Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 mai 2011

« Ton thé t’a-t-il ôté ta toux ? », ou, l’Oulipo avant l’Oulipo

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 13:50

Les chaussettes de l’archiduchesse sont sèches, archi sèches. (« Excellent exercice pour rendre souples et dociles les muscles de la bouche d’un diseur ou d’un chanteur »)

Passerotto perché provocarmi persistenti passioni?
Perché procurarmi pesanti pene, patimenti pazzeschi?
Perché prendermi perfidamente per pirla?
Perché pugnalarmi?

– Giorgio Weiss, Passerotto.

L’allitération est en quelque sorte comme la rime en poésie en cela qu’elle rappelle une sonorité, mais elle se situe en début ou milieu de mot qui se succèdent dans une phrase, et peut concerner uniquement une consonne, ou toute une syllabe : Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?, susurre Oreste dans Andromaque de Racine, combinant non seulement ce principe à celui de l’onomatopée, la répétition sibilante suggérant le son menaçant qu’émettent ces reptiles. Veni, vidi, vici, s’écrie Jules César, usant aussi de la rime et de l’hendriatis (trois mots synonymes servant à renforcer l’effet).

En passant, on remarque que cette apostrophe ne fait de l’effet que si l’on prononce le v latin comme en français moderne ([w], en alphabet phonétique), et non pas ou ([u]) comme c’était la mode pendant assez longtemps : ce maniérisme était sans doute dû au fait que les Romains dénotaient le u et le v de la même façon (V). Ridicule, comme le dit Chips dans le roman éponyme (Good bye, Mr Chips) de James Hilton en 1934 :

Well, I–umph–I admit that I don’t agree with the new pronunciation. I never did. Umph–a lot of nonsense, in my opinion. Making boys say ‘Kickero’ at school when–umph–for the rest of their lives they’ll say ‘Cicero’–if they ever–umph–say it at all. And instead of ‘vicissim’–God bless my soul–you’d make them say, ‘We kiss ‘im’! Umph–umph!

Du temps où la vitesse de la communication ne primait pas sur la forme (ni sur le contenu, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire), ces figures de style abondaient. Voici ce qu’en dit l’auteur de l’article consacré à l’allitération dans l’Encyclopédie méthodique. Grammaire et littérature de Charles-Joseph Panckoucke, qui, en 1782, déplore déjà cette perte d’attention et de sensibilité au style de ses contemporains (lamentation commune à chaque période, depuis ces Anciens qu’il prend pour exemple tout en les critiquant, jusqu’à nos jours) :

Cet artifice n’a d’autre effet général que de réveiller ou de fixer davantage l’attention par la répétition de la même articulation ou de la même voix : mais la force et la vivacité des impressions en tout genre que notre âme reçoit, est toujours proportionnée au degré d’attention qu’elle donne à ses sensations. Les effets de l’allitération résultent précisément du même principe que ceux de la rime, qui n’est pas une invention barbare, comme on l’a dit, mais qui tient à un instinct de nature très universel. Ce n’est point ici le lieu de développer ce principe.

Les anciens ont fait plus d’usage de l’allitération que les modernes, parce qu’en tout, ils étaient plus sensibles à tous les effets de la partie matérielle du langage : on en trouve des exemples dans Homère et dans quelques auteurs grecs ; mais les exemples seront plus sensibles dans les auteurs latins.

L’allitération est portée jusqu’à l’exagération dans ce vers d’Ennius :

O Tite, tute, tati, tibi tanta, tyranne, tulisti.

(…) Dans les temps où l’esprit et le goût sont encore encroûtés de barbarie, ces artifices matériels sont recherchés et goûtés, comme les ornements déchiquetés de l’architecture gothique. Les progrès du goût ont appris à mépriser ces recherches puériles, et à n’estimer que les figures purement matérielles de l’élocution, qu’autant qu’elles concourent à l’harmonie imitative, ou qu’elle servent à donner plus de trait et de saillie à la pensée ; et l’on ne peut nier que l’allitération, employée avec goût et avec sobriété ne produise souvent cet effet. Je m’instruis mieux, dit Montaigne, par fuite que par suite.

