Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

10 juillet 2012

Bavarde, mijaurée, pimbêche ou bégueule ?

Classé dans : Langue, Littérature, Société, Théâtre — Miklos @ 8:32

Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant.
J’ai vu que les procès ne donnaient point de peine ;
Six écus en gagnaient une demi-douzaine.
Mais aujourd’hui, je crois que tout mon bien entier
Ne me suffirait pas pour gager un portier.
Mais j’aperçois venir madame la comtesse
De Pimbêche. Elle vient pour affaire qui presse.

Jean Racine, Les Plaideurs, acte I sc. 6.

Les pimbêches doivent leur notoriété à la plus célèbre d’entre elles, comtesse de surcroît, qui, malgré son titre de noblesse, ne chôme pas : elle passe son temps à intenter des procès :

Monsieur, tous mes procès allaient être finis :
Il ne m’en restait plus que quatre ou cinq petits ;
L’un contre mon mari, l’autre contre mon père
Et contre mes enfants. Ah, Monsieur, la misère !
Je ne sais quel biais ils ont imaginé,
Ni tout ce qu’ils ont fait. Mais on leur a donné
Un arrêt par lequel, moi vêtue et nourrie,
On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie.
(…)
Je n’en vivais, Monsieur, que trop honnêtement.
Mais vivre sans plaider, est-ce contentement ?

Il ne s’agit pas pour elle uniquement de gagner (« J’y vendrai ma chemise ; et je veux rien, ou tout ») mais elle ne trouve son plaisir que dans la procédure elle-même. Dès la première scène des Plaideurs, on constate qu’elle est aussi fort bavarde, n’hésitant pas à interrompre son interlocuteur qu’elle n’écoute pas vraiment pour raconter ses déboires judiciaires.

Ceci nous amène à citer un fort sérieux et involontairement amusant article qui établit les distinctions et les similitudes entre ces deux types de personnages – et malheureusement de personnes bien réelles – en y rajoutant la mijaurée et la bégueule :

Il est plus facile d’établir la différence qui distingue ces mots que de fixer le point où ils conviennent entre eux. On peut dire cependant que ce sont tous des termes d’injure et de mépris, dont le ridicule forme le caractère commun. On trouve leur différence dans les définitions qu’en donne l’Académie.

La bavarde est celle qui parle sans discrétion et sans mesure, et en cela ce caractère a plus de rapport avec celui de la bégueule qu’avec les autres. Court de Gébelin donne pour racine à ce mot la syllabe ba, désignant diverses idées relatives aux enfants, d’où l’on a formé bave, salive qui coule sur les lèvres ; baver . . . . b a v a r d, enfant qui bave.

De cette acception propre découle l’acception figurée qui désigne toute personne qui, sans dire rien qui vaille, parle toujours à tort et à travers, comme pour satisfaire un besoin immodéré de remuer la langue et les lèvres, qui parle beaucoup pour dire peu de chose et dont les discours ne sont que des phrases sans intérêt et sans sel. Ainsi une bavarde, d’après cette étymologie, est une femme dont les paroles coulent de sa bouche sans choix et sans réflexion, comme la bave de la bouche des enfants.

Mijaurée se dit d’une femme ou d’une fille dont les manières sont affectées ou ridicules, c’est-à-dire qui affecte de dire ou de faire certaines choses d’une manière singulière, ou par envie d’étaler un mérite ou des qualités qu’elle croit avoir et dont elle est dépourvue. Ce caractère tient aux trois autres par le ridicule qui leur est commun, et à celui de pimbêche plus particulièrement par l’affectation dans le langage et les manières.

Le mot de pimbêche s’emploie en parlant d’une femme impertinente et qui fait la précieuse. La pimbêche se rapproche de la bégueule en ce qu’elle est impertinente comme elle, c’est-à-dire en ce qu’elle parle contre la raison, contre la discrétion et la bienséance ; elle a du rapport avec la mijaurée par l’affectation à agir et à parler d’une manière singulière ; mais elles diffèrent entr’elles par le fond du caractère : la douceur n’est pas incompatible avec le caractère de la mijaurée, mais la pimbêche est aigre et mordante.

