Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 avril 2010

Le Miniver à Parthenay

Classé dans : Actualité, Histoire, Langue, Littérature, Shoah — Miklos @ 22:16

« Ce processus de continuelles retouches était appli­qué, non seulement aux journaux, mais aux livres, pério­diques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enre­gis­trements sonores, cari­catures, photo­graphies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de docu­men­tation qui pouvaient comporter quelque signi­fication politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune infor­mation ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palim­pseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification. » — George Orwell, 1984.

Voici comment la presse du passé sera sans doute rééditée dorénavant à Parthenay, à l’aide de fonctionnaires chargés, à l’instar du Winston de 1984 au sein du Miniver (ministère de la vérité), de « rewriter » les textes du passé pour les rendre conformes à ce qu’on appellerait aujourd’hui le politiquement correct :

Charles-Quint avait marié sa fille naturelle au fils du …. Paul III. Le ……. Petiot a assassiné plus d’une vingtaine de personnes. Il s’agit de l’assassinat à Paris, en 1889, d’un …….., Maître Gouffé, dont on retrouve le cadavre à côté d’une malle dans les environs de Lyon ; il s’avère que Gouffé était maître-chanteur, ….. d’…….. véreux et proxénète. Des …….. nazis ont effectué des expériences barbares sur des cobayes humains. Le parquet a requis jeudi une peine de 4 ans de prison, dont deux avec sursis, contre l’ancien …….. de l’Intérieur Charles Pasqua, figure de la droite française, jugé dans trois affaires de malversations financières présumées. L’ancien ………. de Malines-Bruxelles a affirmé samedi ne pas se souvenir d’avoir été alerté dans les années 1990 par un …… des soupçons de pédophilie pesant contre l’…… de Bruges.

Effectivement, comme le rapportent plusieurs quotidiens aujourd’hui, à l’instar de Libé :

Xavier Argenton, ….. Nouveau Centre de Parthenay (Deux-Sèvres), a refusé dimanche que soit lue une lettre d’une ancienne déportée d’Auschwitz. Le motif ? Ida Grinspan y racontait son arrestation, le 30 janvier 1944, par « trois gendarmes ». (…) « Ne stigmatisons pas une catégorie professionnelle qui, dans ces temps troubles, avait obéi aux ordres de l’autorité légitime », a-t-il déclaré à son adjoint en charge des affaires patriotiques.

Nous avons omis d’indiquer la fonction de cette personne pour éviter de stigmatiser les maires de France, et, dans les extraits précédents, les représentants d’autres catégories professionnelles, dont certains membres ont préféré suivre le devoir de désobéissance plutôt qu’obéir aveuglément aux ordres de l’autorité (quelle qu’ait été sa légitimité). Quant à l’article de Libé, il omet de préciser qu’il s’agissait de la lecture de cette lettre dans une classe de 3e à l’occasion de la Journée nationale du souvenir et de la déportation, et que l’adjoint en question était lui-même ancien gendarme, toujours selon la presse.

Ida Grinspan est une grande petite dame pleine de joie de vivre malgré les épreuves qu’elle a subies (et dont elle a parlé dans J’ai pas pleuré). Sans haine ni amertume, elle en transmet le souvenir dans des classes et à l’occasion de voyages dans le camp d’Auschwitz où elle avait été internée (c’est ainsi qu’on a fait sa connaissance). Il est triste de constater que cette parole peut encore être étouffée 60 ans plus tard, sous des prétextes fallacieux : après tout, c’est justement dans le cadre de leur fonction que ces individus ont agi ainsi, mais cela ne jette pas pour autant l’opprobre sur toute la profession.

C’est d’ailleurs à peine trois ans après la fin de la guerre qu’Orwell avait si bien décrit le phénomène de contrôle du message par le contrôle du langage :

Le vocabulaire du novlangue était construit de telle sorte qu’il pût fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et même les possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes. L’invention de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire, quelle qu’elle fût, contribuaient à ce résultat.