Ce dernier exemple montre bien que l’allitération n’implique pas forcément la répétition de l’initiale des mots (auquel cas on parle de tautogramme). Mais si ce lexicographe (Nicolas Beauzée ?) trouve qu’Ennius exagère, qu’aurait-il dit de l’Éloge de la calvitie (Egloga de calvis), poème en latin de quelque 160 vers dont tous les mots commencent par la lettre c (d’où la suite du titre : in qua ob una littera C. singulae dictiones incipiunt), que le moine Hucbald de Saint-Amand dédie à… Charles le Chauve.

Carmina clarisonae calvis cantate Camoenae,
Comere condigno conabor carmine calvos,
Contra cirrosi crines confundere colli.
Cantica concelebrant callentes clare Camoenae,
Collandent calvos, collatrent crimine claros
Carpere conantes calvos crispante cachinno.

Qui dit mieux ? Jean-Léon Plaisant (ou Le Plaisant). Plus connu sous le nom de Iohannes Leo Placentius, ce moine dominicain né dans la principauté de Liège publie en 1546, sous le pseudonyme très suggestif de Publius Porcius, Poeta (« Porcius » est non seulement le nom d’une célèbre gens romaine, il signifie aussi « porcin », sens que confirme la gravure qui illustre le poème…), une amusante satire du clergé, intitulée Pugna Porcorum (« pugilat porcin », pour tenter de préserver l’allitération). Tous les mots de ce poème épique burlesque, qui compte 260 vers, commencent par – on l’aura deviné – la lettre :

Plaudite porcelli, porcorum pigra propago
Progreditur, plures porci pinguedine pleni
Pugnantes pergunt, pecudum pars prodigiosa,
Perturbat pede petrosas plerumque plateas,
Pars portentosa populorum prata profanat.
(…)
Postquam parturiunt praeclara penaria praedas
Perficiunt pacem patitur populusque
Posteaquam patuit praerepta pecunia plebi.
Planguut privatim procerum praecordia pacem.
Plectunt perjuro perjuria plura patrantes.
Propterea porci, porcelli plebs populusque.
Posthac principihus prohibent producere pugnam
Personavit Placentius post pocula.

Qui dit mieux ? La palme du genre revient sans aucun doute à Christianus Pierius, dit Coloniensis (de Cologne) : son Christus Crucifixus (plus précisément : Carmen cothurniatum, catastrophimcumque, crudeles Christi, cunctorum credetium conservatoris, cruciatus caedemque cruentam contumeliosamque continens) publié en 1576 compte 1200 vers : la lettre c est l’initiale de tous les mots qui composent ce poème :

Currite Castalides Christo comintante Camoenae,
Concelebraturae cunctorum carmine certum
Confugium collapsorum, concurrite, cantus
Concinnaturae celebres celebresque cothurnos.

Ce même auteur a aussi produit un Maximilianeis major Maximiliano multipotenti mancipata, poème en l’honneur de Maximilien. On l’aura deviné, c’est un poème qui fait un usage exclusif de la lettre m en tant qu’initiale.

Dans la même classe figure le Certamen Catholicorum cum Calvinistis, continuou caractere C conscriptum, poème d’une longueur comparable composé par un certain Martinus Hamconius en 1607. À propos de ce genre d’entreprise, l’Encyclopédie de Diderot écrit : « Je ne sache que les bègues qui puissent tirer profit de la lecture à haute voix de pareils ouvrages. »

Le latin se prête bien à cet exercice de style : pas d’articles ni de pronoms (remplacés par les cas des déclinaisons), renvoi des conjonctions de coordination en fin de mot). C’est d’ailleurs aussi le cas en hébreu (pas d’articles ni de pronoms) : on trouve des allitérations dans l’ancien testament, à l’instar du ???? ??? (« afar va-efer », poussière et cendres, Gen. 18:27), et dans une pléthore de piyyoutim (pluriel de piyyout, poème liturgique) qui utilisent nombre de figures de style (principalement l’acrostiche, mais aussi l’allitération, cf. l’intéressant article de la Jewish Encyclopedia).

