
« Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard et buvaient des liqueurs mélangées d’eau, ces apéritifs qui ont l’air d’infusions faites avec toutes les nuances d’une boîte d’aquarelles. »
— Maupassant, Contes et nouvelles, « Les Épingles », 1888.
L’homme sort presque furtivement d’un immeuble. Il porte de nombreux sacs de supermarché remplis d’on ne sait quoi. Il est mince, un peu courbé. Mal rasé, il a le teint cireux, les traits tirés, le nez légèrement busqué, de fines lèvres entr’ouvertes, le regard ailleurs. Des touffes de cheveux grisonnants débordent du bonnet de laine bleue qui lui colle à la tête. Il est vêtu d’une doudoune vert caca d’oie et d’un blue jeans, quelle que soit la saison. Il a des baskets aux pieds. Il se hâte, comme à un rendez-vous amoureux.
Tel une ombre fugace, il traverse rapidement la rue sans voir ni les gens ni les véhicules. Il se dirige vers une placette que borde le mur de parpaing d’un bâtiment bas. De son faîte à la crête du toit triangulaire qui le recouvre s’étend un dense tapis de pigeons qui semblent attendre, immobiles. Soudain ils aperçoivent l’homme.
Ils s’élancent alors tous ensemble dans les airs comme si un chasseur les avait tirés, dans un fracas d’ailes étourdissant. Un nuage se forme et se dirige vers l’homme, un tourbillon l’enveloppe, le caresse, se pose à ses pieds. Ils tendent tous le bec vers lui, ils se trémoussent et roucoulent de plaisir. Un sourire semble se dessiner sur les lèvres de l’homme.
Il plonge la main dans l’un des sacs, en retire des morceaux de pain rassis qu’il lance autour de lui d’un geste large, tel le semeur son grain. Les pigeons se précipitent, se piétinent pour arriver plus vite encore vers cette manne. Les plus hésitants sont repoussés vers le bord de cette foule frémissante et errent, perdus. Les plus hardis virevoltent, se rapprochent de ses mains nourricières. Il les cherche du regard, il les voit. Il est heureux : ils le reconnaissent, eux.

Arrivée d’un Xipéhuz au Centre Pompidou«Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison – c’est un simple glissement sur terre – il est aisé de voir qu’ils le dirigent à leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour aller au loin en rejoindre un autre. (…) Je ne sais pas s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin. Cependant, quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des individus et spécialement à leurs passions,» si je puis dire, et constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les plus simples autrement que par hypothèse.
J.-H. Rosny Ainé, Les Xipéhuz (1867)

Des Xipéhuz dans le Centre Pompidou
Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.
La seconde âme en nous se greffe à la première ;
Toujours la même tige avec une autre fleur.
J’ai connu le combat, le labeur, la douleur,
Les faux amis, ces nœuds qui deviennent couleuvres;
J’ai porté deuils sur deuils ; j’ai mis œuvres sur œuvres…
— Victor Hugo, Les Contemplations, tome second, livre cinquième.
