Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 septembre 2013

Life in Hell: Le Slow Message Service de Bouygues

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:07


Cliquer pour agrandir.

(Ici) Spirou se lève presque dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne : à son réveil, à 10 heures du matin, il se dépêche d’envoyer un SMS à Akbar retenu au loin, afin de s’enquérir s’ils déjeuneront ensemble ce jour-là.

(Là-bas) Le téléphone d’Akbar retentit discrètement pour lui signaler que Bouygues vient de lui livrer un SMS. Il l’ouvre et le lit. Il le relit, étonné que Spirou lui parle de déjeuner alors qu’il est déjà presque l’heure du thé, 15h24. Pourtant : son horloge est à l’heure, et il n’y a aucun décalage horaire entre son emplacement géographique et celui de l’expéditeur que je sache, marmone-t-il.

(Toujours là-bas, quasiment même heure) Second retentissement discret. Un autre SMS arrive dans la foulée du premier, en provenance d’un autre correspondant qui semble avoir écrit le sien au lever du soleil. Akbar vérifie : Bouygues affirme avoir reçu ces deux SMS aux alentours de 10 heures du matin, mais pourquoi diantre ne les a-t-il pas livrés aussitôt ?, se demande-t-il in peto. Son téléphone était joignable tout ce matin-là, la preuve, il s’en est servi !

(Hypothèse) Ni Spirou ni l’autre correspondant n’ont suffisamment affranchi leur SMS, qui est allé passer quelques heures dans le purgatoire d’une poste restante.

(Résultat) Spirou est mort de faim.

(La morale de cette histoire, larirette, larirette…) Avec Bouygues, rien ne sert de courir ni même de partir à temps.

(Bonus) Pour ceux de ses lecteurs qui se demandent encore pourquoi ces deux courriers ont pris tant d’heures pour parvenir à destination, Akbar propose une explication plus mathématique :


Étienne Bezout, Cours de mathématiques à l’usage de la marine et de l’artillerie, 1812.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 septembre 2013

Life In Hell : « Chez Bouygues Telecom vous bénéficiez du meilleur service client mobile »

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:38

Voulant préparer graduellement son changement d’opérateur – après tout, 0 €/mois c’est plus avantageux que 25 €/mois –, Akbar souhaite débloquer (ou, pour les initiés, désimlocker) son portable de secours, un Nokia tout simple, mais verrouillé chez Bouygues.

Pour ce faire (gratuitement, vu l’âge de l’appareil), il apprend qu’il lui suffit de contacter le service client chez Bouygues Telecom (appel payant, bien entendu) qui fournit en retour un code supposé effectuer l’opération requise. Elle échoue. Rappel. Autre code. Qui échoue aussi. Impossible d’en obtenir plus de deux par période de six mois, c’est la règle de ce service chez Bouygues Telecom : comme ça, on fidélise les clients récalcitrants.

Akbar s’entête. Six mois plus tard, il rappelle. Autre code, inopérant lui aussi, mais alors ce troisième essais bloque définitivement l’appareil. Akbar doit le porter à une boutique Bouygues Telecom. Dont acte, le 12 août. En retour, un reçu qui indique que « le délai moyen de réparation est de 3 semaines sauf devis ». Il n’y a pas de devis, c’est gratuit.

Un mois plus tard, toujours rien. Akbar se rend à cette boutique où il s’entend dire que Bouygues n’étant pas arrivé à effectuer l’opération requise, ils ont demandé il y a déjà dix jours un téléphone de remplacement à Nokia qui n’a jamais répondu. Akbar se demande in peto s’ils n’auraient pas dû le demander plutôt à Microsoft. Il lui faudra donc s’armer de patience, indéfiniment.

Quelques jours plus tard, appel de Bouygues : renonçant à obtenir de Nokia un téléphone de remplacement, ils proposent à Akbar de choisir entre deux modèles équivalents. Celui qu’il sélectionne, lui précise-t-on italiquement, lui sera envoyé le jour même – on est le 13/9 – au magasin où il avait déposé le sien. Il sera prévenu de son arrivée, pourra s’y rendre, l’y faire débloquer (il préfère que ce soit eux qui échouent) et le prendre.

Une semaine plus tard, toujours rien. Akbar appelle le magasin qui affirme n’avoir rien reçu. Il raccroche et – oh miracle ! – quelques secondes plus tard il reçoit un SMS de Bouygues qui lui annonce : « Votre mobile est disponible dans votre magasin Bouygues Telecom. » Akbar rappelle ledit magasin, qui lui réaffirme n’avoir rien reçu, mais que le portable a peut-être été livré à un magasin Bouygues Telecom voisin… Le vendeur prend le numéro d’Akbar, lui dit qu’il va appeler ses collègues pour voir s’ils ont reçu l’appareil en question et l’en informer dans la foulée.

Très longue foulée, puisque toujours rien des heures plus tard. Akbar rappelle le numéro du SAV général – le 01 53 40 99 60, à toutes fins inutiles – et tombe (il n’en est pas surpris) sur un message enregistré qui lui annonce (comme lorsqu’il avait appelé un mois plus tôt) que le temps d’attente estimé est « de une minute ».

Pendant les quinze minutes que cette minute a prises*, toutes sortes de messages défilent dans son oreille agacée, dont celui qui fait l’objet du titre de ce billet, et, pire, celui-là : « Bouygues Telecom vous remercie de votre appel et s’efforce de réduire votre attente. » Quand finalement un humain– qu’on dirait situé au moins de l’autre côté de la Méditerranée – lui répond, c’est pour lui dire que le mobile est dans l’un des deux magasins, il ne saurait dire lequel, et Akbar n’a qu’à les appeler ou y aller.

Akbar rappelle le premier qui appelle le second. Conclusion : le mobile ne se trouve ni chez l’un ni chez l’autre, on lui conseille d’attendre indéfiniment. Conclusion de la conclusion : soit le SAV qui affirme avoir livré ledit téléphone se trompe, soit l’un des magasins se trompe. Soit (entre deux alternatives il y a souvent une troisième) c’est une technique bien rodée pour rendre plus ardu et pénible le départ d’abonnés vers des cieux moins chargés en espérant qu’ils renonceront ou le regretteront.

La morale de cette histoire : plus vite Akbar aura quitté Bouygues, mieux il s’en trouvera. Il envisage d’ailleurs de migrer vers une techno­logie de communication à distance éprouvée, très portable, gratuite et ne tombant jamais en panne :


La panacée : une technologie de communication à distance éprouvée, très portable,
gratuite et ne tombant jamais en panne.

______________
* Ce qui n’est rien à côté des quarante minutes qu’un autre abonné exaspéré a dû attendre et s’il n’avait alors raccroché, il aurait attendu plus longtemps.
Lui aussi essayait de faire débloquer son portable, il semble n’y être jamais arrivé…

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

30 août 2013

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Religion, Société, Économie — Miklos @ 22:49

Le cinquantenaire du fameux discours de Martin Luther King est l’occasion de se souvenir que la ségrégation et le racisme touchaient encore les Noirs américains il y a peu. Mais déjà en 1790 – plus de deux siècles avant la marche sur Washington – les questions de la traite des Noirs et de leur émancipation avaient été proposées par l’abbé Raynal comme sujet alternatif d’un concours infructueux organisé par l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon à l’occasion du tricentenaire de la découverte de l’Amérique. Raynal est (notamment) l’auteur d’une fameuse Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois en 1770 et qui connaîtra un nombre important de rééditions. L’Académie l’en a dissuadé pour des raisons qu’on qualifierait aujourd’hui de frilosité politique.

Le sujet du concours portait sur les éventuelles conséquences, bonnes et mauvaises de la découverte de l’Amérique pour le reste de l’humanité. Le texte qu’on lira ci-dessous est le rapport qu’a présenté un autre abbé – Louis Jacquet, dont on vient de parler – à l’Académie, et qui, considérant l’inanité des réponses à la problématique posée par ce concours, y porte ses réflexions.

À la suite de Raynal, il reconnaît sans ambiguïté les tragiques méfaits – qu’il n’hésite pas à qualifier de crimes – commis à l’encontre des populations indigènes par des « brigands féroces » tels que Cortès ou Pizarro à l’occasion de la découverte de l’Amérique par les Européens, puis ceux de ce « commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte ».

Ces maux du passé peuvent-ils être réparés et la situation actuelle – la traite des Noirs, l’exploitation des colonies – corrigée ? Jacquet indique que Raynal n’y avait pas apporté de réponse, et il s’évertue donc à le faire, en analysant l’équilibre entre individu et société, et en apportant des arguments moraux, sociaux, culturels, économiques, politiques et… religieux, tous absolus à ses yeux.

On appréciera l’analyse, mais on peut douter de son argumentation finale. Malgré toutes les (bonnes) raisons morales, on ne change rien à la situation des esclaves, « entre temps » : cela déstabiliserait trop les colonies et mettrait en péril les ressources que l’Europe tire des Amériques ; et tout compte fait, on a fait du bien à ces sauvages « avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts », écrit-il : on les a civilisés et surtout donné la religion, à propos de laquelle il dit : « Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ».

Son opinion eurocentriste est d’ailleurs affirmée : « L’Africain [...] semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers » (ce qui n’est pas sans rappeler quelques déclarations d’Édith Cresson). Et même s’il est lucide sur les lourdeurs et l’immobilisme de l’Ancien Monde, il en défend les valeurs.

En résumé, morale d’un côté (empathie pour l’individu et ses souffrances), pragmatisme ou raison d’État de l’autre (maintien de l’ordre établi). Il est vrai qu’on était en pleine Révolution (et là où il est subtil, c’est qu’il y fait – d’après moi – des allusions voilées à plusieurs reprises), d’où sa prudence. La Terreur n’était pas loin.

Enfin, ne dit-il pas lui-même de la problématique soulevée par Raynal que nul candidat de qualité ne s’est proposé à y répondre : « Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence. » A-t-il été à la hauteur du défi, lui ?

Coup d’œil sur les quatre concours qui ont eu lieu en l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, pour le prix offert par M. l’Abbé Raynal sur la découverte de l’Amérique.
À Lyon, aux frais de l’Académie. 1791.

Avertissement

Tant qu’il y a eu quelque espoir d’adjuger le prix, les commissaires chargés de rendre à l’Académie compte des ouvrages envoyés au concours, se sont bornés à en faire l’analyse, et n’ont pas voulu y joindre leurs idées ou vues, pour ne rien préjuger, et ne pas gêner les concurrents, en leur indiquant une route, qui pouvait n’être pas là meilleure. Cet inconvénient n’étant plus à craindre, dès qu’il n’y a plus de concours ouvert, l’Académie croit devoir publier cet examen lu à sa séance publique du 20 Avril 1790, comme une preuve de l’attention qu’elle a donnée aux problèmes intéressants dont elle n’a pu couronner la solution.

Pendant longtemps la découverte de l’Amérique n’a donné lieu qu’à des questions frivoles ; on s’est épuisé en conjectures et en recherches, pour savoir en quel temps, de quelle manière et par qui elle avait été peuplée ; si cet hémisphère est sorti des flots de l’océan plus tard que le nôtre ; si ses habitants viennent de la même tige que nous, ou forment une race distincte ; l’Amérique tenait-elle autrefois à notre continent, et comment en a-t-elle été détachée ? Est-ce la fameuse Atlantide dont parle Platon, ou cette île occidentale qu’une tempête fit découvrir à quelques navigateurs phéniciens, selon Aristote ? Voilà ce qu’on voulait savoir autrefois de l’Amérique, et ce qui n’a jamais été éclairci. Ah ! malheureusement on sait bien mieux comment et par qui elle fut dévastée, et ce qu’il lui en coûta pour être connue de nous.

Après les cruautés inouïes que l’Europe y avait exercées, devait-on s’occuper d’autre chose que de réparer, s’il était possible, les maux qu’on lui avait faits ; et comment avait-on le courage de discuter ce qu’elle fut, avant de devenir le théâtre de nos brigandages ; d’où lui virent ces habitants que nous avons égorgés par millions ?… De pareilles recherches annoncent qu’on ne rougissait pas encore des excès commis dans le Nouveau Monde, et font peu d’honneur à la philosophie de l’ancien.

À la fin cependant, et après environ trois siècles d’insensibilité, on commence à rougir d’une conquête longtemps célébrée avec emphase ; on gémit des scènes sanglantes qui ont suivi l’entrée des Européens et marqué tous leurs pas dans le nouvel hémisphère ; on ouvre les yeux sur la conduite des premiers usurpateurs ; on ne voit plus dans les Cortès, les Pizarres, les Carvajal, que des brigands féroces dont les prétendus exploits sont de véritables forfaits.

Aujourd’hui enfin on aperçoit aussi tout ce que cette affreuse conquête a coûté à l’Ancien Monde ; et lorsqu’on a bien sondé les plaies que les deux continents se sont faites l’un à l’autre, en se heurtant, on est réduit à se demander soi-même s’il n’eût pas mieux valu pour l’un et pour l’autre ne pas franchir les barrières que la Nature avait mises entre eux ?

Necquicquam Deus abscidit
Prudens Oceano dissociabili terras.« En vain par des mers enemies
La prudence des Dieux sépara les pays. »
Horace, Odes I:III, « Au vaisseau qui portait Virgile ».

Les fruits de la découverte en compensent-ils les frais ? a-t-elle rendu le genre humain plus heureux ? Tel est le problème qui a remplacé les questions futiles qu’on agitait autrefois. Aucun écrivain n’a répandu plus de lumière sur ce sujet que M. l’Abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes. Après avoir tracé l’histoire et indiqué les vices de nos colonies d’Europe en Amérique, et exposé les suites que ces établissements auraient dû avoir, il compare et balance les avantages et les inconvénients qui en ont résulté, les biens et les maux qu’on s’est communiqués mutuellement, et néanmoins il semble laisser la question indécise.

Lors de son passage en cette ville en 1781, admis à nos séances, comme associé, cet auteur célèbre nous engagea à la proposer pour sujet d’un prix de 1200 liv. qu’il fournit lui-même. Pour donner à cette question tout l’intérêt dont elle est susceptible, on ne se borna pas à demander si la découverte avait été utile ou funeste à ses auteurs, ou même à l’Europe entière : on crut devoir embrasser tout l’Univers, dont en effet toutes les parties on dû se ressentir de l’accroissement prodigieux que la découverte lui procura.

La question ainsi étendue serait encore plus curieuse qu’utile ; et que sert en effet de connaître le bien et le mal, si l’on ne peut conserver l’un et se garantir de l’autre ? Il n’est plus possible d’isoler ces deux portions du globe que la Nature avait séparées, ni de rompre tous les liens qui les unissent : il ne s’agit pas de délibérer si l’on ira à la découverte d’un nouveau monde, ni de calculer les profits et les risques d’une pareille entreprise, pour s’y livrer ou s’en abstenir. L’Amérique est connue depuis près de trois siècles, et à l’époque de la découverte, il était impossible qu’elle nous échappât longtemps.

