Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 juin 2005

Olga m’a tuer

Classé dans : Danse — Miklos @ 23:32

Un homme et deux femmes, vêtus décontracté d’habits couleur de saison, marchent d’un air décidé, leurs pieds nus martelant le sol. Autour, des sacs en plastic remplis d’eau, suspendus chacun à deux fils. Parfois, l’un des personnages se plaque au sol, s’y tord ou reste inerte pour se relever plus tard. à d’autres moments, le trio s’arrête pour fixer du regard un point, puis un autre, indéfiniment, infiniment ; combien de temps resteront-ils ainsi immobiles ? Un deuxième homme joue à l’alto des sons souvent grinçants ; quand il n’est pas occupé à ne rien faire, il prend un cube translucide à moitié rempli d’eau et le retourne : on entend alors l’eau couler dans l’objet, sans que cela ne dérange ses trois acolytes, qui continuent à évoluer impassibles, comme indifférents au monde. Plus tard, l’un d’eux se couchera sur un ballon de caoutchouc, et lorsque celui-ci explose, son bruit induit un moment de frénésie, qui se calmera rapidement. À la fin, l’un des deux fils maintenant chacun des sacs en plastic remplis d’eau est détaché, et l’autre amorce un lent mouvement de balancier. L’un des quatre personnages se couche par terre sous l’un d’eux, les autres s’en vont. Après un long moment, il se relève et s’en va aussi. Le public applaudit.

C’était éclats mats, de la chorégraphe Olga de Soto (parce que c’était un spectacle de danse), ce soir au Centre Pompidou. Spectacle dans lequel elle « s’interroge sur la pensée qui précède ou accompagne tout mouvement ». Comme elle l’écrit ailleurs, « Il s’agit d’un travail sur l’instant présent et sur un temps réel, sans personnages. Pour moi, la forme du solo confronte l’interprète à soi-même, accompagné comme il est, inévitablement, par sa connaissance et sa méconnaissance de soi (…). C’est cet autre, absent, qui a donné corps aux présences des quatre corps qui partageaient l’espace-temps du spectacle éclats mats. » Je dois être trop bête, je n’ai vraiment rien compris, je me suis ennuyé à mort, l’espace était vide et le temps ne passait pas. Pour moi, la danse c’est autre chose, vraiment.

J’aime la danse contemporaine. Enfin, je l’ai cru pendant longtemps. Depuis le jour où j’ai vu, au ciné-club de la fac américaine où je faisais mes études le film documentaire Making Dances : Seven Post-Modern Choreographers de Michael Black­wood. J’y avais découvert avec émerveillement le travail de Trisha Brown, Lucinda Childs, David Gordon, Douglas Dunn, Kenneth King, Meredith Monk et Sara Rudner – ce qui a eu pour effet entre autres de me faire perdre mon goût pour le ballet classique, mais passons. Une vraie découverte de polyphonies de lignes et de rythmes rapprochant curieusement minimalisme et Bach.

C’est à mon arrivée à Paris que j’ai pu voir les spectacles de ces chorégraphes, principalement durant le Festival d’Automne et à d’autres moments, au Théâtre de la Ville à la programmation si éclectique et novatrice, mais aussi à Créteil (une splendide recréation d’un spectacle de Martha Graham), à la MC93 (la troupe de Lucinda Childs dans Einstein on the Beach de Philip Glass, mis en scène par Bob Wilson), à Chaillot (Twyla Tharp) et d’autres aussi: Pina Bausch (dans ses extra­ordinaires Kontakthof et Barbe-Bleue), Merce Cun­ningham le patriarche à la créativité bouillonnante, Alwin Nikolais magique par sa recomposition des corps et des couleurs, mais aussi une nouvelle génération avec Sidi Larbi Cherkaoui ou les Ballets C. de la B. Passionnants, jubilatoires, poétiques, intelligents, fous, abstraits – leurs univers parlent directement à tous nos sens.

Mais ce sont des spectacles de chorégraphes – principalement français – qui m’ont fait prendre conscience d’une toute autre « danse contemporaine », qui était sans doute destinée à interpeller un certain type d’intellect (pas le mien, en tout cas) et qui m’a laissé le plus souvent froid, malgré les danseurs nus de Boris Charmatz dans Herses (une lente introduction) sur une musique non moins difficile ; le Mauvais genre nu/couche-culotte d’Alain Buffard (il faut lire une longue analyse pour tenter de comprendre, mais cela ne fait pas aimer et est-on vraiment convaincu ?), ou Ceci est mon corps à l’esthétique christico-homoérotique « tendance backroom » (comme le dit si efficacement Philippe Verrièle) d’Angelin Preljocaj ; le carrément ennuyeux spectacle de Mathilde Monnier dans lequel elle déambule sur la scène, se couche par terre, se relève…

