Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 novembre 2005

Le cœur qui danse

Classé dans : Danse, Photographie — Miklos @ 10:21

Il suffit parfois de nommer les choses pour leur donner un sens. C’est ce que l’ouvrage de Dominique Frétard, consacré à la danse contemporaine, a fait pour moi avant même que je n’en commence la lecture à propos d’un certain genre de danse contemporaine qui, malgré mon amour quasi inconditionnel pour la chorégraphie actuelle, m’a laissé froid ou m’a indigné par une indigence et ce que je pense être une sorte de mépris du public – le comble, pour un spectacle (bien qu’Arthaud soit passé par là). Intitulé Danse et non-Danse. Vingt-cinq ans d’histoires, il identifie ainsi ce qui m’y parle et ce qui m’y rebute. Réaction à la prééminence étouffante, surtout en France, de « la figure du ballet classique, dévoreuse d’espace », à tel point qu’on n’y trouve personne qui veuille « s’affronter à sa puissance », contrairement aux grands talents de la danse contemporaine qui ont émergé des « habités par la force des grands anciens ». Ici et maintenant, on rejette tout1, « on refuse naïvement de s’inscrire dans l’histoire de la danse », que peut-il donc rester ? Créer à tout prix. Et le prix ? des danseurs en couche-culotte qui illustrent bien l’état infantile (Frétard, plus généreusement, dit « juvénile ») d’une certaine mouvance actuelle. Mais il y a encore, bien heureusement, de la danse qui se crée sur des assises solides sans pour autant sombrer dans un classicisme académique.

Sidi Larbi Cherkaoui : la foi dans l’homme

C’est le Théâtre de la Ville qui m’a fait découvrir Sidi Larbi Cherkaoui (dont j’ai parlé plusieurs fois avec admiration), preuve que la valeur n’attend pas le nombre des années. Si ses spectacles précédents mettaient en scène une troupe, Zero degrees, ce soir d’octobre, fut un long pas-de-deux fort, tendre, intérieur, élégiaque, le sien et celui d’Akram Khan – d’ailleurs, plutôt un pas-de-quatre, puisqu’il y avait deux poupées articulées de taille humaine, ombre des danseurs et parfois presque insufflées de vie autant qu’eux. Ce duo d’hommes, belle méditation sur l’homme et sur l’autre, sur la mémoire et sur le présent, sur l’identité et le rejet, et finalement sur la compassion, poursuit ainsi le parcours de ce chorégraphe qui doit être profondément croyant ainsi que son compère dans ce spectacle, sans pour autant jamais tomber dans une religiosité étriquée ni, à l’inverse, dans un syncrétisme fade.

DV8 : le spectacle désacralisé

Le nom même de la compagnie britannique DV8 Physical Theatre du chorégraphe australien Lloyd Newson indique bien déjà qu’on est loin du conventionnel, « DV8 » se prononçant, en anglais, deviate. Scène dans la scène, Just for Show est un spectacle tonique qui tourne en dérision la culture du spectacle en en récupérant les icônes qu’il transforme, à l’aide d’une scénographie fine et ironique et des effets jamais gratuits : volutes de lumières années 60, yoga New Age et flower generation, vidéo, hologrammes… tout passe dans ce tourbillon magique plein d’énergie, en des clairs-obscurs et des lumières rasantes rappelant parfois des solarisations de Man Ray. L’image de la star (qu’on collerait bien sur quelques-unes des célébrités d’aujourd’hui) en prend pour son grade : poupée de cire – poupée de son manipulée par son entourage pour être remplacée par un clone au même discours convenu. Le public, lui aussi, n’est pas épargné : la star descendue dans la salle jette son dévolu un spectateur auquel elle offrira le champagne et avec lequel elle regardera une partie du spectacle, tout en minaudant de la façon si agaçante qu’ont certaines pimbêches à se trémousser extatiquement dans des spectacles branchés. Le Théâtre de la Ville ne s’y est pas trompé (il se trompe d’ailleurs si rarement) en nous les amenant en octobre, ce fut un régal. Preuve s’il en est que l’on peut démonter avec art et bon goût des vaches d’or sans sombrer dans le trash et le nihilisme, bien au contraire.

