Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 décembre 2012

Dames du temps jadis

Classé dans : Littérature, Musique, Photographie — Miklos @ 1:27

Dictes moy, où, en quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada, ne Thais
Qui fut sa cousine germaine ?
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière, ou sus estan
Qui beaulté eut trop plus que humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la tressage Heloïs ?
Pour qui fut chastré (& puys moyne)
Pierre Esbaillart à Sainct Denys
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement où est la Royne,
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en ung sac en Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?

La Royne blanche comme ung lys
Qui chantoit à voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys,
Harembouges qui tint le Mayne,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Que Angloys bruslèrent à Rouen
Où sont-ilz, vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince n’enquérez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Que ce refrain ne vous remaine
Mais où sont les neiges d’antan ?

François Villon, Ballade des dames du temps jadis


12 décembre 2012

Quel bouleau !

Classé dans : Musique — Miklos @ 20:05

La mélodie qu’on entend dès la dixième mesure du Finale de la Quatrième symphonie de Tchaïkovski est simple. Et pourtant, quelle atmosphère orientale et mélancolique ! combinaison savante du tempo haletant et de la répétition lancinante de la première note, de la tonalité (mineure), de la direction (descendante), du rythme, et surtout du timbre et donc de l’orchestration, elle est de ces airs qui, une fois entendus, ne nous quittent plus. On retrouve d’ailleurs l’essentiel de ces « procédés » dans les premières mesures de la Cinquième symphonie de Beethoven.


P. I. Tchaïkovsky : Finale de la Quatrième symphonie (extraits).
(cliquer pour agrandir)

Tchaïkovski, lui, s’était inspiré d’une chanson populaire russe (comme il l’a fait ailleurs), en l’occurrence Во поле берёза (ou берёзка, ou encore берёзынька) стояла, littéralement : « Un petit bouleau se dressait dans le pré », connue sous le titre français de La Chanson du bouleau. D’autres grands compositeurs russes s’en sont inspirés : Balakirev (dans sa première Ouverture sur des thèmes russes), Mikhaïl Glinka (Tarentelle), Dimitri Chostakovitch (Le Grand éclair) ou Alfred Schnittke (La Vie avec un idiot). Elle se trouve citée intégralement dès 1787 dans l’opéra comique en un acte Les Cochers au relais d’Evstignei Fomine (1761-1800) auquel Nikolaï Lvov (1753-1803/4) avait collaboré comme parolier (sourceRichard Taruskin, Defining Russia Musically: Historical and Hermeneutical Essays.
Princeton University Press, 1997.
), et apparaîtra quelques années plus tard dans le recueil de Chants populaires russes avec leurs mélodies que Lvov publiera avec Ivan Pratch (republié en facsimile en 1987 par UMI Research Press).


E. Fomine : Les Cochers au relais (extrait).
(cliquer pour agrandir)

J’avais entendu cette chanson envoûtante pour la première fois, adolescent, sur le 33T du concert que le Chœur Alexandrov de l’Armée rouge avait donné à Paris en 1960 et auquel mes parents avaient assisté. Je n’ai eu de cesse de réécouter ce disque, et particulièrement cette chanson-là (bien moins connue en France que Plaine ma plaine qui s’y trouve aussi, à côté d’autres œuvres en russe et en français), interprétée avec une énergie et un élan prodigieux mâtinés de tendresse par le ténor Constantin Lissovski et la chorale. Le Chant du Monde, qui avait publié le disque original, l’avait réédité en disque compact en 1993, puis cette année-ci : on le trouve donc dans les bacs, au bouleau, donc ! En l’écoutant j’y retrouve le même plaisir, la même excitation, que cinquante ans plus tôt. On peut en entendre ici la même interprétation [le site Chant du Monde s’est vidé avec le changement d’activité de la marque. — 4/2018] que je trouve toujours nonpareille.

Les racines russes de ma mère devaient y être pour quelque chose : cette musique me parlait et me parle toujours. En outre, le bouleau, si commun en Europe du Nord, est omniprésent dans la poésie et la chanson russes et est considéré comme l’arbre national du pays. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait donné aussi son nom à un ensemble chorégraphique russe, dont la spécialité est le khorovod, dansé en cercle par des femmes aux amples robes touchant le sol, ce qui leur permet de se déplacer comme en glissant sans un geste, effet particulièrement magique, comme on peut le voir dans cette ancienne vidéo (les plus récentes sont moins intéressantes) :