Mais ce ne sont pas les seules langues qui en ont vu naître. Un moine anglais, Robert (ou William) Langland, publie au 14e s. Visio Willielmi de Petre Ploughman, une œuvre de près de 15.000 vers comprenant chacun une allitération :

I shoop me into shrowds as I a sheep were ;
In habit as an hermit unholy of werkes,
Went wide in this world wonders to hear;
Ac on a May morwening on Malvern hills
Me befell a ferly, of fairy me thought.
I was weary for-wandered, and went me to rest
Under a brood bank, by a burn’s side;
And as I lay and leaned, and looked on the waters,
I slombered into a sleeping, it swayed so mury.
Then gan I meten a marvellous sweven,
That I was in a wilderness, wist I never were:
And, as I beheld into the east on high to the sun,
I seigh a tower on a toft frieliche ymaked,
A deep dale beneath, a donjon therein,
With deep ditches and darke, and dreadful of sight.

Et le français ? « Les seuls vers de ce genre que nous connaissons en français ont été composés par Tabourot ; mais ils sont si mauvais que nous n’avons pas eu le courage de les citer. » (Ludovic Lalanne, Curiosités littéraires, Paris, 1857). Dans ses Amusemens philologiques ou variétés en tous genres (1824), G. P. Philomneste (pseudonyme de Gabriel Peignot) cite, lui, quelques-uns des « vers plus que médiocres » de cet auteur, un acrostiche en l’honneur de François II, dont chaque vers est une allitération :

François faisant florir France,
Royalement régnera,
Amour amiable aura,
Ny n’aura nulle nuysance ;
Conseil constant conduira,
Ordonnant obéissance ;
Justice il illustrera
Sur ses sujets sans souffrance.

Il cite d’ailleurs la plaisante allitération qu’on a emprunté pour intituler ce billet, ainsi que le fameux

Didon dîna, dit-on,
Du dos d’un dodu dindon.

(que l’on retrouve curieusement massacrée dans un ouvrage destiné à enseigner le français aux anglophones…) et le moins connu

Il m’eût plus plu qu’il plût plutôt.

Ces trois exemples font partie du genre appelé « virelangues » (ou « tongue twisters », en anglais), qui abondent encore de nos jours. Peignot est l’auteur d’un autre ouvrage, Le livre des singularités (1841), dont la préface et la table des matières sont particulièrement savoureuses et donnent un avant-goût du reste :

Pour toute Préface, ami lecteur, nous vous dirons franchement que ce livre de singularités ou plutôt de sornettes, est un ouvrage à part, un recueil fantasque, sérieux, burlesque, érudit, frivole, grave, amusant, facétieux, admirable, piquant, détestable, parfois instructif, parfois ennuyeux, souvent décousu, mais toujours varié ; c’est déjà quelque chose. Au surplus, désirez-vous savoir par le menu ce qu’il renferme ? Continuez…

L’Oulipo est friand de ces jeux de lettres et de mots qui remontent, comme on le voit, à l’antiquité. Mais même la performance de La Disparition de Georges Perec, gloire du lipogramme (texte dont on omet méthodiquement une ou plusieurs lettres), a des antécédents fort anciens : Triphiodore, poète épique de langue grecque né au 3e ou 4e s. en Égypte, est l’auteur d’une Prise de Troie dont les 691 vers sont subdivisés en 24 livres : la lettre a est omise entièrement du premier, la lettre ß du second, et ainsi de suite. Cette odyssée est une imitation de l’Iliade de Nestor de Laranda (composée à peu près à la même époque). On retrouve ce même principe dans De Ætatibus Mundi Hominis, œuvre en latin de Fulgence (5e ou 6e s.), selon Isaac D’Israeli (père du célèbre Benjamin), qui cite dans son Curiosities of literature une anecdote qui illustre bien le mépris dans lequel on tenait ce genre de procédés que l’on retrouve dans d’autres cultures :

The Orientalists are not without this literary folly. A Persian poet read to the celebrated Jami a gazel of his own composition, which Jami did not like: but the writer replied it was notwithstanding a very curious sonnet, for the letter Aliff was not to be found in any one of the words! Jami sarcastically replied, “You can do a better thing yet; take away all the letters from every word you have written.”

Raymond Queneau connaissait cette littérature antique ; il la mentionne dans Littérature potentielle, exposé qu’il fait le 29 janvier 1964 au séminaire de linguistique quantitative du mathématicien Jean Favard, lorsqu’il décrit les travaux de recherche historique de l’Oulipo. C’est une version modifiée de « L’Analyse matricielle [du langage] », texte publié dans Études de linguistique appliquée, n° 3, 1964, p. 37-50.