Si Colomb qui soupçonnait fortement son existence et qui la cherchait, ne l’eût pas trouvée en 1492, Cabral qui ne la cherchait pas, et qui aborda au Brésil en 1500, nous eût acquis par un effet du hasard ce que nous devons au génie d’un grand homme.

La découverte de l’Amérique est donc un événement que les progrès de la navigation rendaient inévitable ; et après l’essor rapide qu’elle avait pris dans le quinzième siècle, les antipodes ne pouvaient être encore longtemps des espaces imaginaires. La découverte une fois faite et supposée même infaillible, il ne faut pas se borner à examiner s’il eût mieux valu qu’elle ne se fît pas ; il faut chercher les moyens d’écarter ou d’adoucir les malignes influences que les Mondes peuvent se renvoyer l’un à l’autre ; il faut tâcher aussi de conserver et d’accroître les avantages qu’ils ont dû se communiquer en se rapprochant.

Pleins de ces idées, les commissaires de l’Académie qui rédigèrent le problème de concert avec M. l’Abbé Raynal, posèrent ainsi la question :

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

« S’il en résulte des biens, quels sont les moyens de les accroître ? »

« S’il en résulte des maux, quels sont les moyens d’y remédier ? »

Il semble que cette question devait en quelque manière réveiller tous les gens de lettres, et attirer les plus célèbres au concours. Quel vaste champ elle ouvrait au génie, et que d’utiles recherches ne demandait-elle pas aux philosophes amis de l’humanité ! Avec des talents et du style, il ne fallait que du temps pour la traiter avec la profondeur et les développements qu’elle exige. Le temps a été prodigué, et jamais peut-être les tribunaux littéraires n’ont sollicité avec plus de constance la solution d’un problème intéressant, ni présenté plus longtemps une couronne que le nom du donateur devait rendre si flatteuse : quatre concours consécutifs ont été ouverts de deux en deux ans ; de faibles athlètes se sont présentés en foule ; mais les orateurs éloquents et philosophes n’ont pas daigné se faire entendre. Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence.

Quoi qu’il en soit, chargés successivement, avec MM. Barou du Soleil, Bruyset, de Castillon et de Landine de rendre compte à l’Académie des quatre concours consécutifs, nous avons eu à examiner environ cinquante discours ou mémoires ; nous les avons analysés dans le temps : ce travail très ingrat, surtout lorsqu’il porte sur des ouvrages médiocres, était nécessaire pour éclairer les juges, qui ont cru devoir fermer la barrière et renvoyer la palme au donateur, qui n’a pas voulu la reprendre.

En la destinant à un nouveau sujet, dont il nous laissait le choix, il eût bien désiré que ce choix tombât sur la traite et l’esclavage des Nègres ; mais nous crûmes devoir opposer à ce désir d’un cœur compatissant et humain les considérations suivantes.

M. l’Abbé Raynal présentait ainsi le nouveau problème :

« S’il faut faire cesser l’achat des Noirs en Afrique ? »

« S’il faut leur donner la liberté en Amérique ? »

« Quelles seraient les mesures les plus sages pour opérer ce double bien, sans causer un bouleversement dans les colonies ? »

Les commissaires observèrent : 1°. Que les deux premières questions ne paraissent pas problématiques, et ne procureraient que des répétitions de ce qui avait été dit si souvent, et très bien en faveur des Noirs. On ne doute pas que la traite ne soit un commerce illicite et barbare ; on ne doute pas non plus que l’esclavage des Africains dans nos colonies ne soit très injuste. Ce n’est sûrement pas, faute de lumière sur ces objets, que la traite et l’esclavage subsistent encore : ces monstrueux abus seraient certainement abolis, si l’on croyait pouvoir se passer des Nègres dans les colonies, et surtout si l’on ne craignait pas que leur affranchissement n’exposât les colons aux plus grands dangers.

On observa : 2°. Que le parlement d’Angleterre et l’assemblée nationale de France ayant pris en considération le sort des Nègres et des colonies, il convenait d’attendre le résultat de leurs discussions, et que cette espèce de dépendance ne permettait pas à l’Académie d’évoquer à elle ce grand procès.

M. l’Abbé Raynal goûta ces observations, et reconnut avec nous que la traite et le sort des Noirs n’était pas un sujet académique dans le moment actuel.

Ce point décidé, le choix d’un sujet ne devenait pas plus facile, et les mêmes difficultés nous arrêtaient à chaque pas. Maintenant que l’assemblée nationale de France agite et décide les plus grandes questions sur la politique, la législation, la morale, nous devions craindre de heurter, sans le vouloir, les décisions qui émanent de cet auguste tribunal, de compromettre les concurrents, le vainqueur surtout, et l’académie elle-même, en couronnant une opinion que nos représentants n’auraient pas accueillie ; nous devions prévoir aussi que le prix offert, ne devant être adjugé que dans deux ans, les lumières que le concours produirait pourraient briller trop tard et n’éclairer personne.

Le seul moyen d’éviter ce double écueil était de ne point toucher aux objets que notre diète nationale peut embrasser : et quels objets importants n’embrasse-t-elle pas ? Une question purement littéraire pouvait mettre à l’abri de ces inconvénients ; mais l’utilité en est -toujours bien mince, et il n’était ni dans nos vues, ni dans celles du donateur, de renoncer au désir d’être utile, lorsque tout semble concourir avec ardeur au bien public. ‘

Nous avons cru pouvoir concilier ce désir, qui doit être un sentiment habituel pour tout citoyen, avec les précautions que le moment exige, en proposant un sujet qui fût tout à la fois d’une utilité générale, et cependant assez vague, pour ne contredire aucune des décisions qui pourraient intervenir. Le sujet suivant a paru réunir ces avantages, et voici en quels termes il a été proposé :

« Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ?

Aujourd’hui que les hommes sont gouvernés par les livres, encore plus que par les lois ; que la philosophie et les lettres modifient et fixent à leur gré l’opinion, qui est la reine des peuples ; il est de la plus grande importance de diriger les travaux des lettrés et des philosophes vers le plus grand bien public. Les vérités qu’ils s’obstinent à établir et qu’ils enseignent de concert, deviennent insensiblement des maximes ou axiomes qu’on n’ose révoquer en doute ; les sentiments qu’ils préconisent germent à la longue dans tous les cœurs ; et par l’effet d’une tradition rapide, leurs écrits dirigent ceux-mêmes qui ne lisent point.

Leur influence étant bien certaine, il faudrait la rendre plus active et plus sûre : rien ne résisterait à leurs efforts, s’ils étaient mieux concertés, s’ils conspiraient tous ensemble au même bien, s’il ne leur arrivait pas si souvent de se diviser et de se combattre, s’ils convenaient entre eux des vérités qu’il faut le plus répandre et des sentiments qu’il faut le plus exciter. Ce discernement n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire ; il faut avoir égard aux circonstances où l’on se trouve, à l’état des mœurs, aux préjugés, aux besoins du moment. Il ne faut pas fatiguer les esprits, en insistant mal à propos sur des principes qui n’éprouvent aucune contradiction, quand ils sont dans toute leur vigueur, on risque de les affaiblir, ou d’en inspirer le dégoût, en voulant les trop développer. Il ne faut pas non plus en proposer de trop sublimes et qui soient au-dessus de la portée commune. Chaque siècle, et dans le même siècle, chaque époque mémorable devrait avoir une philosophie analogue à sa constitution politique, à l’état de ses meurs, aux progrès de ses lumières. Il est des instants favorables pour établir aisément certaines vérités, comme il en est pour naturaliser sans effort certaines vertus. L’art de saisir ces instants précieux est le grand art de régner par la persuasion.

Pour l’exercer avec succès, les philosophes et les gens de lettres n’ont besoin que de s’entendre, d’étudier avec soin les vices et les faiblesses de leur siècle, de convenir entre eux des remèdes qu’on doit employer et qu’on juge devoir être plus efficaces. S’ils sont attentifs à donner plus d’éclat aux principes utiles, lorsqu’ils s’effacent ; plus de ton aux sentiments vertueux, à mesure qu’ils les voient s’affaiblir ; ils viendront à propos au secours des mœurs ; et en les étayant de tous les moyens qui sont en leur pouvoir, ils en arrêteront la décadence. Mais encore une fois, pour mériter cette gloire, il faut s’entendre, combiner tous les efforts, tous les travaux ; et pour cela il faut reconnaître de temps en temps quels sentiments et quelles vérités il importe le plus de répandre.

Tel est le sujet qu’on a pu pouvoir substituer au problème proposé tant de fois sans succès sur la découverte de l’Amérique. Mais ce problème, dont nous n’avons pu obtenir la solution, est-il vraiment insoluble ; est-ce par un excès de sévérité que la couronne, si longtemps suspendue, n’a été placée sur la tête d’aucun des concurrents ?

Nous ne remettrons pas sous vos yeux les extraits de nos cinquante discours ou mémoires : ce travail que les quatre concours ont divisé, serait très long, s’il fallait tout réunir, et répandrait peu de lumière sur les questions proposées. Il nous paraît plus expédient de rapprocher le petit nombre d’idées utiles que nous avons trouvées éparses et comme noyées dans les nombreux et prolixes écrits soumis à notre examen, d’y joindre celles que cet examen a suggérées. Si le résultat ne donne pas une solution rigoureuse, peut-être la préparera-t-il : il offrira du moins ce que nous avons aperçu de plus satisfaisant sur ce sujet.

Notre problème contenait trois propositions bien distinctes, quoique très intimement liées entre elles. « La découverte a-t-elle été plus utile que funeste au genre humain ? » Cette première question, très délicate et difficile à résoudre, est cependant celle qui prête le plus à l’éloquence, et même aux déclamations ; et c’est aussi celle dont les concurrents se sont le plus occupés. Nous ne dissimulerons pas même que plusieurs ont trop insisté sur les cruautés dégoûtantes des conquérants : elles étaient trop connues pour qu’il fut nécessaire d’en étendre le tableau. Dans un sujet aussi vaste, cet article traité avec goût devait l’être très succinctement.

Indignés des excès qui ont flétri la plus belle découverte des Européens, nos orateurs ont décidé, pour la plupart, qu’elle avait été plus funeste qu’utile. Malgré ces excès, quelques-uns, plus touchés des avantages qu’on lui doit, ont soutenu que le bien l’emporte sur le mal. Pour justifier l’un ou l’autre de ces jugements, il faudrait, chose impossible, pouvoir balancer exactement le bien et le mal, objets vraiment incommensurables. Quoique tous nos établissements, toutes nos découvertes, sans distinction de celles qui sont l’effet du hasard ou le fruit du génie, en offrent le mélange, il n’est point de procédé sûr pour en faire un départ exact, si l’on peut s’exprimer ainsi. Avec quoi balancerez-vous la perte de soixante millions d’hommes que la découverte a coûtés, et les maladies dévorantes dont les deux Mondes ont fait l’échange ? Quand vous aurez mis d’un côté les monceaux de victimes humaines que le fer a moissonnées, ou qui ont été englouties dans les mines ou dans les flots, oserez-vous mettre de l’autre la cochenille, les pommes de terre et les riches métaux que nous avons trouvés en Amérique ? Y mettrez-vous ces productions précieuses que nous y avons transplantées de l’Asie, où nous les achetions si cher ? Y mettrez·vous les avantages civils résultants de l’accroissement du commerce et des progrès de la civilisation ? Voilà sans doute de très grand biens que nous devons à la découverte de l’Amérique : mais quel rapport ont-ils avec les maux qu’elle nous a faits ; et comment balancer tous ces avantages avec une seule goutte de sang humain ?

Comment d’ailleurs pourrait-on balancer exactement les effets civils ou moraux avec ceux qui sont purement physiques ; les effets passagers avec ceux qui sont durables ; les maux passés avec les biens présents ? Il semble que nos orateurs n’ont pas bien senti ces difficultés : aussi est-il plus facile de concilier leurs jugements, quoique très contraires, que d’en adopter aucun : la découverte ayant produit en effet beaucoup de bien et de mal, ils ont raison de part et d’autre, soit qu’ils en préconisent les avantages, ou qu’ils en déplorent les suites fâcheuses. Mais est-ce le bien ou le mal qui l’emporte ? Essayons d’éclaircir cette partie du problème qu’ils ont laissée à résoudre.

Rien ne devait être plus utile que la découverte de l’immortel Colomb. Elle doublait l’empire de l’homme et la sphère de son activité. Quelle immense carrière elle ouvrait à son industrie ! que d’êtres nouveaux, que de productions inconnues dans tous les genres et dans tous les règnes de la Nature elle présentait à ses regards surpris ! que d’aliments pour son commerce, pour les sciences et les arts ! surtout, quelle prodigieuse variété n’offrait-elle pas dans l’espèce humaine presque entièrement abâtardie dans l’ancien Monde sous le joug du despotisme, et ne présentant chez presque tous les peuples que l’aspect d’un vil troupeau ! Séquestrée de notre continent, et n’ayant pu avoir avec lui que des communications de l’antiquité la plus reculée, des communications antérieures à tous nos arts, puisqu’on n’a pu y en retrouver aucun, l’Amérique devait être un spectacle bien piquant et bien neuf pour les Européens qui y abordèrent les premiers. Combien ils auraient dû y apercevoir de mœurs originales et singulières ! C’était, pour ainsi dire, une nouvelle planète qu’ils avaient à reconnaître ; et qu’il devait être agréable d’étudier les mœurs de ses habitants, si différentes des nôtres ! Hors du Mexique et du Pérou, qui étaient de grands Empires, la nature humaine s’était maintenue partout ailleurs dans sa liberté originelle ; on n’y était point soumis à des monarques, à des juges, à des lois, on n’y portait pas même le joug si utile de l’agriculture. C’est là qu’on pouvait retrouver les formes primitives de l’homme, tel qu’il sortit des mains du Créateur ; c’est là qu’on pouvait le voir dans tous les degrés intermédiaires entre les extrêmes de la vie sauvage et les commencements de la civilisation. Chaque horde ou peuplade conservait ses habitudes ou usages analogues à sa position, des goûts et un régime propres qui lui donnaient une physionomie particulière. Quelle différence entre le fier Caraïbe d’Aïti, et le Péruvien soumis à ses Incas qu’il croit enfants du Soleil ! C’est là enfin qu’on pouvait retrouver vivantes et animées toutes les formes que l’humanité peut prendre quand elle est libre ; et combien ce spectacle si piquant pour la curiosité, n’eût-il pas été instructif pour la politique et pour la morale !