Garry Stewart Australian Dance Theatre : le vol suspendu

Si la photographie est, de par sa nature même, l’art de l’immobile, elle peut donner la sensation du mouvement, et parfois de façon vertigineuse. C’est ce que la photographe américaine Lois Greenfield nous a démontré en live avec art lors du spectacle Held de l’Australian Dance Theatre au Théâtre de la Ville en novembre. Deux grands écrans délimitaient la scène (et, parfois, étaient déplacés de façon à la recomposer entièrement). Greenfield, ouvent accroupie au centre et à peine visible, photographiait les danseurs avec un appareil ultra rapide, avec ou sans téléobjectif, et ses photos apparaissaient sur les écrans deux ou trois secondes plus tard. Prises souvent à l’apogée d’un mouvement, elle en arrêtait ainsi le geste en plein air, et tandis que, devant nos yeux, les danseurs regagnaient la terre, ils restaient en même temps comme suspendus sur les écrans, bien plus grands qu’en réalité. Cette simultanéité de mouvement-immobilité allait à l’encontre de toute notre expérience du réel et induisait deux visions simultanées du monde. À d’autres moments, elle photographiait en gros plan des poses souvent tendres des danseurs enlacés, et ces détails en devenaient des natures mortes épurées et abstraites en noir et blanc. Dans une scène particulièrement saisissante, l’éclairage devenu stroboscopique lui permit de faire des photos superposant, comme l’avait déjà fait Muybridge, la décomposition d’un mouvement, sur la même photo ; un danseur dont les bras démultipliés dessinent leur mouvement dans l’air, un déplacement qui laisse une aura derrière le danseur… Cette démarche poétique à deux voix, celle de la danse et de la photographie, tout aussi originale que celle de DV8 et leur multimédia, utilise ici un principe opposé au leur : la fixation pour l’éternité de l’instant fugace.

Balanchine entre tradition et modernisme


Mikhaïl Loboukhine dans Le Fils Prodigue
 

Danseurs dans La Valse
 

Ouliana Lopatkina et Vladimir Chichov dans La Valse
 
Photos : John Ross, ballet.co.uk
By permission.
La soirée George Balanchine au Théâtre du Châtelet le 28 novembre comprenait quatre œuvres chorégraphiées à diverses époques et interprétées par le Ballet et l’Orchestre du Théâtre Mariinksi de Saint-Pétersbourg (ex Kirov). Après un Quatre Tempéraments académique et ennuyeux (ronds de jambes et fouettés à l’envi) sur une musique de Paul Hindemith créé en 1946, et un Fils prodigue amusant et quelque peu désuet (il s’agit d’un ballet créé en 1929 par les Ballets russes de Diaghilev, avec des décors et des costumes fauves du peintre Georges Rouault) sur une musique de Serge Prokofiev, on a eu droit à un moment de grâce : il s’agissait du dernier mouvement de La Valse de Maurice Ravel (créé en 1951) : dans une salle de bal d’une sobriété saisissante (mur de lumière bleu nuit, minces draperies noires s’élevant vers les cintres), une foule semble danser une valse silencieuse et tourbillonnante, éclairée par le chatoiement des jupes en organdi rouge et noir des femmes, jusqu’à l’apparition finale d’un homme en noir qui enlève dans un pas de deux fatal une femme en blanc, qu’il vêt progressivement de noir et qui finit pas s’écrouler morte dans le paroxysme inéluctable de la musique et de leur tourbillon.

Il est indéniable que cette troupe danse bien, même très bien, avec une élégance rare autant dans la chorégraphie que dans les costumes et les lumières ; il suffit de voir la prestation magique de la filiforme Yekaterina Kondaurova dans le rôle de la Diva qui séduit et dépouille le Fils prodigue dansé avec grâce sensuelle par Mikhaïl Loboukhine. Mais c’est une troupe classique vraiment moderne : danseuses anorexiques aux seins plats et aux cuisses de grenouille, danseurs aux cuisses hypermusclées… c’est aussi une troupe moderne très (parfois trop) classique, dans son attitude corporelle sculpturale et dans sa démarche stylisée. Mais dans la Valse, dans cette splendide Valse sépulcrale, on ne le voyait plus.


1 Dans un monde qui évolue, une France figée procède par révolutions et par excès, effaçant tout pour retomber parfois dans les travers du passé.

