nos propres François à leur grande mortification, sans qu’aucun s’en ose plaindre parce que la libéralité du Roy en ce genre a esté toute libre et sans obligation à la continuer. Le bon Mr Waghenseil, qui avoit mesme servi la France utilement n’en a jouy que deux seules fois et ne laisse pas de s’en loüer. Je vous déclare cecy avec ma candeur ordinaire afin de ne vous laisser pas prendre d’autre route en traittant avec nos Mrs que celle que j’y prens pour ma conservation propre, et que quand vous aurés quelque dessein auprès d’eux vous sachiés y employer les moyens les plus conformes à leur goust et qui soient les plus réussibles. » — Jean Chapelain (de l’Académie française), lettre à M. Hermannus Conringius, professeur en médecine, etc., à Helmstadt, 3 décembre 1670.

5 octobre 2012

De l’emploi de la langue française, ou, Quand la DGLFLF l’ouvre

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 1:07

Un document de référence publié en 2009 par la très officielle Délé­ga­tion générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) s’intitule : L’emploi de la langue française : le cadre légal.

En le parcourant, on s’aperçoit qu’il n’impose pas un emploi correct de la langue française, et donne l’exemple de ce qui peut se faire dans ce domaine.

Dès l’énoncé du principe constitutionnel à la base de ce document, il viole les règles de la typographie en séparant des guillemets fermants du mot qui les précède, et auquel ils doivent être joints par une espace insécable :

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ce qu’ils font ailleurs avec des guillemets ouvrants, au moins comme ça il n’y aura pas eu de jaloux.

Cet organisme qui œuvre à la défense de la langue a été incapable de saisir correctement le mot « œuvre », justement. On aurait préféré « oeuvre » au choix qu’ils ont systématiquement fait :

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C’est d’ailleurs le parti pris de Google Books :

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Mais est-ce un exemple à suivre ? En passant, on remarquera que les auteurs du document de la DGLFLF ne sont vraiment pas forts en mise en page comme on le constate par le débordement à droite du dernier paragraphe de la colonne de gauche du second exemple.

Pire, et c’est là le vrai problème, ils n’ont pas relu le document avant de le publier… Bilan de la casse (terme typographique s’il en est) : cinq œufs dans l’eau. D’autres pages du site de ce gardien de la langue ne sont pas exemptes de ce traitement cavalier ou hâtif, comme le montre l’extrait suivant de la liste de leurs publications, truffée qu’elle est de renvois à la ligne et d’espaces superflus ou manquants, de mots omis… Ironiquement, on en trouve trois occurrences dans une ligne mentionnant la « Qualité du français dans l’Administration »…

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Enfin, on précisera que cette amicale critique ne concerne pas la loi en question mais son explication. Sur le fond, on se demande comment l’« encouragement » à utiliser le français dans le titre des émissions audiovisuelles (dernier paragraphe du délicieux délictueux extrait affiché plus haut) affecterait Cold Case, Culturebox, Strip tease et tant d’autres s’il était vraiment pris en compte par la télévision publique.


Ce n’est pas une langue française, mais c’est une réaction appropriée à son cavalier traitement

23 septembre 2012

Cré nom de nom !

Dans notre société, les noms de famille marquent publiquement et identifient officiellement un lien de parenté « tribale » (et donc économique…) par filiation ou par mariage, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs : dans nombre de pays, on s’appelle encore X fils (ou fille) de Y, ce qui n’indique en général qu’une filiation immédiate : c’est le cas en Islande – à l’instar de leur premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir et de leur président Ólafur Ragnar Grímsson – sauf dérogation (que Vladimir Ashkenazy a obtenue en prenant la nationalité de ce pays) ; en Russie et chez les émigrés russes (Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, Nina Nikolaevna Berberova) ; en Arménie (Souren Melikian – ce qui signifie « fils de roi ») ; en arabe (Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud, qui n’est pas que fils de roi, puisqu’il l’est lui-même aussi)…

Jean Dupont demande au Conseil d’État à changer son nom de famille en Durand. Lorsque le fonctionnaire lui en demande la raison, il explique : « Maintenant, quand on me demande comment je m’appelais avant, je dois répondre “Finkelszteyn”. Quand je m’appellerai Durand, je pourrai répondre à cette question en disant “Dupont” ». (Histoire juive)L’obligation de changer de nom – que ce soit pour se protéger, tel un Raymond Samuel devenu Aubrac, pour faciliter l’intégration d’un nouvel immigrant par choix personnel (pour que leur enfant ne soit pas la risée des « petits Français » de sa classe, pour faciliter l’embauche ou la location…) ou par nécessité sociale ou légale (comme en Islande) – est loin d’être anodine (j’en sais quelque chose). En France, où l’« unité de la langue » a longtemps été un principe rigoureux au point d’interdire l’usage de langues régionales, la francisation des noms était aussi une affaire politique : il suffit de lire un article édifiant datant de 1947 consacré à ce « problème » national, « La francisation des noms de personnes », d’Étienne-Abel Juret, publié dans Population, 2e année, n° 3.

