Ça compte tellement ?
« Quand Boèce au vie siècle développa les idées pytagoriciennes, il inscrivit aussi la musique au sein du quadrivium, au même titre que la géométrie, l’astronomie, et l’arithmétique. Et de la même façon, il définissait le plaisir musical comme le plaisir pris à l’écoute des consonnances qui elles-mêmes manifestent l’ordre, la proportion et l’harmonie du monde. Dans une telle perspective, on ne mesure pas, on compare des rapports. Le plaisir musical n’est que la conséquence physiologique immédiate d’un ordre mathématique, nombré, mais non mesuré. » — Jean-Marc Chouvel et Makis Solomos (éds.) : L’espace : Musique/Philosophie. L’Harmattan, 1998.
Ce matin, à l’antenne d’une des radios de LVMH, Monsieur Musiques de stars s’entretenait avec Monsieur Téléshopping.
— « Les mathématiques et la musique, c’est presque la même chose », décrète le second.
— « C’est parce que dans les deux il faut compter », répond le premier, en donnant pour exemple les chefs d’orchestre qui battent la mesure.
Vision bien réductrice de l’un et l’autre de ces champs : les mathématiques sont loin de se réduire à l’arithmétique ou même à la théorie des nombres, et traitent – entre autres – du continu, de l’infini et du transfini, de l’imaginaire et de l’innombrable ; nombre de ses branches ne traitent pas de nombres, mais de formes (la géométrie) ou de fonctions (l’analyse), par exemple. Quant à la musique – classique, puisque cette radio porte encore ce qualificatif dans son nom –, on y trouve de tout temps des œuvres « sans mesure » ou « non mesurées »1 depuis les troubadours et le plain chant du Moyen Âge, les préludes, les cadences et les récitatifs de l’époque classique et jusqu’à nombre d’œuvres de nos jours. Ainsi dans le septième livre de madrigaux de Monteverdi2 l’exécution de deux œuvres doit se faire « senza battuta ». Cent ans plus tard, les préludes des quatre Suittes du troisième livre de Pièces de clavecin courtes et faciles (1704?-1720?) de Jean-François Dandieu sont écrits sans indication de mesure, comme l’est plus d’un demi siècle après un prélude (1777) de Claude Balbastre3 dans ses Pieces de clavecin, d’orgue, de forte piano.
En musique contemporaine écrite les exemples ne manquent pas : dans Metastasis (1953) de Iannis Xenakis, il n’y a pas de pulsation et de longs passages de Piano-Rag-Music de Stravinsky (1919) sont sans mesure. Il en va de même pour la Grand Fantasia, Op. 38 (1928-9) du compositeur britannique Gerald Finzi. Quant au finlandais Jukka Tiensuu, il a carrément écrit un Prélude non mesuré pour piano (1976), tandis qu’Archipel 4 (1970) de Boucourechliev est une œuvre ouverte basée sur quatorze matériaux bruts de hauteurs et cent onze schémas.
Non, la « connivence singulière » des mathématiques et de la musique ne se trouve pas dans les comptes d’apothicaire. Elle est ailleurs.
1 Appelée, selon le cas ou l’époque musica immensurata (terme inventé au xive par Jean de Grouchy), senza misura, senza tempo, a suo arbitrio, a piacere, ad libitum en italien ou en latin, unbarred en anglais, ohne bestimmtes Zeitmaß en allemand…
2 Concerto Settimo libro de madrigali a 1., 2., 3., 4. & 6 voci, con altri generi de canti, Venise, 1619. Cité dans George J. Buelow, A History of Baroque Music, Indiana University Press, 2004.
3 Ce qui contredit l’affirmation de la WP française selon laquelle le genre tombe en désuétude vers 1720.

C’est à
Paris eut droit à un concert mi-Wagner mi-Mahler. Il s’est ouvert sur le prélude du premier acte de Lohengrin : on ne pouvait qu’admirer la maîtrise parfaite du chef durant le développement très progressif de la tension croissante soutenant cette immense phrase, même si sa battue s’arrêtait tout à fait, à certains moments, comme s’il était subjugué par la splendeur de la musique ; on aura moins aimé un certain statisme qui a semblé plomber, ici et là, la marche du prélude. S’ensuivaient les Wesendonk Lieder (dans l’orchestration de Felix Mottl), avec la mezzo-soprano Mihoko Fujimura. Son interprétation, musicale et expressive, démontrait une grande maîtrise de la dynamique jusqu’au pianissimi les plus ténus et un très beau timbre dans l’essentiel de son registre, même si on l’aurait préféré plus velouté dans les basses et moins dur et vibré dans les aigus. Était-ce une question de réchauffement ? Dans les derniers lieder – et notamment dans Schmerzen – on a vivement apprécié la chaleur de sa belle voix, qui fusionnait étrangement, à certains moments, avec les instruments qui l’accompagnaient jusqu’à s’y confondre, effet qui ne manquait pas de magie. À de rares moments, la direction « suspendue » de Jansons fut probablement la cause de certains petits défauts de synchronisation, notamment sensibles dans les pizzicati de la fin de Im Treibhaus.
La seconde partie du concert était consacrée à la première symphonie de Mahler, dite « Titan ». Comment ne pas aimer cette œuvre ? Elle est bien titanesque dans ses dimensions – et notamment le quatrième mouvement – et spectaculaire dans son orchestration, mais si humaine ! Mélodies populaires, danses et chansons, la parcourent, alternant avec le parodique, le grotesque, le démoniaque, le funèbre et le tragique. Jansons a parfaitement « tenu » l’œuvre sans un moment de relâchement et insufflé une excitation perceptible chez ses musiciens jusqu’au final extatique. Ce n’était toutefois pas une lecture viennoise, il y manquait un peu de schmaltz : le pépiement des oiseaux au début était sec, les ländler dansaient moins qu’on l’aurait voulu et qu’on l’a aimé avec un Bruno Walter ; l’incongruité et l’inquiétude se faisaient trop discrètes, à l’opposé de la fébrilité urgente d’un Leonard Bernstein frisant l’hystérie – et qui pourrait se rapprocher du style de direction d’orchestre de Mahler en personne : ce n’est qu’une hypothèse, mais on peut le supposer à l’écoute des enregistrements qu’il a laissés de son jeu au piano (sur un Welte Mignon, qui préservait aussi la dynamique). Mais ces quelques réserves ne nous ont pas empêché d’apprécier à sa juste mesure ce très beau programme exigeant.
הנה הבאתי לך בוטנים