11 novembre 2005

Une cathédrale de lumières

Classé dans : Danse, Musique — Miklos @ 0:35

Si le spectacle Kyburz/Greco qui s’est donné ce soir au Centre Pompidou dans le cadre du Festival d’automne à Paris était annoncé comme « la musique danse », ce fut surtout le mariage saisissant de la musique et de la scénographie dans Double points plus (la seconde des deux œuvres de Hanspeter Kyburz jouée ce soir, après Danse aveugle), bien au-delà de la chorégraphie, de la danse et de son pilotage discret et efficace de la partie électronique de la musique.

Émergeant du plus profond d’un silence et d’une obscurité absolus, des rayons de lumière verticaux comme les colonnes d’une église gothique commencent à éclairer la scène noire de la grande salle : au fond à gauche, les lignes épurées que dessinent les tuyaux étincelants des xylophones au milieu des percussions ; à droite, la silhouette noble du piano à queue, brillant comme un diamant noir auprès de quatre pupitres pour les autres musiciens1 ; à l’avant gauche, celui du chef, dont la partition blanche semble rayonner d’elle-même. Au centre, une lumière plus diffuse dessine au sol une forme géométrique, et de chaque côté, une grappe de projecteurs est suspendue à mi-hauteur comme une sculpture abstraite. Derrière, dans l’ombre, on distingue le danseur2, tout de noir habillé. Il est immobile. Le rituel peut commencer.

La pièce n’a rien de mystique, et pourtant ; c’est l’atmosphère sobre et intense à la fois dans laquelle la scène est baignée3 et qui varie au fil de la musique, elle-même parfois brutale, parfois délicate et qui remplit la salle, c’est cet ensemble qui sculpte une forme hiératique et changeante qui habite l’espace physique et sonore dans lequel évolue le danseur. Ses mouvements précis, sensuels ou saccadés, piloteront une synthèse sonore qui fait corps avec la musique instrumentale – est-ce la raison qu’ils paraissent parfois gauches ou en tout cas secondaires en comparaison au drame magnifique que la musique et la lumière déroulent devant nous ? Elle se terminera dans un cercle rayonnant au sol ; le danseur s’y écroule, comme crucifié au sol ; se relève, retombe. Puis tout s’éteint : la musique, la lumière, la vie.

À lire : Voyage dans l’espace des corps


1 Les musiciens de l’ensemble intercontemporain, d’une précision et d’une efficacité redoutables, dirigés par le jeune Jean Deroyer.
2 Emio Greco, qui a aussi signé la chorégraphie avec Pieter C. Scholten.
3 Lumières de Henk Danner et de Floriaan Ganzevoort.

25 août 2005

Souvenirs d’Italie : les Dolomites

Classé dans : Danse, Lieux, Littérature — Miklos @ 0:08

Le comté de Cournouailles a inspiré de grands écrivains britanniques, à l’instar de Tennyson, Dickens, Swindburne ou Hardy. Mais bien plus que la côte splendide ou les villages pittoresques, ce sont ses landes — et celles du comté de Devon voisin1 — baignant dans une atmosphère de mystère parfois inquiétant, qui ont nourri l’imaginaire littéraire.

Nul mieux que Daphné du Maurier, qui a longtemps vécu en Cornouailles, n’a su évoquer ce sentiment d’étrangeté insidieuse, de menace diffuse, de peur larvée dans des nouvelles ou des romans qui ont cette région pour cadre (Hitchcock a su en illustrer certains de façon magistrale) : Rebecca2, Frenchman’s Creek, Jamaica Inn ou The House on the Strand.

D’autres œuvres de Daphné du Maurier sont imprégnées de cette atmosphère : le recueil de nouvelles Les Oiseaux, dont le récit éponyme a été tourné en film par Hitchcock3 qui n’a pas manqué de terroriser des générations d’adolescents, comprend d’autres textes, moins connus mais non moins impressionnants.