Et maintenant, il est grand temps de suivre le conseil de D’Israeli et de faire disparaître toutes les lettres de l’alphabet du reste de ce billet, mais pas avant d’avoir fourni deux autres références intéressantes :

- Sylvanus Urban (ed.), « On Macaronic Poetry », The Gentleman’s Magazine, Juillet 1830.

- [William Sandys (ed.)], Specimens of Macaronic Poetry, Londres, 1831.

11 mai 2011

Clavardage branché

Classé dans : Langue — Miklos @ 4:00


Les nouveaux couples. L’art de la conversation.

Original

- PMFJI. “LOL”. WDTM?

- AFAIK, Laughin’ Out Loud. KWIM?

- ROTFL. SCNR.

- KHYF. BTDT.

- IFS.

- DETI.

- TA.

- HTH.

- CUL8R.

- LYKYAMY.

- XOXO.

Expansion

- Pardon me for jumping in. “LOL”, what does that mean?

- As far as I know, Laughing out Loud. Know what I mean?

- (Rolling on the floor laughing) Sorry, couldn’t resist.

- Know how you feel. Been there, done that.

- I feel stupid.

- Don’t even think about it.

- Thanks a million.

- Hope this helps.

- See you later.

- Love you, kiss you, already miss you.

- Hugs and kisses.

Interprétation

— Pardon pour l’interruption. Que veut dire « PTDR » ?

— Pour autant que je sache, « pété de rire ». Tu vois ?

(Se tordant de rire) Désolé, je n’ai pu m’en empêcher.

— Je sais ce que tu ressens. Ça m’est aussi arrivé.

— J’ai l’air con.

— N’y pense pas.

— Merci mille fois.

— J’espère que j’ai pu t’aider.

— À bientôt !

— Tu me manques déjà !

— Bisous !

30 avril 2011

Aimez-vous Sinopov, ou, comment s’appelle déjà le compositeur du Lac des cygnes ?

Classé dans : Histoire, Langue, Musique — Miklos @ 0:07


Tchaïkovski en 1859 (source). Fond d’écran : manuscrit de la réduction pour piano de son opéra L’Enchanteresse (source).
Cliquer pour agrandir.

— Que l’on aime ou non ce tube, vous pensez savoir répondre à cette question doigts dans le nez ? Sortez-en donc un ou deux, et écrivez ici votre réponse sans vous tromper dans l’orthographe : ________________. Plus difficile, hein ?

— …

— Raté. La réponse est évidemment Чайковский.

— Vous y allez fort, vous ! Je n’ai pas ces lettres sur mon clavier… !

— Admettons. Eh bien, VIAF, le répertoire international des référentiels communs à une vingtaine de bibliothèques nationales, en répertorie plus de cinquante, dont voici celles qui n’utilisent que les lettres latines ou leurs dérivées :

Čai­kov­skij, Čai­kov­skis, Čaj­kov­ski, Caj­kov­skij, Čaj­kov­skij, Chai­kov­skiii, Chai­kov­skiï, Chai­kov­sky, Chaĭ­kov­ski, Chaĭ­kov­skiĭ, Chaǐ­kov­skii, Chay­kov­skii, Chaï­kov­skiï, Ciai­kov­ski, Ciai­kov­skij, Ciai­kov­skji, Ciai­kov­sky, Ciai­kow­ski, Csaj­kovszkij, Czaj­kow­ski, Tchai­kof­sky, Tchai­kov­ski, Tchai­kov­skiĭ, Tchai­kov­skij, Tchai­kov­sky, Tchai­kow­ski, Tchai­kow­sky, Tchaï­kov­ski, Tchaï­kov­sky, Tchaï­kow­sky, Tchai̋­kov­ski, Tchai̋­kov­sky, Tchaï­kov­ski, Tchaï­kov­sky, Tciai­kow­ski, Tjaj­kov­skij, Tschaij­kow­skij, Tschai­kou­sky, Tschai­kov­sky, Tschai­kow­sk, Tschai­kow­ski, Tschai­kow­skij, Tschai­kow­sky, Tschai̋­kow­sky, Tschaj­kov­skij, Tschaj­kov­sky, Tschaj­kow­ski, Tschaj­kow­skij, Tshai­kov­skij, Tsjai­kof­ski, Tsjai­kov­sky, Tsjai­kow­ski, Tsjaï­kov­skiej

Il se peut qu’une lettre ne s’affiche pas chez vous : il s’agit du i double accent aigu, que l’on trouve en hongrois.