L’altération des traces du passé affecte aussi la photographie, qui est moins que jamais un témoin objectif. Que ce soit pour des raisons politiques – on se souvient comment Staline a fait effacer des visages sur des photos après qu’il ait fait dispa­raître les personnes physiquement – ou esthétiques – des petites retouches sur un cliché sont plus efficaces qu’un long régime ou qu’une chirurgie plastique. Dans ce registre de la réécriture, il ne s’agit pas toujours d’effacer (qui, techniquement, est un rajout : on recouvre la partie à faire disparaître à l’aide d’autres parties de la photo) mais de rajouter ou de construire : ainsi, la célèbre photo de Lincoln date d’après sa mort et est constituée d’un portrait de la tête du président défunt et du corps d’une autre personne…

11 avril 2010

Depuis que l’homme est homme et le Français français…

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 11:16

Dans ses Carnets, le major W. (William) Marmaduke Thompson a consigné ses observations de la France et des Français qu’il découvre après la guerre ; veuf, il s’était remarié avec Martine-Nicole Noblet et s’installe à Paris, patrie de sa seconde épouse.

Publiés en 1954, certaines de ces pages peuvent dater, surtout lorsqu’elles concernent des aléas de la vie politique d’alors (les gouvernements qui ne tiennent que quelques mois, le parlement désorganisé…), mais pour l’essentiel elles font mouche encore aujourd’hui lorsqu’elles décrivent le rapport du Français à ses congénères, à ses institutions et au reste du monde.

Comment définir ces gens qui passent leurs dimanches à se proclamer républicains et leur semaine à adorer la Reine d’Angleterre, qui se disent modestes, mais parlent toujours de détenir les flambeaux de la civilisation (…), qui placent la France dans leur cœur, mais leurs fortunes à l’étranger, qui sont ennemis des Juifs en général, mais ami intime d’un Israélite en particulier (…), qui détestent que l’on critique leurs travers, mais ne cessent de les dénigrer eux-mêmes, (…), qui admirent chez les Anglais l’ignorance du « système D », mais se croiraient ridicules s’ils déclaraient au fisc le montant exact de leurs revenus, qui se gaussent des histoires écossaises, mais essaient volontiers d’obtenir un prix inférieur au chiffre marqué; qui s’en réfèrent complaisamment à leur Histoire, mais ne veulent surtout plus d’histoires, qui détestent franchir une frontière sans passer en fraude un petit quelque chose, mais répugnent à n’être pas en règle, qui tiennent avant tout à s’affirmer comme des gens « auxquels on ne la fait pas », mais s’empressent d’élire un député pourvu qu’il leur promette la lune, qui disent : « En avril, ne te découvre pas d’un fil », mais arrêtent tout chauffage le 31 mars, qui chantent la grâce de leur campagne, mais lui font les pires injures meulières, qui ont un respect marqué pour les tribunaux, mais ne s’adressent aux avocats que pour mieux savoir comment tourner la loi, enfin, qui sont sous le charme lorsqu’un de leurs grands hommes leur parle de leur grandeur, de leur grande mission civilisatrice, de leur grand pays, de leurs grandes traditions, mais dont le rêve est de se retirer après une bonne petite vie, dans un petit coin tranquille, sur un petit bout de terre à eux, avec une petite femme qui, se contentant de petites robes pas chères, leur mitonnera de bons petits plats et saura à l’occasion recevoir gentiment les amis pour faire une petite belote ?

Ces conservateurs qui, depuis deux cents ans, ne cessent de glisser vers la gauche jusqu’à y retrouver leur droite, ces républicains qui ont fait depuis plus d’un siècle du refoulement de royauté et apprennent à leurs enfants, avec des larmes dans la voix, l’histoire des rois qui, en mille ans, firent la France – quel damné observateur oserait les définir d’un trait, si ce n’est par la contradiction ? (…)

M. Taupin est un monsieur qui ne croit à rien, parce que, à son avis, il ne sert plus à rien de croire à quelque chose. (…)

« Ce qu’il nous faudrait, c’est un homme à poigne, qui fasse un peu d’ordre là-dedans, un bon coup de balai ! »

On pourrait penser alors que ces gens aspirent à la dictature. Erreur. Qu’un homme à poigne se signale à l’horizon, qu’il parle de réformer les institutions parlementaires, de mettre de l’ordre, de faire régner la discipline et, pour un satisfait, voilà mille mécontents. (…)

Les Français sont persuadés que leur pays ne veut de mal à personne. Les Anglais sont méprisants ; les Américains dominateurs ; les Allemands sadiques ; les Italiens insaisissables ; les Russes impénétrables ; les Suisses suisses. Eux, Français, sont gentils. On leur fait des misères. (…)

Persécuté par ses ennemis qui lui font la guerre, par ses alliés qui font la paix sur son dos, par le monde entier qui lui prend ses inventions (les Français ne savent qu’inventer pour se plaindre ensuite qu’on le leur a pris), le Français se sent également persécuté par les Français : par le gouvernement qui se paie sa tête, par le fisc qui lui fait payer trop d’impôts, par son patron qui paie bon marché ses services, par les commerçants qui font fortune à ses dépens, par le voisin qui dit du mal de lui, bref, par anybody… (…)

Qui dont investit le gentil Français ?

