Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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13 avril 2010

Naissance de l’art contemporain

Classé dans : Architecture, Arts et beaux-arts, Photographie, Récits, Sculpture — Miklos @ 2:02

Le refroidissement climatique sur Trafalmadore affecte les éclosions : la population y baisse à vue d’œil, et la menace de la disparition à court terme de cette illustre civilisation qui fait remonter ses racines à la création de l’univers devient réelle. La Reine Mère se résigne finalement à envoyer son meilleur agent, X27 (de son vrai nom, doux comme une caresse, Porfichtoumikdabicroûté), explorer la galaxie à la recherche d’une nouvelle patrie plus accueillante. X27 s’envole dans le navire spatial aux couleurs rouges de la famille royale. Elle est accompagnée des meilleures mères porteuses de l’époque. Inutile de s’encombrer de mâles, ils n’ont plus de fonction reproductrice depuis belle lurette, on ne prendra que le strict nécessaire pour assurer la technique, se dit X27.

Après de longues errances entre soleils et lunes, astéroïdes et trous noirs, les exploratrices quelque peu fatiguées décident de s’arrêter sur la première planète qui se présenterait. Tiens, celle-ci, leur montre X27. Elles s’en rapprochent, et y aperçoivent une immense serre surmontée d’une plate-forme d’atterrissage qui semble correspondre aux dimensions de leur vaisseau. Parfait !, déclare X27, notre avenir est enfin assuré. Le pilote, seul mâle de l’expédition, pose délicatement l’engin après avoir éteint les quatre tuyères bleues.

Le vaisseau est maintenant solidement arrimé. X27 sort en premier. Elle porte haut le globe royal, rouge comme il se doit, destiné à marquer la souveraineté de la Reine Mère sur cette nouvelle terre. Chevauchant une petite navette multicolore, elle fait un rapide tour des environs. Satisfaite de son premier coup d’œil, elle revient vers le navire royal, et tape de sa main contre la paroi pour indiquer à ses occupants qu’ils peuvent dorénavant sortir sans danger.

X27 ordonne au mâle servant de commencer par ériger un abri pour les mères porteuses, ce qu’il s’empresse de faire. On le voit ici en compagnie de l’une d’elles au seuil de la cabane qu’il vient de monter en un tour de main. Puis il s’attelle rapidement au travail qui est sa spécialité sur Trafalmadore, la construction des nids.

Tel un funambule, le grand flandrin se déplace agilement sur les montants externes de la serre. Aux croisements, il enchevêtre, aussi ingénieusement que l’oiseau tisserand de cette planète, des planches qu’il extrait de la soute du vaisseau. Un nid sitôt achevé, une mère porteuse se dépêche d’y déposer ses œufs. Quel soulagement !

Peu de temps après, et plus rapidement qu’à la maison du fait du soleil qui luit sur cette planète, ils éclosent. Est-ce dû au manque de pesanteur lors du voyage, il n’y a, dans ces portées, aucun mâle. Les nouvelles-nées font leur apparition, les yeux encore voilés par le liquide dans laquelle elles ont baigné au cours de la longue traversée de l’espace. On voit ici une femelle à deux têtes : quand elle sera grande, elle sera politicienne, pour sûr.

Les femelles adultes posent leurs bébés sur les montants pour favoriser leur séchage. L’une d’elle, plantureuse comme sa génitrice, fera une excellente mère porteuse. Une autre semble avoir des dispositions pour une vie bien plus… légère. Males will always be males…

Devenues adolescentes, il est temps d’entrer dans la serre. Mères et filles y investissent les étages, se choisissent qui un recoin, qui un piédestal, et se figent jusqu’à la nidification suivante. Le mâle les suit après avoir verrouillé le vaisseau : elles auront besoin de lui la prochaine fois.