Voilà ce que l’Amérique offrait à des observateurs attentifs : des biens de toute espèce, et des mœurs de toutes les nuances. Mais malheureusement les compagnons de Colomb, et ceux qui vinrent après lui, loin d’être des philosophes, n’étaient pas même des hommes. Ce mot suffit pour peindre leur barbarie dont nous ne retracerons pas les traits affreux. Il suffit de dire que l’Amérique fut si cruellement dévastée qu’elle ne sauva pas la cinquantième partie de ses habitants ; qu’elle n’a cessé depuis la conquête de dévorer la population d’une partie de l’Europe ; qu’elle consomme chaque année soixante mille Africains dans les plantations et dans les mines, et qu’elle est encore très déserte dans les trois quarts de son sol habitable. Que faut-i1 de plus pour conclure que la découverte a été bien plus funeste qu’utile : et quelles richesses pourraient compenser la perte de cinquante à soixante millions d’hommes qu’elle coûte à la terre ?

Nous sommes bien loin de vouloir peser le sang avec de l’or, et nous n’hésiterions pas à déplorer la découverte comme un des plus terribles fléaux qui ait pu frapper l’humanité, si nous fixions nos regards sur les premières années qui ont suivi cette fameuse époque ! Mais nous pensons que pour bien apprécier les suites de cette grande révolution, il est essentiel de bien distinguer les temps et de les embrasser tous, sans les confondre.

Dès qu’il s’agit d’estimer les suites d’un événement pour le genre humain, on ne doit point arrêter sa vue sur quelques instants, ni même sur un siècle : tous les siècles ne sont en quelque manière que les portions de la vie, ou les divers âges du genre humain qui ne meurt pas, quoiqu’il soit composé d’êtres fragiles et éphémères. À le voir se reproduire sans cesse avec la même fécondité, on le croirait éternel,

Mais il s’agit de son bonheur ; et sur quels instants de sa longue vie verrons-nous le bonheur briller ? Sans doute on ne saurait trop gémir sur le sort des générations éteintes, lorsqu’on aperçoit qu’elles ont été malheureuses : mais nos pleurs ne les feront pas renaître ; nos pleurs ne leur rendront pas les années, les jouissances, les avantages et les douceurs dont elles auront été frustrées par les plus cruelles révolutions. On sent d’ailleurs, lorsqu’on envisage ces fâcheuses révolutions dans le lointain, qu’elles n’ont fait qu·accélérer l’ouvrage plus lent de la Nature, et que les tristes victimes des conquêtes et des autres fléaux qui ont tant de fois ravagé le monde, seraient tombées seulement un peu plus tard sous la faux du temps et des maladies qu’il traîne avec lui.

C’est donc principalement sur la génération présente et sur celles qui se pressent de la remplacer qu’il faut fixer ses regards. En s’élevant au-dessus des siècles pour les voir couler successivement sous ses pieds, on aperçoit assez distinctement, que le prélude ou début de la découverte fut infiniment désastreux ; que les premiers acteurs de cette scène si vaste et si animée périrent presque tous d’une manière tragique ; on voit aussi que pendant près de deux siècles l’Amérique a reçu des plaies affreuses, et qu’elle a bien rendu à ses oppresseurs les coups dont ils l’ont accablée.

Mais après un long déluge de maux, on voit aussi une lumière consolante et douce briller enfin sur les deux hémisphères, et leur promettre des jours plus sereins ; la barbarie épuisée en quelque manière par ses propres fureurs s’arrête enfin et commence à rougir de ses excès ; les torrents qui désolent nos campagnes ne durent pas toujours, et souvent ils y déposent des semences utiles qui dédommageront un peu de leurs dégâts. Voilà l’emblème de la révolution dont nous tâchons de rapprocher les suites.

Si de grandes calamités inondèrent les deux moitiés du globe au moment de leur jonction, leur jonction semble avoir fécondé quelques semences précieuses qui ont germé lentement, et dont on voit aujourd’hui les tiges se couronner de fleurs qui promettent d’excellents fruits.

Eh ! quels sont donc les fruits précieux et tardifs d’une réunion qui fut d’abord si contagieuse pour les deux continents ? C’est ici, Messieurs, que la question commence à exciter l’intérêt le plus vif ; ne parlons plus des malheurs anciens, sur lesquels nous n’avons cru devoir jeter qu’un coup d’œil rapide ; fixons nos regards sur le moment actuel et sur l’avenir qui semblent présenter une perspective plus riante ou moins triste.

Le genre humain est-il maintenant plus heureux ou plus disposé à le devenir ? et doit-il à la découverte plus de bonheur actuel ou prochain ? Voici, ce me semble, à quoi notre question doit se réduire, quand on est convenu de tous les maux que la découverte a produits si longtemps. Respirons enfin, et comptons les biens acquis, et même les espérances.

Mettrons-nous au nombre des biens l’or et l’argent que l’Amérique a versés sur l’Europe, et qui s’écoulent si rapidement en Asie ? Compterons-nous les riches productions qui ont embelli nos arts et qui nous procurent tant de jouissances délicieuses ? Nous ne sommes point assez austères pour regarder tous ces biens comme nuls, ou même comme des poisons dangereux ; et nous en ferions l’étalage avec complaisance, s’ils étaient le prix de nos heureux travaux, s’il n’avait fallu arroser que de nos sueurs la terre qui les prodigue ; mais quand on se rappelle ce qu’ils ont coûté, on ne peut humainement s’enorgueillir de pareilles richesses.

Ces biens d’ailleurs n’étaient pas nouveaux pour nous ; nous les avions presque tous avant la découverte ; les riches métaux perdent une partie de leur prix en devenant plus abondants ; les mines s’épuisent ; ces sources d’opulence apparente peuvent tarir. Il faut des biens plus solides et plus durables pour nous consoler de ce que nous avons souffert. Cherchons donc ceux de cette espèce que la découverte de Colomb commence à nous donner ou à nous promettre ; ceux que nous commençons à goûter ou à entrevoir.

Est-ce l’extension du commerce dont l’Amérique a prodigieusement multiplié les travaux et les moyens ? Cet article est traité supérieurement dans un excellent discours imprimé en 1787, et qui fut attribué dans le temps à M. de Chatelux, de l’Académie française. C’est sans contredit ce que notre problème a fait éclore de plus spécieux ; et vraisemblablement il aurait obtenu la couronne, s’il avait été mis au concours.

Il semble cependant que l’extension du commerce n’est pas le plus estimable des biens qu’ait produits la découverte. Dans un discours qui réunissait quelquefois le mérite du style à celui des choses, et que nous crûmes devoir distinguer au premier concours, l’orateur indiquait les progrès de la civilisation comme le principal avantage du rapprochement des deux Mondes. Mais cette idée, qui nous parut heureuse et juste, n’était pour ainsi dire qu’aperçue, et n’a pas été mieux développée dans les concours suivants, où nous n’avons plus retrouvé l’athlète qu’on avait voulu y rappeler par des éloges.

D’autres concurrents ont parlé d’une manière aussi superficielle des heureux efforts que la liberté a faits en Amérique pour affranchir les peuples du joug de l’esclavage qui les écrasait presque partout : mais ce trait de lumière, qui devait éclairer le plus magnifique tableau, n’a été dans leurs écrits qu’une faible étincelle échappée comme par hasard, et qui faute d’être recueillie et alimentée, n’a jeté aucun éclat.

La civilisation et la liberté, voilà cependant les dons les plus précieux dont l’humanité eûit besoin. Quand on a le bonheur de les voir jaillir d’une révolution si fâcheuse d’ailleurs, comment peut-on se livrer aux petits détails, aux calculs minutieux des biens factices et frivoles qu’elle a pu fournir ou multiplier ?

La civilisation et la liberté, voilà les seuls biens dont la réunion put faire le bonheur des peuples ; et nulle part on ne les trouvait réunis. L’Afrique n’était qu’un repaire de brigands aussi féroces que les monstres répandus dans ses immenses déserts. La riche et superbe Asie était l’apanage des tyrans et le bagne où ils voyaient se multiplier leurs indolents esclaves. L’anarchie féodale déchirait l’Europe, et la préparait au despotisme. L’Amérique, où régnait plus de liberté, était, dans sa majeure partie, sauvage et inculte ; et quoiqu’elle fût moins malheureuse que les autres parties du monde, il s’en faut bien qu’elle donnât à l’espèce humaine tout le bonheur qu’elle peut goûter lorsqu’elle déploie tous ses moyens. C’était une terre avare qui traitait ses habitants avec la plus dure parcimonie, et qui semblait les condamner à une enfance éternelle.

À l’époque de la découverte il n’existait que des ébauches de civilisation et de la liberté sans aisance. Rien de plus misérable en effet que la liberté dont on jouissait en Amérique, où l’homme manquait de tout ; comme aussi rien de plus informe que la civilisation de l’Europe encore à demi barbare : sa conduite atroce dans la conquête le prouva bien, quoique cette conquête soit due à une nation des plus généreuses, et qui ne le cédait alors en rien à aucune autre.

Le malheur fut que cette découverte, qui semblait tardive, se fit encore trop tôt ; les deux Mondes n’étaient pas encore disposés à cette grande entrevue. La pénurie des Américains ne donna pas du goût pour leur liberté ; et les barbaries que les Européens exercèrent ne firent pas désirer leur civilisation. Trois cents ans plus tard, et aujourd’hui peut-être, les deux hémisphères se feraient moins de mal en s’abordant pour la première fois, et ne se heurteraient pas avec tant de violence ; les arts grossiers du Mexique et du Pérou perfectionnés avec le temps et s’étendant de proche en proche, les Américains n’auraient pas paru si misérables, et n’auraient pas été si faibles. D’autre part, les’ Européens plus humanisés par la philosophie n’auraient pas été si cruels, à moins que le propre de l’or ne soit de rendre l’homme féroce en quelque temps et en quelque lieu qu’il le trouve.

Mais s’il n’existait, au moment de la découverte, qu’une civilisation ébauchée, et une liberté misérable, comment- cette révolution a-t-elle pu favoriser les progrès de l’une et de l’autre ? C’est ce que nous allons indiquer rapidement, et ce que nous n’avons aperçu dans aucun des discours.

Pour la civilisation, l’Europe devait donner le branle à l’univers ; car tout paraît immuable en Asie ; moins favorisée de la Nature, l’Europe semble être peuplée de mécontents cherchant toujours à être mieux. C’est là que les esprits sont plus inquiets et s’agitent davantage ; là qu’on aime à bouleverser les établissements anciens, qu’on cultive les arts, à cause des nouveautés qu’ils promettent, et qu’on sort de son pays pour y rentrer le plus tôt possible ; c’est de l’Europe que partent les aventuriers et les voyageurs, c’est le pays de la mode et des révolutions, et l’on y change au moins la forme des habits ou la tournure du langage, lorsqu’on ne peut changer autre chose.

Avant que Colomb cherchât l’Amérique, les Portugais cherchaient un chemin aux Indes en contournant l’Afrique, et ils le trouvèrent : rien de plus favorable à la civilisation que cette inquiétude ; les peuples apathiques et isolés restent toujours à peu près sauvages, et l’homme qui vit seul est toujours bien brut. C’est en voyant beaucoup de choses, de lois, de coutumes, de mœurs différentes, qu’on apprend à choisir le mieux, et qu’on s’approprie ce qu’il y a de bon dans tous les pays.

Le comble et le dernier degré de la civilisation est de devenir plus humain, plus compatissant, plus généreux ; et on le devient à force de se communiquer. Celui qui se lie avec tous les peuples apprend à aimer ceux qui sont bons, à plaindre ceux qui ne le sont pas, à gémir sur le sort de ceux qui sont malheureux ; il peut épier de près les causes de leurs vertus, de leurs vices, de leur détresse ou de leur félicité ; c’est par la communication que les cœurs s’ouvrent et se dilatent, que les âmes s·épanchent, que les mœurs s’adoucissent, que les préjugés s’effacent et que les connaissances s’étendent : tels sont les éléments de la civilisation et les moyens de la perfectionner.

Les Européens ne pouvaient gagner beaucoup à ne communiquer qu’entre eux : partout ils se ressemblaient, se jalousaient et se haïssaient ; ne se rapprochant que pour se battre, ils n·en devenaient que plus féroces. Soumis presque partout aux mêmes abus, au même régime, et n’ayant rien de piquant et de neuf à se montrer les uns aux autres, il était difficile que leur civilisation encore grossière avançât d’un pas.

Mais lorsque l’immortel voyageur génois leur eut ouvert un monde nouveau, les eut introduits chez tant de peuples différents, alors les communications se multiplièrent à l’infini et devinrent plus piquantes, alors l’humanité parut s’agrandir, prendre des formes variées et des physionomies distinctes.

Il n’est pas jusqu’aux fautes et aux crimes des Européens dans le Nouveau Monde, qui n’aient contribué aux progrès de la civilisation. Les fautes ont donné des leçons utiles, elles ont fait connaître les moyens les plus favorables au bonheur des hommes, à leur population, et les obstacles qui y sont le plus contraires. Les causes destructives qui ont fait périr tant de colonies ou les ont empêché de prospérer, ressemblent beaucoup à celles qui retiennent encore certaines nations dans la langueur. Les colonies sont des peuples naissants ; les vices politiques qui étouffent ces plantes délicates ne sont guère moins funestes aux métropoles, Mais dans les métropoles, dans les établissements anciens, on est subjugué par l’habitude ; il semble qu’on craigne de fouiller les fondements ruineux de l’édifice antique ; les abus accumulés successivement se couvrent et se cachent les uns les autres ; et il est très difficile de découvrir la racine du mal dont les grandes nations gémissent.

Enfin les cruautés mêmes des premiers conquérants semblent avoir adouci leur postérité. Combien n’en a-t-elle pas gémi, et combien elle se les reproche tous les jours ! À force de rougir de tant de barbarie, on en conçoit de l’horreur, on apprend à estimer leur juste prix le sang et la vie des hommes : on voudrait pouvoir consoler les enfants de tout le mal qu’on a fait à leurs pères. Rien peut-être ne nous a plus humanisés que cet exercice d’une commisération si juste, et cette honte salutaire des cruautés de nos aïeux.

Il est vrai qu’il a fallu bien du temps pour mettre à profit des leçons qui venaient de si loin, qui ont dû s’altérer sur la route, en passant par la bouche des voyageurs, des marchands et des guerriers qui nous les apportaient de si loin ; il a fallu des siècles pour élaborer et convertir en un miel utile les sucs précieux que la découverte a fait cueillir.

Mais enfin le moment approche, et il semble déjà briller pour nous, où les fruits d’une longue et coûteuse expérience atteignent leur maturité. Voyez en effet combien de préjugés disparaissent, combien on réforme d’anciens abus, que de lois nouvelles remplacent nos gothiques institutions ; combien les gouvernements s’éclairent et se perfectionnent, combien l’autorité s’apprivoise et s’adoucit. Voyez comment nos voyageurs modernes abordent aujourd’hui les terres inconnues, et s’empressent d’y déposer ce que nous avons de plus utile. Voyez enfin combien l’humanité se répand dans nos discours, dans nos livres, dans nos établissements même ; quelle conspiration générale pour le bonheur des peuples !

Si l’art typographique et les travaux des philosophes ont eu beaucoup de part à ces progrès de la civilisation, il est à croire que la presse n’eût pas fait circuler tant de lumières, et que la philosophie n’eût pas fait tant de chemin, si l’Amérique n’eût pas été conquise.

