Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 février 2006

Là où il est utile de se tromper

Classé dans : Littérature, Politique, Société — Miklos @ 11:14

- J’ai envie d’aller à sa rencontre, dit Alice. (Car, bien sûr, les fleurs étaient très intéressantes, mais elle sentait qu’il serait bien plus merveilleux de parler à une vraie Reine.)
- C’est impossible, dit la Rose. Moi, je te conseille de marcher dans l’autre sens.
Alice trouva ce conseil stupide. Elle ne répondit rien, mais se dirigea immédiatement vers la Reine Rouge. A sa grande surprise, elle la perdit de vue en un moment, et se trouva de nouveau en train de pénétrer dans la maison.
Légèrement agacée, elle fit demi-tour, et, après avoir cherché de tous côtés la Reine (qu’elle finit par apercevoir dans le lointain), elle décida d’essayer, cette fois-ci, d’aller dans la direction opposée.
Cela réussit admirablement. À peine avait-elle marché pendant une minute qu’elle se trouvait face à face avec la Reine Rouge, tandis que la colline qu’elle essayait d’atteindre depuis si longtemps se dressait bien en vue devant elle.

Lewis Carroll :
De l’autre côté du miroir
Traduction de Jacques Papy

L’article de Philippe Grangereau et de Laurent Guenneugues Chine : Google et Yahoo censurent gratis dans le journal Libération du 15 février 2006 exploite ce sujet à la mode et en passe de devenir un marronnier. Sous prétexte de « jauger l’impact de cette collaboration pernicieuse » entre ces moteurs et les autorités chinoises, ils « mesurent » la différence de quantité et de qualité à des réponses fournies sur quelques mots-clé bien juteux – que je me garderai bien de mentionner ici (allez voir l’article référencé), afin d’éviter le filtrage et de permettre à mes lecteurs Chinois d’apprendre à contourner ce filtrage.

Il est dommage qu’ils n’aient pas consulté ces moteurs à ce propos avant d’écrire leur article. Un article de CNN daté du 30/1 explique comment trouver les images interdites (information fournie à l’origine par Danny Sullivan) : il suffit de mal orthographier les mots-clé… Cette technique est connue de toute personne qui effectue des recherches approfondies, non pas tant pour contourner un filtrage que pour tenter de trouver des réponses qui auraient échappé à une recherche correcte du fait de coquilles ou de fautes d’orthographe dans le corpus cible.

Certains moteurs de recherche tentent de fournir des alternatives à une orthographe qu’ils jugent approximative, si le nombre de réponses fournies (par exemple, à « Bolkenstein » – 37 réponses, dans Google News) est bien en-deçà de celles renvoyées par une orthographe voisine (« Bolkestein », 533 réponses). Je doute toutefois que ces moteurs fournissent aux internautes Chinois l’orthographe erronée qui leur permettrait de trouver plus de réponses, le filtre devant être placé à un autre niveau.

Outre les leçons politiques qu’on doit tirer de cette affaire, on peut apprendre à développer des stratégies de recherche originales, en imaginant les erreurs probables qui peuvent se glisser dans un texte, dans sa retranscription ou dans sa description – et qui revient aussi à la stratégie de recherche d’un ouvrage sur le rayonnage d’une bibliothèque quand on ne l’y trouve pas : regarder ailleurs. Pour exemple, c’est en cherchant « Gustav Malher » que l’on tombe sur la page du sommaire du livre « Gustav Mahler » d’Henry-Louis de La Grange : le nom du compositeur y est systématiquement mal épelé (à trois reprises), quand bien même il s’étale correctement en grand sur l’image de la couverture de l’ouvrage, incluse dans cette page, qui ne peut être trouvée si l’on effectue cette recherche avec une orthographe correcte. Ce qui est aussi le cas pour l’extrait d’Alice ci-dessus, trouvé sur un site qui l’intitule De l’autre côté du mirroir

17 décembre 2005

Les nouveaux maîtres du monde

Classé dans : Politique, Publicité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:09

C’est Google qui semble avoir raflé le gros lot sous le nez de Microsoft – 5% des actions d’AOL pour la coquette somme d’un milliard de dollars. Mais le prix que les fans de Google payeront, eux, sans le savoir, sera bien plus élevé : un meilleur placement des contenus d’AOL dans les réponses que ce moteur fournit aux affamés du Web, qui se rajoute à la place prééminente qu’il accorde à la publicité (pour le moment, encore distincte, elle, des réponses).