C’est en apercevant les cimes des Dolomites, en Italie du nord, pour la première fois cet été, que je me suis souvenu d’une autre des nouvelles de ce recueil, Monte Verità, qui décrit la fascination et l’exaltation qu’inspire une chaîne de montagnes très particulière « quelque part en Europe » sur les protagonistes. Malgré les nombreuses années qui s’étaient écoulées depuis que je l’avais lue et relue, j’ai été saisi par la similitude entre la description qu’avait fait l’auteur dans ce texte merveilleux du lieu et de son impact sur les personnages avec ce que je voyais maintenant, et le sentiment que j’ai ressenti à la vue de ces pinacles et ces aiguilles dentelées et découpées de façon incroyable, couronnant des pans de roche gris pâle qui s’élancent à la verticale vers un ciel d’un bleu irréel, froid et indifférent ou parcouru de nuages dessinant une scène dramatique faisant écho à la splendeur austère de ces crêtes au profil de Savonarole.

Le nom de Monte Verità n’est pas fortuit ou uniquement une invention de romancier. C’est celui qui a été donné à une colline au-dessus d’Ascona, au début du XXe s., à la suite de l’arrivée dans la région d’une petite communauté d’intellectuels qui souhaitait fuir le monde moderne et se créer un monde à part, basé sur la liberté, la simplicité, la communauté de biens, la symbiose avec la nature : naturalisme, nourriture végétarienne, rejet de l’autorité sociale, politique, financière, religieuse, morale. Hippies avant l’heure, ils créèrent une communauté qui alterna entre des tendances baba-cool, intellectuelles et sectaires. Pendant un demi-siècle, quelques grandes figures de l’intelligentsia européenne se rencontrent à Monte Verità ; Carl Jung, Erich Maria Remarque, Hermann Hesse, Paul Klee, El Lissitzky…

Un documentaire d’Henry Colomer, diffusé sur Arte à plusieurs reprises, en isole quatre : le psychanalyste Otto Gross (pionnier de la révolution sexuelle), le « poète aux pieds nus » Gusto Gräser (qui inspira les vagabonds de Hermann Hesse), le chorégraphe Rudolf von Laban (rénovateur de la danse moderne) et l’écrivain Erich Mühsam (figure de proue de la révolution allemande de 1918). Les destins hors du commun de ces quatre individus dévoileront l’ambiguïté du projet utopique qui les avait réunis. Vêtus de peaux de bête, Greser divague dans Munich bombardé, Gross meurt à Berlin en clochard anonyme, Mühsam succombe sous la torture nazie tandis que von Laban prête allégeance à Goebbels et devient chef des ballets allemands4. L’adoration du soleil et des danses dans les prés sont bien loin: l’histoire a rattrapé ceux qui avaient cru pouvoir l’oublier, ou la transformer. Ces destinées croisées, racontées grâce à un important gisement d’archives, montrent comment se trament les thèmes de la révolte et du destin. Monte Verità est une aventure révélatrice des rêves et des cauchemars qui sont les nôtres.5

Ceux qui liront le récit de Daphné du Maurier ne pourront manquer de faire le rapprochement. C’est celui que j’ai fait pendant les jours que j’ai passés dans ce massif, alternant entre l’exaltation procurée par ces sommets inhumains et le calme émerveillé à la vue des splendides prairies verdoyantes et des forêts sombres qui s’étendaient au-dessous.


1 C’est dans les landes de Dartmoor, site d’une sombre prison créée durant les guerres napoléonniennes et que la légende dit fréquentées par un cavalier sans tête, que se tient l’intrigue du Chien des Baskerville, d’Arthur Conan Doyle.
2 Dont la toute première phrase est l’une des plus belles de la littérature : « La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley… ».
3 Je me souviens encore de la gène que j’ai éprouvée, pendant longtemps après l’avoir vu, en voyant des oiseaux posés sur des fils électriques longeant une route que j’empruntais.
4 Tandis que son élève, Mary Wigman, deviendra une danseuse célèbre, puis chorégraphe et professeur de danse, dont l’école sera fermée par les nazis, puis, rouverte après la guerre, un grand centre de danse moderne qui inspirera la danse contemporaine.
5 Source : Arte.

14 juin 2005

Ça déchire grave

Classé dans : Danse, Musique — Miklos @ 1:43

Vendredi dernier, quatre héli­cop­tères vrombissaient autour de moi dans un profond sous-sol avec quelques hommes en tenue minimaliste, tandis que ce soir un ensemble de guitare électrique, percussions, basse, violoncelle, clarinettes et piano amplifiés à en exploser les tympans s’est déchaîné pendant deux heures ; ce n’était pas un concert de musique baroque, ni d’ailleurs ce que j’écoute en général. Et pourtant, cela en valait la peine (mais je ressens une curieuse envie de partir me reposer dans un monastère de trappistes).

