Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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3 novembre 2010

Le retour de la femme-chat

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 3:19

Ceux d’entre nous qui ont lu, enfants, avec frissons et délectation les Contes et légendes du Japon, se souviendront sans doute de l’histoire cruelle (et sensuelle, mais le savions-nous à cet âge ?) du chat-vampire de Nabeshima.

Ce chat avait égorgé la très agaçante et divine O-Toyo, favorite d’un prince de Hizen et chef de la famille de Nabeshima, puis avait pris la forme de sa victime pour se glisser la nuit aux côtés de son amant pour boire son sang.

Nous en avions déjà vu un avatar à Paris il y a bientôt un an, ce qui démontre bien la validité de l’adage selon lequel le chat possède neuf vies : bien que le samouraï l’ait décapité pour sauver son shogun, l’animal revient toujours sous son élégante forme féminine.

La revoici, la femme-chat, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. La nuit tombant, elle sort discrètement d’un sac à ordures dans lequel elle se dissimule pendant la journée. Elle se glisse comme une ombre le long d’un mur à la recherche de son prochain prince charmant (il reste quelques charmants aristocrates dans ce pays malgré la révolution). Elle porte dans la gueule ses trophées, une carte sur laquelle elle marque un cœur après chaque nuit où elle a pu en arracher celui d’une nouvelle proie. À gauche, on aperçoit la trace sanglante de ses parcours nocturnes sur un plan de Paris. À droite, la porte de la chambre forte dans laquelle elle stocke des réserves pour le cas où elle ferait chou blanc.

Est-ce le chat-sœur du précédent ? On le sait, mais verrouillez vos portes et fermez les espagnolettes, jeunes hommes !

26 octobre 2010

Voyages

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 1:03

Il fait nuit. Le train est arrêté dans une gare. Aucun voyageur sur le quai plongé dans la pénombre.

La voiture, violement éclairée par des néons, est vide. L’acier brossé des parois, le vert pomme des sièges, chirurgicalement nets, rappellent vaguement la salle d’attente d’une clinique des années 1970. Pas de place pour les ombres : quelques rectangles lumineux percent çà et là l’obscurité omniprésente sans vraiment la déranger.

Le moteur de la locomotive est éteint depuis longtemps, la climatisation arrêtée. Le silence n’est brièvement interrompu, de temps à autre, que par le passage d’un express lancé comme un bolide sur une autre voie.

Les fenêtres, en verre Sécurit, sont si propres, si transparentes, qu’on dirait qu’il n’y en a pas. Et pourtant.

De temps à autre, une légère tâche y apparaît comme un nuage suspendu en l’air. Elle flotte, indécise, puis ses volutes évanescentes prennent du corps, de l’épaisseur, une forme, une couleur. Finalement, on distingue – mais il n’y a personne pour le voir – un visage. C’en est toujours un, mais jamais le même : une vieille femme au visage ridé comme une pomme, le regard absent de ses yeux délavés ne regardant nulle part ; un bébé joufflu qu’on devine tendant ses petites mains vers une personne ou un objet invisibles ; un visage de mère ravagé par les larmes tourné vers le fils disparu…

Cette nuit, c’est celui d’un homme jeune, les cheveux blonds soigneusement séparés par une raie retombant le long de son visage ovale, une fine moustache et une barbe naissante encadrant sa bouche harmonieuse. Les yeux baissés, il semble méditer. Ni tout à fait dans le train ni certainement sur le quai, visage lumineux de mystique se détachant de l’obscurité, il est dans un entre-deux impossible.

Au petit matin, il s’efface.