Dorénavant, on donne même carrément dans le gore ; voici comment Olivier Brunel parle (dans un article qui vaut la peine d’être lui pour y voir à quelle sauce on accommode Mozart) de ce « [...] “Tannhaüser” d[e] Jan Fabre à Bruxelles qui montrait au Venusberg des femmes enceintes nues se masturbant. à Paris, (…) on a pu voir successivement trois (…) affligeantes provocations comme “The Crying Body” du même Fabre où filles et garçons urinaient sur scène en se crachant dessus et insultant le public. “Sonic Boom” de Wim Wandekeybus, (…) ayant la cote dans les milieux branchés, montrait des scènes d’automutilation sanguinolentes. Dans la foulée, Marco Berrettini avec “No Paraderan” proposait un non spectacle dont les personnages insultaient le public, assorti d’une expérience révélatrice : plongé dans le noir, le public a copieusement répondu à ces injures ; une fois la lumière rétablie plus personne n’osait protester. » Il semblerait que branché = trash ou hyperintellobfuscation, de nos jours, dans la danse et ailleurs. Ce n’est pas vraiment un signe de maturité mais plutôt de régression infantile.

À la sortie du spectacle de ce soir, un collègue accompagné d’une jeune femme me hèle : « je parlais justement de toi et je disais que j’étais sûr que le spectacle t’avait plu ». À ma réponse brève (le titre de cet article), la compagne dudit collègue me dit, « mais c’était si sensualiste !  ». Il faut l’excuser, il est philosophe ; mais elle ? Moi, je ne le suis pas.

15/1/05 – 9/6/05

22 mai 2005

Une très belle Foi

Classé dans : Danse — Miklos @ 0:49

Arte vient de rediffuser* Foi, le spectacle (ballet/opéra “médiévo-contemporain”) boule­versant du jeune cho­ré­graphe belge Sidi Larbi Cherkaoui, « mi-Maro­cain, mi-Fla­mand, blond, tatoué dans le dos, homo­sexuel, et alors ? ». Un choc, celui que j’ai res­senti quand je l’ai vu au Théâtre de la Ville, celui que je viens de res­sentir en le revoyant ce soir. Il ne vise pas moins qu’à l’uni­versel — les reli­gions qui sépa­rent et détrui­sent, la violence, la ten­dresse, Hiroshima, la solitude, le sida… — en somme, la condition humaine dans son tragique splendide, illustrée par la musique qui, à elle seule, aurait suffi à faire déborder l’âme.

« Foi » se déploie dans un décor de square pauvre d’une grande ville moderne. Des personnages mélangés s’y croisent, y compris un trisomique, un travesti, une boulimique, un ange et une fille qui tape du marteau. Des catastrophes surviennent qui font trembler le sol ou répandent un gaz toxique. Des musiciens (les Capilla Flamenca**) jouent sur scène une splendide musique du Moyen Âge ou interprètent une tradition orale de chants polyphoniques italiens (Christine Leboutte). « Foi » mêle dureté et tendresse, beauté fulgurante et cri, humour et angoisse. Comme la vie. « Je voulais parler de la survie et des thèmes dans lesquels on croit : la religion, l’amour, la carrière, la jeunesse. J’ai demandé aux danseurs de répondre à quelques questions : qu’est-ce qui vous fait avancer ? Qu’est-ce qui est sacré pour vous ? Parfois, c’était leur mère. Si certains ont estimé qu’il y avait trop de violence dans « Foi », il faut parfois ces moments plus durs pour mieux apprécier la douceur et la beauté: une chanson chinoise qui apaise comme une pommade, ou la danseuse perchée sur les jambes du danseur et qui chante une comptine islandaise. » (La Libre Belgique)

Ironie et poncifs intentionnels (la noire au gros cul), tendresse si émouvante, violence jamais gratuite, images frappantes (l’homme pendu la tête en bas), déclarations fulgurantes (« I am séropositive, so what ? », dit la noire), croix et mater dolorosa, mur (des lamentations), solos et mouvements d’ensemble magnifiques dans ce paysage de désastre… Ce spectacle est rempli de fulgurances. Si d’aventure Les Ballets C. de la B. passent près de vous, dans l’un de leurs nouveaux spectacles (surtout s’il est chorégraphié par Cherkaoui), ne le manquez pas.


* Le lien mène vers une présentation du programme qui propose un extrait vidéo du spectacle.
** Que l’on peut entendre ici.

6 mars 2005

Voulez-vous danser avé moâ ?

Classé dans : Danse — Miklos @ 1:50


26 février 2005

Un coup de ballet

Classé dans : Danse — Miklos @ 9:56

Dans l’article « Contemporeanotrash » du 15/1 (disponible dorénavant aux Archives nationales1, Paris IV, ou sur demande expresse), je parlais de ma découverte, il y a déjà un bail, de la danse contemporaine, et de mes récentes déceptions dans ce domaine.

Rebelotte : le spectacle 1-2-3/Propositions (une création, en cinq épisodes chorégraphiés par cinq personnes ou groupes différents) des Ballets C. de la B.2 se rajoute à la liste qui se rallonge comme un nez en hiver3. Et pourtant, leur spectacle de l’année dernière – Foi, du génial Sidi Larbi Cherkaoui – était bouillonnant de vie et de joie, mais celui d’hier, lassant, informe, parfois trash, plus souvent ennuyeux, ne contenait que quelques rares bribes amusantes – notamment le 2e show de Darryl E. Woods. Cet américain noir et filliforme, incontestablement doué et d’une présence intense sur scène, a commencé par se transformer de vamp en homme, en un stip-tease amusant, en clin d’œil aux films des années 1950 – mais est-ce de la danse ? Plus tard, en un long monologue hilarant et pince-sans-rire, parfois émouvant aussi, il a imité des anciennes pubs américaines, les détournant vers un côté coquin, et, passant du coq à l’âne, a parlé de son enfance et adolescence d’enfant découvrant son homosexualité dans un milieu pas particulièrement tendre pour ce genre de phénomène. Mais est-ce de la danse ?

Le spectacle s’est ouvert par une séquence dans laquelle Mette Edvardsen rampait sous le tapis de scène. Une fois sortie, elle a passé le reste du temps à déambuler, en parlant parfois au public. Et ça, est-ce de la danse ? Quant au trio Game over us, chorégraphié et interprété par deux hommes et une femme, il y avait enfin des moments très bien dansés (qui rappelaient du Trisha Brown), et quelques séquences dites très droles, notamment celles que déclamait Lisi Estaras avec une voix imperturbable à l’accent espagnol si chaud et rrrrocailleux :

C’est une blonde qui rrregarde fixement une boîte de jus d’orange. Aprrrès une demi-heure, sa collègue n’en peut plus et lui demande :
- Mais pourquoi la rrregardes-tu comme ça ?
- Parce qu’il y a écrit « concentrrré »
rrrépond-elle.

Mais est-ce de la danse ?

Pour finir, nous avons eu droit au long court-métrage d’Anaïs et Olivier Spiro The Unclear Age dans lequel Erna Ömarsdóttir et Damien Jalet (le grand inspirateur de Sidi Larbi Cherkaoui) évoluaient dans une décharge publique, avec des moments souvent trash : critique de la société de consommation dont les objets amoncellés sont l’univers du couple, mourant à l’image du monde occidental contemporain qui s’étouffe sous le poids de sa modernité – sans doute, belle idée (ou est-ce un concept ?) bien filmée, mais est-ce de la danse ?

Pourtant, je ne critiquerai pas le Théâtre de la Ville et surtout Gérard Violette, son directeur, qui est à l’origine de la programmation si originale, créatrice, inventive, ouverte, de la salle, phénomène trop rare en France. J’y ai eu bien des soirées de grandes joies – musique, danse ou théâtre – bien plus que dans toute autre salle4. Quand on encourage la création, les métissages, le traditionnel comme le marginal, on peut ne pas plaire à tout le monde, et c’est tout à leur honneur qu’ils y persévèrent malgré les critiques parfois déplacées. Quand on aime, on râle. Mais on revient. J’y reviendrai, et plutôt deux fois qu’une. Vivement le Don Juan de Tirso de Molina mis en scène par le génial magicien Omar Porras, dont j’avais parlé ici avec délectation !


1Même si c’est la Bibliothèque nationale qui s’est chargée d’archiver le Web dans un grand coup d’aspirateur encore mal réglé, et vient d’annoncer (le 16/2/2005) l’intention de numériser rétrospectivement la presse. Donc tous les journaux… donc celui-ci. Nous serons donc lu par les générations futures (que nous les ayons enfantées ou non), ce qui ne manquera pas de consolera certains de n’être pas lus présentement.
2Dont le très beau site mérite une visite attentive.
3Et pourtant j’adore l’hiver. Je vous montrerai bientôt quelques photos que j’ai rapportées du Groenland. Quand je les aurais retrouvées, that is.
4Et à un prix très abordable. Comme quoi, une salle subventionnée peut produire une programmation exceptionnelle.

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