Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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30 janvier 2010

L’amour, toujours l’amour !

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 1:51

Piero di Cosimo (1461/2 Florence – 1521 ? Florence), Venus, Mars et Amour (vers 1505), détail.
Gemäldegalerie, Berlin

Vénus, le regard rêveur, la tunique largement ouverte dévoilant ses seins encore gonflés par l’amour et dissimulant à peine son giron, est allongée sur l’herbe, accoudée sur son bras droit. L’autre encercle un petit Cupidon qui se pâme d’extase, les yeux au ciel, les joues toutes rouges d’émotion. Un lapin blanc, animal consacré à Vénus pour sa nature ardente et prolifique, se tient à ses côtés. Un papillon est posé sur le genou droit de Vénus – est-ce Psyché, déesse de la volupté (mais dont Vénus fut jalouse, autant pour sa beauté que la passion que Cupidon avait ressenti pour elle) ?

On n’aperçoit à droite que les pieds de Mars (cette photo est un détail) qui vient de se séparer de Vénus après qu’ils aient fait l’amour. Le dieu, lui, est endormi, épuisé. Les pièces de son armure sont dispersées aux alentours comme s’il s’en était débarrassé à la hâte. Au loin, à droite, un angelot joue avec l’un d’eux.

Tout cela n’avait pas bien commencé. Mars ne semblait pas très intéressé par Vénus, épouse de Vulcain. Mais, comme le raconte Desboulmiers dans son Histoire anecdotique et raisonnée du Théâtre italien… à propos des Filets de Vulcain1 :

L’Amour paraît, badinant d’une manière enfantine, il aperçoit Vénus & court l’embrasser ; Vénus lui fait observer le Dieu de la guerre, qui se tient un peu éloigné. L’Amour va le prendre pour le conduire auprès de Vénus, Mars le regarde avec hauteur & s’en éloigne d’un air de mépris ; l’Amour s’approche encore de lui tendrement, il veut lui faire observer Vénus, Mars détourne la vue, l’Amour le frappe d’un de ses traits & s’éloigne avec vitesse. Mars ressentant des feux qu’il ne connaissait pas encore, s’avance vers l’Amour d’un air soumis, Cupidon prend un air de conquérant, lui donne la main avec hauteur & l’amène comme en triomphe aux pieds de Vénus.

On devine la suite. Mais, comme nous le relate Ovide dans ses Métamorphoses :

L’amour a soumis aussi à sa puissance ce Soleil, qui féconde tout de sa lumière éclatante. Je raconterai les amours du Soleil. Comme le premier il voit tout dans le monde, le premier il avait vu l’adultère de Mars et de Vénus. Il en rougit; et, découvrant au fils de Junon l’opprobre de son lit, il lui montra le théâtre de sa honte. Vulcain consterné s’indigne, laisse échapper le fer que travaille sa main, et soudain il fabrique et lime des chaînes d’airain. Il en forme des rets, tissu léger, délicat, et presque imperceptible. Le lin arrondi sur le fuseau, la toile qu’Arachné ourdit sous de vieux toits, n’égalent point en finesse ce tissu merveilleux. Le dieu de Lemnos en combine avec art les ressorts, qui doivent obéir aux moindres mouvements. Il attache ce piège au lit des deux amants; et dès qu’ils sont réunis, il étend son réseau, les surprend, et les retient dans leurs embrassements. Alors, ouvrant les portes d’ivoire de son palais, à ce spectacle il appelle tous les dieux. Il leur montre le couple enchaîné, honteux, et confus. On rapporte que les dieux rirent de cette aventure. On dit même que, dans un joyeux délire, quelques immortels osèrent souhaiter la même honte au même prix.

Petits voyeurs et sans vergogne, en plus, ces dieux, mais ça, on le savait : quand ils ne faisaient pas la guerre, ils faisaient l’amour (alternative que l’on recommande vivement à nos politiciens et à leurs généraux).