Selon Court de Gébelin, pimbêche est dérivé de pin, ping, qui signifient joli, fin ; et vraisemblablement de bec, bouche mordante.

Quant à la bégueule, c’est une femme sotte, ridicule, impertinente et avantageuse. Elle s’identifie avec la pimbêche par l’impertinence, et avec la bavarde par la manière de parler ; mais ce caractère est distingué des autres par la sottise, elle est grossière, sans esprit et sans jugement. Elle en diffère encore par le ton avantageux, confiant, présomptueux qu’elle affecte, pour chercher à prendre avantage sur les autres et à se prévaloir et abuser de leur facilité. Court de Gébelin dérive le mot bégueule de béer et de gueule — gueule ouverte.

Pour l’ordinaire les bavards et les bavardes sont d’assez bonnes gens. Ne leur confiez pas votre secret ; ce serait vouloir puiser de l’eau dans un panier : ils le trahiraient, non pas par dessein de vous nuire, car ils ne gardent pas mieux le leur ; mais par le besoin de parler. On pourrait supposer que ce défaut provient d’un vice dans les organes, etqu’il aurait pu, sinon être corrigé, au moins être tempéré par l’éducation. La bavarde fatigue par son babil, cependant on la supporte sans beaucoup de peine.

Le caractère de la mijaurée est un ridicule de son esprit ; on le lui pardonne, parce qu’il ne fait tort qu’à elle : on rit de son travers, et l’on désire de ne pas la rencontrer dans la société.

La pimbêche gêne ; il faut avec elle se tenir sur la réserve, de crainte de blesser son amour-propre : on l’évite.

Le caractère de la bégueule, au contraire, n’est pas un travers de son esprit, mais il dérive d’un défaut, d’un manque d’esprit. On éprouve auprès d’elle tous les sentiments désagréables que font naître les trois autres : elle inspire de plus le mépris et une sorte d’indignation. La fuite est le seul remède à ce mal.

Journal de langue et de littérature françaises, par une société de gens de lettres, rédigé par J. Laforgue, t. II. Dresde, 1831.

On aurait pu se demander pourquoi au moins deux de ces termes – pimbêche et mijaurée – n’ont pas d’équivalent masculin (bégueule est rarement utilisé pour parler d’un homme), mais on laissera ce débat purement linguistique à d’autres. On se concentrera sur l’éternelle pimbêche, avatar déplaisant de l’éternel féminin que l’on retrouve de tous temps et en tous lieux. Racine n’a d’ailleurs pas inventé ce qualificatif même s’il lui a donné sa notoriété : on en trouve par exemple l’usage dans un texte de la main de SullyMémoires des sages et royales oeconomies d’Estat, domestiques,
politiques et militaires de Henry le Grand.
, publié un an avant la naissance de l’auteur des Plaideurs, dans lequel il qualifie mademoiselle d’Antraigues dont Henri IV s’était follement entiché, de « pimbêche et rusée femelle ».

Pour finir, on signalera qu’elle a refait une incursion dans le théâtre : on retrouve un personnage portant ce nom, cette fois-ci de basse condition (puisque « servante chez Dégommé ») dans N, I, NI. ou Le danger des Castilles, amphigouri-romantique, en cinq actes et vers sublimes, mêlés de prose ridicule, par MM. Carmouche, de Courcy et Dupeuty, représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin le 12 mars 1830.

7 juillet 2012

L’agent Orange a encore frappé

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 9:59

Selon les médias, quelque 26 millions de Français en ont été affecté. On ne sait pas quels en ont été les effets à court terme ni quels en seront ceux à long terme. Il avait déjà frappé auparavant, de façon autrement plus tragique.

5 juillet 2012

Looking backwards to the future, or, In these times of bad economy, innovate: get a cheap car

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Progrès, Sciences, techniques, Économie — Miklos @ 16:22


This machine can go as fast on ice as on
land. The only thing it can’t do is fly.