Ah pour la liberté ! il faut en convenir, c’est un plant que nous devons à l’Amérique. Si jamais cet arbre, aussi salutaire par son ombre que par ses fruits, vient à se naturaliser parmi nous, il aura fallu l’y transplanter du nouveau continent. Le fer du despotisme l’avait extirpé dans l’ancien, où il était presque étouffé par l’anarchie féodale.

Replongé dans l’état sauvage, l’Africain n’en avait pas la fierté et semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers ; les nations inquiètes et remuantes de l’Europe étaient trop resserrées, trop à l’étroit, pour les briser par de violentes secousses. Avouons-le cependant, la liberté avait fait en Europe quelques tentatives pour se relever ; mais combien ses pénibles efforts avaient-ils coûté de sang aux Helvétiens et aux Bataves ; et leur en resterait-il quelques fruits, s’ils n’avaient su s’investir de fortes digues, ou se cantonner dans leurs montagnes ? Malgré ce succès, l’Europe avec toutes ses lumières n’a-t-elle pas cru jusqu’à ce jour que la liberté ne convenait qu’aux plus petits États, et que les grands Empires étaient essentiellement voués à l’esclavage ; et n’y a-t-on pas toujours été dans la cruelle alternative d’être foulés comme des serfs ou poursuivis comme des rebelles ?

La découverte de l’Amérique produisit deux avantages essentiels : 1°. On y retrouva le type de la liberté, perdu ou entièrement dénaturé dans l’ancien continent. Quand des esclaves opprimés brisent leurs chaînes, trop de jalousie, d’orgueil, de haine, de vengeance et de ressentiment les animent pour qu’ils ne confondent pas, dans leurs violentes convulsions, la licence avec la liberté : cependant la liberté est aussi loin de la licence que de l’esclavage.

La liberté naturelle existait en Amérique dans toute sa vigueur : mais c’était, pour ainsi dire, un sauvageon dont les fruits étaient bien amers ; l’Américain était libre comme les fauves de ses forêts, et il payait ce bien unique de mille privations. L’arbre avait besoin d’être greffé pour produire de bons fruits, et il devait en donner d’excellents lorsqu’il serait, pour ainsi dire, enté sur la civilisation. Mais il fallait la cultiver à l’abri des orages et faire des essais pour en assurer le développement, et il n’y avait pas un partent de terre en Europe où l’on pût faire des épreuves sûres.

Le second avantage que nous devons à l’Amérique fut d’y avoir trouvé un sol favorable à ces épreuves. Rocher de Saba, où les Hollandais de Saint-Eustache établirent le séjour de l’innocence et de la paix ; îles Bermudes, où quelques Anglais fuyant la tyrannie de Cromwell trouvèrent un asile délicieux que les chants de Waller ont rendues célèbres, et que les vertus n’ont cessé d’embellir, îles vraiment fortunées, vous avez offert aux mortels dans le Nouveau Monde ce qu’ils ne trouvaient pas dans l’ancien, un point de l’univers où l’on pût essayer impunément la liberté et le bonheur.

Des essais plus en grand se firent dans la Caroline, où l’on éprouva les lois du célèbre Locke ; mieux encore dans la Pennsylvanie avec celles du savant jurisconsulte William Jones. Dodley fit fleurir la Jamaïque, Baltimore le Maryland… De ces heureux essais sortit un régime nouveau qui concilie les lois essentielles de la civilisation avec les droits imprescriptibles de la liberté.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que ce régime essayé dans le Nouveau Monde par quelques Anglais transfuges, a préparé celui que leurs possessions d’Europe adoptèrent dans la révolution de 1688 ; c’est le nouveau continent qui leur a fourni le modèle de la constitution dont ils sont si fiers, et c’est en traversant les mers qu’ils ont trouvé le chemin de la liberté, que les Portugais ne trouvèrent pas en allant aux Indes.

Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que l’Angleterre ait voulu donner des fers à ceux de qui elle avait appris à être libre : à quel point l’ivresse de la prospérité l’avait rendue aveugle et injuste ! Mais les Anglo-Américains ont vengé l’outrage qu’elle voulait faire à la liberté dans son pays natal ; ils ont bravé et humilié l’orgueil de leur métropole parvenue au plus haut degré de sa puissance, rompu tous les liens qui les attachaient à elle, et appris à toutes les nations à connaître leur force.

Celles qui sauront profiter de ce grand exemple, n’oublieront jamais ce qu’elles doivent à l’Amérique, où s’est déployé l’étendard de la liberté pour tout l’univers ; et lorsqu’on leur demandera ce qu’a produit la découverte de ce continent, elles répondront qu’elle fut bien cruelle dans le début, et que, pendant près de deux siècles, elle n’avait compensé de très grands maux que par de faibles avantages : mais qu’ayant adouci, humanisé et éclairé les nations par d’heureuses expériences qu’on ne pouvait faire ailleurs, elle avait montré à toutes le vrai chemin de la liberté ; que la liberté civile, préférable à la liberté sauvage, avait jeté de profondes racines dans le nord de l’Amérique ; qu’elle avait étendu ses branches sur l’Europe, et qu’elles couvriraient peu à peu toutes les parties de la terre. Voilà, ce semble, la solution exacte de la première partie de notre problème.

L’objet de la seconde, est de trouver des remèdes aux maux. Ils sont énormes, quelques-uns même incurables. Les maladies qu’on s’est communiqué, s’affaiblissent, dit-on, en se propageant. Le temps seul serait donc déjà un remède capable de les adoucir ; et si ces maux cruels mettaient parmi nous un frein au libertinage, ils ne seraient pas sans quelque mélange de bien.

L’accroissement du luxe que les richesses de l’Amérique ont fomenté, ne s’arrêtera que lorsque ces richesses tariront : le feu qui trouve des aliments ne s’éteint pas. Le luxe, d’ailleurs, quoique nuisible à bien des égards, n’est pas non plus sans quelque mélange d’utilité ; il nourrit, excite l’industrie et le travail ; il est le père des beaux arts qui embellissent la vie humaine ; et de ce qu’il arrache à l’opulence, qu’il berce et caresse, il en compose de petits patrimoines pour ceux qui n’en ont pas d’autres. Réprimez ses excès, ôtez-lui le goût dépravé et ruineux des productions étrangères ; rendez-le patriotique en fixant ses largesses et ses folies sur les fruits de votre sol et de l’industrie nationale. Si des lois douces, et surtout de grands exemples produisent ces effets, comme on peut l’espérer, il fera peut-être plus de bien que de mal.

Mais le plus grand mal, le mal vraiment incurable que la découverte ait produit, c’est la dépopulation. L’ancien monde plus vigoureux et moins épuisé peut réparer ses pertes, et déjà il les répare en plusieurs pays. Le nouveau, qui a bien plus souffert, a aussi bien moins de ressources. Ses malheureux indigènes, exaspérés par un ressentiment profond et juste, fuient sans cesse devant les colons d’Europe, comme le gibier devant le chasseur : ou ils ne s’en rapprochent que lorsqu’ils croient avoir des occasions de se venger. C’est en vain qu’on les rappelle, qu’on tâche de les attirer, en leur offrant les trésors de notre agriculture, qui est la grande .réparatrice du genre humain : ils nous haïssent trop pour ne pas se défier de nos promesses et même de nos présents.

Un de leurs caciques a bien exprimé cette haine inflexible dont ils paraissent tous pénétrés, lorsqu’au moment de la mort il refusait le séjour du Ciel, dont on lui faisait une magnifique peinture, parce qu’on lui dit en même temps qu’il y trouverait des Espagnols. Avec ces sentiments, ils reculeront toujours devant nous ; nos défrichements ne feront qu’accélérer leur ruine, et tant qu’il leur restera quelque asile dans leurs bois, ils iront y ensevelir les restes de leur population défaillante plutôt que de se mêler avec nous.

Faudrait-il donc, ainsi que plusieurs concurrents le proposent, leur abandonner l’Amérique, pour qu’ils puissent y vaguer et pâturer plus librement ? Avec l’habitude bien enracinée de la vie sauvage, avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts, ils ne la repeupleront jamais. Après l’avoir dévastée et épuisée, le comble de la barbarie serait de l’abandonner à sa propre faiblesse ; et ce serait aussi une erreur en politique d’y laisser enfouis des biens que l’habitude nous a rendus nécessaires.

La marche à suivre s’y est, pour ainsi dire, ouverte d’elle-même, et paraît frayée avec trop de succès dans l’Amérique septentrionale, pour qu’il soit besoin d’en chercher une autre : cette contrée n’est-elle pas bien plus florissante qu’avant nos invasions ? Quoi de plus prodigieux que sa population, et de plus fortuné que ses habitants ? Serait-elle aujourd’hui, comme il y a deux siècles, la proie d’une poignée de brigands ?

Depuis que divers essaims d’Européens chassés de leur patrie par les persécutions qu’ils y éprouvaient y ont porté leur industrie, leurs talents, leur religion, les manufactures, les sciences, les arts et surtout les mœurs, elle n’est plus condamnée à être un vaste désert ou une région sauvage. Lorsque tous ces moyens, qui sont les forces réelles de l’humanité, peuvent se déployer sous un ciel libre ; supérieure à tous les obstacles, elle est sûre de triompher des éléments, des animaux et des tyrans même.

Avec cet appât irrésistible de la liberté, l’Amérique anglaise attirera encore bien des émigrants d’Europe, qui enrichiront sa population déjà si féconde ; et bientôt, n’en doutons pas, elle aura repeuplé, civilisé et affranchi le continent dont elle fait partie. Bientôt aussi elle aura payé avec usure les recrues utiles de l’Europe, en lui procurant le trésor inestimable d’une liberté sage et amie des lois.

Alors enfin cessera ce commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte. Voilà le remède aux maux qu’a souffert l’Amérique et à ceux qu’elle a procurée.

Ah ! sans doute, ces remèdes dont l’activité est si lente sont venus bien tard, et nous ne pouvons même pas en faire honneur à nos gouvernements d’Europe ; ils ne sont pas les fruits de leur prudence, de leur commisération ou de leur justice. Ce sont des mécontents, transportés par le désespoir sur une terre étrangère, qui ont semé ou découvert ces remèdes qu’ils ne cherchaient pas, en la défrichant. Eh ! qu’importe la cause, si l’effet est bien assuré ? Si, ne cherchant qu’à se sauver eux-mêmes, ils ont préparé le salut de tous ; si le hasard nous a servis mieux que notre sagesse, profitons de ses bienfaits, et ne cherchons pas inutilement ailleurs des remèdes incertains, lorsqu’il nous en offre de bien éprouvés.

À la régénération prochaine et universelle dont nous avons l’espoir, et dont nous goûtons les prémices, il manquera cependant quelque chose de bien essentiel, si les Américains indigènes ne peuvent y participer. N’achèverons-nous donc de repeupler leur terre natale et la patrie de leurs aïeux qu’en achevant de les détruire ? C’est là en effet que tendent nos défrichements et les progrès de nos colonies, qui ne font que les resserrer davantage. N’y aurait-il pas quelque moyen de les réunir à nous, de leur faire partager le bonheur commun, et de ranimer ces tiges mourantes ?

Oui, il en est un, et nous le croyons unique : c’est celui qui a si bien réussi sur les rives de 1’Amazone et du Paraguay… Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ; elle seule peut commander et obtenir le pardon des injures les plus graves, éteindre les haines invétérées, réconcilier les plus mortels ennemis ; et puisqu’elle a opéré ce prodige, avoué par Montesquieu, Voltaire et Raynal, le moyen que nous cherchions est connu.

Après avoir indiqué les remèdes aux maux, serons-nous encore assez heureux pour trouver les moyens de conserver et d’accroître les avantages résultants de la découverte de l’Amérique ? Nous persistons à compter pour peu de chose les productions nouvelles que les deux hémisphères se sont communiquées et même le commerce dont elles ont été l’aliment.

Les progrès de la civilisation et le retour de la liberté, voilà des avantages solides et inestimables, auprès desquels nous n’osons en compter d’autres d’un ordre si inférieur. Bornons-nous donc à chercher les moyens de les conserver et de les accroître. ‘

Et pourquoi craindrait-on de les perdre ? sont-ils de nature à inspirer moins d’intérêt ou à devenir indifférents ? Une fois qu’ils ont été aperçus et goûtés, est-il possible qu’on se lasse jamais d’y tendre ? La civilisation et la liberté, ces deux divinités tutélaires du genre humain, doivent marcher ensemble et s’embrasser étroitement. La civilisation sans liberté ne fait que des esclaves, et la liberté sans civilisation des sauvages. Ne les séparons pas, et voyons-les s’avancer de concert. Si leur marche paraît d’abord assez lente, elle va toujours en s’accélérant : c’est une espèce de gravitation dont chaque instant double la vitesse ; lorsqu’une forte impulsion est donnée aux corps politiques, ils sont, à cet égard, comme les globes célestes qui ne perdent jamais le mouvement qu’ils ont reçu.

Dans l’état actuel des choses, et dans la fermentation générale des esprits, avec toutes les lumières acquises et les monuments qui les perpétuent, l’appétit de la liberté est trop vif, et la tendance à la civilisation trop forte, pour qu’elles puissent échapper encore longtemps à nos poursuites ; elles seront arrêtées en quelques endroits par les fautes des gouvernements et des peuples, mais elles seront infailliblement accueillies de plusieurs : le feu qui s’éteint dans quelques foyers se conserve et s’accroît dans d’autres ; et comme on ne craint plus de perdre cet élément si utile, le feu sacré de la civilisation et de la liberté ne peut pas mieux s’éteindre.

Rassurons-nous donc et ne craignons pas de perdre les fruits essentiels de la découverte ; ils sont impérissables. Si des orages passagers et locaux les détruisent en quelques endroits, ils lèveront et mûriront toujours quelque part. Ce mot essentiel nous épargnera des détails immenses ; au lieu d’expliquer à tous les peuples ce qu’ils doivent faire pour arriver à la civilisation et à la liberté, ce qui nous obligerait de remanier tous les principes de la philosophie et de la morale : disons seulement que la civilisation et la liberté ayant une fois établi leur empire, il ne faut que le vouloir bien sincèrement, pour vivre sous leurs douces lois.

Ces lois au surplus ne sont pas à inventer : elles existent dans les sages institutions des peuples dont nous envions le bonheur ; et quoi qu’il arrive, on les retrouverait au moins dans des monuments indestructibles. L’humanité a fait un trop grand pas pour qu’elle puisse rétrograder : la route que doivent suivre les peuples est trop bien marquée pour qu’ils ne la voient pas, s’ils ne sont aveuglés ou pervers. Tous ceux qui ne sont pas enchaînés par des passions ou abrutis par des vices seront civilisés et libres quand ils le voudront ; tous les autres sont incapables ou indignes de l’être.

