Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 juillet 2011

Le faux ami du bibliophile

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Économie — Miklos @ 8:34

Non, il ne s’agit pas du livre numérique, mais de l’un de ceux qu’ont débusqués Koessler et Derocquigny :

Ils sont à la mode, ils sont justement à la mode. La défiance à l’égard du mot étranger qui a le faux air de vouloir dire la même chose que le mot de la langue maternelle auquel il ressemble, ou dont il n’est qu’une transformation, ou même qu’il se contente de reproduire littéralement, a toujours été une des attitudes particulières de l’expert véritable en ces matières ; tomber dans les « traquenards » innombrables qui s’ouvrent sous les pas de ceux qui se promènent sur les terrains linguistiques de l’Europe occidentale, en particulier, a toujours été la marque nette de l’insuffisance, chez quiconque se mêle de ces choses ; les éviter avec sûreté fut toujours un des signes de la maîtrise, un des signes sans lesquels il n’est point de maîtrise. Or dans le cas — car ce n’est qu’un cas — du français et de l’anglais, ce danger si redoutable par son omniprésence vient d’être dénoncé, et donc, pourrait-on croire, conjuré avec un éclat et une précision durables, par l’œuvre capitale de MM. Koessler et Derocquigny1.

Revue anglo-américaine vol. 6:6, 1929.

Bibliophile affligé de bilinguisme, il nous arrive de trébucher sous l’emprise de la fatigue en confondant library et librairie, ce qui est (avouons-le) particulièrement frustrant, surtout lorsque ce lapsus concerne l’objet de notre désir. « L’une des fonctions, l’un des attributs de l’homme, a été de nommer. Une de ses misères, ou l’un des caractères de sa misère, est de mal nommer. »2

On comprendra alors notre ravissement à la lecture du passage suivant :

Nos Anciens disaient toujours Librairie et jamais Bibliothèque. Villon en son Grand Testament :

Je lui donne ma Librairie,
Et le Roman du Pet au Diable, &c.

Budé en son Testament : Guillaume Budé, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, & maître de sa librairie. Rabelais, livre 2, chap. 7, Comment Pantagruel vint à Paris, & des beaux livres de sa librairie de S. Victor. Sous le règne de Charles IX, on commença à dire bibliothèque, comme il paraît par le livre de la Croix du Maine, imprimé en 1584, & intitulé Bibliothèque. Et c’est comme on parle aujourd’hui. Librairie pour bibliothèque n’est plus en usage que parmi quelques religieux. Mais on dit toujours librairie pour le trafic des livres. La librairie va bien ; la librairie est bonne cette année.

Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue française. Paris, 1572.

La dernière observation de Monsieur Ménage est malheureusement fausse : la librairie va mal, la librairie est mauvaise cette année. Et pourquoi ? À cause de cet autre mauvais ami du bibliophile que nous écartions plus haut.


1 Maxime Koessler et Jules Derocquigny : Les faux amis, ou, Les trahisons du vocabulaire anglais (conseils aux traducteurs), 1928.

2 A. Vinet, Littérature de l’adolescence. Bâle, 1836.

19 juillet 2011

Les faits, rien que les faits

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Société — Miklos @ 23:58

Cette affaire internationale qui va de rebondissement en rebondissement n’est pas sans rappeler certains contes de la Renaissance dont nous parlions récemment ou, pour ceux qui préfèrent la musique à la lecture, une farandole dans laquelle alternent le mari, la femme, leur fille, la femme de chambre, l’amante et sa fille… en un cortège qui se rallonge de couplet en couplet avec l’apparition inattendue de nouveaux participants, chacun se fendant de déclarations sous forme de thème et de variations variantes dont l’intrication ne fait que masquer la vérité des faits. De toute façon, le spectateur est en général plus intéressé par l’intrigue que par sa véracité.

On ne s’attachera ici qu’à un fait objectif et vérifiable, bien antérieur à l’affaire mais qui concerne deux des principaux protagonistes. Dans la page que la Wikipedia consacre au mari, il est précisé qu’il épouse sa femme le 26 novembre 1991 (même date dans les versions espagnole et italienne), tandis que dans celle de sa femme, la date du mariage est le 24 novembre 1991 (date que l’on retrouve dans les versions espagnole et en hébreu de sa biographie). Cette dernière, bien que plus présente dans les diverses versions de la WP que l’autre, est peu plausible, ce jour-là ayant été un dimanche, impossible pour un mariage civil. Elementary, my dear Watson.

Alors si même sur cette vérité-ci on ne peut s’entendre…

La deuxième chute

Classé dans : Environnement, Littérature, Peinture, dessin, Progrès — Miklos @ 3:40

Pieter Bruegel : Dulle Griet (Margot la folle). ca. 1562.