On aura remarqué le son reconnaissable entre tous de la balalaïka, autre « objet » mythique russe. Ce n’est pas uniquement du fait de son utilisation fort commune pour accompagner ce genre de musique, voici ce que dit une des versions de la chanson : « Je couperai trois branches du bouleau, j’y taillerai trois petits sifflets. Dans la quatrième – une balalaïka… » Voici l’interprétation amusante (et savante) qu’en donne l’ensemble Koumouchki (« commères », en russe) :

Pour finir, on signalera d’abord que la partition (voix, accompagnement) de cette splendide chanson et de son vertigineux refrain est disponible en ligne, avec les paroles, leur fidèle translittération et traduction en anglais. Enfin, le blog de Philippe Michel consacre à cette chanson une page où l’on trouve le texte complet (en russe, en translittération et en une traduction très approximative – cf. ci-dessous notre tentative) accompagné de la vidéo d’une autre interprétation par les chœurs de l’Armée russe intéressante à plus d’un égard : on les voit jouer de la balalaïka et dans une position bien plus détendue que celles qu’ils ont en général, que ce soit lors de leurs défilés ou de leurs interventions chez les pays « amis ».

I.

Во поле берёза стояла,
Во поле кудрявая стояла.
Люли, люли, стояла!
Люли, люли, стояла!

I.

Un petit bouleau s’élevait dans le champ,
Dans le champ il se dressait tout feuillu.
Lala, lala, il s’y dressait !
Lala, lala, il s’y dressait !

Refrain

Тары, бары, растабары,
Снежки белы выпадали,
Серы зайцы выбегали,
Охотники выезжали,
Всех собак своих спускали,
Красну девку испугали.
Ты, девица, стой! Стой, стой, стой!
Красавица с нами песню, пой, пой, пой!
Чувиль, мой чувиль,
Навиль, виль, виль, виль!
Eщё чудо, перво чудо, чудо родина моя!
Eщё чудо, перво чудо, чудо родина моя!

Refrain

Bavardages et commérages,
La neige blanche tombait,
Des lapins gris s’enfuyaient,
Les chasseurs partaient,
Lâchaient tous leurs chiens,
Faisaient peur à une belle jeune fille.
Eh, petite, arrête ! arrête, arrête, arrête !
La belle, chante avec nous, chante, chante !
Oiseau, mon oiseau,
Petit oiseau, zo, zo zo !
Ô merveille, merveille suprême que ma patrie !
Ô merveille, merveille suprême que ma patrie !

II.

Некому берёзу заломати,
Некому кудряву защипати
,
Люли, люли, заломати
!
Люли, люли, защипати!

(Refrain)

II.

Personne n’élague le bouleau,
Personne ne coupe son feuillage.
Lala, lala, ne l’élague !
Lala, lala, ne le coupe!

(Refrain)

III.

Пойду я в лес погуляю,
Белую берёзу заломаю.
Люли, люли, погуляю!
Люли, люли, заломаю!

(Refrain)

III.

Je vais me promener dans la forêt.
J’élague le blanc bouleau.
Lala, lala, je me promène,
Lala, lala, je l’élague.

(Refrain)

10 décembre 2012

Mer d’alors

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 17:27

L’homophonie – à ne pas confondre avec l’homophobie qui, à l’instar de l’Hydre de Lerne, redresse présentement ses têtes à l’occasion du projet de mariage pour tous – ne cesse de séduire les auteurs, et pas des moindres. C’est ainsi que, quelques centaines d’années avant Freud, l’Oulipo et Raymond Devos, le poète Pierre de Marbeuf (1596-1645, cf. biographie en fin du billet) sut en user pour tourner des vers destinés à exprimer les délices et les affres des amours qui lui tournaient la tête.

Le plus célèbre de ses poèmes dans le genre est sans conteste l’un des sonnets du recueil Pour Philis. Le miracle d’amour – la dédi­cataire était la belle du moment qui tenait sa vie captive dans ses yeux et lui avait l’âme ravie, pour reprendre l’expression de Jehan Tabourot –, qui est bien plus qu’un exercice de style (fort réussi), une lecture « moderne » pouvant y trouver sans peine des interprétations psychanalytiques à ses évocations du feu et de l’eau, des abîmes et de l’exaltation, et de la mère omniprésente :

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,
Mais l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

On retrouve ce jeu sur l’homophonie créée par la mer, la mère, l’amer, l’amour (plus exactement : des paronymes) et sur l’opposition eau – feu dans Le Procès d’amour, dédié Au Roy dont on ne citera qu’un passage :

Je ne m’étonne plus si l’Amour est amer,
Puis qu’on dit que sa mère est fille de la mer,
Et la mer et l’Amour sont cause du naufrage,
Et la mer et l’Amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’Amour est amer,
L’on s’abîme en l’Amour aussi bien qu’en la mer,
S’il est bâtard de Mars il se plaît à la guerre,
Et de troubler toujours le repos de la terre,
S’il est fils de Vulcain, son plaisir et son jeu
Est de brûler le monde et d’y mettre le feu,
Soit donc qu’il soit bâtard, soit qu’il soit légitime,
Il doit être du fer ou du feu la victime.