30 septembre 2010

Une nouvelle salle de concert à Paris

Classé dans : Actualité, Architecture, Musique, Photographie — Miklos @ 19:21

« Plus de deux mille personnes assistaient avant-hier à l’ouverture de la nouvelle salle de concert, construite pour M. Musard et ses exercices musicaux. Placée à l’extrémité de la rue Vivienne, près du boulevart, cette salle joint à l’avantage de sa position l’élégance de ses ornemens, l’éclat de ses peintures; c’est un palais de fées, dont la musique est le principal enchantement. Ouvertures, morceaux dramatiques, quadrilles, solos, concertantes, galops, tel est le brillant répertoire que M. Musard a fait exécuter par son orchestre habile et nombreux. Doit-on moins apprécier toutes ces merveilles en apprenant que l’on en peut jouir chaque soir pour vingt sous ? » — Revue de Paris, 1836.

Les débats à propos du besoin d’une nouvelle salle de concert à Paris ne datent pas d’hier, et les grandes manœuvres annoncées en 2006 sont loin d’être achevées, c’est le moins qu’on puisse dire : le studio 104 de Radio France (à ne pas confondre avec le CENTQUATRE, qui, de son côté, « peinait à trouver son public et son souffle », selon Télérama), plus connu sous le nom de salle Olivier Messiaen, voit sa fin annoncée, tandis qu’un nouvel auditorium, destiné à remplacer les studios 102 et 103, est en cours de construction.

De son côté, le chantier de la Philharmonie, à la Cité de la musique, est en panne, selon le Parisien (si c’est du fait de l’État, les deux autres partenaires ne devraient pas être si mécontents, in petto, de ne pas avoir à verser leur obole, en ces temps de crise).

La salle Pleyel, elle, a bien rouvert en 2006 et propose une foison de concerts où chacun pourra y trouver son compte, du classique au jazz, au rock et électro, à la chanson et aux musiques du monde. Après de rocambolesques aventures, elle est devenue la propriété de la Cité de la musique en juin 2009. Le Parisien qui rapporte ces événements clôt son article par une phrase quelque peu sibylline.

Et puisque l’on parle chantiers musicaux, celui de la Gaîté lyrique (qui a échappé à un sort autrement gay) devrait finalement s’achever d’ici au printemps 2011, selon le Figaro (qui annonçait en 2008 la fin du chantier pour novembre 2009).

Amateurs de musique, ne désespérez pas : une nouvelle salle vient de s’ouvrir à coût zéro devant le centre Pompidou. Comme on peut le constater ci-dessous, s’y sont donnés récemment deux récitals de piano. Gratuits, même pas les vingt sous qu’on payait à la nouvelle salle de la rue Vivienne. Les concerts y sont tout aussi variés que dans les autres lieux : piano, mais aussi violon, flûte, cuivres, didjeridoo, percussions et électronique (hyper)amplifiées, solistes, groupes, danseurs, acrobates… Une vraie cour des miracles musicaux !


 

26 septembre 2010

L’ange de l’histoire contemple de curieux retournements

Nihil novi sub sole. — Ecclésiaste 1:9.

« J’ai vu deux révolutions politiques à l’âge de quarante ans que j’ai aujour­d’hui. J’en verrai au moins encore une, et il est probable que je dirai après la troisième ce que j’ai dû dire après les deux autres : “On n’attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir. Plus ça change, plus c’est la même chose.” » — Alphonse Karr, « Lettre LV », Voyage autour de mon jardin, 1861.

Le progrès est un concept qui implique un processus linéaire d’une part – aujourd’hui est mieux qu’hier, demain on vivra mieux qu’aujourd’hui et le bonheur individuel est à portée de la main –, et une cassure d’autre part – le passé est un handicap qui empêche d’avancer, il faut se débarrasser de ce qui nous encombre. Comme l’avait constaté Schumpeter (et d’autres avant lui), l’économie libérale est fondée sur la « destruction créatrice », terme curieux s’il en est : cette création s’imagine donc, d’une certaine façon, comme émergeant de ruines voire du rien, à l’instar du big bang divin : le neuf est forcément mieux, et l’obsolescence forcée de ce qui le précède force ainsi à l’acquérir. Ainsi va – ou court – le monde, ou du moins un certain monde.