— Difficile de se tromper, avec tous ces choix, j’aime bien celui qui se termine par trois i. On peut en rajouter ? Et dites, pourquoi me demandez-vous si j’aime Sinopov ? Et qui est-ce, d’abord ?

— Il s’agit du même ; c’est le nom sous lequel il avait composé en 1878 une Marche Skobelev (je vous fais grâce du nom en russe et de ses variantes latines), qu’il ne voulait pas qu’on lui attribue, ne la tenant pas en estime. Il s’agissait d’une commande de Jurgenson, éditeur musical et ami du compositeur à l’occasion de la guerre russo-turque de 1877-1878 (source). Mikhaïl Skobelev était un général de l’armée tsariste très estimé, qui mourut quatre ans plus tard d’une crise cardiaque (il n’avait que 38 ans) dans la chambre d’hôtel d’une… heu… cocotte (à l’instar d’une autre célébrité, un certain président Félix Faure en 1899). Elle lui avait fait sans doute atteindre le septième ciel (et y rester) plus rapidement que sa femme dont il était séparé, la princesse Gagarine. Je ne peux vous dire si le premier explorateur des cieux, Youri Gagarine, lui est apparenté, mais c’est pour sûr un nom prémonitoire.

7 février 2011

« Voici voici voilà » (Laurie Anderson, Langue d’amour)

Classé dans : Actualité, Langue, Médias — Miklos @ 8:46

Dans sa rubrique potins people sur laquelle se précipite non pas uniquement la ménagère de cinquante ans mais l’internaute avide de savoir tout ce qui arrive aux grands de ce petit monde à l’instar du badaud qui se presse à la porte de tel club pour les apercevoir entrer ou sortir, donc dans sa rubrique potins people, voilà ce qu’écrit Voici :

« Je ne me suis mariée qu’une seule fois avec ce que j’ai cru être l’homme de ma vie, pensant vivre le véritable amour, pour m’apercevoir en finalité que vraisemblablement tout était faux, que tout n’avait été qu’illusion ». Ces mots douloureux pleins d’amertume et de nostalgie, ce sont ceux d’Anne Parillaud, ceux d’une femme anéantie par son divorce avec Jean-Michel Jarre.

Mariée une seule fois avant lui (avec Luc Besson, qui lui a offert le rôle de sa vie, Nikita), cette très jolie brune avait placé un espoir infini dans cette nouvelle histoire d’amour.

On avoue : on n’a jamais entendu parler de cette dame (qui, précise le canard, « n’a jusqu’alors jamais réussi à vivre sans homme », lot de bien de femmes et d’hommes soit dit en passant) avant son anéantissement. On avouera aussi ne pas suivre les aventures et nouvelles aventures de Jean-Michel Jarre. Ce que l’on trouve particulièrement intéressant dans cette news (ragot, en français), c’est le problème de logique qu’elle pose subrepticement :

1. La dame affirme ne s’être mariée qu’une seule fois avec celui qu’elle a cru être l’homme de sa vie.

2. Le (ou la) journaliste nous révèle qu’elle avait été mariée une seule fois avant lui, donc au total au moins deux fois.

De prime abord, on ne peut concilier (1) et (2) : a-t-elle été mariée en tout une seule fois ou deux ? Mais à une lecture plus attentive – ce genre de publication fait vraiment travailler les méninges – on constate que la première assertion signifie, en fait, qu’Anne Parillaud avoue n’avoir été mariée qu’une seule fois avec Jean-Michel Jarre, se différentiant ainsi d’autres stars qui ont pu épouser deux fois (ou plus) l’homme de leur vie à l’instar de Liz (Taylor) qui avait convolé avec Richard Burton le 15 mars 1964 et le 10 octobre 1975. Elle aussi, d’ailleurs, n’avait jamais réussi à vivre sans homme : six autres mariages avec six autres hommes de sa vie qu’on lui souhaite longue.