Un mot très bref de son vocabulaire, sur lequel mon si dévoué collaborateur et ami a bien voulu attirer mon attention, m’a livré la secrète identité des assiégeants : c’est ils. Et ils, c’est tout le monde : les patrons pour les employés, les employés pour les patrons, les domestiques pour les maîtres de maison, les maîtres de maison pour les domestiques, les automobilistes pour les piétons, les piétons pour les automobilistes, et, pour les un comme pour les autres, les grands ennemis communs : l’État, le fisc, l’étranger.

Pierre Daninos, Les Carnets du major W. Markmaduke Thompson. Découverte de la France et des Français. Hachette, 1954.

Le « dévoué collaborateur » du fictif major est le bien réel Pierre Daninos (1913-2005), qui a réussi ce « tour de force » (terme français repris et italicisé par les Américains) pour un Français de faire voir les Français aux Français par l’œil d’un Anglais francophile inexistant : c’est cette distance – la Manche étant alors aussi infranchissable qu’aujourd’hui en dépit de l’Eurostar, culturellement parlant, s’entend –, de l’accent que l’on entend dans les discrets anglicismes du texte et dans l’humour british qui donnent toute leur saveur à cette critique de nos travers nationaux.

La vie de Marmaduke s’est poursuivie presque tout autant que celle de son créateur, jusqu’aux Derniers carnets du major Thompson. Si Daninos a exploré les trésors infinis de nos idiosyncrasies nationales (Un certain monsieur Blot, Snobissimo…), il a aussi consacré un ouvrage à la dépression qui l’avait frappé (Le 36e dessous). La nécrologie que lui a consacrée Le Times montre l’intérêt de ses livres pour un public international, tout à la fois amoureux et critique de la France et des Français.

Le regard qu’a jeté Laurence Wylie (1909-1996) sur les Français est d’un tout autre ordre : cet Américain, fils de pasteur, s’était pris d’amour pour la France (l’amour, toujours l’amour !) et y a passé plusieurs années sabbatiques dans la France dite profonde : un village dans le Vaucluse (dont il a tiré un livre éponyme), en Anjou… Devenu professeur de culture française à Harvard, il s’est surtout intéressé à l’étude de la gestuelle et à la communication non verbale comme moyens de comprendre une culture étrangère.

Son livre Beaux gestes est un chef-d’œuvre en son genre : des expressions françaises particulièrement typiques (il est bourré !, il y a du monde au balcon !…) y sont littéralement illustrées par des photos dans lesquelles il prend les mimiques correspondantes d’une façon très expressive ; ce n’est pas étonnant : il avait suivi les cours du mime Jacques Lecoq… On parle avec tout son corps, et l’accent – régional ou étranger – ne se manifeste pas uniquement dans la voix, mais dans les infinies expressions du visage ou des mains, par les postures de la tête et des épaules, dans sa démarche… On peut ainsi parfois distinguer de loin un étranger avant même de l’avoir entendu parler. Preuve s’il en est que la maîtrise d’une langue ne consiste pas uniquement à posséder vocabulaire et grammaire mais aussi ses idiomes, et, plus généralement, sa culture, et que la communication ne passe pas uniquement par l’oralité.

Un autre « tour de force » concernant la France, ou plutôt le français, est le Mots d’Heures : Gousses, Rames. The d’Antin Manuscript, par Luis d’Antin van Rooten. C’est, d’apparence, une anthologie de poèmes en ancien français, accompagnés d’une profusion de savantes notes de bas de page destinées à en faciliter la compréhension, mais c’est en fait une translittération particulièrement originale de l’équivalent anglais des Contes de ma mère l’oye qui utilise des mots français à la consonance proche. Le titre du recueil lui-même reprend de cette façon celui de l’original, Mother Goose Rhymes. Et c’est ainsi que :

Un petit d’un petit
S’étonne aux Halles
Un petit d’un petit
Ah ! degrés te fallent
Indolent qui ne sort cesse
Indolent qui ne se mène
Qu’importe un petit d’un petit
Tout Gai de Reguennes

correspond au célèbre :

Humpty Dumpty
Sat on a wall.
Humpty Dumpty
Had a great fall.