L’histoire ne dit pas qui délivrera le couple, mais ici, plus de trace de ces méchants filets ni du mari trompé. Tout baigne dans un calme d’après la tempête mâtiné de symbolisme (on ne peut voir dans ce détail les deux colombes, une noire, une blanche, qui se tiennent entre les deux amants). Et l’expression détendue des deux protagonistes dément la maxime, attribuée par certains à Aristote et par d’autres à Galien, Omne animal post coitum est triste, et qui connaît plusieurs suites – praeter mulierem gallumque (ce qui expliquerait que Vénus ne soit pas endormie), ou, plus fantaisiste, praeter gallum gallinaceum et sacerdotem gratis fornicantem…

Quant à ce tableau, il fait partie de l’extraordinaire fonds de peinture occidentale des XIIIe au XVIIIe siècles de la Gemäldegalerie de Berlin. Ce musée comprend un tel nombre de chefs-d’œuvre – malgré les centaines de tableaux brûlés pendant la guerre – qu’on en a le souffle coupé et l’esprit exalté, qu’on se trouve tiraillé entre l’envie de rester plus longtemps encore devant chacun d’eux pour mieux y pénétrer et s’en pénétrer, et celle de le quitter pour contempler son voisin, autre monde merveilleux qui s’offre à nos yeux ébahis.


1 Il s’agissait d’une troupe de théâtre, qui présentait au public un répertoire autant italien que français. La pièce en question, Les filets de Vulcain, ou Les amours de Mars et de Vénus, sous-titré Ballet héroïque ou Grand ballet d’action en quatre actes, était une œuvre d’Étienne Lauchery (1732-1820) datant de 1766 environ. Membre d’une famille de danseurs, il est l’auteur d’une cinquantaine d’autres ballets du même style (La fête printannière, ou Les amours de Daphnis et de Philis ; Les incidents favorables à l’amour, ou le Double Mariage ; Le rival imaginaire…) marquant le nouveau style de ballet de l’époque (cf. l’historique de l’académie de ballet de Mannheim).

29 janvier 2010

Dans la tête du poète

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:13

T

ous ces hémistiches, tous ces vers, toutes ces tirades, perdus, égarés, confondus, se retrouvant, se perdant de nouveau, courant après leur rime, rompant leurs rangs, brisant leur césure, montant les uns sur les autres, se présentant soudain à la lumière, puis disparaissant tout-à-coup, brouillés, heurtés, secoués dans la tête du poète, comme, dans le sac, les boules numérotées du loto ; et tout cela grondant, fermentant, bouillonnant, sans qu’il fût possible à l’auteur au désespoir, de rien fixer sur le papier, il y avait là, ce me semble, de quoi porter quelque désordre dans une tète de dix-sept ans, et c’est ce qui arriva. Inde mali labes1 ! de là, engorgement dans la mémoire, trouble dans les idées, inquiétudes vagues, tristesse, somnolence, irritation nerveuse, céphalalgie complète !

X. B. Saintine2, « Notice sur la vie et les ouvrages de M. Ancelot »,
in Œuvres complètes de M. Ancelot, Paris, 1838.


Le mal dérive de là (Virgile).

X. B. Saintine est l’auteur de Picciola.

Le texte suivant, intitulé Une salade dans un crâne, a paru dans La Semaine des familles n° 9, le 29 novembre 1862. Ne préfigure-t-il pas curieusement les surréalistes ou Prévert ?

C

’était un soir. Le ciel était sombre, nuageux et triste. La lune laissait seulement arriver jusqu’à nous, à travers des échappées de nuages semblables aux blessures d’un ciel meurtri, quelques pâles rayons d’une lumière blafarde et lugubre. La tempête sévissait sur l’Océan en tordant les mâts de vaisseau comme des brins de paille ; les vagues rugissaient, ardentes à saisir leur proie. On entendait çà et là des clameurs étranges qui navraient le cœur ; c’était comme le cri suprême d’un équipage en détresse. La pluie tombait par torrents, et les vents déchaînes emportaient des trombes d’eau en violentes rafales. De temps à autre retentissait, dans le creux des rochers et au faîte des vieilles tours féodales en ruines, le cri lugubre des orfraies que la fureur des éléments empêchait d’aller chercher leur proie, et les hurlements des loups répondaient dans le lointain à cette harmonie sinistre.

Le vulgaire disait que la nuit était épouvantable ; les poëtes diront que c’était une nuit romantique.

Dans un élégant cottage de l’île de Jersey, Victor Hugo veillait. Il méditait le plan d’un nouvel ouvrage qui devait mettre le sceau à sa renommée, et au bas duquel sa main écrirait l’opus exegi d’Horace.