27 décembre 2010

Pas de salisettes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 21:01

Du temps – et du lieu – où j’étais enfant, il n’y avait pas de petites filles (ni de grandes) qui s’appelaient Lisette, impossible donc de deviner l’orthographe correcte du Padessalisette ! qu’on prenait plutôt comme une injonction à plus d’hygiène.

Maintenant qu’on sait, on se demande bien qui était cette Lisette pour qu’on l’interpellât ainsi au fil des siècles. Lorédan Larchey, dans ses Excentrictés du langage publié dans les années 1860, écrit :

Pas de ça, Lisette : Formule négative due sans doute à la vogue de cette chanson connue: Non! non! vous n’êtes plus Lisette, etc. — « Un jeune drôle fait la cour à ma nièce… pas de ça, Lisette! » — Ricard.

La chanson dont il s’agit ici est due au célèbre Béranger et s’intitule en fait Ce n’est plus Lisette. Elle commençait ainsi :

Quoi ! Lisette, est-ce vous ?
Vous, en riche toilette !
Vous, avec des bijoux !
Vous, avec une aigrette !
    Eh ! non, non, non,
Vous n’êtes plus Lisette,
    Eh ! non, non, non,
Ne portez plus ce nom.

Elle date sans doute de 1821. On ne peut éviter de la comparer avec la charmante Pourquoi t’es-tu teinte, Philaminte ? de Mireille et de Jean Nohain (qui se poursuit ainsi : J’aimais bien mieux ta vieille teinte, j’aimais bien mieux tes vieux cheveux… pour se terminer comico-tragiquement pour la belle) quelque 110 années plus tard.

La chanson de Béranger se chantait, d’après son sous-titre, sur l’air de Eh ! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette, refrain de l’Épigramme contre les coiffures à la Ninon :

Pour se mettre en renom
Chez nous mainte coquette
Se transforme en Ninon ;
Mais près d’elle on répète :
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninette ;
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninon.

On la trouve dans Encore un ballon, ou Chansons et autres poésies nouvelles d’Armand-Gouffé, pour faire suite aux Ballon d’Essai et Ballon Perdu du même auteur, publié en 1807. La coiffure en question, considérée comme particulièrement prétentieuse en d’autres temps mais qui ne serait même pas remarquée aujourd’hui, est due à un geste d’une élégance rare de Ninon de Lenclos :

Ninon avait toujours été fidèle à ses « caprices » ; ce n’était pas avec un amant tendrement chéri qu’elle aurait commencé à se montrer déloyale. Mais la jalousie prête au soupçon le plus absurde. Une nuit, Villarceaux aperçut une bougie allumée dans la chambre de sa maîtresse. Il envoya un valet pour s’informer si la jeune femme souffrait de quelque malaise. Le valet revint avec une réponse négative. Villarceaux se persuada qu’elle écrivait à un rival. Fou de colère, il se précipita pour aller surprendre l’infidèle ; mais dans sa hâte, croyant prendre son chapeau, il se coiffa d’une aiguière d’argent . . .

— C’est, dit Juliette, ce que j’appelle de la passion.

— Quand il pénétra chez Ninon . . .

— Avec son aiguière sur la tête ? demanda Juliette.

— Il l’avait enlevée, en se déchirant la peau, d’ailleurs. Elle se retint de rire, mais elle refusa de se justifier.

Quelques jours après, Villarceaux s’alitait. Son valet rapporta à la jeune femme que, dans son délire, il ne cessait de prononcer le nom de sa maîtresse. Ninon sentit qu’elle devait le rassurer par un geste décisif : avant d’avoir pu réfléchir, elle prit des ciseaux et coupa sa magnifique chevelure, qu’elle envoya à son amant pour lui signifier combien elle se souciait peu de tout autre galant. La vue de ces tresses aux reflets fauves rendit la santé au jaloux. Il écrivit aussitôt à Ninon pour lui demander pardon de ses soupçons offensants et lui annoncer que le cher message l’avait d’un seul coup guéri de sa fièvre. Elle se précipita chez lui, se glissa dans son lit, et, nous dit Tallemant, « ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers ».

C’est ainsi que naquirent la coiffure à la Ninon et un petit garçon. Le coiffeur Champagne adopta la coiffure, le marquis reconnut l’enfant, que Ninon éleva tendrement.