Ce ne sont pas les seuls paronymes qu’on trouve dans ses poèmes ; un autre Sonnet s’ouvre ainsi : « O Nuit pour mes ennuis tant seulement féconde… ».

Les textes de Marbeuf ne sont pas uniquement du Desbordes-Valmore avant l’heure. Il manie fort bien l’ironie, comme on peut le voir dans sa Consolation sur la mort du Perroquet de Madamoiselle D.&.c. :

Ne pleurez plus pour votre perroquet,
Puis qu’il est mort vos pleurs sont inutiles,
La pauvre bête a laissé son caquet
Par testament à l’une de vos filles.

C’est net, bref et précis. Plus long est Le misogyne qui célèbre le décès de sa femme qu’il envoie prestement au diable, et s’il se targue d’aller jusqu’en enfer à l’instar d’Orphée, ce n’est pas comme « ce sot [qui y] veut séjourner afin que sa femme revienne », mais, dit-il, « J’y descends afin que la mienne n’en puisse jamais retourner ».

Il n’hésite pas à manier du paradoxe en mettant la plume à la main pour lancer quelques imprécations bien senties dignes du meilleur Hugo :

Un jeune sot de secrétaire,
L’excrément de quelque notaire,
Ou le bâtard d’un écrivain,
Ne mérite pas cette gloire
Que pour punir son écritoire
Je mette la plume à la main.

Une de ses Épigrammes fournira une apte conclusion à ce billet en faisant écho à l’évocation de l’actualité qui ouvre ce billet :

Quand je te vois, visage de poupée,
            Je dis qu’en ta façon
            Nature fut trompée,
Pensant faire une fille elle fit un garçon.

Marbeuf (Pierre de), poète français, naquit vers 1596 aux environs de Pont-de-1’Arche, de noble famille. Son père avait les titres d’écuyer, sieur d’Imare et de Sahurs en partie, et lui-même se donne celui de chevalier. Il fit ses premières études à la Flèche, au célèbre collège qu’y possédaient les jésuites, et il se rendit de là, sans doute afin de faire son droit, à Orléans. Mais il s’y livra aux Muses au moins autant qu’à la jurisprudence, et dès 1618, il fit paraître un double échantillon de son talent poétique : l’un était le Psalterion en l’honneur de Marie, dont l’intitulé seul indique assez quelle influence exerçait toujours sur lui l’éducation religieuse reçue chez les pères ; l’autre consistait en Poésies mêléesDans l’épîtrе dédicatoire, en tête de sa Poésie meslée, on lit :
A monsieur mon père, monsieur de Marbeuf, etc.
, parmi lesquelles se trouve une imitation du chapitre 1er des Lamentations de Jérémie. Aussi, dans une de ses pièces laudatives que jadis il était d’usage de mettre en tête de tout ouvrage nouveau, un de ses amis, Piedevant d’AquignyAquigny est aussi aux environs de Pont-de-l’Arche., le loue-t-il de ne point avoir admis de vers érotiques, et, sous ce rapport, il le préfère aux Ronsard, aux Desportes, aux du Bellay. Mais Marbeuf ne mérita pas longtemps cette louange toute spéciale. De retour à Orléans, il y fit connaissance avec une jeune Parisienne qui eut le pouvoir, dit-il, de lui faire négliger ses dernières études, et qu’il a chantée sous le nom réel ou emprunté d’Hélène. Ce n’est pas tout, à Hélène succéda Jeanne ; puis vinrent, nous ne saurions plus dire dans quel ordre, Madeleine, Gabrielle, et Philis et Amaranthe. Quoi qu’il en soit, Marbeuf finit d’assez bonne heure par reprendre la route de sa patrie, et nous le retrouvons aux environs de Pont-de-1’Arche investi de la maîtrise des eaux et forêts. Il continua de cultiver la poésie au milieu de ses bois et de ceux de la couronne et de l’État, et il fait allusion à cette vie forestière en se donnant dans ses vers le nom de Sylvandre. On ne sait à quelle époque il mourut, mais il vivait encore au commencement du règne de Louis XIV. Toutefois la dernière pièce qu’on ait de lui est de 1633. Il avait été marié, et, s’il faut l’en croire, il avait eu fort à souffrir de cette union, mais il ne spécifie rien sur les griefs qu’il pouvait avoir à l’égard de sa femme qu’il appelle Alecton et Mégère. Voici les titres exacts des deux premiers petits recueils de Marbeuf : 1° Psallerion chrestien dédié à la mère de Dieu, Rouen, 1618 ; 2° Poésies mêlées du même auteur, Rouen, 1618. Il faut y joindre, pour avoir ses œuvres complètes, les pièces nouvelles insérées dans l’édition de 1629, laquelle a pour titre : Recueil de vers de M. P. de Marbeuf, etc., et une ode intitulée Portrait de l’homme d’Etat, 1633, in-4°. Parmi ses œuvres complètes se trouvent diverses pièces latines, et au total ce recueil offre une variété assez séduisante, des éloges et des satires, des vers galants et des poésies pieuses. Quant à ce que Marbeuf a déployé de talent, nous ne pouvons être tout-à-fait de l’avis de ses amis et notamment de celui de son fidèle d’Aquigny. Cependant on ne saurait lui dénier toutes les qualités qui font le poète. Il a la versification facile, et souvent sa phrase est nette et précise.