S’il n’était pas obligatoire, ce changement était – en France – irré­ver­sible, jusqu’à très récemment. Fruit d’une décision souvent circons­tan­cielle, il pesait sur toutes les générations suivantes, nées en France, et qui ne portant plus le poids de la nécessité d’origine, souhaitaient récupérer, à juste titre, ce qu’elles considéraient comme une partie de leur identité familiale. On lira à ce propos avec profit le très intéressant ouvrage de Nicole Lapierre, Changer de nom, publié en 1995 (extrait disponible ici), et, plus récemment, l’article « Avec cette francisation, je me suis senti étranger » (quel beau titre !) de Libération du 20 janvier 2010. Nicole Lapierre est aussi interviewée dans une récente émission de la Fabrique de l’histoire (que l’on peut écouter ci-dessous), aux côtés de Raymond Aubrac, Émilie Berrebi (psychanalyste), Alain Didier-Weill (psychanalyste), Jérémie et Claude Fazel, Lucien Finel, Julien Grassen-Barbe et de Céline Masson, psychanalyste et fondatrice du collectif La Force du nom, qui a milité avec succès pour que le Conseil d’État, seul habilité à autoriser les changements de noms dans un sens, les autorise dorénavant dans l’autre : il a obtenu un revi­rement de la juris­prudence, et c’est dorénavant le ministère de la justice qui s’en occupe.

Les prénoms, eux, servent à distinguer, à particulariser un individu dans la famille ou dans la lignée, sans forcément le singulariser tout à fait (existe-t-il des prénoms qui seraient des hapax ?) : on nomme un nouveau-né parfois d’après un saint, d’après un ancêtre, d’après la mode et surtout d’après les héros d’un jour de la téléréalité omniprésente. Dans le cas où un même prénom est utilisé de génération en génération, on rajoute un numéro d’ordre, et pas uniquement chez les rois ou chez les papes : c’est assez courant chez les Américains, où les dynasties de l’argent et du pouvoir sont des pâles substituts à celles de la noblesse : John Davison Rockefeller IV est le fils de John Davison Rockefeller III, lui-même fils du n° II et petit-fils du premier (qui, lui, ne portait pas de numéro d’ordre mais les trois mêmes noms), fondateur de la Standard Oil Company et de la fortune de ses descendants. Biz CXX ! comme on dirait en yiddish.

Les prénoms servent aussi à indiquer un rapport de familiarité (mais pas forcément de famille) – on n’appelle pas n’importe qui par son prénom – mais surtout dans leurs déclinaisons amicales ou intimes sous forme de diminutifs. Contrairement à ce que l’appellation de ce procédé pourrait le laisser entendre, il ne raccourcit pas toujours le vocable surtout quand il est déjà court – c’est la distance entre les locuteurs qui diminue (cas particulier de l’hypocoristiqueTerme qui exprime une intention caressante, affectueuse,
notamment dans le langage des enfants ou ses imitations.
) : ainsi, Anne et Jean donnent Annette ou Nanou et Jeannot ou Yannick (il en va de même en d’autre langues : Anna se transforme en Anniouchka en russe, Carmen en Carmencita en espagnol, etc.).

La combinaison des deux (ou trois, ou quatre… selon le nombre de prénoms et/ou la juxtaposition de plusieurs noms de famille lors de mariages, par exemple) n’étant pas unique non plus, les autorités et les organismes qui souhaitent pouvoir contrôler chaque personne individuellement leur attribue un numéro unique (et parfois plusieurs, ce qui est contradictoire, mais passons) : numéro d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro fiscal… (j’en possède actuellement 28, sauf erreur ou omission de ma part comme dirait ma banque). Ce numéro doit servir à distinguer un Jean Dupont de tous les autres Jean Dupont.

« Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.Avec l’omniprésence croissante du numé­rique et la nécessité qu’elle implique d’une précision accrue dans l’information (1984 de George Orwell et Brazil de Terry Gilliam y décrivent un ministère qui lui est consacrée), la tendance à nous définir par des nombres ne fait que se développer – l’émergence du Web sémantique, nécessitant des « identifiants uniques » pour tout objet informationnel, l’encourage – et en arrive jusqu’au tatouage numérique (par implantation de puce RFID), non seulement d’animaux mais d’êtres humains. Cette pratique n’est pas récente, on en a rappelé les sinistres antécédents et les dangers inhérents (localiser, organiser, surveiller, contrôler, dominer). Et dire qu’on s’y laisse souvent entraîner par ignorance ou par facilité : les nouveaux objets techniques qui nous entourent dorénavant sont de plus en plus désirables, comment résister à l’envie d’acheter un nouveau téléphone qui nous localisera encore plus précisément que le précédent, de fournir toutes ses informations les plus personnelles à son réseau social favori, de se lier de façon croissante dans cette toile d’araignée portée par le Web (c’est le sens de ce mot anglais). Comme le constatait déjà Étienne de La Boétie en 1549…

21 septembre 2012

Qui langue a, à Rome va. (Dicton)