And all the King’s horses,
And all the King’s men
Couldn’t put Humpty Dumpty
Together again.

Un livre aussi intelligent qu’amusant, ma foi.

On trouve une variante du genre dans les Let’s Parler Franglais! (1980) et Parlez-vous Franglais? de Mikes Kington, collection de dialogues en français parlé par des Britanniques qui émaillent leurs phrases de mots en anglais ou traduisent littéralement dans la langue de Molière les tournures et les idiomes de celle de Shakespeare, ce qui donne par exemple :

Premier Joggeur : Je peux courir avec vous ?

Deuxième joggeur : Oui, si vous voulez.

1er Joggeur : C’est pour la compagnie, vous savez.

2ème Joggeur : Ah vous courez sur company business ?

1er Joggeur : Non, non. Je n’aime pas courir seul.

2ème Joggeur : Ah.

1er Joggeur : C’est un merveilleux matin pour cette sorte de chose.

2ème Joggeur : Quelle sorte de chose ?

1er Joggeur : Le jogging.

2ème Joggeur : Ah, vous faites le jogging ?

1er Joggeur : Oui. Vous aussi, non ?

2ème Joggeur : Non.

1er Joggeur : Ah… Mais pourquoi vous courez, alors ?

2ème Joggeur : Je vais à un job.

1er Joggeur : Un job ? Vous êtes un Running Doctor, comme en Australie ?

2ème Joggeur : Non, je suis un gendarme. Je vais à un 999 appel.

1er Joggeur : C’est curieux. Je croyais que la police avait des motocyclettes et des voitures avec sirènes.

2ème Joggeur : Oui, mais nous sommes under-equipped. Le 999 appel est venu, on n’avait plus de véhicules, on m’a dit : ‘Run, you blighter, run.’

1er Joggeur : Mais… vous n’avez pas d’uniforme.

2ème Joggeur : Je suis plainclothes.

1er Joggeur : Ah. Cela explique le trois-piece suit, la cravate natty et la rose au revers. Quand je vous ai vu, je me suis dit : ‘Pour un joggeur, ce n’est pas très joggy. Ce n’est pas mon idée d’un jog-suit.’ A propos, où vous allez ?

2ème Joggeur : 19 Lauderdale Road. Séparer un mari et une femme. Ils se battent. La même vieille histoire. Blimey, je suis knackered. C’est loin ?

1er Joggeur : Pas si vous êtes dans la rose de santé. Vous n’avez pas une petite sirène pour arrêter la traffique ?

2ème Joggeur : Non. Il faut que je me repose un peu. Dites donc, vous êtes en peak form—pouvez-vous allez à l’avance ?

1er Joggeur : A 19 Lauderdale Road ?

2ème Joggeur : Oui. C’est bien simple. Vous entrez, vous criez, ‘Je suis la loi,’ et vous craquez les têtes ensemble.

1er Joggeur : Mais… mais je fais un time trial ! Cela dérangera ma schedule !

2ème Joggeur : C’est un ordre ! Par la majesté de la loi je vous ordonne… !

1er Joggeur : OK, OK. J’y cours.

2ème Joggeur : Et prenez garde ! Le mari a un revolver. Au revoir, jusqu’après mon petit lie-down.

Soyez donc très careful quand vous ferez votre dimanche jogging, surtout si vous ne le faites pas dans le club de gym.

31 mars 2010

Sérendipité, ou comment j’ai découvert…

Laurie Anderson, dont on a pu voir hier Delusion, son nouveau spectacle onirique et poétique à Paris.

C’était au début des années 1980, à Ithaca, petite ville universitaire et bucolique de l’État de New York. J’écoutais régulièrement la chaîne de radio publique NPR, dont la richesse et la qualité des émissions culturelles ne cessaient de m’enchanter. Un jour, j’y entends le triste mugissement de la corne d’un bateau, puis une voix de femme. Cette voix raconte. Elle parle de ce qu’elle entend, elle parle de tous ces bruits dont elle perçoit le rythme lancinant, elle parle de l’angoisse de la composition, puis elle se met à jouer d’un violon au son acide tout en continuant de parler. La performance – sons, musique, voix – et le texte plus parlé que chanté ont immé­dia­tement exercé sur moi une fascination dont je ne me suis jamais départi.