C’était une épopée monumentale sur les misères du siècle. Déjà les personnages qui devaient jouer un rôle dans cette épopée se pressaient sur le seuil de son imagination et heurtaient à l’huis de son poème. C’étaient des jeunes filles éplorées comme les vierges de Verdun chantées jadis par le poëte, des enfants malheureux et plaintifs dont l’enfant-roi, Louis XVII, mort vieux de douleur avant d’avoir douze ans, conduisait le chœur gémissant, des destinées brisées, des jeunesses fanées dans leur fleur, des génies incompris, des vertus méconnues et calomniées; en un mot, la grande armée des affligés traversant la vallée des larmes en jetant un cri de souffrance vers la terre, un cri d’espoir vers Dieu. Le christianisme, ce vieil ami de l’enfance et de la jeunesse du poëte, lui apparaissait comme le consolateur de toutes les afflictions, le soutien de toutes les épreuves, le dernier espoir des désespérés, le père des orphelins, le compagnon des abandonnés, l’immortel médecin de toutes les maladies de l’âme et du corps. Les croyances qu’il avait reçues d’une mère chrétienne se réchauffaient dans son cœur; il allait peut-être écrire un livre sublime, et son ange gardien n’attendait plus que la prière prête à sortir de ses lèvres pour la porter au pied du trône de Dieu, qui donne à la terre le soleil et la rosée et l’inspiration au poëte.

L’ange attendit en vain. Le poëte ne pria pas. L’orgueil, l’amour de la popularité, la confiance présomptueuse du génie dans ses propres forces, l’esprit de révolte et de haine, arrêtèrent sur ses lèvres entr’ouvertes la prière prête à commencer. Peu à peu la rêverie de Victor Hugo se changea en rêve, il tomba dans une espèce de sommeil magnétique, et, les yeux ouverts quoique endormi, il continua, la tête appuyée sur sa main, su méditation somnambulique sur le sujet et le plan de son poëme.

Or vous saurez que, dans cette nuit néfaste, Méphistophélès cheminait dans les airs, porté sur ses ailes de chauve-souris, dans la compagnie d’Astaroth, son camarade de chute et de peine. Les deux esprits malfaisants allaient à la chasse des âmes, et ils espéraient rapporter de leur course un riche butin. En passant devant l’île de Jersey, Astaroth, qui venait de faire une rafle d’âmes en planant sur les vagues, où s’étaient engloutis plusieurs pêcheurs dont les deux dernières paroles avaient été une malédiction et un blasphème, dit à Méphistophélès :

— Maître, vous qui voyez tout, voyez-vous cette lumière qui brille là-bas au milieu de cette effroyable nuit ?

— Je la vois.

— Maître, vous qui savez tout, savez-vous ce qui se passe [?] dans ce chalet solitaire ?

— Je le sais. Un homme y est assis, il est en proie à un sommeil sans repos qui lient de la méditation et du rêve.

— Quel est cet homme ?

— Un poëte, autrefois notre ennemi, maintenant un de mes féaux, et à qui je dois de nombreuses recrues. C’est lui qui, dans l’avant-dernier de ses poèmes, fait embrasser Bélial et Jésus-Christ, et qui, dans le dernier, n’a pas craint de mettre un pourceau en face de Dieu lui-même :

Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

— Victor Hugo !

— C’est toi, diablotin, qui l’as nommé.

— Maître, une idée.

— Et laquelle ?

— Nous faisons un métier de dupes. Nous sommes là à glaner des âmes depuis le commencement de la nuit, quand il y a peut-être à faire dans ce chalet un coup de partie. Vous savez que c’est toujours par les écrivains que nous avons réussi à gagner nos plus fructueuses batailles. Le meilleur de nos auxiliaires, c’est un mauvais livre.

— Entrons, répondit Méphistophélès qui devinait avant de comprendre.

Ils volèrent à tire-d’aile vers le chalet, et, sur leur passage, les croassements des oiseaux de la nuit devinrent plus lugubres, et les nuages, aussi noirs que des taches d’encre, mirent le ciel en deuil. La lune, comme un œil solitaire ouvert au milieu du ciel, les regardait tristement passer.

Portes et fenêtres, tout était clos hermétiquement. Cependant les deux esprits malfaisants entrèrent avec autant de facilité que si les portes et les croisées étaient grandes ouvertes.

— Ah ! ah ! s’écria en ricanant Méphistophélès après avoir jeté un rapide regard sur le poëte endormi, je m’aperçois que nous sommes ici chez nous. Voilà un front qui ne s’est pas armé contre nos entreprises nocturnes du signe de la croix. Allons, Astaroth, vite à la besogne ! Ouvre-moi ce crâne et lève-moi le couvercle prestement, pour que je voie mieux ce qui s’y passe.

