Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 novembre 2010

Alla breve. XXIX.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 0:00

[202] Et le lauréat du XVIe concours Chopin à Varsovie est… Юлиана Авдеева, en d’autres mots la russe Ioulianna Avdeeva, 25 ans. Près de la moitié des autres récompensés et finalistes étaient, eux aussi, russes. (Source)

[203] Musiciens ? attention à un virus ! Le compositeur et pianiste Roger Davidson a été l’objet d’une arnaque particulièrement coûteuse (estimée à 6-20 millions de $) et longue (6 ans). Ayant apporté son ordinateur, qui contenait ses compositions et qu’il craignait infecté par un virus, à une officine de réparation, il s’est vu dire par le couple de propriétaires qu’en fait l’ordinateur était contrôlé par un groupe de criminels au Honduras, et que lui et sa famille étaient aussi la cible d’un autre groupe, de prêtres polonais cherchant à renverser le gouvernement américain. Davidson, crédule et riche (ce qui ne justifie évidemment pas l’extorsion), leur a payé des sommes pharamineuses pour se protéger. C’est une autre plainte à l’égard de ce couple qui a mis la police sur leur piste. (Source)

[204] Musiciens ? attention à vos instruments ! Un musicien allemand, ayant oublié sur la banquette d’un train régional son violon italien fabriqué en 1748 et d’une valeur estimée à un million d’euros, a eu des vapeurs à tel point qu’il a dû être hospitalisé. Tout est bien qui finit bien : il a retrouvé son instrument (si ça n’avait pas été le cas, il aurait pu se tourner vers Magic Fiddle, une application permettant de « produire du son pareil à ceux des violons » sur iPhone) et son cœur a tenu le coup. L’article ne cite pas son nom (cela donnerait des idées à des personnes indélicates, comme celles qui ont extorqué ce pauvre Davidson, enfin pas si pauvre que ça, justement), ni le facteur du violon. Mais un quatuor munichois revenant d’une tournée en Asie, hmmmm ? Il ne doit pas y en avoir beaucoup. (Source)

[205] Départ de Catherine Massip. Pendant 23 ans à la tête du département de la musique de la Bibliothèque nationale de France, cette grande dame de la musique et de la musicologie, grande non seulement par ses titres, son savoir, ses publications et ses activités, mais par sa modestie souriante et son attention à tous quelle que soit sa position professionnelle ou sociale, vient de partir à la retraite. Elle est remplacée à ce poste par Elizabeth Giuliani, actuellement adjointe du directeur du département de l’audiovisuel de la BnF.

[206] « Danser à l’ombre de la potence » : le remarquable destin d’une femme extraordinaire. La pianiste tchèque Alice Herz-Sommer a 106 ans. Déportée, ainsi que son fils de 6 ans et son mari, au camp-ghetto de Theresienstadt, elle passe encore trois heures au piano, chaque jour. La musique (et ses amis) est tout, pour elle. Et elle n’a aucune once de haine à l’égard de qui que ce soit. Un film documentaire sur sa vie sortira en 2011. (Source)

[207] L’orchestre de Détroit à l’étroit. L’un des dix plus importants orchestres des Etats-Unis, le DSO a un tel déficit que sa direction veut baisser les salaires actuels d’un tiers et de 42% pour les nouveaux arrivants, éliminer les contrats à durée indéterminée, réduire la taille de l’orchestre et exiger de ses membres d’enseigner et de se produire en plus des concerts de saison. Le personnel fait grève depuis plus d’un mois et des concerts ont été annulés. La seule issue que les deux parties espèrent : un donateur, à l’instar de celui qui a sauvé l’orchestre de Cincinnati l’année dernière en lui accordant un cadeau de 85 millions de dollars. Il va sans dire que de plus petits orchestres américains, régionaux, sont dans une plus mauvaise passe encore, à l’instar du Westchester Philharmonic ou de l’orchestre de Louisville. (Source)

[208] Shirley Verrett. La grande mezzo-soprano (et parfois soprano) dramatique américaine est décédée à l’âge de 79 ans. « Voix, intelligence, musicalité, beauté, présence scénique », elle avait tout pour elle, selon Peter G. Davis, mais pourtant n’est jamais devenue une superstar à l’instar de Leontyne Price. (Source)

[209] Henryk Mikolaj Górecki. Connu pour ses œuvres minimalistes d’inspiration spirituelle et notamment sa Troisième symphonie dite Des chants plaintifs (on en avait parlé à l’occasion du Festival d’Edimbourg), le compositeur polonais vient de décéder dans sa ville natale à l’âge de 76 ans. (Source)