C’était Is Anybody Home?, dont le titre reflète l’un des thèmes récurrents de ses œuvres : l’isolation croissante de l’individu dans un monde froid et hypertechnique. Elle l’illustrera par exemple plus tard dans New York Social Life, où elle tente de contacter une amie mais ne peut communiquer avec elle que par répondeur interposé. Elle porte un regard critique et engagé, mais d’un air détaché et avec un humour pince-sans-rire, sur la société (post-)moderne, et utilise pour l’exprimer, paradoxalement pourrait-on penser (mais ce n’est qu’un moyen de mieux le matérialiser), une panoplie de matériel électronique sophistiqué, à l’instar du violon électronique ou du vocodeur (dispositif informatique qui lui permet de changer le timbre de sa voix en temps réel) dans des spectacles multimédia, de vrais régals pour les yeux comme pour les oreilles, mais aussi pour l’esprit : l’intelligence, la finesse et les références littéraires et musicales enrichissent la trame de son discours.

On connaît le succès de O Superman (qui propulsera Anderson sur les scènes internationales), principalement dû à son rythme hypnotique (obtenu en faisant boucler une brève syllabe qu’elle prononce avant de débuter la performance), à sa façon apparemment très cool de raconter un quotidien ou un mythe, et, dans d’autres œuvres, à la transformation de sa voix en celle d’un vieillard (quelle surprise pour les sens ! on voit une belle jeune femme parler, et on entend un vieil homme…)… Et pour ceux qui ont eu alors comme maintenant la chance de la voir sur scène, son allure quasiment androgyne, l’ombre d’un sourire énigmatique, sa fossette coquine.

Mais le contenu, l’écoute-t-on seulement ? La menace de l’escalade de la violence (“‘Cause when love is gone, there’s always justice. And when justice is gone, there’s always force. And when force is gone, there’s always Mom”), l’emprise croissante de la technologie militaro-industrielle destinée à rassurer l’individu (“So hold me, Mom, in your long arms. So hold me, Mom, in your long arms. In your automatic arms. Your electronic arms. In your arms. So hold me, Mom, in your long arms. Your petrochemical arms. Your military arms. In your electronic arms”).

Il n’est pas étonnant que Laurie Anderson consacre un texte à Walter Benjamin, dans lequel elle reprend quasi littéralement la description qu’il fait d’un tableau de Klee, Angelus Novus  (on a précédemment cité les deux textes) : l’Ange de l’histoire est poussé en avant par une tempête irrésistible venue du paradis ; il avance à reculons vers le futur, tourné qu’il est vers le passé pour contempler les ruines occasionnées par cette tempête et qui vont en s’accumulant. Cette tempête, c’est le progrès, que Walter Benjamin considère comme une évolution historique conduisant à la catastrophe (thèse qui s’apparente à celles de Günther Anders et de Jacques Ellul), et contre laquelle il faut se révolter. Michael Löwy consacre un excellent article à cette conception de l’histoire de Benjamin. Quant à la destruction qui accompagne inéluctablement le progrès, elle fait l’objet de l’analyse de Joseph Schumpeter qui, dès 1942, a explicité ce processus et l’a nommé de façon fort appropriée destruction créatrice.

Telle la mort qui fait pendant à toute naissance, la destruction accompagne toute création. Selon les Cabalistes, elle est universelle : la destruction originelle a été, selon eux, cette « brisure des vases » conséquente à la création même du Monde. Et l’homme, au lieu de tenter de réparer, continue à détruire par sa poursuite d’un progrès illusoire. Laurie Anderson racontera d’ailleurs le paradis perdu dans Langue d’Amour, ce lieu où il y avait un homme et une femme pas très futés mais béatement heureux et un serpent qui marchait (selon une ancienne légende juive, ce reptile perdit ses membres pour avoir occasionné la chute de l’homme).