11 avril 2010

Pise

Classé dans : Architecture, Lieux, Photographie — Miklos @ 13:42


L’Arno à Pise

Pise est, comme Florence, magnifiquement pavée ; c’est un plaisir de parcourir cette ville, soit à pied, soit en voiture. L’Arno, plus large ici, est bordé de quais magnifiques, qui communiquent entre eux par plusieurs beaux ponts, dont l’un est de marbre. On croirait que Pise, réduite, de 120 mille âmes, ou même de 180 mille, qu’elle contenait autrefois, à moins de 20 mille, doit présenter l’aspect d’une ville abandonnée, et que les cinq sixièmes au moins des maisons sont vides et en ruines ; il n’en est rien du tout, et on bâtit encore : seulement les habitants sont plus grandement logés qu’autrefois. En effet, nous avons trouvé Madame F…., qui nous avait obligeamment invités chez elle, logée dans un palais, qui à Paris se louerait mille louis par an, et ici peut-être pas cent. Le premier étage, seul habité, se compose d’une grande salle, longue de 48 pieds et large de 27, dont le plafond est sculpté et doré, de deux salons, d’environ 30 pieds sur 25, d’une grande salle à manger et de cinq chambres à coucher, sans compter les chambres de domestiques ; le rez-de-chaussée et le second étage, de la même étendue, ne sont point occupés. La plupart des fenêtres donnent sur l’Arno et ses magnifiques quais. Arrivés à la porte de cette belle maison (Palazzo Lanfranchi), ce ne fut pas sans difficulté que nous pûmes nous faire jour à travers la foule de mendiants qui l’assiégeait. On voyait là tout ce que la misère a de plus hideux ; hommes, femmes, enfants demi-nus, rongés d’ulcères et de vermine, demandant l’aumône à grands cris, quoiqu’un peu par habitude. À ces signes on reconnaît ici une maison charitable, et cela fait honneur au maître dans l’opinion. Personne en Italie ne songe à prévenir ce dernier degré de misère, en dirigeant et en encourageant l’industrie ; on ne s’en occupe que lorsqu’elle est à son comble, mais alors elle a son pain assuré ; les misérables ont leur curée comme les chiens à la porte des riches , et plus ils sont abjects, meilleure elle est. Avec un métier sûr comme celui-là, qui est-ce qui voudrait prendre la peine de travailler ? C’est sans doute aux institutions politiques qu’il faut attribuer cet état de choses. En effet, lorsque les personnes et les propriétés sont à la merci de l’arbitraire et de la corruption, lorsque les privilèges, les prohibitions, les exemptions, les restrictions entravent et découragent toutes les entreprises utiles ; lorsque les douanes, en embuscade sur les frontières de chacun des petits états qui découpent l’Italie et à l’entrée de toutes les villes de chaque état, obstruent la circulation des produits de l’industrie, cette industrie cesse d’être productive, et tout ce qui n’est pas prince devient mendiant. Si tel est l’état de la Toscane, sorte d’oasis politique en Italie, que sera le reste du pays ?

Louis Simond, Voyage en Italie et en Sicile. Paris, 1828.


Statue de Galilée

Le créateur de la philosophie expérimentale naquit à Pise. Ce noble fils d’une famille nombreuse et sans fortune montra dès son enfance une aptitude singulière pour les inventions mécaniques. À l’âge de huit ans il imitait, dit-on, toutes sortes de machines ; il en imaginait de nouvelles, et quand il lui manquait des matériaux nécessaires, il ajoutait des pièces de son invention. Son père, qui habitait Florence, lui fit faire ses études littéraires dans cette ville, mais il avait peu de ressources pécuniaires. Le jeune Galilée, qui connaissait les difficultés de sa position, entreprit d’en sortir honorablement. Il commença par cultiver avec succès la musique théorique et pratique, cet art charmant dans lequel son père excellait ; puis il acquit dans l’art du dessin un goût si parfait que des peintres habiles voyaient en lui un véritable artiste.

Enfin, son père l’envoya étudier la médecine à Pise, dans l’espoir que cette science lui procurerait tôt ou lard une existence aisée. Le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, profita on ne peut mieux d’une si belle occasion de s’instruire ; mais il ne tarda pas à devenir libre-penseur : il osa plusieurs fois combattre, dans des discussions académiques, les plus fermes défenseurs d’Aristote.