13 novembre 2010

Une souris verte

Classé dans : Littérature, Musique, Peinture, dessin — Miklos @ 16:36

Les Chinois comptent les années au moyen d’un cycle de 60, qu’ils forment de deux cycles, l’un dénaire, répondant à des noms de couleurs et dont la première est le vert, et l’autre duodénaire, répondant aux noms des animaux de leur zodiaque et qui commence par la souris. Ces douze animaux sont représentés par des génies guerriers, diversement armés, et ayant chacun une tête qui répond à leur nom. Ainsi, Kia-tseu, la souris verte, première année du cycle composite, est représentée sous la forme d’un homme couvert d’une cotte de mailles, armé d’une hache et ayant une tête de souris1.

Chez nous autres Français, tout commence par une révolution et se termine par une chanson : il semblerait que ce petit animal étrange – serait-il venu de Mars, vu sa couleur ? –, joliment illustré par Benjamin Rabier, soit apparu dans une chanson à l’époque de la Révolution française, et ait eu une connotation franchement coquine (là où il y a une souris, le chat n’est pas loin, et la queue de la souris… on ne vous fait pas un dessin, on vous conseillera plutôt d’écouter Brassens).

Chez nos voisins d’outre-Manche, il n’y a pas une, mais trois souris, qui courent. Elles ne sont pas vertes mais aveugles, et poursuivent la fermière qui leur a coupé la queue par derrière (“Three blind mice2, see how they run! They all ran after the farmer’s wife, Who cut off their tails with a carving knife…”). Cela vous rappelle quelque chose ? Eh oui, chez nous, les souris étant moins belliqueuses qu’au pays de Margaret Thatcher, ce sont trois gros rats dans trois gros trous (on n’ose imaginer lesquels) qui courent après la fermière qui leur a fait subir ce sort indigne d’un mâle. A-t-on jamais vu traiter de cette manière / Trois gros rats… ?

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre charmant rongeur. Le principe d’une comptine, c’est la rime et le rythme qui prévalent, le sens vient après, et il est souvent tiré par les cheveux, voire carrément absurde, ce qui sert à en cacher les sous-entendus pour les oreilles jeunes ou chastes ; cette liberté fait d’ailleurs son charme. Ici, dès le début, on a déjà deux variantes :

Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Je l’attrape par la queue,
Je la montre à ces messieurs.

et :

Une souris verte
Qui court dans l’herbette
Si je l’attrape par la queue,
Je la montre à ces messieurs.

Quant à la suite, ça peut être bref et classique :


Un, deux, trois,
tournez-vous comme ça.

ou :


Une belle pomme d’or,
Tirez-vous dehors.

Ou plus long et franchement plus intéressant (citons-la en entier) :

Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Je l’attrape par la queue,
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent :
Trempez-la dans l’huile,
Elle deviendra une anguille,
Trempez-la dans l’eau
Ça fera un escargot
Tout chaud.
 
Je la mets dans mon chapeau
Elle me dit qu’il fait trop chaud
Je la mets dans mon tiroir
Elle me dit qu’il fait trop noir
Je la mets dans ma culotte
Elle me fait trois petites crottes.
Je la mets dans ma chemise,
Elle me fait trois petites bises.

On peut en voir ici une interprétation très convaincante.

Ces curieuses métamorphoses ne devaient manquer d’intéresser les scientifiques, pour lesquelles ce charmant rongeur n’est souvent qu’un animal de laboratoire auquel on fait subir tous les outrages : Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien qui s’intéresse aux sciences en général, à l’épistémologie et à la philosophie mais aussi à l’éducation et à la littérature, nous a donné3 cette version, summum du genre :

Une souris blanche
Dans une cage étanche
Je la grille à petit feu
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Laissez-la sans air, laissez-la sans eau
Ça fera d’originaux travaux.
 
Une souris grise
Pour une analyse
Je la fends par le milieu
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Ôtez lui le cœur, ôtez-lui l’cerveau
Ça fera un résultat nouveau.
 
Une souris brune
Il n’y en a plus qu’une
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Faites des jumeaux, faites des trumeaux
Ça fera le succès du labo.
 
Une souris noire
Au laboratoire
Je lui prends un de ses œufs
Je le montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Changez-lui ses gènes, changez le noyau
Ça fera un très joli crapaud.
 
Une souris teinte
Dans un labyrinthe
Je la truque un petit peu
Je la montre à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Greffez lui du poil, greffez lui d’la peau
Ça fera un artefact très beau.
 
Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Je regarde ses petits yeux
Je la cache à ces messieurs
Ces messieurs me disent
Donnez-nous des rats, donnez-nous des veaux
Il nous faut des animaux tout chauds.

(si vous pensez qu’il a fumé quelque chose avant d’écrire ça, vous vous trompez. Voyez plutôt ce que ça aurait donné si ç’avait été le cas).




1 Source : Les Deux cousines, roman chinois. Traduction nouvelle et commentaire philologique et historique par Stanislas Julien. Paris : Librairie académique Didier et Cie. 1864.

2 Titre d’un polar d’Agatha Christie. Le film franco-britannique de Mathias Ledoux, Une Souris verte (2003), est sorti outre-Manche sous le titre Three Blind Mice. C’est loin d’être le seul des romans de Christie à être nommé d’après une comptine anglaise (“Hickory Dickory Dock”,“ A Pocketful of Rye”, “One, Two, Buckle My Shoe”, “Five Little Pigs”, “Sing a Song of Sixpence”…).

3 In Alliage, n° 7 à 9, p. 71. Association Anaïs, 1991. Merci à l’auteur de nous avoir fourni les vers manquants.

2 novembre 2010

L’amour vache

Classé dans : Musique — Miklos @ 21:26

« Femme de tête et femme du reste, ce qui est une grande perfection, Olga Chamarande a su faire une fortune avec la chose que le bon Dieu ne lui a pas donnée pour mesurer de l’avoine. Elle a l’esprit fin et l’amour vache. » – Pierre Hamp, La peine des hommes : le cantique des cantiques. NRF, Paris, 1922.

On n’a pas besoin d’être adepte des pratiques du divin marquis pour prendre un plaisir non dissimulé à certaines manifestations – purement musicales – de l’amour vache. À ce propos, on peut se demander d’où vient l’expression ; la mention la plus ancienne qu’on ait numériquement trouvée remonte à 1922, dans un texte de l’étonnant Pierre Hamp.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre vache. L’interprétation la plus amusante, la plus gouailleuse, la plus coquine, la plus savoureuse qu’on en connaisse est celle qu’en donne Magali Noël dans le « premier rock sado-maso de l’histoire de la chanson française », comme l’écrit Georges Unglik dans son édition des chansons de BorisVian (Christian Bourgois, 1984).

Ah, Magali Noël ! Si archétypiquement française comme tous ces étrangers arrivés en France sans en être reconduits vers leur « pays d’origine », d’Offenbach à Ionesco, et qui se sont approprié avec amour sa culture pour en faire un objet idéal. Elle était née à Izmir, comme Dario Moreno d’ailleurs (dont elle parle avec beaucoup de sympathie), qui n’hésitait pas de passer de l’air du Brésilien d’Offenbach au célèbre tube Si tu vas à Rio. Du moment que ça swinguait, ça allait. Quant à Magali Noël, si elle a interprété nombre de chansons de Vian, sa carrière est loin de s’y être limitée. Mais celle-ci… :

Si personne n’ignore le Dernier tango à Paris, on connaît moins le Masochism Tango. Il est vrai que Marlon Brando et Maria Schneider sont plus connus que Tom Lehrer, mais nos fidèles lecteurs ont déjà entendu parler de cet Américain inclassifiable, d’une part professeur de mathé­matiques à Harvard, d’autre part chansonnier dans un pays où il n’y pas de chansonniers. Si Magali Noël demande à son amoureux de lui faire mal, c’est maintenant l’inverse : Tom Lehrer supplie sa chérie de lui faire toutes sortes de (douces ?) tortures, avec force de jeux de mots très amusants. Pour ceux qui voudraient lire les paroles, nous les avions fournies ici. Pour épargner les âmes sensibles parmi les amateurs de (bonne) musique, nous n’en fournirons pas la traduction.

31 octobre 2010

« Danser à l’ombre de la potence » : le remarquable destin d’une femme extraordinaire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Histoire, Musique, Shoah — Miklos @ 23:20

C’est le titre d’un documentaire sur Alice Herz-Sommer, réalisé par alcolm Clarke, qui ne peut laisser indifférent. Née en 1903 à Prague, elle y devient pianiste. En 1943, elle est déportée avec son fils Rafael à Terezín (où son frère, le violoniste Pavel Herz, sera déporté plus tard, tandis que son mari, Leo Sommer, violoniste lui aussi, mourra à Dachau peu avant la fin de la guerre). Ses parents avaient, eux, été déportés plus tôt. “Sometimes it happens that I am thankful to have been there. Because this gave me a… I am richer than other people. My reaction on life is quite another one. All the complaints, ‘This is terrible!’, it’s not so terrible.” Elle dit aussi : “I never hate and I will never hate, dit-elle. Hatred brings only hatred!”