Rapprochons, en finissant, les réponses aux trois questions du problème. Atroce dans le début, la découverte n’a produit d’abord que des biens dont on pouvait se passer, et des maux dont on ne saurait trop gémir. Mais à la longue ont germé sourdement des fruits inestimables, la liberté et la civilisation, qui feront bien plus de bien aux hommes que les conquérants du Nouveau Monde n’ont fait ou occasionné de maux.

Les maux d’ailleurs se réparent d’eux-mêmes ; les plaies que le genre humain a reçues se cicatrisent et s’effacent, indépendamment de nos soins. Tel un corps robuste résiste par sa propre vigueur aux accès redoublés des maladies aiguës, pousse au dehors, dans des crises salutaires, le venin qui menaçait de le dissoudre, et ne doit point son retour à la vie aux ressources d’un art conjectural et tâtonneur, dont les entreprises sont souvent plus à craindre que ses secours ne sont utiles.

Il en faut dire autant des biens : ils se perpétuent et se propagent d’eux-mêmes. Tel l’arbre antique et majestueux qui semble régner dans la forêt et l’avoir engendrée toute entière : enfant de la terre et du temps, il ne doit rien à la culture ni aux hommes ; il s’est accru en dépit des orages et des animaux ; et s’il semble toucher du pied le centre de la terre et de ses bras la voûte des cieux, il ne doit qu’au sol et à lui-même l’immortelle fraîcheur qui pare encore sa vieillesse.

Nos solutions paraissent-elles trop générales, et voudrait-on qu’on indiquât à chaque peuple la marche qu’il doit suivre, les fautes qu’il doit éviter ? Ce serait oublier les conditions du problème, qui embrasse tout le genre humain. Comment d’ailleurs prévoir toutes les erreurs de la politique humaine et les folies ou écarts des nations ? Et quand on pourrait les deviner, les peuples ne feront-ils pas toujours ce que les circonstances et les hommes du moment leur feront faire ? Jamais ils ne seront complètement instruits que par les maux qu’ils auront soufferts. Mais comme cette instruction dispendieuse est fort avancée, il est naturel et consolant de prévoir que la liberté et la civilisation trouveront désormais moins d’obstacles, et que le jour serein du bonheur va luire enfin sur l’humanité assez longtemps malheureuse.

19 août 2013

« Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:45


Villa Léandre à Montmartre.
Autres photos de Montmartre.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, et, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue et les images d’Epinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poète classique1, et surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des ânes2.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte et à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade et l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour et de nuit ; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées et des plus joyeuses, et, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés et de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons et de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie et des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence et c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites et tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, et dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes et ignorées, remplies d’arbres de toute espèce et de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église et les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet et riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière et est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées et guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval et M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades et souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, — et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes et de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave et imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre et Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents et embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes3, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola et François Xavier y ont prononcé leurs vœux et jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé et purifié, le Régent et le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; et, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent et tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur et maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père et fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, et d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls et de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc. »

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

_________________

1. Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (surnommé le pindarique, 1729-1807) qui dit de Montmartre dans son ode Le Triomphe de nos paysages :

La colline qui, vers le Pôle,
Borne nos fertiles marais,
Occupe les enfants d’Éole
À broyer les dons de Cérès.

2. Écrite sous la forme d’une prétendue inscription romaine trouvée sur une pierre à Montmartre et envoyée par Piron à l’Académie des inscriptions et belles lettres, lui demandant de bien vouloir la déchiffrer :

CES. TI. C.
ILEC. HE.
M. INDE. SANES.

La Diligence, Journal des voyageurs de 1849 qui rapporte cette anecdote relate ainsi celle d’une autre inscription du même acabit : « Sur un petit vase trouvé non loin des bords de la Saône, on lit l’inscription suivante, qui a donné bien des insomnies aux antiquaires de Mâcon :

MVL. T. AR.
D. ADI. V. I. O.
N. EN.
SIS.

Un des plus habiles membres de l’Académie de cette ville l’a développée ingénieusement de la façon suivante : MULieres. Tinurtii. ARaris. Dicaverunt. ADIpatam. Vrnam. Iovi. Optimo. Nautis. ENavigantibus. SospItibuS. Ce qui se traduit ainsi : — Les femmes de Tournus sur Saône ont dédié cette urne pleine de graisse à Jupiter très bon ; les matelots de la rivière ayant terminé leur traversée sains et saufs. — Ce sens est assez naturel et assez facile ; mais en voici un autre qui l’est pour le moins autant. En rapprochant les lettres et lisant couramment, on trouve MVLTARDA DIVIONENSIS, latin peu classique, mais se traduisant fort nettement : Moutarde de Dijon !

Ces calembours ne sont pas sans rappeler le non moins fameux :

Cesarem legato alacrem eorum.
Sumpti dum est hic apportavit legato.

qui se déchiffre sur un coin de sa table de cuisine sans même faire appel au Gaffiot.

3. Jean Juvenal des Ursins raconte cet épisode ainsi : « Audit temps le roy avoit aucunement recouvert sa santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, comme dit est, qu’on pouvoit ; et fut ordonné une feste au soir en l’hostel de la royne Blanche à Saint-Marcel près Paris, d’hommes sauvages enchaisnez, tous velus ; et estoient leurs habillemens proppices au corps, velus, faits de lin, ou d’étoupes attachées à poix resine, et engraissez aucunement pour mieux reluire ; et vinrent comme pour danser en la sale où il y avoit torches largement allumées : et commença-on à jetter parmy les torches, torchons de fouërre ; et pour abreger, le feu se bouta aux habillemens qui estoient bien lacez et cousus. Il estoit grande pitié de voir ainsi les personnes embrasées, et combien qu’il s’entretinssent, toutefois si delaissèrent-ils : et d’iceux hommes sauvages, est à noter que le roy en estait un ; et y eut une dame veuve qui avoit un manteau dont elle affubla le roy, et fut le feu tellement estouffé, qu’il n’eut aucun mal : il y en eut aucuns ars et brulez qui moururent piteusement : un y eut qui se jetta en un puits, l’autre se jetta dans la rivière. »

11 août 2013

Érard, un grand facteur de pianos

Classé dans : Musique, Photographie, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 10:13


Piano droit Érard 1864 (cf.
son histoire).
Cliquer pour agrandir.

On trouvera ci-dessous un texte qui fait justice à l’un des grands facteurs de piano (ainsi que de harpes et d’orgues) français, Sébastien Érard, et à son neveu Pierre. On pourra y voir toutes les manifestations positives et négatives de l’innovation, de l’artisanat d’art et l’industrialisation, de la concurrence, de l’imitation, de la sous-traitance, phénomènes que l’on retrouve toujours présents dès lors que se crée un marché. Et l’on pourra constater là aussi que qualité n’est pas garantie de pérennité : les grandes marques de piano françaises aux voix si caractéristiques ont disparu.

Ce texte – hélas non signé – est paru en quatre parties, du 1er au 22 janvier 1863 dans les numéros 1 à 4 du vol. 9 de la revue hebdomadaire Le Guide musical publiée par les éditions musicales Schott. Je remercie très vivement Kristen Castellana, responsable de la bibliothèque musicale de l’Université du Michigan, et Lara Unger-Syrigos, superviseur de conversion numérique au service de production de bibliothèque numérique de cette université, d’avoir fait renumériser le volume (de 652 pages !) contenant ces articles dont Google Books présente une version tronquée et de m’en avoir fait parvenir le résultat.

Notice sur les travaux de MM. Érard, à Paris et à Londres.

Après les lettres que le savant directeur de notre Conservatoire, M. Fétis, a publiées sur les instruments de musique qui ont figuré à la récente Exposition de Londres, et notamment sur les pianos de quelques grandes fabriques, nous croyons qu’il ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs, de connaître quelques détails sur la maison Érard, la première entre toutes, et qui cette année s’est abstenue d’envoyer ses pianos à l’Exposition.

I.

La maison Érard a été fondée à Paris, vers 1780, par Sébastien Érard.

Né à Strasbourg en 1752, Séb. Érard reçut une excellente instruction professionnelle dans les écoles de cette ville ; et telle était son aptitude et sa facilité à exécuter ce que son imagination concevait, qu’un professeur de l’école du génie, qui l’employait à la construction des modèles dont il se servait pour les démonstrations de son cours, lui disait souvent : Jeune homme, vous devriez entrer dans le génie ; votre place y est marquée.

Ce fut en 1768 que Sébastien Érard vint à Paris. Il commença sa réputation par un clavecin mécanique, dont les dispositions produisirent la plus vive sensation dans le monde musical de Paris. Cet instrument avait été construit pour le cabinet de curiosités de M. de la Blancherie1. L’abbé Roumir en fit une description détaillée qui fut insérée dans le Journal de Paris.

Sébastien Érard avait à peine vingt-cinq ans, et déjà sa réputation était fondée. Présenté à la duchesse de Villeroy, qui protégeait les arts et les artistes, cette dame voulut absolument qu’il demeurât chez elle, et ce fut dans son hôtel qu’il construisit son premier piano. La vogue de cet instrument, qui fut joué dans les salons de Mme de Villeroy, fut prodigieuse !

Le succès de Sébastien Érard était d’autant plus remarquable, que la France à cette époque, tirait de l’étranger le très petit nombre de pianos que l’on rencontrait dans les salons de Paris. C’étaient l’Angleterre et 1’Allemagne qui avaient alors le privilège de les fournir. Le clavecin, qui avait devancé le piano et satisfaisait les oreilles délicates de la cour de Louis XIV et Louis XV, touchait à sa fin, détrôné par la supériorité de son adversaire. Érard eut le grand mérite de tourner toutes ses facultés vers le nouvel instrument, qu’il devait prendre dans un état peu différent de celui auquel il se substituait, pour le porter au degré de perfection où nous le voyons aujourd’hui.

C’est vers cette époque que Sébastien Érard associa son frère Jean-Baptiste Érard à ses travaux. Leur premier établissement fut fondé rue de Bourbon (faubourg Saint-Germain).

La réputation qu’ils avaient acquise, et la prospérité qui en était la conséquence, excitèrent la jalousie des luthiers qui faisaient le commerce des pianos étrangers. L’un d’eux fit pratiquer une saisie chez les frères Érard, sous prétexte qu’ils ne s’étaient pas rangés sous les lois de la communauté des éventaillistes, dont l’état de luthier faisait partie. Ce fut alors qu’Érard obtint de Louis XVI un brevet qui affranchissait son établissement des entraves qu’on voulait lui imposer. Ce brevet est conçu dans des termes trop flatteurs pour que nous ne le rapportions pas in extenso2.

Il est difficile de se faire aujourd’hui une juste idée de la vogue qu’obtinrent ces instruments et qu’ils conservèrent même longtemps après que Dussek et Cramer eurent mis à la mode par leurs nouvelles compositions les pianos à cinq octaves et demie. Ce n’était pas seulement en France qu’ils étaient estimés ; on les recherchait également dans les Pays·Bas et en Allemagne. Un seul marchand de Hambourg qui en faisait le commerce en avait réuni plus de deux cents en 1799. Le nom de piano d’Érard était si bien répandu, que beaucoup de personnes se persuadaient que ces deux mots ne pouvaient être séparés et qu’ils formaient un terme générique,

Continuellement occupé d’inventions et de perfectionnements, le génie d’Érard s’exerçait sur une multitude d’objets. Ce fut ainsi qu’il imagina le piano organisé avec deux claviers, l’un pour le piano, l’autre pour l’orgue. Le succès de cet instrument fut prodigieux dans la haute société. Il lui en fut commandé pour la reine Marie·Antoinette, et ce fut pour ce piano qu’il inventa plusieurs choses d’un haut intérêt, surtout à l’époque où elles furent faites. La voix de la reine avait peu d’étendue, et tous les morceaux lui semblaient écrits trop haut. Érard imagina de rendre mobile le clavier de son instrument, au moyen d’une clef qui le faisait monter ou descendre à volonté d’un demi-ton, d’un ton, ou d’un ton et demi. De cette manière la transformation s’opérait sans travail de la part de l’accompagnateur.

À cette époque, un autre instrument, la harpe, commençait à se répandre en France ; mais il était si défectueux dans son mécanisme qu’il faisait le désespoir des artistes et des exécutants. Le plus célèbre d’entre eux, Krumpholtz, vint trouver Érard, et le pria de vouloir bien s’en occuper. Pendant que toutes ses idées étaient tournées vers ce travail, Beaumarchais vint voir Érard. Cet homme célèbre, qui devait sa fortune à son talent sur la harpe, et qui, ayant exercé la profession d’horloger, avait quelques connaissances en mécanique, engagea fortement Érard à renoncer à son projet. Il lui dit qu’il s’en était occupé lui-même, et qu’il n’y avait rien à faire. Érard, heureusement, ne se laissa pas décourager, et il put bientôt montrer à Krumpholtz le résultat de ses travaux.

Dans la harpe à crochet, dont on se servait alors, chaque corde était représentative de deux sons, au moyen d’un jeu de pédales qui faisait mouvoir sur la console, au-dessous du point d’attache de la corde, un crochet qui saisissant celle-ci, la raccourcissait en l’attirant hors de sa position verticale primitive. Ce mécanisme n’avait aucune solidité, et détruisait en outre la pureté des sons par des frisements continuels. Érard fit disparaître les crochets et substitua à leur place un disque en cuivre armé de deux boutons en saillie entre lesquels passait la corde. Lorsqu’on voulait élever la note d’un demi·ton, la pédale imprimait un mouvement de rotation au disque, et les deux boutons saisissaient la corde et la raccourcissaient en lui imprimant la flexion nécessaire sans la déranger de sa position verticale, et sans rien ôter au son de sa justesse.

Différentes circonstances étrangères à notre sujet ne lui ayant pas permis de produire immédiatement en France sa nouvelle invention, Érard songea à se rendre en Angleterre pour chercher de nouveaux débouchés à sa fabrique de pianos, dont la réputation grandissait toujours. Ceci se passait en 1786. Retenu dans cette ville par les travaux inséparables d’un nouvel établissement à fonder, il ne put ensuite revenir en France qu’après le 9 thermidor. Ce fut pendant cet intervalle de 1786 à 1789 qu’il jeta les bases de sa maison de Londres, digne émule de celle de Paris. Son premier brevet pour le perfectionnement des harpes porte la date de 1794.

Il fit d’abord paraître la harpe à simple mouvement de son invention, instrument parfait pour la justesse du mécanisme et la solidité de sa construction, et qui eut la plus grande vogue en Angleterre, puisqu’elle se substitua à toutes celles en usage alors. À son retour à Paris il fit fabriquer dans sa maison, dirigée en son absence par son frère, les premiers grands pianos à queue en forme de clavecins et à échappement que l’on a vus à Paris.

