Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 juillet 2009

Retards

Classé dans : Photographie, Société — Miklos @ 16:44


Le bureau de poste de la rue St Denis à Paris
dix minutes après l’heure d’ouverture affichée sur sa devanture

« Ce » sont les gares, les lointaines gares,
Où l’on arrive toujours trop tard.

Franc Nohain, « Cantilène des trains qu’on manque », Le Kiosque à musique.

«En réalité, elle est toujours en retard, dans son effectuation, dans ce qu’elle produit visiblement, » par rapport à son effectivité, c’est-à-dire à la manière dont elle opère, comme par instinct et à l’insu d’elle-même. Mais cela signifie qu’elle porte dans sa structure la non-possibilité de sa totalisation.

Jean Ladrière, La perspective eschatologique en philosophie (cité par Louis Perron in « L’eschatologie de la raison » selon Jean Ladrière. Pour une interprétation du devenir de la raison. Presses univ. de Laval, 2005).

« L’opposition entre tardophiles et tardophobes montre que l’histoire économique contemporaine tout à la fois, et de manière indissociable, parle d’une certaine façon du retard français et critique d’une certaine façon ce retard dont elle parle. À le dire plus simplement, qu’elle conforte ou qu’elle conteste l’idée d’un retard français, l’analyse historico-économique se donne pour dessein de traquer, à l’intérieur des sillons du positivisme, la réalité objective du phénomène. » En somme, elle traite du retard (ou de l’absence de retard) français comme d’un fait neutre que l’histoire elle-même tente de décrire, d’évaluer et d’expliquer, tenue par une même interrogation : « Dans quelle mesure la France est-elle en retard, et pourquoi ? »

Julie Bouchard, Comment le retard vient aux Français. Analyse d’un discours sur la recherche, l’innovation et la compétitivité 1940-1970.Presses univ. Septentrion, 2008.

27 juin 2009

Élucubrations métoposcopiques sur un portrait de rue

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 8:17

Métoposcopie, subst. fem. Art de deviner le caractère ou l’avenir d’une personne, par l’examen des traits du visage et particulièrement des rides du front. — Trésor de la langue française.

«Beau garçon, à l’œil bleu dont les sourcils froncés renforçaient le reflet métallique, aux lèvres charnues et sinueuses dénotant la sensualité et la souplesse, aux commissures abaissées non par pessimisme, mais, peut-être, par amertume, aux traits accentués, au menton dur, à la chevelure dorée faisant passer sur lui des éclairs de visionnaires, aux mains blanches,» fines, nerveuses, bien faites pour ponctuer des discours — et Dieu sait qu’il était un intarissable parleur ! — il avait tout pour plaire, et ce quelque chose en plus, fait d’un charme chertain et d’une force irrésistible de séduction.

Jean-Louis Bacqué-Grammont et Jean-Paul Roux Mustafa Kemal Atatürk et la Turquie nouvelle. Maisonneuve & Larose, 1982.

«Quoi qu’il en soit, étudiez avec soin la pose de la tête. N’oubliez pas que de toutes les parties du corps humain c’est la plus noble, la plus essentielle, la plus significative. L’artiste ne saurait donc mettre trop d’attention, trop d’amour, pour faire rendre à cette partie, par une pose bien comprise, toute la signifiance dont elle est susceptible.

Eh, mon Dieu ! sans vouloir trop chercher la petite bête, sans s’arrêter aux élucubrations plus ou moins fantaisistes des chiromanciens, des métoposcopes, il existe certaines petites connaissances physiognomiques d’une vérité si courante, que le portraitiste doit les avoir constamment présentes à la mémoire au moment de l’arrangement du modèle.

Ces vérités peuvent se résumer ainsi :

Front. — Sa forme, sa hauteur, sa proportion, sa régularité ou son irrégularité marquent notre façon de penser et de sentir, la disposition et la mesure de nos facultés.

Yeux. — Le coin de l’œil du côté du nez présente-t-il un angle obtus ?

Le visage prend quelque chose d’enfantin.

Présente-t-il un angle aigu ?

Le visage acquiert de la finesse.