Pas si terrible que ça ? Effectivement : la ville-forteresse de Terezín, transformée en camp-ghetto modèle pour les besoins de la propagande nazie à l’intention du monde libre, était bien moins pire que les destinations finales des quelque 90 000 de ses malheureux internés : Auschwitz, Treblinka, Sobibor… Ce n’était qu’une façade superficielle, qu’un décor du sinistre spectacle que la Croix rouge a gobé si volontiers : banque, magasins, café, jardins d’enfants, plates-bandes fleuries… Tout était faux, jusqu’aux robinets des bains publics, accrochés aux murs sans aucune tuyauterie derrière. Il aurait suffi d’essayer d’en ouvrir un pour le constater.

Elle y donnera plus d’une centaine de concerts et de récitals : Beethoven (un de ses compositeurs favoris), Chopin, Schumann, Brahms, Smetana, Debussy… “Beethoven: he is a miracle. His music is not only melody, what is inside! How it is filled, how it is full, it is intensive!”

Son intérêt pour la musique contemporaine de son époque – Viktor Ullmann (lui-même emprisonné à Terezín, où il composera entre autres l’opéra L’Empereur de l’Atlantide, et sera ensuite transféré puis gazé à Auschwitz), mais aussi par exemple celle de Pavel Haas, élève de Leoš Janácek, et lui-même déporté en 1941 à Terezín (où une de ses œuvres fut créée sous la direction de Karel Ancerl) puis assassiné à Auschwitz – lui venait entre autres l’un de ses maîtres, Eduard Steuermann, qui avait été élève de Schoenberg. Rafael, le jeune fils d’Alice (qui survivra, lui aussi), chantera dans l’opéra pour enfants Brundibár de Hans Krása, qui finira lui aussi assassiné en 1944. “I felt that this is the only thing which helps me to have hope, it is sort of religion actually. Music is… music is God. In difficult times you feel it especially, in suffering.”

Le 7 février 1945, elle y donne un récital consacré entièrement à des œuvres de Chopin. Un critique musical anonyme, qui s’attendait à rentrer chez lui à Munich sous peu, écrit :

The art-loving Theresienstadt stood last night, February 1945, under the sign of a great Chopin-evening by Mrs. Herz Sommer. I have heard Raoul Koschalski, student of [Anton] Rubinstein, whose Master was Chopin himself, and still I dare to make a comparison. When France calls her great tragedienne, Sarah Bernhardt, the “Divine Sarah”, why shouldn’t we call the great interpreter of Chopin, Mrs. Herz Sommer, Chopin’s “Divine Mirror.” Obiously, one speaks of heavy and delicate ways of playing Chopin’s works; however, these two types so intertwined in one person have never reached my inner ear in the manner of the powerful interpretation by Mrs. Herz Sommer. (…)

The unusual large format of her playing, which grabs powerfully the soul of the listener, lies, first of all, in the diction of her musical language, which rouses every soul and thrusts upon it her own individual understanding. Her wonderful playing pulls out the registers of melancholy, passion, and powerful happening like the captivating charm of the French temperament, precisely those qualities which are embodied most significantly in the ailing nature of the composer.

Cité par Joža Karas, Music in Terezín 1941-1945.
Pendragon Press, 1990.

“It was moral support, it was not entertainment, as most people think that we were having fun, it had much bigger value”, dit une de ses amies violoncelliste et compagne d’infortune.

Elle joue chaque jour au piano, matin et après-midi, dans son petit appartement au nord de Londres. Il arrive que des gens s’arrêtent dans la rue, sous ses fenêtres, pour l’écouter. “My world is music. I am not interested in anything else.”

Mais elle ajoute : “I love people, I love everyone. I love people! I love to speak with them, I am interested in the life of other people.” Elle est entourée d’amis fidèles qui s’intéressent à sa vie à elle, si intense, si remplie, si pleine – pour reprendre les qualificatifs qu’elle attribue à Beethoven et l’on comprend alors la profonde affinité qu’elle ressent avec sa musique – “Phenomenal!”

Elle a un visage lumineux. Elle rayonne. Elle rit. “I was always laughing, even there I was laughing.” Puis : “I was born with a very, very good optimism. This helps you. When you are an optimist, when you are not complaining, when you look at the good side of our life, everybody loves you.”

Elle a 106 ans. “Only when we are so old, only, we are aware of the beauty of life.”