La précision du coup de marteau faisait tout l’avantage de ce mécanisme sur celui dit à pilote fixe, en usage alors. Mais ce dernier, à son tour, possédait une supériorité dans sa légèreté et sa facilité de répétition ; car avec ce système le marteau, étant toujours sur la touche, et par conséquent aux ordres de l’exécutant, était aussi toujours prêt à répondre au plus léger mouvement du doigt, ce qui était un avantage incontestable ; mais le coup de marteau avait l’inconvénient de manquer de fixité et d’être exposé à rebondir lorsqu’on frappait la note avec force.

Cette différence dans la manière d’opérer des deux mécanismes présentant chacun des avantages et des inconvénients a pendant longtemps partagé les opinions des artistes et amateurs sur la préférence qu’on devait leur accorder. Cependant la pureté et la force du son des pianos à échappement construits par les frères Érard les firent adopter de préférence par les grands pianistes d’alors, Dussek et Steibelt. Mais si ces artistes célèbres étaient satisfaits, Érard ne l’était pas : il connaissait les défectuosités de son œuvre, et il se proposait d’appliquer toutes ses facultés à les faire disparaître.

Sébastien Érard retourna à Londres en 1808. Son génie inventeur allait y briller du plus vif éclat par la production de sa harpe à double mouvement, chef-d’œuvre de mécanique et de précision.

Le succès de cette harpe fut immense. Il en fut vendu, en 1811, l’année où elle parut, pour 625,000 francs. L’on ne peut se faire une idée du travail qu’elle coûta à Sébastien Érard. Pendant les trois mois qui précédèrent son apparition définitive, il ne prit aucun repos. C’est à peine s’il donna quelques heures au sommeil. Les difficultés qu’il rencontrait étaient telles, qu’il fut plusieurs fois sur.1e point d’y renoncer.

Au mois d’avril 1815, Érard soumit sa nouvelle harpe à l’examen des Académies des sciences et des beaux-arts réunies. Une commission fut nommée, parmi laquelle figuraient Méhul et Gossec. M. le baron de Prony, rapporteur, termina ainsi son rapport :

« La nouvelle harpe de M. Érard nous paraît réunir, au mérite d’un mécanisme fort ingénieux et qui remplit très bien son objet, celui d’augmenter considérablement les propriétés musicales de cet instrument, puisque, sans double emploi, elle renferme vingt-sept gammes ou échelles diatoniques complètes, tandis que l’ancienne n’en contenait que treize.

Nous pensons que cette invention, par laquelle l’auteur acquiert de nouveaux droits à la reconnaissance des hommes qui s’intéressent au progrès des arts, mérite des éloges et l’approbation des deux classes. »

Après avoir terminé le grand travail de la harpe, Sébastien Érard se fixa en France pour toujours. Il confia la direction de sa maison de Londres à son neveu Pierre Érard, fils de son frère et associé J.-B. Érard, et dévoua son temps et ses facultés à la découverte d’un nouveau mécanisme de piano qui réunirait les qualités de celui à pilote et de celui à échappement, sans avoir leurs inconvénients.

À la première exposition, qui eut lieu en 1819, le jury donna une médaille d’or à MM. Érard, frères, pour les quatre pianos et les deux harpes présentés par eux à l’exposition.

« Les pianos, dit le rapport, sont tout à fait dignes de la haute réputation que ces habiles facteurs ont acquise depuis longtemps. Ils ont simplifié le mécanisme de leurs pianos à queue. En perfectionnant la table d’harmonie, ils ont obtenu des sons nets, vigoureux, brillants, et d’un bout à l’autre d’une égalité relative.

Les harpes ont beaucoup d’harmonie.

Les instruments de MM. Érard sont connus de toute l’Europe pour leur supériorité ; leur fabrication est établie en grand, et leurs ateliers occupent un grand nombre d’ouvriers.

Le jury décerne une médaille d’or à MM. Érard. »

Ce fut à l’exposition suivante, en 1823, que Sébastien Érard fit paraître son piano à double échappement, invention qui peut être placée sans contredit au niveau du double mouvement de la harpe. Il ne s’agissait pas, en effet, d’un simple déplacement de pièces, de faire frapper le marteau en dessus ou en dessous des cordes, il fallait trouver ce qui avait rebuté les plus habiles facteurs de Londres, de Vienne et de Paris, un mécanisme qui produisit un frappé de marteau aussi vigoureux que précis et net, qui donnât à la touche une sensibilité telle que l’exécutant pût nuancer son jeu selon les impressions qu’il voulait faire passer de son âme dans celle de ses auditeurs, enfin qui lui permit de faire avec le piano ce qu’un habile violoniste fait avec son archet ou un chanteur avec sa voix. Ce but fut atteint par le double échappement.

II.

Le piano qu’ils exposèrent possédait, outre ce mécanisme, un autre perfectionnement qui n’a pas été sans influence sur l’avenir des pianos : nous voulons parler du barrage métallique au-dessus du plan des cordes, Cette innovation importante, en donnant à la caisse une plus grande solidité, permit d’employer des cordes d’un diamètre plus fort, donnant une qualité de son plus ronde et plus puissante, mais dont on n’aurait pu faire usage sur des caisses ordinaires, à cause de la force de leur tirage. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce perfectionnement, importé en Angleterre en 1824 par Érard, a été réimporté en grande pompe en France, en 1827, par d’autres facteurs.

Voici comment le rapport du jury de l’exposition de 1823 parle de cette invention du double échappement qui devait, vingt ans après, entre les mains du neveu de Sébastien Érard, prendre un essor si grand :

« La fabrique la plus importante de toutes celles qui existent en France pour la construction des forté-pianos et des harpes est sans contredit celle de MM. Érard frères. C’est de leurs ateliers que sont sortis la plupart des habiles facteurs dont les produits concourent aujourd’hui, avec ceux de MM. Érard, à fournir non·seulement la France, mais encore une partie de l’Europe. Pensant avec raison qu’ils n’ont pas assez fait tant qu’il reste quelque chose à faire pour perfectionner le mécanisme de leurs instruments ces célèbres artistes ont fait des changements importants à l’échappement de leurs pianos, de manière à laisser au musicien toute la facilité pour la répétition de la note et la nuance du son. MM. Érard frères continuent à mériter la juste réputation dont ils jouissent depuis longtemps, et les pianos et harpes qu’ils ont présentés peuvent être placés au premier rang parmi les beaux et nombreux instruments, qui seront admis cette année à l’exposition. »

Dès sa première apparition à Paris en 1820, et à Londres en 1825, la supériorité du nouveau mécanisme sur l’ancien ne fut pas contestée. Elle ne pouvait l’être, car celui-ci ne peut pas fonctionner sous les doigts comme le clavier d’Érard ; mais les personnes intéressées à soutenir l’ancien principe, sur lequel leur fortune était basée, y trouvaient naturellement à redire. À les entendre, ce mécanisme plus compliqué devait avoir moins de chances de durée. Le temps et l’expérience ont prouvé le contraire. Si l’on avait cru les opposants, l’ancien système de mécanisme aurait dû rester stationnaire, alors que tous les arts mécaniques se perfectionnaient. Mais comment admettre que les claviers et les pianos dont les artistes se contentaient il y a quarante ans pussent convenir aux artistes de nos jours ? Le mécanisme du piano devait marcher de pair avec les progrès des pianistes. Le triomphe du mécanisme d’Érard était donc assuré.

Ce fut en 1825 qu’Érard prit à Londres son brevet pour le nouvel échappement, et ce fut à son neveu Pierre Érard qu’échut la tâche difficile d’établir la fabrication des pianos sur ce nouveau principe.

À l’exposition de 1827, la maison Érard exposa non seulement des pianos et des harpes, mais un orgue qui attira l’attention de tous les connaisseurs par son clavier expressif, de l’invention de Sébastien Érard, dont nous parlerons plus amplement ci-après.

Le rapport du jury de l’exposition de 1827 s’exprime ainsi sur l’exposition de la maison Érard :

« D’importantes améliorations, introduites successivement dans le mécanisme des pianos et dans celui des harpes, ont valu à M. Érard (sous la raison Érard frères) une médaille à chacune des deux dernières expositions.

Aujourd’hui, cet artiste se recommande encore à l’estime publique par de nouveaux titres. Une application plus générale a été donnée à son système d’échappement du marteau, de sorte que l’avantage que présentait son piano à queue s’étend aussi aux pianos carrés. Sa harpe à double mouvement a obtenu un suffrage à peu près universel. On reconnaît que cet instrument présente une justesse parfaite dans le règlement des demi-tons, et qu’en conservant tous les avantages de la harpe simple, il offre quelques-uns de ceux qui sont particuliers au piano.

M. Érard s’est encore fait remarquer à l’exposition de 1827 par un orgue expressif, construit sur des principes de son invention, et donnant des sons admirables par leur justesse ainsi que par leur entente.

Une troisième médaille d’or est décernée à M. Érard pour l’ensemble de ses produits. »

S. M. Charles X voulut aussi récompenser l’homme éminent qui avait rendu tant de services à son art, et il le nomma chevalier de la Légion d’honneur.

Sébastien Érard, quoique doué d’une forte constitution, n’avait pu concevoir et exécuter de si grands travaux sans porter à sa santé de graves atteintes. Il avait déjà été opéré de la pierre en 1824, par les soins du docteur Civiale. A peine rétabli, il commença la construction de l’orgue dont nous venons de parler. Cet instrument, chef-d’œuvre de précision et de fini, ne possédait pas sa belle invention de l’expression par le toucher plus ou moins léger, plus ou moins appuyé du clavier. Il était cependant expressif, mais autant que cet effet peut être obtenu par le moyen de pédales qui faisaient ouvrir ou fermer des jalousies pour laisser le son se propager au dehors, ou pour le renfermer dans le corps de l’instrument, et par celui de l’élargissement ou le rétrécissement progressif des conduits du vent sur les jeux d’anches. Ces moyens étaient connus depuis plusieurs années, et M. Érard n’en réclamait pas l’invention, mais une multitude de perfectionnements se faisaient voir dans son instrument, où les registres étaient ouverts et fermés par des pédales qui permettaient à l’exécutant de ne point lever les mains du clavier pour modifier à l’infini les effets de l’orgue. Plus tard, Sébastien Érard ajouta à cet instrument un jeu expressif par le toucher, tel qu’il l’a exécuté pour l’orgue de la chapelle des Tuileries, qu’il termina en 1830. Il s’occupait de le faire poser dans la chapelle des Tuileries, lorsque survinrent les événements de juillet. Le palais fut envahi, l’orgue mis en pièces, et les débris furent transportés au garde-meuble de la couronne, où son neveu Pierre Érard les retrouvera 25 ans après, dans un tel état de détérioration, qu’il lui sera impossible d’en rien tirer.

Sur la demande d’Érard, une commission de l’Institut fut nommée pour examiner cet instrument. Cette commission, composée des membres de la section de musique, fit le rapport suivant, qui fut adressé à M. Érard par M. Quatremère de Quincy, dont la lettre était conçue en ces termes :

INSTITUT DE FRANCE.

Académie royale des beaux-arts.

Paris, le 2 décembre 1829.

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie, etc.

Monsieur,

En vous adressant le rapport de la section de musique, approuvé par l’Académie, sur les perfectionnements que vous venez d’apporter à l’orgue, qu’il me soit permis de vous exprimer l’extrême satisfaction que chacun des académiciens a éprouvée en vous donnant ce témoignage de l’admiration que vous leur avez causée. C’est avec beaucoup de plaisir que l’on a cru devoir déroger en votre faveur à l’usage de faire des rapports uniquement sur les demandes du gouvernement.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.

Signé Quatremère de Quincy.

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie certifie que ce qui suit est extrait du procès-verbal de la séance du samedi 28 novembre 1829.

Rapport sur l’orgue expressif de Sébastien Érard.

Conformément aux désirs de l’Académie, sa section de musique s’est réunie pour procéder à l’examen de l’orgue expressif, inventé et exécuté par M. Sébastien Érard.

Cet instrument fut demandé à M. Érard par feu M. le duc de Damas, premier gentilhomme de la chambre du roi, pour être placé dans la chapelle de Sa Majesté, au palais des Tuileries.

Comme les autres orgues, cet instrument possède un triple clavier et un quatrième clavier, dit de pédales, posé à sa base.

Le clavier du haut est expressif, c’est-à-dire qu’en pressant modérément la touche on entend faiblement le ton, et qu’on l’augmente à volonté, selon l’accroissement de la pression. En laissant remonter peu à peu la touche, le son s’adoucit, ce qui donne à l’exécutant l’inappréciable faculté de pouvoir à son gré varier et nuancer les inflexions, à l’instar des instruments à vent ou à archet, et même de faire éprouver parfois à l’auditeur la sensation que produit la voix du plus habile chanteur.

Le clavier du milieu se compose de flûtes, bourdon, prestant, trompettes, basson, hautbois et cromorne.

Le troisième, ou grand clavier, est composé de flûtes ouvertes, de flûtes bouchées, prestant, quintes, fourniture, octaves et trompettes.

Tous ces jeux peuvent se réunir, se séparer, et offrir, par chaque combinaison diverse, une nature différente de voix, surtout une grande variété d’effets ; l’on peut encore, par cette combinaison et le secours des pédales, augmenter ou diminuer à volonté le volume du son.

Messieurs, votre section croit ne pouvoir mieux faire l’éloge de la belle découverte de M. Érard qu’en vous rappelant, dans ce rapport, ce qu’en a dit et écrit l’un de ses plus illustres collègues, le célèbre Grétry, dans ses Essais sur la musique, imprimés il y a plus de quarante ans.

« L’orgue, dit-il (IIIe volume, page 424), remplacera peut-être un jour tout un orchestre de cent musiciens. Si Érard achève sa superbe invention, si chaque tuyau d’orgue devient susceptible de toutes les nuances sous les doigts de l’organiste, quel grand parti ne retirera-t-on pas de cet instrument alors parfait ? J’ai touché cinq ou six notes d’un buffet d’orgues qu’Érard avait rendues susceptibles de nuances, et sans doute le secret est découvert pour un tuyau comme pour mille. Plus on enfonçait la touche, plus le son augmentait ; il diminuait en relevant doucement le doigt. C’est la pierre philosophale en musique que cette trouvaille. Le gouvernement devrait faire établir un grand orgue de ce genre, et récompenser dignement Érard, l’homme du monde le moins intéressé. »

En effet, Messieurs, de tous les instruments de musique de cette nature, aucun encore ne nous a paru comparable à celui de M. Érard. Ce magnifique instrument, sous tous les rapports, est admirable ; et votre section de musique, partageant entièrement l’opinion du célèbre Grétry, a l’honneur de vous proposer d’accorder votre approbation à son rapport.

Signé Catel, Auber, Lesueur, Boieldieu, Chérubini,
Breton, rapporteur.

L’Académie adopte les conclusions de ce rapport.

Certifié conforme :

Le Secrétaire perpétuel,
Signé Quatremère de Quincy.