Il est indéniable que l’homme fait certaines avancées dans la connaissance. Prenons les mathématiques par exemple : la récente démonstration du théorème de Fermat quelque 350 ans après sa formulation ou celle de la conjecture de Poincaré, mais aussi les contributions de ce domaine vraiment théorique à la physique moderne, elle-même en recherche d’une théorie unificatrice qui permettrait d’expliquer en un forma­lisme – mathé­matique – unique les quatre forces fonda­mentales (électro­ma­gnétique, gravi­ta­tionnelle, nucléaire forte et nucléaire faible). L’homme explore l’infi­niment grand et l’infi­niment petit ; il carto­graphie l’univers toujours plus lointain et étudie son histoire depuis la nuit des temps, il cartographie la Terre bien mieux – mais moins poétiquement – que nos ancêtres, et en photographie tous les recoins (y compris l’intérieur de nos maisons) au sol ou d’en-haut, sans pourtant pouvoir éviter son réchauffement qu’il continue de causer, il cartographie le corps humain, … La médecine ? on ne compte plus les découvertes qui ont indubitablement révolutionné la santé, du moins pour ceux qui y ont accès : de la pénicilline aux rayons X, de l’aspirine aux prothèses les plus ingénieuses, de l’hygiène et de la prévention à la chirurgie non invasive… Mais qualité de vie rime-t-elle toujours avec durée de vie ?

Justement, question qualité : la couleur et la forme parfaites d’un fruit ayant subi plus d’une vingtaine de « traitements », pallient-elles la perte indéniable des saveurs si distinctives et affirmées – l’oignon et la tomate en sont de tristes témoins – causée par l’imposition par l’industrie agro-alimentaire d’un goût normalisé à même de ne pas déplaire au client où qu’il soit dans le monde, et créant par ailleurs un « produit » qui se conserve indéfiniment tel un objet plastifié ou momifié ? Un chocolat où le beurre de cacao est remplacé par des anonymes MGV (matières grasses végétales) auxquelles on rajoute de l’E322 (lécithine de soja), de l’E420 (sorbitol) et du E422 (glycérol), de vanilline et d’autres arômes souvent inqualifiés est-il meilleur que les tablettes grand cru de chococat Bonnat à 75% (notre préféré : Puerto cabello), qui ne comprend, lui, que cacao, beurre de cacao et sucre ?

Notre œil voit plus loin grâce au télescope et au microscope et notre parole va plus loin encore avec le téléphone et les communications électroniques, notre corps va plus vite par TGV ou par avions : le temps et l’espace se réduisent comme une peau de chagrin, en mais sommes-nous vraiment plus heureux, trouvons-nous ailleurs ce que nous ne savons plus voir autour de nous ?

Progrès ? Pas toujours. Alors, évolution, mutation ? Cela suppose une certaine irréversibilité (quoique : l’usage accru du pouce avec les téléphones portables nous rapproche de nos ancêtres simiens). Changement, donc. Innovation, parfois.

Le passage de l’analogique au numérique est l’une des caractéristiques actuelles de nombre de ces phénomènes. Les messages ainsi codés du téléphone ou de la télé­vision peuvent traverser inaltérés et inaltérables l’espace, mais d’étranges échos apparaissant parfois au cours d’une conver­sation avec un être cher, un curieux flou se dessinant à l’écran tandis que le son se désynchronise de l’image en sont le prix à payer. Là, il n’y aura pas de retour : toute l’infrastracture des télécommunications bascule lentement mais sûrement vers ces technologies.

Et le numérique remplace aussi le numérique, encore plus rapidement qu’il ne l’a fait pour l’analogique : le disque optonumérique et le DAT (bande d’enregistrement sonore numériques) ont fait long feu, le disque compact est mis à mal (et encore plus ses avatars, CD-ROM et bientôt le DVD) par la diffusion musicale en ligne légale ou non, au grand dam des majors.

Mais rien n’est tout à fait cuit, là : la baisse, voire la chute, des vente des CD, numériques, s’accompagne d’une part de la croissance continue des ventes de musique en ligne, mais aussi, d’autre part, d’une augmentation constante que l’on pourrait qualifier de surprenante voire de miraculeuse de… ventes de disques vinyles, analogiques.

