Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 août 2011

Truite aux fines herbes

Classé dans : Cuisine, Langue, Lieux — Miklos @ 3:02

Bondjoû, lès soçons !

Le menu de l’auberge dol besace à Crupet propose, entre autres plats succulents, une truite aux fines herbes ainsi que sa recette traditionnelle en wallon. Afin de vous en faciliter la compréhension, voici un bref lexique de quelques mots-clé (pour les autres, faites appel à votre imagination ou jetez un coup d’œil à cette savoureuse anti-sèche) :

a

ail

brâmint

beaucoup

brèle

ciboulette

crauche

gras

dragone

estragon

emantchi

emmancher (mettre en train)

frisse

fraîche

l’mwin

la main

nin rovyi

ne pas oublier

pérzin

persil

Dommage que de nos jours ils la servent sans les grossès frites côpéyes à l’mwin comme on les y faisait ainsi que le prétend la recette…

Et pour le dessert, on ne peut que vous conseiller très vivement de faire un tour à Wépion et d’y acheter une (ou plusieurs) barquettes de vraies fraises du coin, cultivées en pleine terre : elles sont belles, d’un rouge profond qui rappelle celui de natures mortes flamandes, elles sont parfumées, elles sont tendres sans êtres molles, elles sont succulentes. Cela vous changera des succédanés stéroïdés et artificiels, rouges pâle ou blanchâtres, croquants et aqueux, sans goût, qui portent le nom de ce fruit mais n’ont aucun rapport avec lui.

On trouvera ici quelques autres photos de la région.

À dji n’sé nin quand !

20 juillet 2011

Le faux ami du bibliophile

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Économie — Miklos @ 8:34

Non, il ne s’agit pas du livre numérique, mais de l’un de ceux qu’ont débusqués Koessler et Derocquigny :

Ils sont à la mode, ils sont justement à la mode. La défiance à l’égard du mot étranger qui a le faux air de vouloir dire la même chose que le mot de la langue maternelle auquel il ressemble, ou dont il n’est qu’une transformation, ou même qu’il se contente de reproduire littéralement, a toujours été une des attitudes particulières de l’expert véritable en ces matières ; tomber dans les « traquenards » innombrables qui s’ouvrent sous les pas de ceux qui se promènent sur les terrains linguistiques de l’Europe occidentale, en particulier, a toujours été la marque nette de l’insuffisance, chez quiconque se mêle de ces choses ; les éviter avec sûreté fut toujours un des signes de la maîtrise, un des signes sans lesquels il n’est point de maîtrise. Or dans le cas — car ce n’est qu’un cas — du français et de l’anglais, ce danger si redoutable par son omniprésence vient d’être dénoncé, et donc, pourrait-on croire, conjuré avec un éclat et une précision durables, par l’œuvre capitale de MM. Koessler et Derocquigny1.

Revue anglo-américaine vol. 6:6, 1929.

Bibliophile affligé de bilinguisme, il nous arrive de trébucher sous l’emprise de la fatigue en confondant library et librairie, ce qui est (avouons-le) particulièrement frustrant, surtout lorsque ce lapsus concerne l’objet de notre désir. « L’une des fonctions, l’un des attributs de l’homme, a été de nommer. Une de ses misères, ou l’un des caractères de sa misère, est de mal nommer. »2

On comprendra alors notre ravissement à la lecture du passage suivant :

Nos Anciens disaient toujours Librairie et jamais Bibliothèque. Villon en son Grand Testament :

Je lui donne ma Librairie,
Et le Roman du Pet au Diable, &c.

Budé en son Testament : Guillaume Budé, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, & maître de sa librairie. Rabelais, livre 2, chap. 7, Comment Pantagruel vint à Paris, & des beaux livres de sa librairie de S. Victor. Sous le règne de Charles IX, on commença à dire bibliothèque, comme il paraît par le livre de la Croix du Maine, imprimé en 1584, & intitulé Bibliothèque. Et c’est comme on parle aujourd’hui. Librairie pour bibliothèque n’est plus en usage que parmi quelques religieux. Mais on dit toujours librairie pour le trafic des livres. La librairie va bien ; la librairie est bonne cette année.

Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue française. Paris, 1572.

La dernière observation de Monsieur Ménage est malheureusement fausse : la librairie va mal, la librairie est mauvaise cette année. Et pourquoi ? À cause de cet autre mauvais ami du bibliophile que nous écartions plus haut.


1 Maxime Koessler et Jules Derocquigny : Les faux amis, ou, Les trahisons du vocabulaire anglais (conseils aux traducteurs), 1928.

2 A. Vinet, Littérature de l’adolescence. Bâle, 1836.

19 juillet 2011

Bis repetita placent

Classé dans : Langue — Miklos @ 0:43

Ce pourrait être l’histoire bizarre de deux frères bessons balèvres chaussant des bésicles, qui posent leur besace sur une balance.