Ce fut le dernier ouvrage de Sébastien Érard. Le mal calcaire dont il avait déjà été opéré reparut, et ni la science ni les soins assidus dont il était entouré ne purent le sauver ; il mourut le 5 août 1831, dans sa maison de campagne de la Muette, près Paris, où il avait fixé sa résidence depuis plusieurs années, laissant à son neveu héritier P. Érard le soin de continuer ses travaux et de leur donner cette perfection qui seule pouvait les populariser.

« Sébastien Érard (son frère Jean-Baptiste l’avait précédé depuis quatre ans dans la tombe), dit M. Fétis dans sa Biographie, n’était pas seulement remarquable par son génie ; il était doué en outre d’un caractère noble et généreux ; aimant les arts avec passion, bienveillant avec les artistes, il faisait un bel usage de sa fortune pour la prospérité des uns et l’encouragement des autres. La musique et la peinture étaient pour lui des objets de passion. Son oreille bien organisée, son œil perçant, lui révélaient les beautés de ces arts, et l’habitude qu’il avait de vivre avec les musiciens et les peintres les plus habiles avait perfectionné ses heureuses dispositions. La plus belle collection de tableaux que possède aucun particulier en France et celle qu’il a réunie dans sa maison de campagne de la Muette, où il a terminé sa longue et honorable carrière. »

III.

Si nous voulons, du point où nous sommes arrivés, jeter un coup d’oeil rétrospectif en arrière, et juger les services que les frères Érard ont rendus à l’art qu’ils ont créé, nous verrons qu’ils ont fait les premiers pianos à Paris de leurs propres mains. Ils ont non seulement conçu et inventé les premiers instruments, mais encore les moyens d’exécution. À mesure que leur commerce s’étendit, il fallait qu’ils se fissent aider. On ne trouvait pas alors dans cette partie des hommes habiles, il fallait les former. Ils ont établi, dès le principe, dans leurs ateliers, la division du travail. Ils ont formé des faiseurs de caisses, des faiseurs de claviers, des mécaniciens, des monteurs, des égaliseurs, des finisseurs, des accordeurs, etc. Ils ont distribué parmi ces différentes branches, l’exécution des différentes parties formant l’ensemble de leurs instruments dont ils composaient et dessinaient les modèles. Tandis que Jean-Baptiste Érard surveillait la fabrication, donnait la dernière perfection aux instruments, l’autre frère, Sébastien, s’occupait d’inventions et de perfectionnements ; et ceux qui l’ont connu n’ont pas oublié avec quelle ardeur et quelle persévérance il a continué, jusqu’à l’âge de près de quatre-vingts ans, ses travaux d’investigations et de recherches, méditant, dessinant, examinant toutes ses idées, faisant lui-même des modèles dont il rejetait ensuite la plus grande partie, pour ne conserver dans chacun que ce que la réflexion et l’expérience l’amenaient à considérer comme parfait.

Cet esprit d’invention fut exercé sur une foule de sujets, non seulement sur la construction des instruments de musique, mais encore sur des machines et outils de tous genres qu’il inventait comme moyen de précision et de vitesse pour accélérer le travail des ouvriers.

Dans toutes les branches de la musique que Sébastien a traitées, il a laissé des traces de son génie. Pianos, harpes, orgues, on peut dire qu’il a fait pour ces trois instruments, et surtout pour les deux premiers, ce qu’aucun autre homme ne fera jamais. Les classes de l’Institut, réunies pour faire un rapport sur ses importants travaux, ont consacré sa réputation en s’exprimant ainsi sur son talent : « Qu’il était du petit nombre des hommes qui ont commencé et fini leur art. »

Nous ajouterons qu’occupé sans cesse de ses inventions, plus artiste que commerçant, Sébastien Érard avait négligé considérablement sa maison de Paris, qui depuis la mort de son frère se trouvait entre des mains étrangères. Si elle avait conservé à la mort de Sébastien Érard tout le prestige attaché au nom de l’homme qui avait tant fait pour son art, son importance commerciale était bien déchue. Une lourde tâche allait donc incomber à P. Érard. Il fallait reconquérir pour la maison de Paris cette importance industrielle qui seule peut mettre en relief l’importance artistique, et maintenir celle de Londres au degré de prospérité où elle était arrivée. Nous allons examiner comment cette tâche difficile fut remplie.

Pierre Érard recueillit la succession de son oncle dans un moment extrêmement difficile. Il y avait à peine un an que la révolution de 1830 avait eu lieu ; le commerce et l’industrie étaient anéantis ; le gouvernement né de cette révolution était constamment mis en péril par des émeutes formidables, et les valeurs mobilières et immobilières ne se ressentaient malheureusement que trop de cette situation.

Pour faire face aux obligations que lui avait laissées son oncle en l’instituant son héritier, il fut obligé de vendre, dans des circonstances défavorables, cette magnifique galerie de tableaux que des rois avaient visitée et admirée. Quoique ce sacrifice lui coûtât beaucoup, il n’hésita pas un seul instant à le faire.

Sa seconde préoccupation fut de relever cette fabrique de Paris, dont la mort de son père et les maladies de son oncle avaient singulièrement contribué à réduire l’importance. Pénétré d’admiration pour le génie de Sébastien Érard, placé par son éducation mieux que personne pour juger de la valeur de ses découvertes, il apporta dans son œuvre une foi et une ardeur qui ne connurent aucun obstacle.

La maison ne fabriquait alors que des pianos à queue, des pianos carrés et des harpes. Il s’occupa immédiatement de faire le plan d’un piano vertical qui pût un jour se substituer à la fabrication du piano carré, dont les grandes dimensions devaient être un obstacle à la vente, par suite de l’exiguïté croissante des appartements. Ces pianos n’eurent d’abord que six octaves, de l’ut à l’ut ; nous verrons plus tard qu’il les étendit jusqu’à sept octaves, du la au la.

Son attention se dirigea ensuite sur les améliorations de détail à apporter à la mécanique à double échappement de Sébastien Érard, dont ce dernier avait bien arrêté le principe, mais qu’il n’avait pas eu le temps de développer complètement. Il fallait lui donner une assiette plus solide, étudier les bois qui devaient en composer les différentes parties, mettre ensuite toutes les parties du piano en harmonie avec ce nouveau moyen d’action ; tâche laborieuse et difficile il laquelle il dévoua tous ses instants.

À l’exposition de 1834, Pierre Érard exposa deux pianos à queue, deux pianos carrés, deux pianos verticaux de petite dimension, et un piano horizontal de forme particulière. Voici comment s’exprime le jury sur cette exposition :

« Tous ces instruments, exécutés avec un rare talent sur les patrons et les dessins de Sébastien Érard, sont d’une très belle structure. Les deux pianos à queue ont été jugés de beaucoup supérieurs à tous les instruments du même genre.

Dans les pianos à queue, M. Érard emploie le double échappement imaginé par son oncle. Ce mécanisme permet de reprendre le son avant que la touche soit entièrement relevée : par ce moyen les exécutants habiles, peuvent graduer à volonté l’intensité du son et donner à leur doigté une légèreté et une vitesse beaucoup plus grandes.

Le piano horizontal, à forme particulière, présenté par M. Érard, est considéré comme un très bon instrument.

Neveu du célèbre Sébastien Érard, mort il y a peu d’années dans un âge fort avancé, M. Pierre Érard a relevé la fabrique que son oncle avait fondée et qu’il avait laissée languir sur la fin de sa carrière. L’établissement occupe aujourd’hui cent cinquante ouvriers, et confectionne annuellement quatre cents instruments.

Cette fabrique a reçu la médaille d’or aux expositions précédentes, et le jury la juge autant que jamais digne de cette distinction. »

Ce fut à l’occasion de cette exposition que le roi Louis-Philippe nomma Pierre Érard chevalier de la Légion d’honneur.

Pendant que Pierre Érard dévouait tous ses soins à sa maison de Paris, il fut obligé de se rendre à Londres, où l’appelait une affaire du plut haut intérêt. Le brevet qu’il avait pris pour le mécanisme à double échappement allait expirer en 1835, et il n’avait encore recueilli aucun fruit de son travail. L’opposition formidable des facteurs anglais et les obstacles que l’esprit de routine oppose aux plus utiles découvertes avaient principalement contribué à ce résultat. Un acte récent du parlement donnait au conseil privé de S. M. la reine le pouvoir de prolonger la durée des brevets, lorsqu’il serait prouvé par une enquête sévère, d’abord que l’objet était d’une utilité incontestable, et ensuite que le breveté n’en avait pas retiré le fruit qu’il en devait justement attendre. Pierre Érard fut le premier qui invoqua le bénéfice de cette loi. Une commission s’assembla le 15 décembre 1835. Elle était composée de lord Lyndhurst, lord Brougham, M. Peel, baron Parke, M. Cresswell, ingénieur, etc., etc. Elle entendit des professeurs de musique et des ingénieurs célèbres sur les mérites de l’invention, et, après une enquête minutieuse, elle accorda la prorogation du brevet « en considération du service que M. Érard rendait à l’industrie en créant une nouvelle branche de fabrication supérieure à l’ancienne. »

Après avoir terminé cette importante affaire à sa satisfaction, Pierre Érard revint à Paris, où il s’occupa d’apporter à la harpe des modifications qui, sans en altérer le principe, devaient lui donner plus de force et de puissance.

En donnant aux diverses parties de sa harpe une plus grande solidité, il put la monter en cordes d’un diamètre un peu plus fort, et substituer dans les basses des cordes filées sur acier aux cordes filées sur soie qui donnaient moins de son. Ce nouveau modèle de harpe, auquel M. Érard donna le nom de Gothique à cause du style d’ornementation de la colonne, fut immédiatement adopté par tous les grands harpistes, tels que Labarre, Gatayes, Godefroid, en France ; Alwars, Chatterton et Thomas, en Angleterre ; et on peut le classer aujourd’hui parmi les instruments les plus complets sous tous les rapports.

En 1838, Pierre Érard introduisit dans son grand piano un perfectionnement nouveau qu’il appela barre harmonique. Son but était de donner aux dessus des grands pianos un degré de pureté et d’intensité qui leur manquait pour que cette partie du clavier fût en harmonie avec les basses et le médium. Il fut complètement atteint.

Aussi le jury de l’exposition de 1839 s’exprima-t-il ainsi sur les instruments exposés par Pierre Érard :

« Neveu du célèbre Sébastien Érard, M. Érard a pris à tâche de soutenir la grande réputation de l’établissement que son oncle avait créé et qu’il lui a légué. Cette tâche difficile, M. Érard l’a dignement remplie : ses pianos, dans trois genres différents, ont été mis en première ligne, et, nous devons le dire, leur supériorité était marquée.

Les instruments qui sortent des ateliers de M. Érard se distinguent non seulement par la qualité des sons, mais encore par le fini du travail, par la disposition du mécanisme et par la solidité de toutes les parties qui le constituent.

Le jury décerne une nouvelle médaille d’or à P. Érard. »

La maison de Paris avait alors le rang industriel que comportait sa réputation artistique. Ses débouchés s’élargissaient de plus en plus. La solidité de sa fabrication faisait rechercher ses pianos dans les climats les plus divers, et cependant son organisation intérieure était telle que jamais il ne sortit de chez elle un piano négligé, si nombreuses que fussent les demandes qu’elle eût à satisfaire.

Le piano à queue avait été porté par Érard au plus haut degré de perfection qu’il puisse atteindre. La caisse, consolidée par un barrage métallique, avait pu recevoir des cordes d’un plus fort diamètre. Les cordes de cuivre qui existaient dans les basses des pianos, et qui avaient l’inconvénient de se discorder et de se casser, avaient fait place, depuis 1830, à des cordes filées sur acier, qui conservaient parfaitement leur accord et qui ne cassaient jamais, comme celles qu’elles remplaçaient.

Le sillet de cuivre ou agrafe, inventé par S. Érard en 1809 pour soutenir la corde au-dessus du coup de marteau et lui donner une assiette fixe, avait reçu une forme nouvelle en rapport avec le nouveau diamètre de la corde qui le traversait et de la plus grande force de résistance qu’il devait opposer. Les dessus du piano à queue ne laissaient plus rien à désirer sous le rapport de la pureté des sons, depuis l’addition de la barre harmonique.

Ses pianos droits et obliques, grâce aux perfectionnements sans nombre dont il les dota, devinrent bientôt la branche la plus importante de la fabrication de sa maison de Paris, et les prévisions si justes d’Érard, lorsqu’il en prit les rênes se réalisèrent ; la fabrication du piano carré était devenue tout à fait secondaire, et cependant, pour soutenir cet instrument, il fit des sacrifices considérables. À l’aide d’heureuses modifications, il y introduisit la mécanique à double échappement du piano à queue : il augmenta sa solidité par un barrage croisé qui lui donna une tenue de l’accord que l’on aurait peine à croire si elle n’était attestée par une correspondance journalière. Dans cette circonstance, les préoccupations de l’artiste l’emportaient sur celles du commerçant ; car cette forme, qui avait été si populaire, était définitivement condamnée par la mode.

En 1849, P. Érard fut appelé à siéger parmi les membres du jury de l’exposition, et la commission des instruments de musique le nomma son rapporteur. Il fit preuve, dans ces fonctions délicates, de la plus grande impartialité ; et il sut s’élever dans les considérations préliminaires de son rapport à la hauteur de vues que l’on devait attendre d’un homme aussi compétent que lui en ces matières.

IV.

En 1850, M.P. Érard prit un nouveau brevet pour un système de barrage en métal. Un sommier de bronze parallèle aux chevilles forme avec le sommier d’attache en fer un châssis en métal, maintenu par un barrage longitudinal dans le sens des cordes, afin de supporter leur tirage.

Ce barrage fut appliqué ensuite par lui à un nouveau piano à queue dit de concert, ayant des proportions un peu plus grandes que celles du grand piano ordinaire. Ce modèle possède une puissance de son remarquable, sans que le clavier qui fait agir le marteau cesse un moment d’être facile à jouer et égal. P. Érard imagina d’ajouter à ce piano un clavier de pédales de deux octaves et demie, permettant à l’artiste, lorsqu’il exécute le chant dans la partie du médium et des dessus, de faire l’accompagnement des basses avec le pied, et de doubler à volonté l’octave s’il le juge nécessaire pour l’effet qu’il veut produire. Cette invention a été fort appréciée par M. V. Alkan, qui en a tiré des ressources merveilleuses pour l’exécution de la musique ancienne.

À l’exposition universelle de Londres, en 185l, les pianos d’Érard se trouvèrent en rivalité avec les facteurs du monde entier, et principalement avec les grands facteurs anglais, dont la fabrication et les relations ont une si grande importance. Chaque piano fut l’objet d’un examen attentif non seulement sous le rapport du volume et de la qualité du son, mais encore sous celui de la construction et de la supériorité de l’agent qui transmet à la corde l’impression de l’exécutant. La seule grande médaille accordée à ce genre d’instruments le fut aux pianos d’Érard, et particulièrement à cause du mérite de l’invention. Nous allons donner le rapport du célèbre Thalberg, dont on n’oserait décliner la parfaite compétence en ces matières. L’on pourra le comparer à la mention plus que modeste que fit de cette invention le jury de l’exposition de 1823, lors de sa première apparition officielle dans le monde musical.