Sourcils. — Eux seuls peuvent servir à toute l’expression du visage. Il faut s’attacher à les rendre avec leur juste valeur.

Doucement arqués : physionomie simple et modeste ; horizontaux : caractère mâle et vigoureux ; moitié horizontaux, moitié courbés : bonté ingénue ; rudes et en désordre : vivacité intraitable ; épais, compacts, à poils couchés : jugement mûr et solide, sens droit et rassis ; minces : flegme et faiblesse ; anguleux et entrecoupés : activité d’un esprit productif ; éloignés l’un de l’autre : conception aisée, âme calme et tranquille ; rapprochés des yeux : caractère sérieux ; se rejoignant : trouble de l’esprit et du cœur.

Nez. — Courbé à la racine : commandement, fermeté dans les projets ; rapproché de la ligne droite : âme qui sait agir et souffrir avec tranquillité et énergie ; épine large : facultés supérieures.

Narines. — Petites : esprit timide ; dégagées : grande délicatesse de sentiment.

Joues. — Charnues : appétit sensuel ; maigres et rétrécies : privation de jouissances ; contours gracieux légèrement relevés vers les yeux : générosité et sensibilité.

Menton. — Avancé : esprit positif ; reculé : esprit négatif ; incisé au milieu : esprit judicieux, rassis et résolu ; pointu : ruse ou bonté raffinée ; charnu et double : sensualité ; plat : froideur et sécheresse de tempérament ; petit : timidité ; rond avec fossette : bonté.

Bouche et lèvres — Bouche resserrée, fendue en ligne droite, lèvres peu apparentes : sang-froid, application d’esprit, exactitude et propreté ; bouche remontée aux extrémités : affection, prétention, vanité, malice ; lèvres charnues : sensualité et paresse ; fermées sans effort et d’un dessin correct : réflexion ; entr’ouvertes : caractère plaintif.

Dents. — Petites et courtes : pénétration ; grandes : force corporelle ; longues : faiblesse et timidité ; blanches, bien alignées, débordant quand la bouche s’entr’ouvre : politesse, honnêteté ; lors de la première ouverture des lèvres, quand elles apparaissent avec leurs gencives : froideur et flegme.

Ces petites vérités physiognomiques connues, le portraitiste, dans l’arrangement de son modèle, devra les faire saillir ou les atténuer suivant la beauté ou l’exactitude du portrait qu’il veut faire.

(…) Le portrait, par sa difficulté même, s’élève au premier rang de tous les arts.» Il doit donner, avec les traits d’un visage, l’expression propre à ce visage, le caractère moral de la personne à qui il appartient. Il doit, en un mot, faire jaillir la flamme. Et la photographie, dit Préault, « n’est que la suie de la flamme ! ».

Frédéric Dillaye, La théorie, la pratique et l’art en photographie avec le procédé au gélatino-bromure d’argent. Paris, ca. 1893.

Chacrobate

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 7:12

«Une sorte d’Hermès de la bourgeoisie, un chat acrobate farci de luxure candide et d’indifférence sournoise,» un écolier (voyez le col et la cravate de l’aquarelle) patelin, voleur, véolce, totalement libéré des contraintes de la gravitation et d’une parfaite désinvolture mathématique.

Cahiers Jean Cocteau, 1975.

«On essaya jadis aux Funambules des animaux véritables : un chat était attaché à la troupe ; il avait un joli logement dans la loge de la portière. Son emploi consistait à entrer comme entremets dans les dîners goulus de Pierrot. Plus d’une fois le chat joua admirablement la scène du pâté ; le couvercle levé, le chat passait sa tête, et de ses deux grands yeux verts, pleins d’un charme cruel, il magnétisait Pierrot. Mais le chat devint vieux et atrabilaire ; il n’avait plus, dans ses rapports avec les comédiens, cette douceur de manières, cette politesse exquise qu’on dit avoir existé au foyer du Théâtre-Français. Il ne se tint plus avec son calme si précieux dans le pâté, et ce bout de rôle, qu’il avait rendu important à force de sérieux, il le convertit en scène d’épilepsie. Il sauta de son pâté aux jambes de M. Laplace, le roi des Cassandre, grimpa au manteau d’Arlequin, et s’élança dans le paradis, où les voyous le reçurent avec des huées et des cris tels, qu’ils furent entendus au Château-d’Eau.