A ces mots, Astaroth traça avec son doigt une ligne de feu autour du front du poëte, qui rêvait dans ce moment que M. Viennet était descendu sur les bords du Styx pour aller quérir main forte, qu’il en avait ramené M. de Jouy, et que les deux poëtes classiques essayaient de le scalper. C’était une torture atroce, inouïe, insupportable. Cependant l’opération avait été aussi rapide que la pensée. Dupuytren lui-même, dont la main trépanait avec une dextérité que les chirurgiens appelaient de la grâce, aurait eu quelque chose à apprendre en voyant faire Astaroth.

— Bien ! bien ! murmura Méphistophélès, nous sommes arrivés au bon moment, le cerveau est en travail, la marmite autoclave est à l’état d’ébullition, et notre visite n’aura pas été inutile. Astaroth, passe-moi ta fourche.

Il n’y a pas de diable en voyage qui n’ait un bout de fourche sur lui. C’est l’outil du métier. Astaroth passa donc sa fourche à Méphistophélès, qui se mit gravement à la tailler, ainsi que la sienne.

— Et que voulez-vous faire de ces deux fourches ? demanda Astaroth.

— Ne le devines-tu pas ?

— Non, maître.

— Eh bien, j’en veux faire une fourchette et une cuiller.

— Et à quoi vous serviront-elles ?

— A faire une salade dans un crâne ! s’écria Méphistophélès avec un affreux éclat de rire.

En cet instant même Méphistophélès commençait sa salade diabolique. Armé de ses deux tronçons de fourches, dont il se servait en guise de couvert de buis, il tournait et retournait, d’une main infatigable, dans le crâne du poète les idées, les sentiments, les images, les métaphores, les caractères qui s’y trouvaient en fusion, de manière à produire dans son cerveau la macédoine la plus étrange, le plus épouvantable gâchis.

Le forçat coiffé du bonnet du bagne et traînant son boulet se trouvait nez à nez avec l’évêque coiffé de sa calotte et tenant des chandeliers d’argent qu’il lui offrait ; un pain de quatre livres flottait dans l’air et venait se mettre sous la dent… sous une dent nouvellement arrachée ! un Cupidon classique voltigeant au-dessus d’un cœur percé d’une flèche mythologique couronnait le forçat, dont il célébrait l’apothéose drolatique, tandis qu’un sergent de ville à l’air rogue et au tricorne menaçant, un Javert quelconque, cherchait à l’appréhender au collet ; un hanneton sorti des Mystères de Paris de M. Sue venait inces­samment heurter en bourdonnant les parois endolories du crâne du poète, tandis que la mouche du coche de la Fontaine prenait son vol à côté d’une bouteille de vin de Champagne dont le bouchon sautait, symbole d’une joyeuse orgie.

— Si nous y mettions encore le cygne du Luxembourg ? disait Astaroth.

— Mettons-y le cygne du Luxembourg.

— Et la bataille de Waterloo, sans oublier le gros mot de Cambronne ?

— Va pour Waterloo et pour le gros mot.

— Et un dithyrambe contre les couvents ?

— Va pour le dithyrambe.

— Et une dissertation sur les égouts de Paris ?

— Mettons les égouts.

— Et un gamin de Paris en guise de piment ?

— Va pour le gamin de Paris.

Méphistophélès ne cessait de tourner et de retourner sa salade. Sa redoutable cuiller ramassait d’un côté une grisette éplorée et les mains jointes, —vraisemblablement l’infortunée Fantine, — tandis que sa fourchette rencontrait de l’autre un enfant nouveau-né, — très probablement l’innocente Cosette, — qu’il accommodait avec le chapeau galonné de Cambronne, sur les lèvres duquel, — ai-je dit les lèvres ? — un gamin de Paris, enjambant le crâne de Victor Hugo comme s’il s’agissait de la balustrade de la Porte-Saint-Martin, prenait un mot célèbre qu’il semblait jeter au public avec un pied de nez. Ce qui gênait le plus le poëte dans ce va-et-vient de toutes choses, c’était un étudiant qui, accoudé sur son orbite frontal, —qui sait ? Enjolras ou Lesgle de Meaux, dit Bossuet, — fumait philosophiquement sa pipe en tournant le dos à une barricade, tandis qu’un plongeur, peut-être Javert, déterminé au suicide, piquait une tète dans l’intérieur du cerveau du poëte, et qu’à l’autre extrémité un cygne semblait parler à l’oreille d’un juge penché lui-même vers l’oreille du poëte, sur laquelle Méphistophélès s’était perché pour suivre les progrès de son assaisonnement. Au-dessus de cette mayonnaise intellectuelle, l’argot et le style, représentant le vinaigre et l’huile, se donnaient le baiser Lamourette et fraternisaient.