Un jour qu’il se trouvait dans la cathédrale de Pise, Galilée, âgé do 19 ans, fit la première de ses découvertes. Pendant l’office, il remarqua le mouvement réglé et périodique d’une lampe suspendue à la voûte du temple, ce qui lui permit de confirmer par de nombreuses expériences l’égale durée des oscillations de cette lampe. Il comprit aussitôt quel pouvait être l’usage de ce phénomène pour la mesure exacte du temps, mais il n’appliqua cette idée que fort longtemps après l’avoir conçue, pour la construction d’une horloge destinée aux observations astronomiques. À l’époque où il fit cette découverte, devenue depuis si importante, Galilée ne connaissait pas les mathématiques ; il n’avait pas même le désir de les apprendre, et son père ne demandait pas mieux que de le voir dans ces dispositions. Toutefois, celui-ci eut l’imprudence de lui dire que les principes de la musique et du dessin dépendent des mathématiques ; et il n’en fallait pas davantage pour donner à cette rare intelligence l’envie de les étudier.

À peine entré dans ce genre de spéculations, il fut saisi par le charme de la possession certaine, charme nouveau pour lui; ce qui le porta à sacrifier au génie d’Euclide ceux de Galien et de Platon. Toutefois, son père, qui voulait en faire un médecin, ne lui permit d’abandonner les études médicales qu’après avoir bien constaté qu’il était vraiment né pour les sciences exactes.

Galilée qui s’était déjà distingué, à son insu, par sa découverte sur le mouvement oscillatoire et par son talent de dialecticien, imagina la balance hydrostatique après avoir lu le traité d’Archimède sur les corps qui nagent dans les fluides; puis il fit ensuite des recherches sur le centre de gravité des solides, recherches qui lui valurent, à l’âge de vingt-cinq ans, la chaire de mathématiques de l’université de Pise. Excité par cette faveur qu’il attribuait surtout au grand-duc Ferdinand, il ne négligea rien pour la justifier.

Il démontra d’abord par l’expérience que tous les corps sont également sollicités par la pesanteur, et que les différences entre les espaces qu’ils parcourent dans leur chute libre, en des temps égaux, proviennent de l’inégale résistance que l’air leur oppose, selon leurs différents volumes; puis il établit la véritable théorie du mouvement uniformément varié.

Ces premiers succès de Galilée dans la philosophie expérimentale irritèrent contre lui les partisans de la vieille philosophie. Il quitta donc la chaire de Pise, en 1592, pour se soustraire à leurs tracasseries.

Charles Redouly, A, B, C de l’X. Grammaire et lo­gi­que des mathématiques élémentaires. Paris, 1867.


Le Dôme et la Tour penchée

Le plus singulier édifice de Pise est le Campanile Torto ou la Tour penchée : sa base, ornée de colonnes, supporte six rangs d’arcades surmontés d’une tour d’un diamètre moins considérable que la base ; sa hauteur est de 190 pieds ; son inclinaison, depuis le pavé de la place sur laquelle elle s’élève, est de 15 pieds jusqu’au sommet. A la vue de ce monument, qui date de 1274, il est difficile de décider si l’intention des architectes, comme on le croit communément dans le pays, a été de le construire avec cette étonnante inclinaison, ou si, comme le pensent quelques personnes de l’art, cet effet n’est que le résultat de l’affaissement du sol. Cependant l’opinion la plus probable est que le sol s’est affaissé lorsqu’elle était à moitié de sa hauteur, et qu’ensuite elle fut continuée sur le même plan et dans la même inclinaison. Non loin de cet édifice, les cicérone vous montrent avec vénération le Campo-Santo, vaste cour rectangulaire environnée d’un portique et de 24 galeries dont les murs sont ornés de 41 fresques des quatorzième et quinzième siècles, et très curieuses pour l’histoire de l’art : des maîtres fameux y ont travaillé. Plus de 600 tombeaux, la plupart en marbre de Paros, ornent cette religieuse enceinte, ce cimetière unique dans l’univers, et qui date de l’an 1278. Il renferme, dit-on, sur une superficie de 10,000 pieds carrés, une épaisseur de 9 pieds de terre apportée de Jérusalem à l’époque de la troisième croisade : on a calculé que ce transport a dû employer 50 navires de 300 tonneaux chacun. On prétend que cette terre a la propriété de consumer les corps très promptement. Autrefois cet effet se produisait en 24 heures; aujourd’hui on avoue qu’il en faut plus du double, et peut-être qu’en y regardant de près, on reconnaîtrait qu’il y a erreur dans cette évaluation : de pareils miracles ont besoin d’être confirmés par des expériences positives.