L’administration se mit à la poursuite du chat. Mais lui, qui jadis arrivait le premier à la répétition, désormais se sauva aussitôt que le son de la cloche lui apprit qu’on n’attendait plus que lui. »

Mon chat, dans sa courte existence, eut autant de finesse sans que son génie le conduisît à des actes aussi répréhensibles.

Champfleury : Souvenirs de funambules. Paris, 1859

24 juin 2009

Dedans-dehors

Classé dans : Architecture, Lieux, Photographie, Société — Miklos @ 0:57


Passe-muraille
 


Sans titre

«La différence dedans-dehors est originaire. Le dedans et le dehors sont relatifs, ce qui veut dire qu’il n’est aucun dedans qui ne puisse être (c’est-à-dire ne soit comme) un dehors et inversement.(…) Ce qui importe, c’est la ligne de partage, opérante, qui fait repasser la différence en tout « dedans » et en tout « dehors » : la relativité ne réduit pas du tout la différence à l’insignifiance mais fait venir en avant l’ouverture même de la relation, le chiasme ou échange premier, c’est-à-dire toujours présupposé, des deux de la différence (ici : dedans/dehors) de telle sorte que le dedans est un dehors retourné, le dehors un dedans renversé ; que d’origine – ce qui veut dire» à titre de condition incontournable pour la pensée de quoi que ce soit – un dehors est comme un dedans et un dedans comme un dehors parce qu’un dehors est aussi comme un dehors, et un dedans comme un dedans..

Michel Deguy, « Du dedans au dehors », in L’enfermement. Actes du colloque franco-néerlandais de novembre 1979 à Amsterdam. Travaux et mémoires de la maison Descartes Amsterdam n° 3. Presses universitaires de Lille, 1981.

«François Dagognet a montré dans son ouvrage consacré à la peau1 que l’interface n’est pas seulement le lieu où l’extérieur pénètre l’intérieur et où l’intérieur s’extériorise, mais que véritablement elle met le dedans dehors constituant ainsi l’un par l’autre et réciproquement. Car il n’y a pas d’interne sans externe, pas d’extériorité sans intériorité. Si l’un des deux termes envahit l’autre jusqu’à l’anéantir ou simplement trop le réduire, l’interface ne fonctionne plus. (…) Qu’un bâtiment referme trop son intériorité la coupant de ce qui l’entoure (l’église romane) » ou qu’il la vide complètement au profit d’une exposition purement externe (Beaubourg) et sa fonction d’interface échoue ; on aura même affaire ici ou là à quelques cas pathologiques. Cependant de quel intérieur et de quel extérieur peut-il s’agir quant à Internet ?

Gérard Chazal, « Internet : interface baroque », in Penser les réseaux, Daniel Parrochia (éd.).Éd. Champ Vallon, 2001.


1 François Dagognet, « Les leçons du corps vivant », in Poïesis, n° 8, 1998, pp. 105-128.

30 mai 2009

Nos amis les bêtes

Classé dans : Lieux, Nature, Photographie, Sculpture — Miklos @ 21:44


Entrée du cimetière animalier (dit “des chiens”) d’Asnières
Plus de photos ici

Comme le remarquait déjà Elzéar Blaze en 1846, le chien « a été, est encore le type des choses les plus abjectes ; on dit tous les jours : vilain chien, sale comme un chien, méchant comme un chien, puant comme un chien »1. Gringo, le communiste endoctriné, hurle : « Sale juif ! sale chien ! je t’apprendrai qu’un révolutionnaire ne doit désespérer de personne ! »2 Ingrid Fogel, la terroriste en déroute de Volodine, lance au policier chargé de l’arrêter : « Sale connard de flic, sale dogue, tu n’as en tête que ta mission de tueur, fils pourri de la flicaille et de l’impérialisme, valet des Américains, sale garde-chiourme des esclaves bedonnants, sale chien, tueur à gage des sociaux-traîtres, social-vendu toi-même, sale dogue, mon dogue. »3