Il y aurait déjà une bonne raison à cela : la qualité, justement. Le son numérique provient de l’échantillonnage, du découpage, d’un son analogique continu. Regardez une photo dans un journal à la loupe : vous constaterez qu’elle est constituée de petits points (noirs ou colorés) très rapprochés ; de loin, on dirait une image lisse, mais plus on s’en rapproche, plus on distingue ces discontinuités. Il n’avait d’ailleurs pas fallu attendre le développement de l’informatique pour « découvrir » ce procédé, les pointillistes l’avaient fait auparavant (inspirés par les études de Chevreul concernant la couleur, et notamment dans les tapisseries et les mosaïques, composées d’infimes éléments colorés), mais pour des raisons artistiques et non pas industrielles. Pour une oreille avertie, un son ainsi produit, même sur disque compact où ce découpage est assez fin, est de moins bonne qualité que l’original : ceux qui le perçoivent voudront revenir aux vinyles.

Maintenant, rajoutez à cela tous les procédés visant à réduire le volume des fichiers de musique numérique, afin qu’ils prennent moins de place de stockage en ligne et passent plus rapidement sur les réseaux informatiques chargés de les diffuser (bien que le coût du stockage dégringole et le débit des réseaux s’accroît) : ils en modifient les caractéristiques en l’appauvrissant de diverses façons qui non seulement nuisent à sa qualité musicale mais aussi à l’oreille de l’auditeur, qui, devenant de plus en plus sourd, n’est plus à même de distinguer les nuances qu’il est donc encore plus facile de faire disparaître. Ce n’est pas l’audiophile qui migrera du CD au MP3, mais plutôt le collecteur de musique de consommation.

Mais un autre facteur semble attirer une nouvelle et jeune clientèle – il ne s’agit pas que de vieux réfractaires aux nouvelles technologies ou d’amateurs de rétro pour le rétro –: la conception artistique des pochettes, la documentation qui les accompagne. On serait tenté de rajouter : leur corporalité : ils ont une taille, on s’en saisit dans les mains, on les tourne et les retourne, on en extrait le disque ou les feuillets qui l’accompagnent et dont les textes et les illustrations dépassent de loin les dimensions d’un écran d’iPhone. Même la pochette peut avoir une forme originale : on se souvent de celle, dépliante, qui nous avait émerveillé, enfant, de La Vie parisienne d’Offenbach, avec la compagnie Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault (spectacle qu’on avait aussi eu la grande chance de voir au Palais-Royal avec cette fabuleuse distribution : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Pierre Bertin, Jean Desailly, Jean Parédès, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault…).

Nul doute que les disques vinyles que l’on pensait définitement cassés et passés à la trappe de l’histoire des techniques plus ou moins éphémères pèseront plus dans l’économie de la musique : ils ont un poids, eux.

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 

Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

25 septembre 2010

La cathédrale de Strasbourg


 

Got brach der Helle Tur,
und nam die sinen herfur,
und erstunde am dritten Tag,
das was Tiefel gro[sse] Klag

(Dieu brisa la porte de l’enfer et en fit sortir les siens ; il ressuscita le troisième jour ; sur quoi le diable poussa de grandes plaintes.)