Helikopter-quartet est l’œuvre mégalomaniaque du très mégalomaniaque — et génial — Karlheinz Stockhausen, un des compositeurs contemporains les plus connus de la génération Ligeti (on y reviendra) — Boulez, si ce n’est que parce que Björk a déclaré avoir été influencée par lui. Dans cette œuvre, quatre musiciens jouent dans quatre hélicoptères en plein vol ; lors de la création (réalisée avec l’aide de l’armée autrichienne, pas moins), le public a pu entendre la retransmission sonore et visuelle de cette musique, où le bruit des pales des hélicoptères, démarrant graduellement pour devenir assourdissant jusqu’à leur atterrissage, se joint aux trémolos des instruments.

Vendredi, c’était un enregistrement du quatuor Arditti en plein vol qui était diffusé dans l’Espace de projection de l’Ircam, la salle à acoustique variable située sous la fontaine de Nikki de Saint Phalle, lieu idéal pour cette diffusion — le son était partout, on semblait percevoir les hélicoptères s’élever dans le ciel. Cette musique accompagnait une chorégraphie d’Angelin Preljocaj créée en 2001, dont le plus spectaculaire était certainement le travail sur la lumière de Patrick Riou : les motifs géométriques changeants au sol, parfois suggérant les pales tourbillonnantes, parfois des envolées de sable dans la foulée des pieds des danseurs avait un côté fascinant et poétique. La chorégraphie elle-même était harmonieuse et claire, mais semblait particulièrement indifférente à la tempête sonore et au chatoiement lumineux.

Cette œuvre était précédée de Centaures (créée en 1998), un duo masculin torse nu, collants et lanières de cuir, sur une musique (très belle) de György Ligeti, qui, si elle était esthétiquement très léchée (voire tendre et sensuelle à certains moments), était encore plus froide que l’autre, et n’“allait” nulle part, c’étaient des scénettes qui m’ont fait penser à certains passages de Fantasia et non pas à l’après-midi d’un Faune inimitable (même en le doublant on n’y pensait vraiment pas)… Ça volait moins haut que les hélicoptères, pour sûr.

Ce soir, c’était le retour de Bang on a Can All-Stars au Théâtre de la Ville, un groupe que j’avais entendu l’année dernière, et avais été sonné autant par l’atmosphère paroxystique (et parfois difficilement supportables pour mes tympans habitués à une musique somme toute plus calme) que par l’excellence des musiciens et des œuvres qu’ils avaient jouées. Je n’ai pas été déçu ce soir ; si paroxysme il y avait eu alors, là ça l’était encore plus, le choix des pièces était original, intéressant, amusant et leur performance jubilatoire : Lick, de Julia Wolfe, constitué d’explosions de notes suivies de silences ; Heroin (de Songs for Lou Reed) de David Lang, fondateur de Bang on a Can, sur une vidéo splendide de Doug Aitken de personnes endormies, avec un regard attentif sur une main ou un œil fermé et leurs mouvements involontaires dans le sommeil ; Light is Calling de Michael Gordon, sur une vidéo de Bill Morrison, composé d’extraits d’un film en état de décomposition, ce qui donnait à l’image un air alternant l’abstrait (quand l’image était vraiment trop altérée par le temps), le suranné (le film devait dater du début du siècle dernier) et le poétique (le propos du film) ; Escalator, du minimaliste Arnold Dreyblatt, disciple de LaMonte Young et d’Alvin Lucier, qui utilisait un tempérament particulier (et une guitare électrique différente de la norme) et un violoncelle équipé de cordes de piano dans une folie sonore maîtrisée, inspirée par des escaliers roulants disfonctionnants.