Jean Duché, L’histoire de France racontée à Juliette. Presses de la Cité, 1962.

Mais revenons à Lisette. L’hypothèse de Larchey ne semble pas fondée : on retrouve cette expression une trentaine d’années avant la chanson de Béranger (qui, d’ailleurs, n’y fait pas vraiment référence) : en 1788 chez Rétif de La Bretonne par exemple, où le fils d’un riche boucher essaie de conquérir une jeune et belle blonde en en partant à l’assaut : « — Croyez-vous donc la Belle, que je vous propose d’être ma maîtresse ? Pas de ça, Lisette ! Je ne suis pas un Seigneur, pour être un poliçon : c’est le titre et l’honneur d’épouse que je vous offre. Je ne vous demande pas de réponse ; je n’en ai que faire : c’est une chose faite. » (in Les Nuits de Paris, ou, Le Spectacteur Nocturne).

Deux ans plus tôt, Antoine Gorsas – satiriste révolutionnaire guillotiné en 1793 – publiait L’Âne promeneur, ou, Critès promené par son âne, chef-d’œuvre pour servir d’apologie au goût, aux mœurs, à l’esprit et aux découvertes du siècle : titre prometteur s’il en est (celui de la préface est encore plus fantaisiste), dans lequel on peut lire (les majuscules sont dans le texte) – ne croirait-on pas entendre le capitaine Haddock ? – :

Massacre ! mort ! enfer ! mille millions de pipes de diables ! reprit Chrysostôme Critès, en rebroussant son bonnet sur l’oreille gauche, et en roulant ses gros yeux louches, je ne sais pas si je fais un jugement ténébreux ; mais par la santa barbara ! sans savoir trop bien mon latin, ou je ne suis pas si grec que lui ; aussi je ne m’approxime pas contre ce pot de fer, moi qui ne suis qu’un… qu’une cruche : t’as raison, grégoire, gaudeat benet nanti, puisqu’il l’est ; mais je gage chopine qu’il a de la poudre d’Attrape nigauds, pour avoir comme ça quinze et bisque sur les jugements de tous nos badaudiers, et pour les enfiler comme son maître. God-dam ! qu’il ne m’enfilera pas ! eh, non, pas de ça, Lisette ! Ah ! Nicolas, que tu ne me le…(1)

_____________
(1) Pas de ça, Lisette. Ah ! ah ! Nicolas, tu ne me le, etc. — Expressions oubliées par M. Délicieux…. Les grands hommes ne pensent pas à tout.

On n’a pas trouvé de source plus ancienne, bien que la note de l’auteur semble indiquer que c’était une expression désuète déjà à son époque.

Quant au prénom Lisette, diminutif de Lison ou de Louise, on le retrouve attaché à des personnages de comédies et d’histoires galantes, sans pour autant qu’ils y aient toujours le beau rôle : est-ce dû au fait que le nom commun lisette désignait « un petit insecte verdâtre qui en Mai et en Juin gâte les jeunes jets des arbres fruitiers et de la vigne », appelé aussi assez coquinement coupe bourgeon ?

C’est ainsi que chez le fabuliste allemand Christian Fürchtegott Gellert (1715-1769) Lisette est une « jeune épouse ayant été atteinte de petite vérole » et qui « eut en plus l’infortune, après sa maladie, de perdre aussi la vue », ce qui l’a heureusement empêché de voir les infidélités que son mari n’a manqué de commettre avec sa garde-malade… Il est évidemment curieux (mais l’est-ce vraiment ?) que la Wikipedia écrive à propos de l’auteur qu’il « interprète des sentiments intimes, il enseigne la vertu, la religion ; il purifie l’art pour l’introduire dans la famille » sans qualifier cette information…

Bien plus tôt, dans « Le Cordelier de Venise » du Décaméron de Bocace (XIVe s.) on trouve « une jeune femme d’un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino […] fière et orgueilleuse comme sont tous les Vénitiens » venue se confesser à un certain frère Albert, qui n’était autre qu’un libertin, « un mauvais sujet nommé Bertho de la Massa ». Il comprend « sans peine que sa pénitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie ; et voyant que c’était là précisément ce qu’il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux ». Quelles salisettes !

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