C’était bien le plus épouvantable galimatias qui, de mémoire d’homme, eût eu un crâne humain pour saladier.

Le chaudron des sorcières de Macbeth n’était que de la Saint-Jean à côté.

Le chaos pouvait passer pour distinct, clair, plein de cohérence et de régularité.

Les arlequins de la place Maubert, où, selon les Mystères de Paris de M. Sue, on trouvait de tout, depuis des débris de truffes et de homards jusqu’à de vieux souliers, étaient un plat presque classique.

Le thé de Mme Gibou avec le sucre, l’huile, le poivre, la crème, le sel, le vin, le miel, le bouillon, et la cassonade, une boisson simple et élémentaire.

L’œil railleur et la bouche plissée par un sourire méchant et diabolique, Méphistophélès suivait, avec un amour-propre d’auteur qu’il ne prenait pas la peine de cacher, les progrès de son œuvre. Quant à Astaroth, il cherchait à apercevoir de côté ce qui se passait dans l’intérieur de la tête du poëte, et, si ses deux mains n’avaient pas été occupées à retenir le couvercle du saladier, pardon, je veux dire la calotte du crâne, il se serait tenu les côtes, tant il riait du bon tour qu’il jouait à Victor Hugo et à ses lecteurs.

La nuit s’écoula dans ce labeur infernal. Au premier rayon du jour, Méphistophélès et son compagnon disparurent.

Le poëte, qui avait passé la nuit la tête appuyée sur sa main, se réveilla à demi : — C’est étrange, dit-il, il me semble que pendant mon sommeil mes idées se sont arrangées d’elles-mêmes dans ma tête. C’est cela ! un forçat, un évêque, un boulet, une mitre, Cambronne, un gamin de Paris, le cygne du Luxembourg, les barricades de juin, Cupidon, l’idylle, le mélodrame, le pain de Jean Valjean, les dents de Fantine, le vin de Champagne, le style, l’argot, Waterloo, une enseigne de cabaret, le policier Javert. Écrivons le titre : les Misérables !

Deux éclats de rire stridents retentirent à l’une et à l’autre oreille du poète, et il lui sembla qu’il entendait ce mot retentir dans le lointain, peut-être comme le jugement de la postérité :

Tohu-bohu !

P. S. Cette légende a été racontée à ma plume par l’ingénieux et spirituel crayon de Bertall. Plus habile qu’elle, il a résumé pour les lecteurs de la Semaine des Familles le livre des Misérables, qu’elle n’aurait pas osé leur raconter. C’est pourquoi je ne fais que contresigner, ne varietur, son poëme traduit en vile prose par son dévoué collaborateur

Félix-Henri

La vidéo ci-dessous a été filmée lors du festival de Carmiel (Israël) en 2009. La troupe Tsiv’ey Makhol (« les couleurs de la danse ») de Hadera y danse sur une chanson de Matti Caspi (paroles de Shimrit Orr), J’ai des oiseaux qui volent dans la tête (יש לי ציפורים בראש), qu’il interprète ici avec Chava Alberstein.

16 décembre 2009

On the rocks

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 8:09

Whiskey on the rocks

Weep on the rocks of roaring winds, O maid of Inistore! Bend thy fair head over the waves, thou lovelier than the ghost, of the hills, when it moves on the sunbeam, at noon, over the silence of Morven. He is fallen: thy youth is low! pale beneath the sword of Cuthullin! No more shall valor raise thy love to match the blood of kings. Trenar, graceful Trenar died, O maid of Inistore! His gray dogs are howling at home: they see his passing ghost. His bow is in the hall unstrung. No sound is in the hall of his hinds!

Pleure sur les rochers, ô fille d’Inistore ! Fille plus belle que l’esprit des collines, lorsque, sur un rayon du soleil couchant, il traverse les plaines silencieuses de Morven ; — penche ta belle tête sur les flots. Il est tombé, ton doux amant ; il est tombé, pâle et sans vie, sous le glaive de Cuchullin. Son jeune courage ne montrera plus en lui le digne rejeton des rois. Trenar, ton bien-aimé, n’est plus, ô fille d’Inistore! Ses dogues fidèles hurlent dans son palais, en voyant passer son ombre. Son arc est détendu dans sa cabane ; le silence pleure dans ses bois.

James Macpherson: “Fingal: an ancient epic poem” in The poems of Ossian. Boston, 1854.