Classé dans : Langue — Miklos @ 9:50

Les accents sont de ces mélodies très familières ancrées au plus profond de nous. Il suffit que je passe non loin d’un groupe de touristes pour que j’identifie la langue qu’ils parlent, sans même distinguer ce qu’ils disent, parfois sans même la connaître ni a fortiori la comprendre, au timbre de la voix et à l’intonation, à l’ouverture ou à la fermeture de certaines voyelles ou à la nasalisation de diphtongues, au roulement des r ou au chuintement des s, à l’accen­tuation des syllabes, à leur phrasé. Il suffit parfois d’un mot, voire d’une syllabe, la toute première, pour reconnaître la langue maternelle d’une personne qui s’adresse à moi en français : quand Benny, que je ne connaissais pas alors, est entré dans mon bureau en me disant Bonndjour !, je lui ai répondu Shalom !, et nous avons débuté notre conversation en hébreu. N’arrive-t-on pas à reconnaître parfois une sonate de Scarlatti ou une valse de Chopin, une œuvre de Philip Glass ou un tango argentin dès la première mesure, quand bien même lorsqu’on ne les avait encore jamais entendus auparavant ? Il en va ainsi des langues.

Depuis ma naissance, j’ai respiré un air imprégné d’accents de tant de diasporas, à commencer au berceau par ceux de mes parents puis en Israël par la multiplicité des origines de ses habitants. Ces accents étaient non seulement musique à mes oreilles mais goût à ma langue comme toutes ces cuisines que les Juifs errants avaient apportées avec eux  : dès que j’ai commencé à parler, je les ai imitées de mieux en mieux sans en connaître souvent les langues (ce qui me dessert dans des pays où je vais en visite, lorsque je demande mon chemin avec un parfait accent mais ne peux comprendre la réponse) : le hongrouah (difficile à rrrrrestituer par écrit, regardez donc la vidéo ci-dessus) ou l’accent si bwitish, si distingué, d’Abba Eban (alors ministre des affaires étrangères), lui qui avait fait ses études à Oxfo’d (ou est-ce Cambwidge ?) – Guy, avec lequel je m’amusais à singer ces personnalités, le faisait bien mieux que moi –, l’accent roumain plus populaire, l’espagnol très tonique, le yiddish (lequel, celui du litvak ou le poylish, variantes aussi reconnaissables que les accents régionaux en français ?) si… si… Le yiddish, c’est la langue de mes tréfonds, il est inqualifiable.

Comme je l’avais déjà raconté, le premier accent que j’ai entendu était celui de mon père qui, né en Pologne, avait grandi dans le polonais, le yiddish puis l’hébreu (parlé, pas uniquement liturgique), et pour qui le français qu’il parlait avec ma mère (qui, elle, venait d’Odessa et n’avait appris le français qu’à l’adolescence tardive à son arrivée en France) était sa cinquième ou sixième langue. Il avait un mal fou avec les u (qu’il prononçait parfois ou, parfois i), avec les i qu’il arrivait à nasaliser ; quant aux diph­tongues, n’en parlons pas : son oui sonnait parfois vi, parfois bi. À moi, il me parlait en hébreu, « sans accent », ce qui ne veut rien dire, on a toujours un accent, mais quand c’est celui de la majorité, on dit que ce sont les autres qui en ont.

C’est en Israël que j’ai finalement appris à aimer l’anglais, grâce à un instituteur génial dont j’ai parlé ailleurs, de ces maîtres qui peuvent influencer durablement le cours d’une vie en bien comme en mal. Il avait pourtant un accent polonais (quand j’ai suffisamment connu cette langue au point de pouvoir y faire des calembours, j’ai dit de lui He used to Polish our English - en prononçant Polish avec un o long, ce qui veut dire « polonais » et non pas « polir »). Quand je suis parti étudier aux USA, j’avais un assez bon semblant d’accent (et de vocabulaire) pseudo-british, et avais tenté de résister à son améri­ca­nisation, ce qui était ridicule, à Rome il faut faire comme les Romains (il est vrai que j’avais aussi fait du latin, mais à Rome il suffit de parler avec les mains). Revenu en France, je parlais ma langue maternelle, le français, avec un tel accent qu’on me prenait pour un Yankee. Si, après bien des efforts, je suis arrivé à m’en débarrasser, il m’en reste toujours des traces dans les interjections, dans quelques expressions ou tournures de phrase. Et les faux amis se pressent à mes lèvres quand je suis vraiment fatigué.

Avant ce retour, j’étais venu passer un an à Paris à la suite de mon directeur de thèse, américain. J’avais sous-loué une chambre dans son appartement en attendant d’en trouver un pour moi. Un jour que je rentrais à la maison, il me dit – en anglais, il n’était jamais arrivé à maîtriser le français à l’exception des dialogues parfois amusants de la méthode Assimil – que la concierge (c’était avant qu’elles ne deviennent des gardiennes, puis ne finissent par disparaître) lui avait dit quelque chose qu’il n’avait pas très bien compris, il devait s’agir d’un problème avec la cuisine. Parti me renseigner, il s’avère que c’était ma cousine qui m’avait laissé un message. Confusion de moindre conséquence que celles entre « cou », « cuit » ou… « cul », par exemple. J’aurais dû lui recommander la lecture de l’ouvrage ci-contre…

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