Encore que le fruit soit petit de cette recherche, si est-ce que le labeur n’en est pas moindre. Quand deux enfants sont nés d’une ventrée nous les appelons bessons, qui est un mot corrompu de beshoms, tourné de deux mots latins Bis homines, comme si nous voulions dire, deux hommes. Nos vieux Français usaient de homs pour hommes. Cette même rencontre s’observe en ce mot de bésicles, que nous appelons autrement lunettes, parce qu’elles représentaient la forme de la Lune, desquelles nous usons pour mieux lire quand la vue commence de nous diminuer. C’est pourquoi les anciens les appelaient Bis oculi, doubles yeux, par ce mot abrégé de bésicles. Le même est-il au jeu de dés, quand nous tombons sur deux as nous les appelons besas ; & deux sacs recousus ensemble, on les appelle besaces, ou bissacs. Cette même composition se rencontre en ce vocable de balèvre, comme si nous disions bis labra. Ainsi est-il de la balance, parce que chaque côté d’icelle était par les anciens Latins appelé lanx ; & de là est que Cicéron en ses Tusculanes, parlant qu’au poids que Philolaos faisait de la vertu, elle emportait en tout & par tout les biens du corps, & de fortune. Nos ancêtres donc appelèrent l’instrument destiné à peser balance, du mot corrompu de bilance, ou belance, quasi Bis lanx. Tout cela en notre langue a fort bonne grâce, & très mauvaise, si nous en usions ainsi en latin. Mais c’est ce que j’ai dit ailleurs que nous avons amendé notre langage du sien de celui de Rome, comme l’on disait de Virgile à l’endroit d’Ennius.

Étienne Pasquier, Les Recherches de la France, Paris, 1596.

18 juillet 2011

De quelques vers holorimes polyglottes, dont un gentiment coquin

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 23:53

Devinette : quelle est la différence entre Paris, l’ours, l’explorateur, et Virginie ? — Aucune, puisque Paris est métropole, l’ours est maître au pôle, l’explorateur aime être au pôle, et Virginie aimait trop Paul. (in Paul Bogaards et al., éds., Quitte ou double sens, articles sur l’ambiguïté offerts à Ronald Landheer, Amsterdam, 2001)

On a récemment mentionné quelques homonymes homophones qui ne doivent manquer de dérouter les étudiants étrangers de la langue française, et leurs dérivés ludiques tels que les vers holorimes, qui en rajoutent une couche, celle qui consiste à trouver deux (ou plus) phrases qui se prononcent identiquement mais ne signifient pas la même chose.

Plus fort encore ? quand le procédé implique deux langues distinctes. On avait cité le fameux Mots d’Heures. Gousses, Rames, ouvrage qui, sous l’apparence d’une collection de poésies en français ancien (« Un petit d’un petit / S’étonne aux Halles… ») est en fait un holorime des Mother Goose Rhymes, ou Contes de ma mère l’oye en anglais (« Humpty Dumpty / Sat on a wall… »).

On vient de trouver un holorime français-latin dans un ouvrage du XVIe siècle, Les bigarrures du Seigneur des Accords d’Étienne Tabourot (livre dont on a aussi récemment parlé à propos de la qualité plutôt catastrophique de sa numérisation). Cité dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie », il est en fait la « solution » d’un rébus, que l’auteur définit ainsi : « Que ce sont peintures de diverses choses ordinairement connues, lesquelles proférées de suite sans article, font un certain langage : ou plus brièvement, Que ce sont équivoques de la peinture à la parole. » Voici le passage où il en parle, dans le chapitre intitulé « Les rébus de Picardie » avec l’illustration qui l’accompagne, bien évidemment.

Sur la porte d’un cloître de certaine abbaye était cette peinture, qui me sembla fort étrange : c’était un abbé mort au milieu d’un pré, ayant le cul découvert, duquel sortait un lis, fleur assez connue. Après avoir rêvassé que cela voulait dire, le sacristain du lieu, qui en faisait grand cas, & le réputait une excellente énigme, me vint dire en l’oreille, par une faveur spéciale, que c’était une belle sentence composée d’un rébus latin & français,

Abbé mort en pré au cul lis,
Habe mortem prae oculis
1.

Je lui dis en riant que ce rébus était assez gentil, mais que la peinture n’était guerre honnête : & qu’elle eût été plus convenable, si au lieu de ce lis on y eût mis le nez de ce sacristain, qui était à pompettes2. Dont il ne fit que rire, car il était bon compagnon poule appareille3, & levraut apprêté, avec bon vin, dont il nous donna à dîner. La figure était telle :


1 Aie la mort devant les yeux.
2 Nez violacé, nez d’ivrogne. (Source : Trésor de la langue française)
3 Prononciation parisienne de « pour la pareille », à charge de revanche [le sacristain offre à l’auteur de partager son dîner]. (Source : notes de Francis Goyet à l’édition des Bigarrures, Droz, 1986)

10 juillet 2011

Insolite, vous avez dit insolite ?

Classé dans : Langue, Médias, Nature — Miklos @ 19:51

On ce souviens, pardon, on se souvient, des métamorphoses de l’orthographe française – est-ce sa tant attendue modernisation périodique ? – aux mains de l’Élysée. Il n’est donc pas surprenant qu’une des chaînes de télévision publiques, France 3 en l’occurrence, emboîte le pas, en révélant à la France entière en période de pointe1 (du moins à celle qui regarde ce soir son journal télévisé à 19h30) la façon d’écrire « bison ». En grand, s’il vous plaît.

Pas très futé ce bizon-ci, dites-vous ? Détrompez-vous : loin d’une modernisation, c’est en fait un retour vers le passé : l’orthographe bizon était courante jusqu’au début du XVIIIe siècle, comme on peut le constater ici :

On ne peut donc qu’admirer ce clin d’œil de la rédaction du JT à ces temps révolus où les bizons faizaient foizon.


1 Prime time, en québécois.

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