Et pourtant, comme l’avaient analysé deux spécialistes déjà en 1998 :

« Le modèle actuel des moteurs de recherche à vocation commerciale est basé sur la publicité. Le business model de celle-ci ne correspond pas toujours aux critères de choix de contenus de qualité pour l’utilisateur (…). Pour ces raisons et comme le montre l’histoire des médias, il nous semble que les moteurs de recherche financés par de la publicité seront biaisés, de façon inhérente. Il est donc crucial d’assurer l’existence d’un moteur de recherche transparent et situé dans le secteur universitaire. » (Reporté par Nick Carr dans son excellent blog.)

Il s’agit de Sergey Brin et de Larry Page, les co-fondateurs de Google. Comme quoi, leurs principes n’ont pas résisté longtemps à l’appât du lucre. Disons-le clairement et une fois pour toutes : Google est biaisé. J’avais d’ailleurs écrit en février 2005, à la suite de leur annonce de création de ce qui serait la bibliothèque numérique mondiale :

« L’omniprésence de Google impose sa vision. La somme des connaissances est telle qu’elle nécessite des partis pris, explicités ou non : c’est vrai dans le virtuel comme dans le réel, pour les moteurs de recherche comme pour les journaux ou les bibliothèques. Mais les partis pris des moteurs de recherche, dans la sélection et dans la présentation de leurs sources, incluent, à grande échelle, des considérations commerciales (notamment pour ceux qui sont cotés en bourse) et technologiques (sélection des sources, critères de recherche, algorithmes, mesures de pertinence…), qui priment sur le devoir d’information du public ou celui de préservation, de diffusion et de valorisation du patrimoine humain (culturel, scientifique). Un des critères les plus pernicieux de sélection des sources en est leur popularité ; ce hit parade n’est pas un critère de qualité mais il devient le principal critère de pertinence dans le monde massifié de la mondialisation numérique, où le maître-mot de son darwinisme est la statistique et le chiffre d’affaire. »

Leur stratégie de mainmise sur « toute l’information au monde » a été explicitée – il s’agit bien de contrôle : la façon dont on y accède, d’une part, mais aussi l’utilisation de leur contenu personnel et privé (l’analyse des courriels, par exemple). Ce qui n’est pas sans soulever périodiquement des tollés de la part d’organismes, voire de pays– que ce soit sur la violation du respect de la propriété intellectuelle (les photos dans Google News, les livres sous copyright dans Google Print), ou de la sécurité nationale (les photos dans Google Earth). Et pourtant, le particulier (le consommateur de Google) ne semble pas s’en émouvoir, lui, tandis qu’il est concerné au premier chef par ce monopole croissant et inquisiteur, qui, soit dit en passant, le dérange bien moins que ceux, passés ou présents, d’IBM, de Microsoft ou de Coca Cola.1

Est-ce parce que l’information, de nature immatérielle, fait moins peur ? Est-ce que la mémoire est si courte, pour oublier ce à quoi ont servi des « fichiers » infâmes en des temps loin d’être encore révolus ? En tout cas, c’est l’une des raisons pour lesquelles la mise en œuvre de sources d’information et de savoir alternatives2 et indépendantes pour leur fonctionnement des lois du marché est essentielle. Un tel contre-pouvoir a besoin, pour faire levier, d’un soutien conséquent et durable, de ceux que peut fournir la puissance publique dans le cadre de ses missions citoyennes. Si cette mise en œuvre requiert des moyens importants, ceux-ci ne pourront que bénéficier à la recherche et au développement, et donc aux industries, qui s’y seront impliquées. Cette démarche ne profitera pas uniquement au citoyen en lui accordant la liberté de choisir ses sources et de s’informer honnêtement, mais aussi à la construction collective de la culture et du savoir, ainsi qu’à l’économie des pays qui s’y seront attelés.


1 Bien au contraire, il voudrait encore étendre son emprise, lorsqu’il conseille de leur remettre les fonds que les bibliothèques nationales européennes souhaitent numériser. Qui ne seront accessibles – recherche comme contenus – que via le moteur de Google, et qui ne pourront être indexés par nul autre moteur de recherche.