Le dernier spectacle, Delusion, même s’il possède les éléments si reconnaissables de l’œuvre de Laurie Anderson (violon, voix transformée, multimédia…) est bien plus sombre, voire tragique : c’est la mort qui y préside d’une façon ou d’une autre, et pas uniquement celle de la Terre (comme, par exemple, avec le redémarrage du Grand collisionneur de hardons près de Genève, dit-t-elle), mais sans doute bien plus personnellement que dans ses précédents spectacles (elle raconte le décès de sa mère). Même l’humour y a un côté plus noir que d’habitude : un couple âgé de 90 ans décide de divorcer ; à la question, Pourquoi le faites-vous seulement maintenant ?, ils répondent : On ne voulait pas divorcer avant que nos enfants ne meurent.

Un nouveau spectacle donc, différent (il a laissé froid le public nord-américain, qui a toujours eu moins d’accroche pour les performances d’Anderson que celui d’Europe – et peut-être d’Asie), sans pour autant rendre méconnaissable la voix si typique de son créateur.

15 février 2010

Le ghetto de Paris

Classé dans : Judaïsme, Langue, Lieux, Littérature, Médias — Miklos @ 19:31

Il n’est jamais trop tard pour bien faire : la revue Livres Hebdo fait découvrir à ses lecteurs Cyrille Fleischman (qu’elle orthographie une fois Fleischman et une autre Fleishman), depuis plus de vingt ans chantre du yiddishland parisien, le quartier du Marais d’antan, celui des immigrés juifs modestes venus ici avant « la » guerre parce dans le vieux pays on disait « heureux comme Dieu en France ».

Ils en avaient apporté leurs vieilles fringues et l’art de les rapiécer à l’infini, leur cuisine typique (celles des pauvres, qui savent accommoder les modestes ingrédients en rajoutant du pain pour donner plus de volume et voilà la carpe farcie) et variée (ce n’est pas la même en Galicie et en Bessarabie, non Monsieur), et recréé dans le Marais – destination des marginaux de tous temps, quartier habité par les Juifs depuis le Moyen Âge1, et où passait la rue des Juifs (actuellement rue Ferdinand-Dival, pardon, Duval) – une sorte de shtetl avec son pletzl, où l’on pouvait encore voir il n’y a pas si longtemps des hommes avec leurs shtreimel et leurs kapote (pas de celles utilisées actuellement dans ce quartier) accompagnés de leurs femmes la tête couverte (c’était avant l’interdiction des niqabs) et d’une ribambelle de rejetons, angelots aux payès étonnement longs et bien graissés de schmaltz.

Les anciens résidents étaient devenus des israélites et s’habillaient comme tout le monde (c’est-à-dire tâchant de paraître Français de souche), tandis que les plus récents n’étaient que des juifs plus reconnaissables encore à leur accent et à leurs habits que s’ils portaient une étoile jaune. Ce sont eux d’ailleurs qui seront raflés, plus tard. Après, ce seront ceux d’Afrique (il est souvent question de fric, chez les Juifs) du nord qui rempliront les vides et déborderont dans d’autres quartiers de Paris, avec leurs accents et leur cuisine si différentes. Puis les homos. On est toujours le Juif de quelqu’un.

Une autre coquille, plus malheureuse, s’est glissée dans l’article de Livres Hebdo : la rue des Écouffes s’y voit appelée « la rue des Étouffes ». De mauvaises langues rajouteront « chrétiens » ; ce qui n’est d’ailleurs pas mieux que le sens original de son nom : escoufle dénote le milan royal, oiseau (fort) rapace, qui servait d’enseigne aux prêteurs sur gage et n’était donc pas très apprécié : au XIVe s., Gilles li Muisis le compare au diable2 :

Escoufles vole haut et souvent apriès frape ;
Or advient a la fois aucuns qu’il en escape,
Et il le voit tantost, si le prend et hape
Plus tost et plus errant qu’uns charpentier se hape.

L’escoufle, c’est Sathan !

Quant à la rue, elle existait déjà au XIIIe s., et René Descartes y avait logé (chez l’abbé Picot, comme quoi il n’y avait pas que des Juifs dans ce quartier) en 1644. Trente ans plus tard, le peintre Philippe de Champaigne y décède au n° 20, maison qui avait appartenu à sa famille, et qui jouxte l’oratoire israélite Roger Fleischman (au 18), fondé par le père de Cyrille. Ses nouvelles méritent d’être lues, si vous aimez le gefilte fisch ou le gâteau au pavot et bien d’autres delicatessen du vieux pays, l’accent d’un Popek (qui parle très bien français quand il ne joue pas) ou, à défaut, Madame Sarfati. C’est tout ce qui reste : le goût et la mélodie d’un monde deux fois disparu. Et de beaux petits textes amusants, tendres et nostalgiques.