Malte-Brun, Géographie universelle, ou, description de toutes les parties du monde sur un plan nouveau. Paris, 1853.

18 mars 2010

Les visiteuses

Classé dans : Musique, Photographie, Récits — Miklos @ 8:54

Madame XFRR#27 et sa fille xfrr#031 (qu’elle appelle familièrement Porfi­chtou­mik­da­bi­croûté) viennent d’émerger de leur aéronef. Plates malgré leur apparence arrondie (signe de luxe sur leur planète), elles se déplacent généralement en glissant sur des surfaces horizontales comme verticales. Leur grand œil ouvert en perma­nence scrute avec curiosité les alentours. Au-dessous du cou, leur thorax bombé est surmonté d’une ouverture destinée à évacuer l’air qu’elles aspirent par leur pied unique lorsqu’elles ont à décoller d’une surface pour voler vers une autre.

Ce n’est pas la première fois que la mère visite la Terre : elle l’avait découverte enfant avec sa propre mère, et revient maintenant pour montrer à sa fille ce monde étrange, tradition familiale qu’elle espère se voir perpétuer. Elle est surprise : une trentaine d’années plus tôt2, il y faisait beaucoup plus clair et les Formes étaient vêtues de couleurs aussi vives que les leurs. Maintenant, la Terre est terne, son Soleil est-il en train de s’éteindre ? Elle garde ces tristes réflexions pour elle.

N’ayant qu’un œil, les deux femmes ne peuvent percevoir la profondeur : tout ce qu’elles voient est plat. Et inexplicable, voire choquant : il leur suffit de glisser légè­rement pour voir des Formes, apparemment immobiles, glisser en sens inverse3 ; certaines Formes, plus rapides, passent au-dessus d’autres au lieu de les contourner par politesse. Il n’y a qu’une Forme qui leur paraît plus familière : placée en hauteur dans un cadre leur faisant face, elle est plate comme elles. Même si elle possède deux yeux qui surmontent une ouverture béante, elle se laisse contempler à loisir, n’étant pas saisie de cette frénésie qui semblent animer toutes ses congénères. Plus tard, lorsqu’elles glisseront vers le sol, elles en rencontreront une autre sur leur chemin, monochrome et aux deux yeux si cernés de noir qu’elle en a l’air bien malade.

Quel univers morbide, se dit la petite fille. Vivement qu’on s’en aille, poursuit-elle en fredonnant, pour se rassurer, son tube favori :

On s’est aimés comme dans un rêve
Mais hélas j’ai dû repartir
Et nos amours ont été brèves
Chérie je voudrais revenir
Ton nom me hantera sans cesse
Pendant les longues nuits d’été
Ton nom doux comme une caresse
Porfichtoumikdabicroûté
Un jour je monterai peut-être
Chercher le fruit de nos amours
Cet enfant bâti comme un hêtre
Qui naquit au bout de huit jours
En voyant amarsir son père
Le chéri l’aimera beaucoup
Et prendra pour courir lui dire
Ses treize jambes à ses deux cous…
 
C’est la java martienne
La java des amoureux
En fermant mes persiennes
Je revois tes trois grands yeux
Ça marse toujours, ça marse comme ça
Oui Saturne à tour de bras
La java d’amour, martiale java
Que j’ai dansée dans tes bras
C’est la java martienne
La java des amoureux
Toutes tes mains dans les miennes
Je revois tes trois grands yeux.4


1 Les noms des enfants – uniques – sont en minuscules jusqu’à leur majorité, jour où leur œil vert devient blanc, tandis que leur peau prend une teinte plus foncée. L’âge est toujours précisé dans leur nom après le croisillon. Il n’y a pas d’hommes dans leur monde, et il n’est donc pas nécessaire pour la femme ou la fille de prendre le nom d’un quelconque mari ou père, présent ou envolé.