Ce documentaire sera achevé l’année prochaine. Entre temps, on peut lire avec intérêt un entretien qu’Alice Herz-Sommer avait accordé il y a quatre ans au Guardian, où l’on en apprendra un peu plus sur sa jeunesse et sur sa vie après la guerre.

Le 25 février 2014.On vient d’apprendre le décès d’Alice Herz-Sommer à Londres, le 23 février 2014. Elle était âgée de 110 ans.

Je, tu, il, vous, vous-autres…

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature, Musique, Religion — Miklos @ 17:17

« En l’an 2000, visite aux habitants de la planète Mars ».
Carte postale publicitaire pour Campari, 1906.
Source : swissinfo.ch.

Or n’avait tout le monde qu’un langage et une façon de parler. (…) Dont le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissaient. Car il disait : Voici un peuple qui n’est qu’un, et n’ont tous qu’un langage, et osent bien faire telle chose ; il n’y aura rien qu’ils entreprennent de quoi ils ne viennent à bout. Il nous faut descendre et brouiller leur langage, de sorte qu’il n’entendent point le parler de l’un de l’autre. — Genèse XI:1-7, trad. Sébastien Castellion (1555).

Comment un martien, à la descente de sa fusée, ne resterait-il pas médusé devant le babil incompréhensible qui constitue la rumeur du monde ? Arrivé à Roissy, il s’entend dire par le douanier :

— Avez-vous vos papiers ?

Grâce à son traducteur automatique universel et électronique, il comprend tout de suite de quoi il s’agit, et il tend au gabelou sa carte d’identité interstellaire. Une fois sorti de l’aérogare, il se voit interpellé par le chauffeur en uniforme d’une voiture de maître, qui lui demande :

— Monsieur veut-il aller à Paris ?

Bien que son dictionnaire lui offre plusieurs explications incompréhensiblement inconciliables (paris mutuels ? Paris des lumières ? Paris Texas ?), il s’y engouffre, et demande au conducteur de l’amener dans le quartier le plus typique de la ville.

Et c’est ainsi que, deux heures plus tard et délesté des quelques milliers d’euros que la course lui a coûté, il se retrouve rue Saint Denis. Une jeune rousse à la couleur peu naturelle et à la voix gouailleuse l’aborde poliment :

— Tu viens chez moi, chéri ?

tandis qu’une noire sculpturale à l’accent fortement québécois (c’est son dictionnaire qui le lui signale discrètement) le sollicite ainsi :

— Tu viens-t’y chez nous que j’m’occupe de tes gosses ?

Il équarquille ses trois grands yeux : il a laissé ses enfants à la maison, et la blonde (puisque c’est ainsi qu’on appelle les noires affectueuses dans la Belle province) est pourtant seule aussi, alors pourquoi ce « nous » ? Lui propose-t-elle déjà le mariage et le partage de ses biens (immobiliers) ?

Dérouté par la grammaire autant que par les comportements de cet étrange pays, il repart aussitôt, après avoir toutefois poliment remercié ces dames pour leur hospitalité.

Il passe brièvement à Londres, où tout le monde se vouvoie sauf quand l’interlocuteur a une taille très élevée (c’est ainsi qu’il comprend le “Your Highness”) : on lui parle à la troisième personne du singulier (tout en utilisant la deuxième personne du pluriel, “Does your Lordship mean, when you say, ‘the real essence of a man, and an horse, and a tree,’ but that there are such kinds, already set out, by the signification of these names, man horse, tree?”), ou alors lorsqu’un Britannique s’adresse à Dieu : il le tutoie avec une familiarité déconcertante, tandis que leur souverain terrestre parle de lui-même à la première personne du pluriel.

Parti se reposer aux Baléares, il constate que son séjour n’y sera finalement pas de tout repos : entre le , Usted et Vosotros il ne sait plus où donner de ses deux têtes, et s’aperçoit, lors d’un bref passage en Amérique latine, qu’il n’avait pas encore rencontré les Vos et Ustedes.

À Jérusalem, tout paraît simple : en hébreu il n’y a que le tutoiement. Mais petit hic, le pronom n’est pas le même selon qu’il s’adresse à un homme ou à une femme, et avec les tenues très unisex d’une part, le machisme des femmes et la langueur de certains hommes d’autre part, il est sûr de se tromper à tous les coups. Et quand il apprend que l’un des noms donnés à leur seul et unique Dieu est un mot pluriel (ce qui est, avoue-t-il, très singulier), il se dit qu’il est temps de repartir vers sa famille qui lui manque terriblement et avec lesquels il ne communique que par gestes, ce qui évite tous ces problèmes que les terriens se créent inutilement.

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