P—от, in Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne, t. 26. Nouvelle édition. Paris, 18..

11 novembre 2012

Plus ça avance, plus ça recule

Classé dans : Histoire, Littérature, Musique, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 11:44


Google Books broken full-text search (clic to enlarge).
La recherché en texte intégral dans Google Books (cliquer pour agrandir).

Plus le temps passe, et plus il y a de livres numérisés en ligne dans Google Books.

Plus le temps passe, moins on y trouve des livres dont le contenu est accessible intégralement, même pour ceux qui ont été publiés il y a un certain nombre de siècles (et donc bien avant la mort de Walt Disney). Et pourtant, ceux-là même numérisés par Google se retrouvent souvent libres d’accès dans archive.org.

Et plus le temps passe, moins la recherche en texte intégral dans Google Books fonctionne dans ces ouvrages qui y sont entièrement disponibles.

On appelle cela le progrès. Ou, comme le chantait Laurie Anderson, citant Walter Benjamin :

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from
Paradise

And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.

Laurie Anderson: The Dream Before (for Walter Benjamin).

9 novembre 2012

Alla breve. XL.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 19:08

[279] La valeur n’attend pas le nombre des années. Comme on peut le voir ici, le jeune Edward Yudenich dirige d’une main de maître l’orchestre des étudiants du conservatoire d’État d’Ouzbékistan dans l’ouverture de La Chauve-souris (Die Fledermaus) de Johann Strauss fils. Il est âgé de sept ans, a étudié le violon pendant un an, et la direction d’orchestre pendant six mois. Il dirige sans partition, et semble bien connaître l’œuvre – on le voit tourner, quasi auto­ma­ti­quement, son visage impassible vers les instruments qui portent la mélodie –, même si à certains instants l’orchestre semble précéder ses gestes. Mais comment l’a-t-il apprise ? En lisant la partition ? Ce serait un réel exploit s’il pouvait en lire couramment après de si courtes études. Et quid de l’histoire de la musique et des questions de style, de l’analyse de l’œuvre, et tant d’autres questions qu’un chef ne doit pas manquer de se poser ? Ou alors, l’aurait-il apprise en en écoutant des enregistrements ? On se souvient d’un autre chef, bien plus remarquable dans le genre : Jonathan, âgé de trois ans, et dirigeant le dernier mouvement de la Quatrième symphonie de Beethoven. À partir d’un enregistrement, direz-vous ? Oui, mais le voici dirigeant, en frac s’il vous plaît, un orchestre qui interprète une polka du même Johann Strauss fils (bon, il avait quatre ans, mais c’est tout de même trois de moins que Yudenich).