2 Une de leurs années durant environ une semaine terrienne, ce voyage remontait à juillet 2009.

3 Tout est relatif : lorsqu’elles glissent dans un sens, la personne immobile semble glisser dans le sens inverse, par rapport au paysage.

4 Boris Vian, La Java martienne.

17 mars 2010

Le nez

Classé dans : Photographie, Récits — Miklos @ 9:24

Sous ses dehors d’enfant sage habillé en semaine comme un dimanche, la veste quadrillée de son costume boutonnée jusqu’au cou, le bas de ses pantalons enfilé soigneu­sement dans ses bottines, la casquette vissée sur la tête, Dédé a du caractère : on le voit à ses sourcils légèrement froncés, à son regard concentré, au trait volontaire de sa bouche qui ne sourit que rarement.

Pourtant – ou pour cette raison – il est la risée de ses copains de classe. C’est Juju, le grand malabar et meilleur cancre de sa classe, chef incontesté d’une petite bande servile et adoratrice dont chacun des membres, pris individuellement, est au fond un brave gosse, qui lui fait payer sa belle prestance et ses résultats scolaires parfaits qui en font le chouchou de la maîtresse.

Cette fois-ci, à la récré, Dédé s’en est tiré avec un coup de poing au nez, qui l’a fait saigner. Le liquide rouge coule sur ses lèvres, il ne prend pas le temps d’aller à l’infirmerie se faire soigner, il a mieux à faire : il en a assez d’être la victime de ces gamins incultes qui le jalousent. Grand lecteur de livres de magie, il décide de leur jeter un sort.

Les voyant se réunir en conciliabule dans un coin de la cour, sans doute pour préparer leur prochain sale coup, il se glisse comme une ombre le long du mur sans qu’ils ne le remarquent, et prononce soigneusement la formule en chaldéen qu’il avait inscrite sur un petit bout de papier pour ne pas l’oublier. À cet instant, les silhouettes menaçantes s’effondrent au sol et leurs habits se volatilisent. Il ne reste plus dans la cour qu’une trace au sol, comme après un meurtre.

14 mars 2010

L’ange du bizarre

… tous mes esprits furent soudain ravivés par le son d’une voix caverneuse qui partait d’en haut et qui semblait bourdonner nonchalamment un air d’opéra. Levant les yeux, j’aperçus l’Ange du Bizarre. Il s’appuyait, les bras croisés, sur le bord de la nacelle, avec une pipe à la bouche, dont il soufflait paisiblement les bouffées, et il semblait être dans les meilleurs termes avec lui-même et avec l’univers.

Edgar Allan Poe, « L’Ange du Bizarre », in Histoires grotesques et sérieuses, traduites par Charles Baudelaire. Paris, 1865.

Il faisait très chaud, ce jour-là. Pas le moindre vent pour rafraîchir l’air ni faire bouger la nacelle. Elle s’était immobilisée au-dessus d’une grande agglo­mé­ration que l’ange ne connaissait pas encore : il était affecté à une autre galaxie de l’Univers. Il consulta Google Maps sur son iPhone : droit sous la nacelle, il y avait une piste qui conviendrait bien à l’atterrissage, appelée BD Sébastopol. Le « BD » désigne sans doute sa position géographique dans le quadrillage de cette planète, se dit l’ange. Il ôta sa robe de laine blanche, très agréable dans les grands froids de la stratosphère mais qui commençait à l’incommoder par ce beau temps, puis enfila par pudeur sa toge favorite, faite d’un tissu si fin qu’elle en était transparente pour tout autre œil que le sien. Il tira sur la valve du ballon, qui descendit silencieusement vers le sol et se posa délicatement, tel Neil Armstrong sur la Lune, à l’endroit précis qu’il avait repéré.