« Pour donner une idée du degré de perfection que l’on a atteint de nos jours dans la construction du piano, nous décrirons un des grands pianos de l’exposition, celui de MM. Érard.

Cet instrument a huit pieds un quart de long et quatre pieds et demi de medium dans sa plus grande mediumur. La caisse est d’une solidité extraordinaire, si on la compare aux anciens instruments. Elle est barrée en bois debout sous la table d’harmonie, et elle a en outre un barrage métallique complet parallèle et au-dessus du plan des cordes, composé de barres longitudinales fortement arc-boutées à leurs extrémités. Le côté cintré de la caisse est formé de plusieurs pièces de bois collées ensemble dans un moule, pour augmenter leur solidité. La table d’harmonie remplit tout l’espace vide de la caisse, sauf la partie qui sert de passage aux marteaux. Les cordes sont en acier et d’un diamètre si fort, que la tension nécessaire pour les mettre au ton produit un tirage égal à un poids de douze tonnes. Elles traversent des sillets ou agrafes vissées dans une barre de métal. Ces sillets donnent à la corde un support tel qu’il empêche son déplacement, quelle que soit la force du coup de marteau qui la met en vibration. Les cordes sont montées sur l’instrument d’après un système appuyé sur des expériences acoustiques et de manière à ce qu’elles soient frappées par le marteau au point précis pour produire le son le plus pur.

L’étendue du clavier est de sept octaves du la au la. La mécanique de ce piano est décrite par le docteur Lardner, dans un ouvrage publié sur la mécanique, comme un magnifique exemple de levier complexe qui unit la touche au marteau. L’objet de ce mécanisme est de faire passer du point où le doigt agit sur la touche, au point ou le marteau agit sur la corde, une délicatesse de toucher telle que le piano participe jusqu’à un certain point de la sensibilité de toucher que l’on remarque dans la harpe, et qui est la conséquence de l’action immédiate du doigt sur la corde de cet instrument, sans l’intermédiaire d’un autre mécanisme. La puissance de cet instrument dépend de la quantité de matière mise en vibration ; la qualité de cette vibration dépend de l’harmonie mathématique de toutes ses parties, et la pureté du son de la nature du barrage, de la longueur des cordes et de leur· disposition relativement au coup de marteau. Or toutes ces différentes parties s’harmonisent avec un art admirable.

Par son ingénuité, le mécanisme surpasse tout ce qui a été fait ou essayé en ce genre. Il permet à l’exécutant de communiquer aux cordes tout ce que la main la plus habile et la plus délicate peut exprimer. Il traduit toutes les nuances du sentiment, en passant des sons les plus puissants aux plus doux et aux plus délicats.

Ce mécanisme est si parfait, surtout dans l’expression de répétition délicate, que si l’exécutant manque une note, c’est par sa faute et non par celle de l’instrument. Beaucoup de gens s’imaginent que la puissance d’expression du piano est bornée ; c’est à tort, car il possède tous les éléments d’expression qui distinguent les autres instruments, et il en a plusieurs qui lui sont particuliers. Selon la manière dont on attaque la touche, ou dont on se sert des pédales, on peut produire des effets bien différents, surtout avec un instrument comme celui que nous venons de décrire, qui réunit à des sons puissants et riches d’harmonie un mécanisme aussi favorable pour en tirer parti. »

Par l’exposé ci-dessus, l’on voit que MM. Érard ont porté successivement leur attention sur toutes les parties fondamentales du piano, jusqu à ce qu’ils en eussent fait un instrument parfait et pouvant se plier aux exigences des compositions les plus difficiles. Aussi leurs pianos à queue du nouveau principe sont-ils adoptés depuis longtemps et dans tous les pays par les pianistes les plus éminents.

Il a fallu aux facteurs une expérience de vingt années pour se convaincre du mérite de l’échappement Érard et de sa supériorité sur l’ancien. Déjà, aux expositions de 1819 à Paris, il s’était produit des essais de double échappement : il ne pouvait donc manquer de s’en produire de nouveaux en 1851 à Londres et en 1855 à Paris. C’est en effet, ce qui est arrivé. Que l’on ouvre les pianos qui se rapprochent du piano d’Érard, soit pour la puissance du son, soit pour la facilité du toucher, et l’on remarquera que ces qualités proviennent de l’adoption plus ou moins exacte des inventions de Sébastien Érard, perfectionnées par P. Érard.

Il était, en effet, facile de prévoir qu’une fabrication si renommée par la supériorité de ses produits engendrerait des imitateurs. Ce principe de mécanisme à double échappement, qui fait passer du doigt à la touche, et par celle-ci au point où le marteau agit sur la corde, avec une délicatesse de toucher telle que le piano peut exprimer toutes les sensations qui animent l’exécutant ; ce principe, avons-nous dit, ne rencontra dans l’origine que des détracteurs, qui contestaient, tantôt sa solidité, tantôt sa supériorité sur l’ancien principe : mais, lorsqu’on le vit dans tous les concerts en possession incontestée du suffrage des juges les plus compétents, ses détracteurs devinrent ses imitateurs.

Ce fut à l’étranger que des fabriques de pianos sur le principe d’Érard s’établirent d’abord. MM. Eck et Lefebvre, à Cologne, pour les pianos à queue3, d’autres maisons à Zurich, à Cassel, à Brême, à Hambourg, à Genève, firent des pianos d’Érard d’une ressemblance extérieure et intérieure si parfaite qu’il fallait les jouer pour être détrompé sur leur origine.

Si ces tentatives de contrefaçon n’ont pas réussi jusqu’à présent, c’est que la fabrication de ce nouveau principe, donnant des résultats plus complets que l’ancien, est nécessairement plus difficile et plus coûteuse. Cette raison n’a pas été sans influence sur les résultats des premières tentatives d’imitation ; et peut-être eussent-elles été abandonnées si l’extension prodigieuse de l’industrie des pianos n’avait amené la création de différentes fabriques spéciales qui facilitent sous certains rapports le travail de MM. les facteurs. Il s’est établi à Paris depuis plusieurs années des faiseurs de caisses, de claviers, de mécaniques, d’étouffoirs, de marteaux, etc., etc., de pianos, sur les modèles de tel ou tel facteur en renom. Il en résulte que des individus non facteurs à Paris, en province ou à l’étranger, peuvent acheter chez chacun de ces fabricants les différentes parties d’un piano, les faire monter ensemble et les vendre ensuite sous leur nom. Mais des instruments fabriqués ainsi ne possèderont jamais cette homogénéité de toutes les parties entre elles qui seule donne aux pianos d’Érard, la perfection qu’on leur connaît.

S. M. l’empereur daigna récompenser le triomphe obtenu par M. Érard à Londres en le nommant officier de la Légion d’honneur. C’est alors que la pensée lui vint de reconstruire l’orgue de S. Érard et de lui rendre la place qu’il occupait en 1830. Il s’adressa en 1853 à S. M. l’empereur pour obtenir l’autorisation d’entreprendre ce travail. Elle lui fut gracieusement accordée. Il fit prendre au garde-meuble les débris de l’ancien orgue pour voir quel parti on en pouvait tirer4. Le 28 juin 1855, P. Érard adressa la lettre suivante à S. Ex. M. le ministre d’État :

« Monsieur le Ministre,

Après six mois d’études et de travail, je me suis rendu maître de toutes les combinaisons mécaniques et harmoniques qui distinguaient l’orgue de la chapelle des Tuileries, inventé et exécuté par Sébastien Érard, mon oncle, expressément pour la tribune de la chapelle.

Je suis prêt à reposer à la place qu’il occupait au palais des Tuileries ce magnifique instrument, et je m’estime bienheureux de pouvoir satisfaire ainsi le désir de S. M. l’empereur, qui, en m’accordant la bienveillante permission d’entreprendre cette restauration, a bien voulu donner à la mémoire de Sébastien Érard, 1’inventeur, un souvenir honorable, et à moi, son facteur, une preuve de l’intérêt protecteur dont il honore mon établissement de Paris. »

Etc., etc.

Le 14 juin 1854, ce travail immense était terminé, et M. Érard en donnait avis par lettre à Son Excellence M. le ministre d’État, en lui demandant la permission de faire porter l’orgue aux Tuileries pour sa mise en harmonie et la pose de la soufflerie, deux opérations qui ne peuvent être faites que sur l’emplacement définitif de l’orgue.

En s’occupant de la reconstruction de 1’orgue de son oncle, P. Érard préparait les instruments qu’il se proposait de présenter à l’exposition universelle française qui allait s’ouvrir. Il avait adopté la forme et les dessins d’un piano à queue Pompadour, dont la richesse devait frapper tous les yeux5. Il avait également deux magnifiques pianos obliques, l’un orné dans le style sévère de Louis XIII, et l’autre dans le genre plus coquet de Louis XV. Ayant mérité et obtenu toutes les distinctions et récompenses qui peuvent honorer l’artiste habile et le manufacturier heureux, son seul but, en préparant une aussi riche et aussi coûteuse exposition, était de témoigner à S. M., de la seule manière qui fût en son pouvoir (c’est-à-dire en contribuant dans la mesure de ses forces et de son zèle à l’éclat d’une solennité dont elle était le promoteur), toute la reconnaissance qu’il lui devait pour les distinctions dont il avait été comblé. Mais, hélas ! la Providence ne lui permit pas de jouir de l’effet que cette brillante exposition devait produire. — Cette activité incessante, cet esprit constamment tendu vers de nouveaux objets, devaient finir par triompher de sa bonne constitution. Il mourut après une longue maladie, le 16 août 1855, dans sa maison de la Muette. Plus heureux que son oncle, il laissa ses établissements de Paris et de Londres au plus haut point de prospérité.

Au milieu de tous ses succès, Pierre Érard ne montra jamais le moindre orgueil. Plein de reconnaissance pour le parent dont le génie inventeur les avait préparés, c’était à lui qu’il en reportait tout le mérite. Il ne se réservait que la part modeste d’avoir su faire apprécier les découvertes de ce génie si fécond.

Il était extrêmement obligeant. Aimant les arts et les artistes, il saisissait toutes les occasions de leur être utile. En cela, il obéissait autant à ses instincts généreux qu’aux traditions de sa famille. Il avait un caractère loyal et sûr que l’on appréciait d’autant mieux que l’on pénétrait davantage dans son intimité. La bonté de son caractère peut être constatée par ce seul fait, que, parmi le nombreux personnel de ses établissements de Londres et de Paris, un grand nombre d’ouvriers y sont depuis leur enfance, après avoir succédé à leurs parents.

C’est à sa veuve, dépositaire de ses pensées d’avenir, que P. Érard a laissé ses établissements de Paris et de Londres. Aidée du concours d’un personnel intelligent et dévoué, madame Érard saura remplir religieusement les intentions de son mari, et elle espère que ses efforts, couronnés de succès, lui permettront de remettre intact à son successeur le précieux dépôt qui lui a été confié.

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1. Ce clavecin était remarquable par plusieurs inventions dont on n’avait pas d’idée auparavant. On y trouvai trois registres de plume et un de buffle ; une pédale y faisait jouer un chevalet mobile qui, s’interposant sur les cordes à la moitié de leur longueur, les faisait monter tout à coup d’une octave, invention qu’un facteur de Paris, nommé Schmidt, a renouvelée dans le piano à l’exposition des produits de l’industrie de 1806, c’est·à· dire trente ans après qu’Érard l’eut trouvée. En appuyant par degrés le pied sur une pédale attachée au pied gauche du clavecin, on retirait le registre de l’octave aiguë, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l’on faisait avancer le registre de buffle. En diminuant la pression du pied sur la pédale, on avançait le registre de l’octave aiguë, celui du petit clavier, celui du grand clavier, et l’on retirait le jeu de buffle. Enfin, lorsqu’on voulait faire parler à la fois tous les jeux, on se servait d’une pédalé attachée au pied droit du clavecin, sans être obligé d’attirer le petit clavier au dessus du grand, et conséquemment sans interrompre l’exécution, comme cela se faisait aux autres clavecins.

2. « Aujourd’hui cinq février mil sept cent quatre-vingt-cinq, le roi étant à Versailles, informé que le sieur Sébastien Érard est parvenu par une méthode nouvelle, de son invention, à perfectionner la construction de l’instrument nommé forté-piano, qu’il a même obtenu la préférence sur ceux fabriqués en Angleterre, dont il se fait un commerce dans la ville de Paris, et voulant Sa Majesté fixer les talents du sieur Érard dans ladite ville et lui donner des témoignages de la protection dont elle honore ceux qui, comme lui, ont, par un travail assidu, contribué aux arts utiles et agréables, lui a permis de fabriquer, faire fabriquer et vendre dans la ville et faubourgs de Paris et partout où bon lui semblera, des forté-pianos, et d’y employer, soit par lui, soit par ses ouvriers, le bois, le fer et toutes les autres matières nécessaires à la perfection ou à l’ornement dudit instrument, sans que pour raison de ce il puisse être troublé ni inquiété par des gardes syndics et adjoints des corps et communautés d’arts et métiers pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit, sous les conditions néanmoins, par ledit sieur Érard, de se conformer aux règlements et ordonnances concernant la discipline des compagnons et ouvriers, et de n’admettre dans ses ateliers que ceux qui auront satisfait auxdits règlements ; et pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m’a commandé d’expédier audit sieur Érard le présent brevet qu’elle a voulu signer de sa main et être contre-signé par moi secrétaire d’État et de ses commandements et finances.

Signé LOUIS.

Le baron de Breteuil.

3. Le célèbre pianiste Liszt, passant à Cologne, visita la fabrique de ces messieurs qui fabriquaient des pianos de l’ancien principe. « Puisque vous voulez copier des pianos, leur dit-il, copiez donc des Érard ! » Conseil qu’ils suivirent immédiatement.

4. Ces débris se composaient de trois châssis de claviers mutilés et incomplets, de deux sommiers carrés, de deux sommiers de droite et de gauche, d’un sommier de récit, de débris de porte-vent, le tout détérioré par l’humidité ; et d’un lot de tuyaux en étain et en plomb aplatis, informes, et ne valant que le poids du métal.

5. Madame Érard a offert cet instrument à S. A. I. le prince Napoléon pour le soulagement de l’armée d’Orient. Sa lettre était conçue en ces termes :

A S. A. I. LE PRINCE NAPOLÉON.

« Monseigneur,

Pour contribuer au soulagement de l’armée d’Orient, je viens vous prier de vouloir bien accepter le piano à queue style Louis XIV, orné de peintures et de bronzes dorés, qui figure à mon exposition dans la nef. Quelque beau que soit cet instrument, la dernière pensée de mon mari, je regrette, Monseigneur, qu’il ne le soit pas davantage pour une si noble destination. »

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