[280] La partition dématérialisée. Tout le monde n’est pas Edward Yudenich ni même Jonathan qui, on vient de le voir, n’ont pas besoin de partition. Les tablettes étant actuellement très prisées – il ne s’agit pas malheureusement de celles de chocolat ni des pectorales –, il n’est pas étonnant qu’elles aient fait aussi leur apparition dans les fosses. Des orchestres, s’entend, ou du moins de celle du Brussels Philharmonic. Plus besoin de partitions fixées avec des pinces à linge pour éviter que leurs pages ne se tournent intempestivement, ni à l’inverse qu’elles n’adhèrent à leurs voisine juste au moment où il faut les tourner. Plus besoin de noter les indications du chef, ni, à la fin du concert, de les recopier ailleurs avant de les effacer pour rendre les partitions… Tout ça, c’est du passé, la modernité est là. Mais est-ce si moderne ? L’idée, en tout cas, non : en 1997, Thomson Multimédia (devenu ultérieurement Technicolor SA, et liquidée judiciairement le mois dernier), avait monté un projet, ACCORS, qui visait justement à réaliser ce type même de présentation numérique de partitions pour les musiciens d’orchestre. Nihil novi sub sole. (Source)

[281] Parole, parole, parole ! L’air d’une chanson vous trotte par la tête, son titre parfois, mais du diable si vous vous rappelez des paroles. Heureusement, le site Paroles.net venait à la rescousse, on y trouvait une foison de textes de tubes et de chansons. Et les droits d’auteurs, demandez-vous ? Justement : la Chambre syndicale de l’édition musicale est arrivé à le faire vider de son contenu en 2008 puis disparaître définitivement de la toile en 2011. Et miracle, ce n’est plus définitif puisque le revoici ! Comment se fait-ce ? Eh bien, le propriétaire précédent a cédé le nom de domaine du site à cette chambre, qui a confié son exploitation à un opérateur. Maintenant, c’est du sérieux. Mais malgré la qualité des métadonnées, on y trouve par exemple deux Brassens, les titres comportent souvent des majuscules n’importe où (« Les Copains D’abord », « Tant Qu’il Y A Des Pyrénées »…)… Est-ce si mieux qu’avant, ou ça ne dérange personne d’autre que moi ? (Source)

[282] Patrimoine, mais intransmissible. L’acteur Bruce Willis aurait voulu léguer sa vaste collection d’enregistrements sonores à ses filles, mais il s’avère que c’est impossible : ce magot provient par téléchargement – légal, il a tout payé, et le total se monte à une somme assez coquette – de iTunes, et ils sont incessibles et intransmissibles (et même pas sur d’autres lecteurs que les iPods d’Apple) : ce ne sont en fait que des « emprunts ». Ah, s’il avait acheté de bons vieux vynils (voire des disques compacts)… ! Comme quoi, le numérique, déjà si difficile à préserver dans le temps, ne préserve pas non plus le patrimoine qu’il représente. Le boxeur en cavale de Pulp Fiction partira peut-être à l’attaque (dans l’arène d’un tribunal) d’Apple. (Source)

[283] Une musique de m….. L’humour british n’aura de cesse de nous susciter quelques chuckles : l’artiste Kerry Morrison a obtenu des subventions du Arts Council pour réaliser une œuvre musicale avienne (pas « à Vienne », à Liverpool) : elle pose des pages de papier à musique vierges sous des arbres des parcs de la ville, les notes apparaissant là où les déjections d’oiseaux tomberont, les touches finales étant fournies par le compositeur Jon Hering (qui n’a pas la réputation d’un Messiaen, dont on connaît l’influence d’une autre émanation de la gent ailée sur son langage musical). Son projet s’appelle Bird Sheet-Music (pour les non-anglophones, on précisera que « Sheet music » signifie « papier à musique »), calembour intentionnel sur « Bird-Shit Music » (qu’on ne traduira pas pour les non-anglophones). Quant aux oiseaux, ils sont malheureusement trop constipés pour que l’artiste parvienne à ses fins (elle n’a sans doute pas entendu parler du 4’33” de John Cage). Le précédent projet de cette environnementaliste et coprophile liverpudlienne convaincue concernait des tentatives de produire des œuvres d’art avec une collaboration canine du même ordre. (Source)

[284] Universal+EMI. Le monde de l’édition de musique enregistrée n’a de cesse d’être bouleversé par les effets du numérique. Et c’est ainsi que la Commission européenne a récemment autorisé l’acquisition des activités – prestigieuses – de musique enregistrée d’EMI par Universal, qui mérite de plus en plus son nom. Il ne reste plus que trois majors au monde, ce qui n’est pas sans nous rappeler 1984 de George Orwell, dans lequel le monde est divisé en trois grands blocs qui n’ont de cesse d’être en guerre les uns contre les autres. (Source)

[285] Une nouvelle corde à l’arc de Dusapin. On le connaissait en tant que compositeur, le voici photographe : il vient de publier un livre-disque avec ses propres photos, et un autre ouvrage de sa main, Accords photographiques, est prévu pour la fin du mois. (Source)

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