Lorsque les premiers passants aperçurent cet étrange objet immobile dans le ciel, comme suspendu, puis se rapprochant d’eux, ils se figèrent, ce qui ne manqua pas d’attirer une foule de plus en plus vaste, venant des rues avoisinantes, sortant des magasins, délaissant les tables des restaurants. Rapidement, elle déborda du trottoir sur la chaussée et la circulation dut s’arrêter. Les conducteurs frustrés, après avoir passé un moment à klaxonner furieusement, sortaient de leurs véhicules, et, voyant les autres le regard levé vers le ciel à l’instar de la célèbre scène des Rencontres du troisième type, adoptaient immanquablement la même posture. Un vide s’était formé au cœur de la foule, au coin du boulevard et de la rue Aubry-le-boucher : c’est là que le cube gris, surmonté d’une étrange silhouette, se posa doucement.

L’ange était surpris qu’il y ait tellement d’humains pour l’accueillir. Après tout, c’était une escale imprévue : passant par là, il avait décidé au dernier moment de jeter un œil de plus près sur cette Terre dont les bruyants twits arrivaient souvent jusqu’aux cieux pour en disparaître aussi vite. Ces hommes et ces femmes étaient bizarrement accoutrés : à première vue, tous diffé­remment, mais en fait se ressem­blant dans le style, la forme, les couleurs. Ce que l’ange trouvait parti­cu­lièrement dissonant, c’était justement cette multiplicité de couleurs : il était habitué aux tenues monochromes, souvent blanches. Ces caractéristiques s’étendaient aussi à leurs coiffures savamment négligées, scientifiquement frisées et multicolorées, sans pour autant égaler les splendides arcs-en-ciel qu’il lui arrivait de dessiner dans ses moments de loisir. Certains humains avaient des parties du visage curieusement agrafées de vis et de clous dont l’ange ne pouvait imaginer la fonction.

La foule put alors examiner la chose qui était posée sur le cube. À certains, elle suggérait un Xipéhuz : la partie inférieure était constituée d’un cône noir ; sur son sommet étaient disposés deux grands triangles dont un côté dessinait une sorte de colonne vertébrale légèrement sinueuse. Il s’agissait en fait des ailes de l’ange, qui n’étaient pas constituées de vulgaires plumes de poulet comme le représente l’icono­graphie religieuse avec entêtement depuis des siècles, mais d’une solide armature d’un métal rare, et d’un voile transparent mais très résistant aux coups de vent et aux cyclones qu’il aime traverser avec un certain plaisir pervers. Des deux côtés du cou, deux yeux gris cernés de blanc, écarquillés de surprise. Et enfin, au dessus, la tête, suggérée par la forme d’un menton volontaire. La silhouette élégante surplombait la foule.

L’ange avait atterri le regard vers les Halles. Lorsqu’il se retourna, il aperçut avec stupéfaction un édifice aux parois de verre et constitué de tuyaux en métal bleu, rouge et vert, qui lui semblait plus familier, plus proche, que tous les immeubles de pierre ou de béton qui l’entouraient. Était-ce une auberge pour anges voyageurs ? un garage à nacelles ? il décida d’aller voir cela de plus près. Malheureusement, il était fixé à son socle, et celui-ci ne parvenait plus à s’élever au-dessus du sol. Depuis, l’ange est figé là…

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être sur le point de s’éloigner de ce sur quoi son regard est fixé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est ainsi qu’on se représente l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une succession d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et réunifier ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis ; elle se prend dans ses ailes, si violement que l’ange ne peut plus les replier. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers le futur auquel il tourne le dos, cependant que, devant lui, s’amassent les débris montant jusque aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Walter Benjamin, “On the Concept of History”.

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