Mais ce sont les trois dernières œuvres (et le bis, une transcription d’une étude pour piano mécanique du génial Conlon Nancarrow) qui étaient encore plus extraordinaires, chacune différemment : Piano Phase pour deux pianos de Steve Reich était ici retranscrit pour deux paires de deux xylophones verticaux ; l’excellent percussionniste David Cossin en jouait d’une paire simultanément à un enregistrement et une projection de lui-même sur l’autre paire ; les effets de moiré, tant dans la musique que dans l’image, étaient troublants et envoûtants. Eugene de Don Byron était écrit sur une vidéo muette d’Ernie Kovacs, comédien américain (décédé en 1962) extrêmement doué (certains auront vu le film Bell, Book and Candle où il joue aux côté de Jimmie Stewart, Jack Lemmon et Kim Novak — et dont le héros est en fait un chat siamois) et hors normes. Cette vidéo (disponible en DVD) est déjantée, surréaliste, intelligente — rien de ce qu’on se serait attendu à voir à la télévision américaine, d’où elle parvenait pourtant : réalisée en 1957, Kovacs y joue le rôle d’Eugene, un personnage chapelinesque curieux et ahuri face aux incongruités du monde dans lequel il évolue, si semblable au nôtre et pourtant subitement étrange, parfois inquiétant, dans cet éloge du silence contrastant avec l’atmosphère survoltée de ce soir. Enfin, Stroking Piece #1 de Thurston Moore était une œuvre minimaliste — sauf dans ses sonorités extrêmes — conçue, comme des œuvres de Terry Riley ou de Steve Reich, de phrases de 12 à 20 mesures constituées chacune de motifs semblant se répéter mais en fait variant subtilement. Les musiciens sont des virtuoses de leurs instruments, auxquels ils font parfois subir les pires outrages. Pour notre plus grand plaisir.

S’il y a aujourd’hui un ensemble novateur, c’est bien celui-ci, tandis que le quatuor Kronos, que j’ai tant apprécié, s’enlise malheureusement dans une programmation branchée, léchée et somme toute inintéressante.

10 juin 2005

Entrez dans la danse…

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:05

Afrique du sud, Belarus, Belgique, Espagne, France, Hongrie, Japon, Pays-Bas, Pologne, Russie et Suisse sont les pays d’origine ou de nationalité des danseurs de la compagnie Rosas de la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker, qui présentait ce soir au Théâtre de la Ville deux œuvres étonnantes : Raga for the Rainy Season, sur une mélopée indienne d’une heure environ, et A Love Supreme sur la musique de John Coltrane.

De Keersmaeker ce n’est pas de Soto, bien heureusement, et pour cause : elle a fait ses classes d’abord chez Béjart, puis à New York au début des années 80, ce qui lui a fait connaître la danse post-moderne américaine qui me touche tellement. Ses créations, utilisant souvent la musique du XXe s. (Schoenberg, Berg, Cage, Xenakis, Steve Reich…), sont ancrées dans la modernité avec fantaisie, joie et intensité sans pour autant rejeter le socle structurant du classique sans lequel bien de réalisations contemporaines ne touchent que l’éphémère de la mode du jour. Ce soir, on a pu admirer un spectacle vital et impétueux, mais aussi poétique et harmonieux, qui n’est pas sans rappeler le travail de Lucinda Childs.

La première œuvre était interprétée par huit femmes et un homme, dont les envolées des larges jupes blanches (le danseur en portait une aussi) étaient d’une rare élégance, geste que l’on pouvait trouver déjà chez la grande Martha Graham ; œuvre de l’attente, celle de la chanteuse indienne qui se demande si son mari va revenir — mais loin d’être immobile et figée (comme l’était le spectacle de la veille) ; tension parfois presque violente alternant avec le calme et la langueur, des entrelacs des danseurs au fil de ceux de la musique sans pour autant la copier ; quelques allusions discrètes à la danse indienne — une main retournée ici, un bras redressé là — et les symboles essentiels, ceux de la vie, de la naissance, de la mort ; des corps qui tombent et qui se relèvent, portés par les uns et soutenus par les autres ; des lignes subtiles que tracent les parcours des danseurs sur scène et dans le temps. Il faut être patient, attentif, passif, pour se laisser imprégner de cette atmosphère hors du temps. Coltrane c’est tout autre chose : le jazz vigoureux, le saxo si sensuel et chaud — et la chorégraphie reflétait cette différence, avec quatre danseurs — deux hommes (et notamment l’étonnant Igor Shyshko, grand et filiforme, sinueux et énergique, rapide et félin) et deux femmes, seuls ou accompagnés.

La scène était nue, uniquement bordée d’un mur blanc sur ses trois côtés, et l’éclairage souvent zénithal et fort efficace a contribué à l’atmosphère poétique de la soirée.

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