At an expense of three dollars Meredith Coates of Kansas City, Missouri, built an air-propelled automobile which ran at a speed of twenty-two miles an hour along a smooth road. The engine is a five-horsepower motor-cycle engine and it was bought for one dollar.

The propeller was made from wood at a cost of another dollar and the last dollar was spent in making the gas-tank, boxings, steering-wheel, frame, shafts, pulleys and belt.

The apparatus was originally tried out on a canoe and the shifted to a sled. The sled runners may be seen attached to the frame in the accompanying illustration. When the ice was gone the propeller mechanism was transferred to the cart frame. The machine has all the appearance of a racing automobile.” — Popular Science Monthly, vol. 89 no. 2. August 1916. New York.

4 juillet 2012

Quand on parle de propriété intellectuelle…

Classé dans : Actualité, Langue, Médias, Politique, Société — Miklos @ 18:54

… on ne le fait pas forcément intellectuellement, surtout quand il s’agit de la presse qui est pressée, pressée…

Le Monde, comme tout le monde, veut être le premier à parler du rejet, par le parlement européen, du traité destiné à combattre la contrefaçon. Le journaliste – l’article est signé – a dû le pondre à toute berzingue et ne s’est pas relu (voire lu). On y relève des coquilles, telles

 « 478 voix contre, 39 voix pour et 165&nnbsp;abstentions » ; pour les non-informaticiens qui se demanderaient ce que ce dernier mot veut dire, on précisera que   (avec l’esperluette et le point-virgule) est un signe typographique destiné à créer une espace insécable (de façon à ce qu’aucun renvoi à la ligne ne sépare intempestivement le 165 du abstentions) et donc autant indivisidible qu’invisible, mais il ne prend qu’un seul ;

 «très impliqué dans la mobilisation conter ACTA » au lieu de « contre » ; il est vrai que « contre la contrefaçon » fait lourd, mais de là à écrire ainsi…

Mais au-delà de ces points de détails et d’autres lourdeurs de style, la cerise sur le gâteau revient à la phrase « la carte des Internets n’a pas de bordures ». Que ce soit le journaliste ou la personne qu’il cite qui a proféré cette affirmation, on se demande s’il ne s’agit pas simplement d’une charabiaesque traduction de l’anglais borders, qui signifie ici frontières… Ah, ces faux amis (je ne parle pas des journalistes, non)…

Mais où va Le Monde ? On n’en sait rien, mais en tout cas il y va vite.

Plus tard : le journaliste a corrigé son article (quel avantage, finalement, la publication électronique, on peut tout réécrire, et plus facilement que dans 1984) en prenant acte de ces remarques.

15 juin 2012

Juste Lipse à Louvain

Classé dans : Humanités, Littérature, Philosophie, Photographie, Politique, Sculpture, Société — Miklos @ 23:17

…Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux… — Michel de Montaigne, Essais, II 12.

La ville de Louvain a érigé en 1909 une statue de l’humaniste Juste Lipse qui y enseigna à l’université et y décéda en 1606 (à gauche, photo 2012). À droite : page de garde de l’ouvrage de Lipse destiné – à l’instar du Prince de Machiavel – au prince et composé uniquement de citations choisies ; il fut publié en 1589 en latin à Louvain (et réédité ailleurs) puis traduit en français sous le titre Les politiques, ou doctrine civile de Juste Lipse, où est principalement discouru de ce qui appartient à la principauté. Il faisait suite à un autre ouvrage, De constantia in publicis malis (« de la constance dans les temps de calamités publiques », 1583-4), destiné, lui, au citoyen. On lira avec intérêt l’article que l’encyclopédie de philosophie de Stanford lui consacre et qui rend leur juste valeur à ces deux ouvrages de morale civique et politique : Papy, Jan, « Justus Lipsius », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2011 Edition), Edward N. Zalta (ed.).

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos