Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille
Pour égaler l’animal en grosseur.
Disant : Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez? dites-moi ; n’y suis-je point encore ? – Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ? – Vous n’en approchez point. La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;
Tout prince a des ambassadeurs ; Tout marquis veut avoir des pages.
… sauf de ceux qui sont syndiqués, socialistes, écologistes, communistes, immigrés (à l’exception de son père et de sa femme), fonctionnaires, sans patrimoine, au chômage.
À force de tenir sa droite de façon de plus en plus serrée sur la route qu’il a suivie jusqu’ici, on ne serait pas étonné qu’il verse demain dans le fossé de l’histoire.
Après le débat d’hier, le terme d’anaphore a fait une petite percée – toute temporaire, on ne va pas rêver – dans le vocabulaire : il s’agit, nous dit Le Trésor de la langue française, d’un procédé de rhétorique « visant à un effet de symétrie, d’insistance, etc., par répétition d’un même mot ou groupe de mots au début de plusieurs phrases ou propositions successives. » Pour ceux qui voudront le placer à plusieurs reprises dans une tirade de salon sans se répéter, on rajoutera que son synonyme est épanaphore et son antonyme épistrophe (répétition à la fin et non au début).
L’anaphore en question est celle de François Hollande, qui a scandé un passage de sa prestation en répétant Moi président de la République, je… en en variant le rythme, la respiration, l’intonation, avec un tel naturel qu’il avait dû nécessiter une longue préparation. Ou qui peut-être démontrait un tel art de l’improvisation qui frise le sublime (de l’art de la scène) qu’on se dit que ce candidat-ci a bien des qualités dans sa manche.
Il n’a pas été le premier à l’utiliser : un modèle du genre est celui qui ouvre les Catilinaires de Cicéron :
Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? quam diu etiam furor iste tuus nos eludet ? quem ad finem sese effrenata iactabit audacia ? Nihil ne te nocturnum praesidium Palati, nihil urbis uigiliae, nihil timor populi, nihil concursus bonorum omnium, nihil hic munitissimus habendi senatus locus, nihil horum ora uoltusque mouerunt ?
(« Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n’a pu t’ébranler »).
Et si Hollande n’a pas utilisé la toute première apostrophe en l’adaptant – Quo usque tandem abutere, Nicolas, patientia nostra ? – toute son intervention la sous-tendait.
Quant au leitmotiv – ainsi l’a qualifié Hollande – qu’a asséné Sarkozy, c’est « menteur » sous toutes ses formes et déclinaisons, mais sans aucun style. Hargneux. Pire, sur le fond il a justifié l’adage « c’est celui qui le dit qui l’est », comme l’a déclaré France Terre d’asile. Et France 2 – dont le président a été nommé par l’individu en question – a indiqué avec euphémisme que le dit président en fonction s’était trompé en affirmant qu’il n’était jamais allé à l’hôtel Bristol participer à une réunion de collecte de fonds. Ce que d’autres médias se délectent à démontrer en republiant une photo où on l’y voit en compagnie, entre autres, d’un certain Éric Worth qui n’était alors que trésorier de l’UMP. Non, ce président n’est pas le chef d’un parti.
Ce procédé répétitif était connu et décrit des Grecs (d’où l’origine grecque du terme, qui s’appelait plus simplement repetitio en latin), comme on peut le voir ci-dessus dans cet extrait de La Rhétorique d’Aristote. Le Traité du Sublime, datant du Ier siècle environ (on n’en connaît avec certitude l’auteur) – et dont on tient une traduction de Boileau – utilise ce terme d’anaphore pour la première fois dans ce sens, et mentionne son usage dans un discours de Démosthène, Contre Midas. On en trouve aussi chez Homère ou Sappho par exemple. (source)
Sans remonter si loin dans le temps ni aller si loin en Europe, on connaît tous l’imprécation de Camille :
Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
Corneille ne s’est d’ailleurs pas privé de l’utiliser ailleurs.
Pour finir sur une note plus incantatoire qu’imprécatoire, on citera Éluard :
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes raisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Il est tout de même curieux que celui qui insultait à tout bout de champ son adversaire pugnace mais déterminé et calme, tout en haussant nerveusement les épaules comme pour se donner une hauteur qu’il n’a pas démontrée, l’ait trouvé « agressif ». Pauvre chou.
Il n’en est pas à une contradiction près : lui qui affirme noir sur blanc (n’y voyez aucune allusion ici à ses thèses concernant l’immigration) être « opposé à une société de l’assistanat » n’hésite pas à se faire assister, que dis-je, défendre, par ses lieutenants, et puisque nous sommes dans le registre militaire, par son ministre de la défense parti racoler les voix de l’extrême-droite (il n’est donc pas fortuit de voir l’impétrant empêtré réfugié sur la défensive tout à droite, dans la photo ci-dessus). Ce n’était pas qu’une Minute d’inattention, un égarement passager : on se souvient de son longuet parcours et du mouvement qu’il avait cofondé dans ces parages politiques vers lesquels il relorgne.
Perché questa parola nel titolo di questo post, vous étonnez-vous ?
Il s’agit en fait ici du mot français décrivant l’état d’une personne ou d’un animal (voire même d’un objet) posé sur un perchoir – posture parfois malcommode, mais quand il s’agit de celui de l’Assemblée, cette perspective en tente plus d’un – ou sur tout autre endroit physiquement ou métaphoriquement élevé, tel « ce fier Espagnol, qui est toujours perché sur les hauteurs de son amour-propre » (sourceL’admireur M….d, « Lettre à Madame de Staël Holstein, auteur de Delphine » in Le Spectateur français au XIXe siècle, ou valeurs morales, politiques et littéraires, recueillies des meilleurs écrits périodiques, t. 2, 1805.). Soit dit en passant, on ne le dit pas d’un bœuf, même s’il se trouve par hasard sur un toit.
Il n’y a pas que des politiciens français et des fiers Espagnols qui perchent haut, on se doit de mentionner un certain baron ligurien, Côme Laverse du Rondeau, qui décide un beau jour de s’installer tel un stylite (à ne pas confondre avec les stylistes) mais non pas sur une colonne : dans un arbre. C’est du moins ce que nous rapporte Italo Calvino. Avez-vous lu Italo Calvino ? Si ce n’est pas le cas, allez toutes affaires cessantes le faire, il est purement génial.
Disons-le tout de suite pour éviter un contresens : percher signifie en premier lieu, comme nous en instruit le Dictionnaire de l’Académie françoise de 1825, « Se mettre sur une perche ».
Or, toujours d’après cet ouvrage, le premier sens de perche est « Poisson d’eau douce, dont la chair est blanche et ferme », fermeté qui permettrait en fait de s’y percher (en faisant attention de ne pas en salir la blancheur), sauf que, rajoute le lexicographe, « et qui a sur le dos une manière de crête fort piquante », ce qui rendrait l’exercice assez piquant.
On lui préférera donc le troisième sens (le second étant « mesure de dix-huit, de vingt et de vingt-deux pieds de Roi, selon les différents pays »), bien qu’il soit moins commun, « signifie aussi quelquefois Un brin de bois long de dix à douze pieds, et de la grosseur du bras ou environ ». Dans son acception plus générale, percher permet de se placer « sur une branche d’arbre – avouez-le, c’est plus commode –, sur une baguette, etc. Il se dit proprement Des oiseaux domestiques. »
Parmi ceux-ci, on trouve d’ailleurs l’épervier, à propos duquel Diderot dit : « Perché se dit de l’épervier sur un bâton », il est donc dans un état de domestication avancée. Mais le plus célèbre représentant perché de la gent ailée est le Maître Corbeau de la fable, que Jean-Jacques Rousseau décortique – la fable, non le corbeau – si joliment dans son Émile pour démontrer qu’elle n’est pas faite pour les enfants, que nenni :
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?
Qu’est-ce qu’un corbeau ?
Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et que vers.
Tenoit en son bec un fromage.
Quel fromage ? étoit-ce un fromage de Suisse, de Brie ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.
Maître renard, par l’odeur alléché,
Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu’il a dans les fables.
Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-vous ?
Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devoit avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?
Lui tint à peu près ce langage :
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi : pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n’as pensé.
Hé ! bonjour, monsieur le corbeau !
Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Cheville, redondance inutile. L’enfant voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dîtes que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle entre dans le dessein du renard, qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.
Sans mentir, si votre ramage
Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous ne lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?
Répondoit à votre plumage,
Répondoit ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.
Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.
Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.
Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?
À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.
Et pour montrer sa belle voix,
N’oubliez pas que pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix d’un corbeau.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Ce vers est admirable : l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.
Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon Monsieur,
Voilà donc déjà la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.
Apprenez que tout flatteur
Maxime générale ; nous n’y sommes plus.
Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !
Le corbeau, honteux et confus,
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?
Et Rousseau de conclure :
Je demande si c’est à des enfants de six ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourroit tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre.
Enfin, il ne faut oublier Delphine et Marinette, héroïnes des délicieux Contes du chat perché du délicieux – et parfois merveilleux, poétique, redoutable d’ironie grinçant, ou carrément tragique – Marcel Aymé, dont il faut aussi lire toutes affaires cessantes, outre ces histoires, Le Passe-muraille, La Tête des autres, La Jument verte… et bien d’autres œuvres, c’est un grand maître du style, de l’art de l’observation et de la description, un scalpel qui va droit au cœur de l’homme. Cruel ? Envers les puissants de la politique, de la finance. Mais d’une tendresse bourrue qui cache, comme pour éviter un trop-plein d’émotion, une profonde empathie pour les faibles et les rejetés de la société.