James Macpherson: « Fingal, poëme en six chants », in Ossian, barde du troisième siècle : poëmes gaëliques. Trad. P. Christian. Paris, 1844.

15 décembre 2009

Le dandy et l’ange gardien

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Récits — Miklos @ 21:06

street art

Une jambe négligement croisée devant l’autre, l’homme est adossé contre un mur galeux dont une saillie lui sert de miséricorde. Un borsalino bleu ciel souligne la couleur métallique de son regard perçant, plongé dans les pages économiques du journal qu’il tient déployé devant lui. Son long pardessus flottant laisse apercevoir un costume croisé coupé à perfection qui souligne discrètement sa silhouette svelte et sa carrure musclée. Ses élégantes chaussures blanches aux pointes noires, la couleur canari de son habit, font penser plutôt à un gigolo, mais les apparences sont trompeuses : c’est indéniablement un jeune homme de bonne famille, honnête et réservé.

D’ailleurs, son ange gardien veille sur lui. Sa tâche n’est pas facile : l’être venu d’ailleurs est allergique à la pollution atmosphérique de la ville, et, qui plus est, des émanations incroyablement acides se dégagent de la poubelle de plastique vert située à quelques pas qu’il est le seul à sentir. Il a donc dû s’équiper d’un scaphandre orange équipé de bombonnes d’air raréfié qui l’alourdissent et l’empêchent de se maintenir à l’altitude préconisée par le règlement de sa corporation. Un passant extralucide le verrait se débattre pour tenter de ne pas perdre pied.

L’homme attend depuis longtemps. Les titres de la une du quotidien parlent d’un passé révolu. Hier comme aujourd’hui et sans doute demain aussi, il semble lire toujours la même page. En fait, il s’essaie sans grand succès à faire de tête les mots croisés, ce qui explique qu’il ne progresse plus dans la lecture de son journal. L’ange, de son côté, exerce toutes ses facultés télépathiques pour aider son protégé, mais celui-ci résiste, par orgueil ou plutôt par un sens de l’honneur quelque peu suranné.

C’est la pluie qui viendra les délivrer. Lessivant le mur, elle n’y laissera qu’une vague trace rouge comme une éclaboussure de sang s’écoulant vers une petite boule de papier journal qui finit de se dissoudre sur le trottoir.

street art (détail)

14 décembre 2009

L’amateur d’art

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Récits — Miklos @ 22:23

street art

Le vieillard marche à petits pas, penché en avant, le dos arrondi par l’arthrose. Casquette grise enfoncée jusqu’aux oreilles, costume gris rayé de blanc, chaussures de cuir noir aux guêtres blanches, l’homme-zèbre rase les murs de si près qu’on dirait qu’il y est dessiné. Ses mains, araignées aux longues pattes, sont gantées de feutre noir. De son bras gauche il serre contre lui une grande serviette plate de cuir fatigué.

Lorsqu’il arrive devant un tableau, il n’a pas besoin de se pencher pour consulter l’affiche qui l’identifie, et ne tente pas de se redresser pour le contempler. Il reste immobile un long moment, se fond encore plus avec le décor, à tel point que les gardiens, qui pourtant l’aperçoivent tous les jours, ne le voient plus. Plus tard, il reprend son parcours dans le musée, toujours le même, à travers les salles souvent vides.

Un jour, arrivé devant l’œuvre qui le fascine secrètement depuis la toute première fois, il y a si longtemps – le mauve qui fait vibrer son âme, le titre évocateur de mystères insondables, le nom imprononçable de l’artiste slave, le cadre baroque –, il se redresse soudain, aussi rapidement qu’un ressort tendu depuis trop longtemps et qui rêve de se libérer enfin. Droit comme un i, il décroche prestement le tableau dont il se saisit avec délicatesse, et suspend à sa place la serviette de cuir. Il n’y a personne pour remarquer la substitution, et les rares visiteurs qui passeront un jour là admireront ce nouvel accrochage, les guides discourront de sa portée sociale et les critiques se déchireront à son propos.

L’homme glisse son trophée sous son bras gauche et poursuit sa visite quotidienne, comme si de rien n’était. Puis il quitte le musée, traverse la longue esplanade pavée jusqu’à l’un des grands tuyaux d’aération qu’il longe tel une ombre. Mais il ne peut s’en détacher. Depuis ce jour-là, il en fait le tour inlassablement à petits pas, penché en avant, le dos arrondi par l’arthrose. Et même ici, où pourtant la foule est souvent dense, personne ne le remarque.

street art (détail)

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