Et pourtant, affirme Blaze, « le chien a été le symbole de l’intelligence, de la fidélité, de la vigilance, de la bonté, ce qui est juste. » Ce qui n’est pas forcément exclusif de l’autre vision, en tout cas pour certains ; ailleurs dans son ouvrage, Blaze relate cette petite anecdote qui ne manque pas de saveur et d’intelligence :

Scarron dédia ses poésies à une chienne. Voici le titre de cette dédicace : A très honeste et très divertissante chienne dame Guillemette, petite levrette de ma sœur. Plus tard s’étant brouillé avec sa sœur, il mit dans l’errata d’une édition nouvelle : « Au lieu de chienne de ma sœur, lisez : à ma chienne de sœur. »

On ne peut douter des qualités de l’animal – et des animaux domestiques en général – à la lecture des épitaphes du cimetière animalier d’Asnières (plus connu sous le nom de cimetière des chiens) : mélancoliques ou désespérées, poétiques, sobres ou factuelles, elles reflètent toutes la disparition d’un être qui avait souvent accompagné fidèlement une solitude profonde et comblé le besoin d’amour de l’être humain, celui de l’éprouver pour autrui et celui d’en être l’objet. On y retrouve aussi quelques stars – tel Rintintin, la mascotte d’un régiment dans une série télévisée – mais aussi des petits héros bien réels. À leurs côtés reposent bien d’autres animaux – chats, moutons, lapins… mais aussi chevaux – dont le titre de gloire aura été, au moins, celui de sauver leur maître d’une isolation affective totale.

Alors si l’on sourit aux épitaphes parfois équivoques – est-ce vraiment un animal qui est enterré ici ou un être humain ? – mais souvent pathétiques et émouvantes (« À la mémoire de ma chère Emma fidèle compagne et seule amie de ma vie errante et désolée » ou « Sophie mon bébé nous avons eu 17 ans d’amour toi et tes petites sœurs vous avez remplacé l’enfant que je n’ai pas eu. Je t’aime à jamais. Ta petite mère », ou encore « décue par les humains, jamais par mon chien »), à certains monuments kitsch, aux chats errants silencieusement entre les tombes tels des âmes en peine, on lira pour finir ce beau petit texte de Beaudelaire :

«J’invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu’elle m’aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poëte qui les regarde d’un œil fraternel.

Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu’il s’élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s’il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, à moins qu’il ne soit insolent et hargneux comme un domestique ! — Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés, qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer aux dominos !

A la niche, tous ces fatigants parasites ! Qu’ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée ! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences !

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent solitaires dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons une espèce de bonheur ! ». . .

Il y en a qui couchent dans une ruine de la banlieue et qui viennent chaque jour, à heure fixe, réclamer la sportule à la porte d’une cuisine du Palais-Royal ; d’autres qui accourent de plus de cinq lieues pour partager le repas que leur a préparé la charité de certaines vierges sexagénaires, dont le cœur inoccupé s’est donné aux bêtes, parce que les hommes imbéciles n’en veulent plus. . .

Que de fois j’ai contemplé, riant et attendri, tous ces philosophes à quatre pattes, esclaves complaisants, soumis ou dévoués, que le dictionnaire pourrait aussi bien qualifier d’officieux, si l’homme trop occupé de son bonheur avait le temps de ménager l’honneur des chiens.

Et que de fois j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque part» (qui sait, après tout ?) pour récompenser tant de courage, tant de patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés et désolés ? Swendenborg affirme bien qu’il y en a un pour les Chinois et un pour les Turcs. . .

Charles Baudelaire, « Les bons chiens », Revue nationale et étrangère, 1867.


1  Histoire du chien, Paris, 1846.
2 Marguerite Duras, Abahn Sabana David, 1870.
3 Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, 1990. Cité par Chloé Conant, « “Ni départ ni bateau” : la Lisbonne sans issue d’Antoine Volodine », in Lisbonne. Géocritique d’une ville, Alain Montandon (éd.), 2006.

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