Ce début d’été pourri n’est pas, nous dit-on, si exceptionnel que cela : 2007, 2008, 2000 et surtout 1980 se seraient distinguées comme particulièrement fraîches. Toutefois, la tendance générale est clairement à la hausse, et notamment depuis 19801. Et un prévisionniste de Météo France nous rassure : « Nous avions effectivement annoncé un été chaud. Et cet épisode pluvieux d’une dizaine de jours ne remet pas en cause cette prévision. La probabilité de connaître un été plus chaud que la normale reste importante. »

Si donc la sécheresse que notre pays a connu ce printemps est – temporairement du moins – atténuée de ce fait, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, où quatorze États sont dans la fournaise ardente – températures extrêmement élevées (plus de 40° pendant plusieurs jours d’affilée), mais aussi incendies. Ainsi, l’Arizona tente de combattre le pire incendie de son histoire, et quelque 40.000 feux ont dévoré plus de 2,3 millions d’hectares de terres dans l’ensemble du pays. Et on n’est pas encore en août, où la situation va s’aggraver. Pire, la sécheresse semble y devenir endémique et les climatologues y président une désertification, dont l’effet se combinera avec la demande accrue d’eau potable du fait de l’accroissement et de la concentration de la population. En Russie et notamment dans son Extrême Orient, qui avait subi l’année dernière une canicule record, les incendies naturels se propagent. Quant à la sécheresse exceptionnelle en Somalie, on en a vu les ravages tragiques lorsqu’elle se combine à la malnutrition et à la famine – et, souvent, aux conflits internes – qui concernent plus généralement la Corne de l’Afrique. Est-ce ce qui attend, à terme, les pays actuellement plus riches ? On est en droit de le croire : c’est ce que disait James Lovelock en 2006.

Dans l’une de ses célèbres dystopies, l’écrivain J.G. Ballard décrivait il y a une cinquantaine d’années la sécheresse recouvrant graduellement la planète, monde aride et violent où l’eau est devenue la monnaie d’échange :

The world-wide drought now in its fifth month was the culmination of a series of extended droughts that had taken place with increasing frequency all over the globe during the previous decade. Ten years earlier a critical shortage of world food-stuffs had occurred when the seasonal rainfall expected in a number of important agricultural areas had failed to materialize. One by one, areas as far apart as Saskatchewan and the Loire valley, Kazakhstan and the Madras tea country were turned into arid dust-basins. The following months brought little more than a few inches of rain, and after two years these farmlands were totally devastated. Once their populations had resettled themselves elsewhere, these new deserts were abandoned for good.

J. G. Ballard, The Drought. 1965.

On le sait, c’est l’homme qui est l’artisan de son propre malheur, mais surtout de celui de toutes les générations à venir, bien au-delà des trois ou quatre générations suivantes sur lesquels le Dieu de la Bible fait porter les fautes des pères (Nombres XX:5) : déforestation sauvage de splendides forêts qu’on appelait autrefois vierges, utilisation accrue d’hydrocarbures, gabegie de ressources non renouvelables, production inutile de déchets difficilement recyclables, et, plus généralement, hyperconsommation inscrite dans l’économie libérale et dans la course aux toujours plus nouvelles technologies2. L’homme sera-t-il chassé par lui-même de ce paradis terrestre comme il l’a été autrefois de cet autre paradis ? Et si oui, vers où ?

Ô esclandre effroyable ! ô catastrophe déplorable ! ô changement infortuné ! ô sortie fatale ! ô bannissement misérable ! aussi était-ce une pitié mais plus grande qu’aucune autre fût jamais, de voir la désolation de ces pauvres infortunés Adam & Ève, d’entendre leurs soupirs, ouïr leurs sanglots, leurs regrets, leurs plaintes, leurs pleurs, leurs cris, l’air retentissant de tous côtes, les forêts où ils passaient ne résonnaient que les échos de leurs désolées plaintes ; les bêtes qui se rencontraient par là, s’enfuyaient au bruit de leurs voix lamentables, ils ne faisaient que pleurer, ils ne faisaient que crier ; mais avec telle douleur de cœur, qu’ils n’eussent pu former une seule parole. Ah ! cela leur était impossible, la fâcherie en était trop véhémente, la perte trop grande, la douleur trop cuisante, la plaie trop fraîche ; de sorte que s’en allant à travers des campagnes coup à coup leur cœur leur manquait, pas à pas il fallait que l’un relevât l’autre, ils se pâmaient de rien à rien, le cœur leur manquait à tout coup. Et pour surcroît de leur malheur, ils n’eussent fait demie lieue pour chercher où ils se pourraient retirer, que voila le soleil, ce bel œil de la nature s’aller cacher du côté des antipodes, qui leur augmenta infiniment leur douleur, croyant qu’ils ne le verraient plus, & qu’il s’était allé caché à l’occasion de leur péché : car aussi ils n’avaient ni l’un ni l’autre vu encore aucune nuit, ayant tous deux été créés ce même jour.

François Arnoulx, La Poste royale du Paradis, p. 251-3. Lyon, 1635.