1 L’histoire de Jonathas, un Juif de la rue des Jardins, dans le Marais, en est une des traces – tragiques : en 1290, il fut accusé d’avoir fait bouillir une hostie dans une chaudière. Il fut condamné à être brûlé vif et sa maison rasée. Sur son emplacement s’élève l’église et le cloître des Billettes.

2 Source : Jelle Koopmans et Paul Verhuyck, Sermon joyeux et truanderie (Villon – Nemo – Ulespiègle), Rodopi, 1987.

2 février 2010

Dis, papa, de quand date l’invention de l’ordinateur ?

Classé dans : Histoire, Langue, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 8:59

Une erreur communément répandue fait remonter l’invention de l’ordinateur élec­tronique à 1947 (il s’agissait de l’ENIAC) et à son prédécesseur mécanique et programmé la machine analytique de Charles Babbage et Ada Lovelace en 1834. C’est bien évidemment faux ; comme on le verra, l’ordinateur programmable et élec­tronique existait déjà de nombreux siècles plus tôt, ainsi que l’un de ses usages les plus répandus aujourd’hui, celui des réseaux sociaux.

Le dictionnaire critique de la langue française de l’Abbé Féraud (auteur du Dictionnaire grammatical) publié à Marseille en 1788, fournit l’origine du mot (L’Hist. d’Angl.) et le trouve « barbare », opinion partagée lors de la réinvention du terme au XXe s. pour dénoter le computer d’origine américaine. Mais on y trouve surtout la preuve de son utilisation dans des réseaux sociaux avec l’autorisation des autorités (on n’était pas en Chine) : « Le Roi permettoit que ces Ordinateurs s’unissent entre eux et leurs amis, etc. » : on est en droit de se demander si Face­book, Twitter et consorts ne sont qu’une pâle réplique d’une pratique ances­trale.

Mais l’ordinateur d’alors ne servait pas qu’aux jeux (ce qui semble être le destin de son lointain descendant) : il pouvait corriger la ponctuation, et donc, on peut en déduire, l’orthographe, à l’instar des traitements de texte contemporains. À quand remonte cette fonctionnalité (dont nos contemporains ne peuvent se passer quel qu’en soit le résultat parfois surprenant) ? Il suffit de consulter la Dissertation préli­minaire ou prolégomène sur la Bible de Louis Ellies Du-Pin, publié en 1701, et qui cite Michlol de David Kimhi qui date de 1554 et où l’on trouve mention des « ordinateurs de la ponctuation ».

Le piratage informatique – et l’une de ses manifestions les plus perverses, le phishing, qui consiste à convaincre le destinataire d’un courriel de se connecter à un site qui prétend être celui de sa banque (par exemple) et d’y fournir ses coordonnées et ses codes – ne sont pas récents, c’est le moins qu’on puisse dire, puisqu’on en trouve trace dans les Lettres de Saint Augustin (né en 354 et mort en 430). Pour preuve, on consultera avec avantage Les Lettres de S. Augustin traduites en françois (…) par M. du Bois, de l’Académie françoise, gouverneur de M. le Duc de Guise, et publiée en 1697 : le saint y parle d’un certain Ingentius (nom qui devait dénoter son ingénuité) qui s’était rendu coupable d’avoir fabriqué un logiciel destiné à attaquer l’ordinateur de Cécilien, évêque de Carthage. On remarquera en passant que l’évêque avait baptisé son ordinateur (Félix), pratique toujours très courante.

Enfin, c’est le Nouveau dictionnaire historique et critique de Jacques Georges de Chaufepié (une chance, par ces temps de vent, de froidure et de pluie) qui fait allusion aux ordinateurs portables en 1750. En effet, cet ouvrage parle de leur capa­cité à se décharger : il est évident qu’il s’agit là des batteries équipant les portables qui se déchar­geaient, ce qui nuisait à leur acquéreur :

On en conclurera que l’ordinateur nous accompagne depuis au moins seize siècles. Nihil novi sub sole.

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