2 Il ne s’agit pas « lutter contre » Google, mais de proposer des alternatives valables et viables.

15 décembre 2005

Bibliothèques numériques

Classé dans : Livre, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 1:00

Fondation nationale des sciences politiques
224 boulevard St Germain, 75007 Paris
Vendredi 16 décembre à 17h
 
Séminaire Temps, médias, société
Table ronde sur le thème des bibliothèques numériques

 
Avec la participation de :
Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France
Michel Fingerhut, directeur de la Médiathèque de l’Ircam – Centre Pompidou
 
Entrée libre dans la mesure des places disponibles

12 décembre 2005

Vous avez dit anglophone ou anglophobe ?

Classé dans : Langue, Politique, Société — Miklos @ 2:00

Je ne suis ni américanophile (l’anglais n’est que ma troisième langue) ni américanoïaque (comme le dit si joliment Rezvani), mais je suis sidéré par le soulèvement national contre l’anglais, perçu comme la langue de la mondialisation galopante qui envahit nos villes et nos campagnes.

À diverses époques, il y a eu une lingua franca dans le monde (occidental). Le grec, le latin, plus récemment le français. Je comprends qu’on soit marri que ce soit l’anglais qui l’ait supplanté, mais cela changera aussi (l’espagnol ? le chinois ? en tout cas, la langue d’un peuple industrieux, commerçant, voyageur et ambitieux). Ainsi va le monde.

Aucune langue humaine (donc qui a évolué avec l’homme, pas celles artificiellement construites) n’a été faite « pour » être internationale, mais certaines le sont devenues et ont rempli cette fonction en leur temps. C’est le cas de l’anglais, langue extraordinairement protéiforme, à la fois concise et vague, et qui absorbe les influences étrangères bien plus rapidement que la France n’intègre ses immigrés ; ce sont sûrement des facteurs de sa réussite, outre celui dû à l’expansion coloniale de l’Angleterre (bien avant l’expansion commerciale des US) et son désengagement sans que sa culture ne soit entièrement rejetée par ceux qui se sont libéré de son emprise. Ainsi va le monde.

Il ne sert à rien d’invectiver cette « hégémonie », comme le font d’ailleurs tous ceux qui se voient imposer une langue qui n’est pas la leur ; non pas que la critique soit juste ou non, mais ce ne sont pas les incantations qui changeront quoi que ce soit. Au lieu de lui faire un procès à la X-Files (attention, c’est une série américaine !), il faut plutôt se préoccuper de l’éduction des enfants, des jeunes et des adultes aux langues – la nationale, évidemment (je n’en conteste pas la nécessité absolue) et une ou deux autres, au moins. Il est scandaleux que les Français soient en général incapables de parler une langue autre que la leur (qu’ils massacrent aussi joyeusement, qu’ils soient « de souche » ou non). Ils n’ont pourtant pas une tête plus petite que celles des « petits » Belges, Danois, Suédois, Suisses ou – Dieu préserve ! – Andorrans (sans parler des Alsaciens, des Corses et autres français qu’on a tendance à oublier trop rapidement à Paris) ? Ainsi va la France.


Soldats américains de la 44e division d’infanterie, 324e régiment, compagnie E en patrouille dans les rues de Strasbourg
(Photo Archives municipales de la Ville de Strasbourg)

3 décembre 2005

Les chemins de la politique

Classé dans : Littérature, Politique — Miklos @ 1:43

Le député était préoccupé. Il essayait de se rappeler à quelle formation politique il appartenait. Son parti s’était scindé en deux, les éléments des extrémités de chaque tronçon se repliant eux-mêmes par des systèmes d’imbrication vers trois formations diverses, lesquelles exécutaient un mouvement tournant autour du centre afin de s’y substituer, cependant que le centre lui-même subissait un glissement vers la gauche dans ses éléments centripètes et vers la droite dans ses éléments centrifuges. Le député était à ce point dérouté qu’il en venait à se demander si son devoir de patriote n’était pas de susciter lui-même la formation d’un groupement nouveau, une sorte de noyau centre-gauche-droite avec apparentements périphériques, lequel pourrait fournir un pivot stable aux majorités tournantes, indépendamment des charnières qui articulaient celles-ci intérieurement, et dont le programme politique pourrait être justement de sortir du rôle de charnière pour accéder au rôle de pivot. De toute façon, le seul moyen de s’y retrouver était d’avoir un groupe à soi.

Romain Gary, Les Racines du ciel

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