Les églises sont des endroits où l’on se met en commun dans la présence de Dieu pour demander et pour recevoir quelque chose. La demande s’appe1le la prière et le don en retour qui nous est départi s’appelle la grâce. Le mot d’ég1ise s’applique à la fois à l’assemblée de ces âmes fidèles qui s’y rassemblent afin de se servir de leur âme et d’en exposer à Dieu le besoin et à l’édifice qui lui sert de forme et de récipient. Mais éminemment au-dessus des paroisses et des chapelles destinées à la supplication et au devoir particuliers et quotidiens s’élèvent sur la fondation des siècles ces grands édifices que j’appellerai nationaux destinés à exprimer et à desservir une région, tout un coté, toute une face, tout un mouvement de l’âme d’un pays. La paroisse est un foyer, mais la cathédrale est une patrie. Nous y rejoignons ces ancêtres qui l’ont élevée et qui longuement pendant la suite des années l’ont nourrie de leur foi et de leur piété. En elles nous nous incorporons à une fonction, à ce pacte vivant dont elles sont l’expression, qu’une province, pour satisfaire à telle partie de la vocation générale, a juré et qu’elle pratique jour à jour avec le Seigneur éminent. Nous communions à cette grande idée, qui au-dedans nous reçoit dans sa capacité et qui au-dehors donne forme par un effort de pierre qui aboutit à une croix à notre désir. Ainsi Chartres et Bourges et Rouen et Amiens et Paris et Le Mans. Ces cathédrales sont des personnes qui pourvoient à donner figure et efficacité à des périodes, à des situations successives de la nation. Elles ne parlent pas seulement avec leur ombre protectrice au-dessus des toits de la cité, avec la grande voix de bronze qui d’heure en heure entrecoupe nos travaux, il arrive que pour nous défendre elles prennent feu, elles brûlent comme a brûlé Reims, comme a brûlé Strasbourg. Et alors elles deviennent des martyres dont nous contemplons avec vénération et avec attendrissement les blessures. Elles ont mérité pour nous devant Dieu, non plus seulement au nom d’une province, mais au nom de tout un peuple. Leur patronage, dépassant des limites étroites, s’étend d`une frontière jusqu’à l’autre. Ainsi Strasbourg tout empourprée d’un incendie en quelque sorte permanent qui dresse sa flèche à la fois comme un signal, comme une arme, comme un drapeau, comme une leçon, à la pointe extrême de la France, de ce côté où se lèvent le soleil et le danger. Comme elle nous est chère, comme elle nous est précieuse, cette captive, cette otage, que nous avons rachetée au prix du sang de quinze cent mille hommes, pas trop cher !

Cette cathédrale, elle a un intérieur et elle a un extérieur. Elle nous ouvre cette cavité maternelle à la fois obscure et lumineuse où le peuple alsacien vient prendre contact et conscience de lui-même, et de toute la puissance de ses arcs bandés elle décoche verticalement vers le ciel une flèche. Elle possède profondément une mémoire et elle a une pointe, elle a un organe pour se mélanger à l’esprit et à l’azur comme un thyrse et comme une fleur, nous pénétrons l’atmosphère par toutes sortes de frondaisons et d’appels respiratoires. Elle dirige inlassablement vers le zénith une invocation qu’interprètent les cloches et ces tourbillons d’oiseaux incessants qui s’en vont et qui reviennent.

Salut, grand arbre de Noël au bord du Rhin ! salut, sapin d’Alsace ! salut, rose vermeille et suprême fleur de cerisier ! ce cerisier de l’Ill et de la Moselle, salut ! ô mirabelle ! salut, sourire de cette terre de bénédiction ! salut, sainte jeune fille en avant de la France, et qu’elle a déléguée à la rencontre du Soleil levant !

Il est bon que la cathédrale de Strasbourg n’ait qu’une flèche. Il est bon que la sage main du hasard ait coupé à sa racine la tige jumelle. Il est bon que cette construction théologique, que cette méditation embrasée qui superpose ses étages aux définitions granitiques, se résume en un seul dard et en un cri unique. Puisque le Rhin devant nous nous barre la route, il est bon qu’en ce solennel anniversaire nous ajoutions notre consentement et notre présence à cette foi verticale de nos ancêtres qui nous dit que du côté du ciel le chemin à jamais reste ouvert !

Paul Claudel, « La Cathédrale de Strasbourg » [19 mars 1939], in Supplément aux œuvres complètes.

L’anniversaire en question est sans doute celui du 19 mars 1936, date où la Grande-Bretagne avait réaffirmé qu’elle interviendrait en faveur de la Belgique et de la France en cas d’invasion allemande.

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