Les livres
Il en prend un ici ou là ; il le feuillette, puis le pose n’importe où pour le reprendre plus tard, parfois bien des années après, ou le dévore d’une traite quelle que soit sa longueur ; il lui est arrivé de lire plus de 24 heures d’affilée. Au fil des semaines s’élèvent ainsi de petites puis de grandes piles de livres dans l’appartement : avec les partitions sur le piano droit, près du samovar sur la cheminée, sur l’accoudoir du fauteuil carré, dans les poches de sa robe de chambre ou par terre au chevet de son lit. Un beau jour, pris d’une étrange énergie, il les range tous dans leurs bibliothèques respectives, à leur place bien déterminée, comme les animaux qu’on ramène des alpages à l’étable. Mais ils ne tardent pas à en ressortir, et telles les dunes dans le désert, redessinent un paysage toujours changeant et pourtant familier.
Ils ont chacun leur caractère. Il y en a qui, de loin déjà, l’attirent par leur titre, l’aguichent avec leur couverture, le charment dès les premiers mots et se laissent lire facilement, sans pour autant sombrer dans une vulgaire facilité. D’autres non : il faut les approcher doucement, les effeuiller patiemment, les écouter discrètement avant qu’ils ne s’ouvrent plus généreusement. Le parcours en leur compagnie peut être une joyeuse course dans les mondes imaginaires, un chemin ardu d’apprentissage et de découverte ou plus rarement une lutte violente ou déplaisante. Il lui est rarement arrivé d’en abandonner définitivement la lecture avant de les avoir achevés ; il espère toujours que le livre qu’il a choisi se redimera.
La lecture ne s’achève pas à la dernière page. Il y reviendra dans son souvenir, suscité par d’autres textes, par un air de musique, par un paysage ou par une rencontre, qui évoquent un titre ou une couverture, un nom de protagoniste, une phrase ou une situation, et surtout une atmosphère. Parfois, il désire y confronter ou en raviver la mémoire ; il part alors à la recherche du livre. Il y en a qui lui échappent longtemps et qu’il ne retrouvera que des années plus tard, d’autres qui viennent à sa rencontre. Ils ont rarement changé avec le temps ; comme de vieux cousins qu’on n’a pas vus depuis des lustres et que l’on retrouve avec plaisir, ils ont un air familier et les retrouvailles commencent. Ils lui rappellent ce qui s’est passé lors de leur dernière rencontre ; il y en a qu’il découvre, émerveillé, avec un plaisir renouvelé : l’expérience de la vie lui permet maintenant d’entendre ce qu’ils disaient déjà alors et qu’ils lui répètent patiemment. D’autres lui semblent maintenant radoter un peu, mais il ne peut se résoudre à s’en séparer comme il ne sait le faire de ses vieux pull-overs un peu mités mais toujours confortables.
Ils l’auront accompagné fidèlement toute sa vie. Dans les murailles qu’ils érigeaient entre lui et le monde se sont ouvertes des fenêtres et des portes. Il leur en est reconnaissant.
Cela faisait des années qu’il aimait se rendre dans ce petit restaurant étroit et profond, depuis le jour où il y était entré par hasard, après avoir erré une heure ou deux dans les ruelles moyenâgeuses de cette petite ville de province où il venait d’arriver. Les gros moellons des murs décorés de gravures désuètes, les tables espacées recouvertes d’une nappe propre à carreaux rouges et d’une serviette en tissu soigneusement disposée, la rare clientèle qu’il apprit à reconnaître et qui semblaient être là, immobile depuis des temps immémoriaux tels des figures de cire un peu jaunie sous le halo des ampoules blafardes aux abat-jour de métal, l’ardoise avec ses poireaux vinaigrette et le plat du jour, un silence lourd comme une chape qui étouffait le filet de musique de la vieille radio à lampes, et le patron, seule personne réellement vivante dans ce décor de cinéma figé depuis les années 50 – tout contribuait à cette étrange sensation de paix en marge du temps qu’il y avait ressentie.
La table était faiblement éclairée par une bougie à la flamme flageolante. La main racée comme celle d’un pianiste tenait un stylo avec lequel elle remplissait fiévreusement la page d’une écriture fine et régulière. Les lignes, si rapprochées les unes des autres que les lettres de l’une effleuraient celles de ses voisines, recouvraient graduellement le papier blanc cassé d’une dentelle délicate. Parfois, la main s’arrêtait brièvement, comme hésitante, pour reprendre sa course de plus belle. Il lui arrivait, rarement, de barrer nerveusement ce qu’elle venait d’écrire, rajoutant ainsi une arabesque mystérieuse à la broderie sobre du texte. À d’autres moments, elle posait le stylo ; les doigts se tendaient puis se repliaient, esquissaient le pianotement d’une mélodie silencieuse, le pouce frottait le bout de l’index d’un air pensif, puis ils s’immobilisaient, détendus. Une fois la page remplie, la main la rajoutait à une pile que l’on devinait croissante hors du pâle halo, prenait une feuille vierge qu’elle disposait rapidement à la place de la précédente ; celle-ci s’éclairait alors soudainement de la douce lueur de la bougie pour s’obscurcir au fur et à mesure que la main poursuivait son œuvre, comme une fenêtre lorsque l’on ouvre les volets à l’aube et devant laquelle on baisse un voilage diaphane. Lorsque la flamme allait s’éteindre, la main prit une autre bougie, qu’elle alluma en la rapprochant du bout de chandelle disparaissant. À la lumière qui se fit alors, je vis qu’il n’y avait personne dans la pièce : il n’y avait que la table et cette main qui écrivait, qui écrivait.