1 Comme l’indiquent les nombreux graphiques de l’étude Le changement climatique récent et futur sur l’arc péri-méditerranéen.
2 Que J. G. Ballard, encore lui, avait décrit dans L’Homme subliminal (on en avait déjà parlé ici).

Albrecht Dürer : L’expulsion du Paradis. 1510.

16 juillet 2011

Chère Eva Joly

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Société — Miklos @ 22:42

Nous avons un point en commun, la binationalité. Mais avec une différence : je suis né sur le territoire français, tandis que vous avez choisi de l’acquérir et de vivre ici, comme ma mère l’avait d’ailleurs fait quelque trente ans avant vous. Quelle autre preuve faut-il de votre attachement à ce pays ?

Le fait d’être né ici ne garantit en rien une « bonne » citoyenneté, ni la connaissance de l’histoire de ce pays (à part le « 1515 Marignan », et encore…), ni le respect de ses lois. Si vous avez pu atteindre la magistrature, et ainsi vu bien plus que d’autres les turpitudes de nos concitoyens, qu’est-ce qui peut vous empêcher de briguer la magistrature suprême ?

Lorsque je pense à l’histoire relativement récente de ce pays, je me dis d’ailleurs que cette nationalité acquise n’est pas forcément égale – non pas en devoirs mais en droits – à celle de ceux dont les ancêtres remontent à une immigration ou une invasion moins récente : ma mère, venue dans le pays de la liberté et espérant y trouver l’égalité en en acquérant la nationalité, a dû se cacher pendant la guerre pour éviter d’être raflée et déportée par ceux dont elle était devenue concitoyenne.

Quant à l’armée française, nous connaissons aussi son histoire avec ses hauts et ses bas. Si la plupart de ses membres sont citoyens français, l’inverse n’est évidemment pas vrai : la plupart des citoyens français ne sont pas soldats, ne l’ont jamais été et ne le seront jamais (on l’espère), avec la suspension du service national par un président français. Pourquoi ne comprend-on pas votre proposition comme une façon d’élargir ce moment de la fête nationale – qui, contrairement au 11 novembre par exemple, ne marque pas un événement militaire en soi – qu’est le défilé à tous les Français ? on peut rêver d’y voir ainsi enfants, adultes et personnes âgées, des représentants des provinces, des métiers, des écoles, de l’armée… que sais-je –, qui passeraient du rôle de spectateurs à celui d’acteurs. Diffusé sur les principales chaînes, ne monterait-il pas une image plus variée, plus inclusive, de cette France qui pense surtout à se déchirer ?

Une autre différence dans nos parcours : j’ai été officier de carrière pendant un certain nombre d’années. Mon livret militaire français indique que j’ai effectué mon service national en vertu de l’accord entre ces deux pays dont je détiens les nationalités. Eh bien, ce pays-là a supprimé le défilé militaire de sa fête nationale en 1973, ce qui n’a pas terni l’image de son armée. Si votre proposition est acceptée, ce ne sera pas le premier changement dans la longue histoire de l’armée française : son ouverture aux femmes, la suppression de la conscription, la fermeture de nombreuses bases… Ce n’est pas une trahison de l’histoire, mais une prise d’acte de l’évolution du rôle de l’armée et de sa place dans la société : s’imaginerait-on vivre sous l’Ancien régime, par exemple, en parlant françois et en étant tiré au sort pour servir dans les milices (provinciales, pas celles de sinistre mémoire, mais pourtant bien françaises) ?

La France – une certaine France – est crispée sur son arrière-garde. Être femme, être binationale, être magistrat (et non pas avocat comme certains impétrants) lui fait confronter misogynie et xénophobie, « culture ancienne » et culture tout court. S’il n’y avait que cela, ce serait déjà une bonne raison pour être candidate. Quelle que soit l’issue de cette campagne, vous aurez contribué à faire bouger les choses, à l’instar d’un Barack Obama aux États-Unis. C’est un honneur pour la France.

25 juin 2011

De politique et de logique

Classé dans : Actualité, Politique, Société — Miklos @ 14:19

La nouvelle fait la une du New York Times : le Sénat de l’État de New York, à majorité républicaine, a voté la loi légalisant le mariage homosexuel dans cet État. Une proposition de loi similaire avait été rejetée il y a deux ans lorsque ce Sénat était aux mains des démocrates.

En France, nous dit à cette occasion La Croix, une large majorité (63%) des Français y est favorable. On ne peut dire la même chose de la majorité – de droite – du parlement, ni d’ailleurs du gouvernement, français.

Par une simple règle de logique, on en déduit que cet « organe qui assure la représentation du peuple » ne le représente pas si bien que ça.

Conclusion : il faut changer cette représentation en 2012, puisqu’elle ne change pas d’elle-même (on lira avec intérêt ce qui a convaincu certains Républicains américains d’évoluer sur cette question et de voter pour cette loi en leur âme et conscience).

À ceux qui objecteront que le parlement ne se doit pas de coller à n’importe quelle « opinion » populaire voire populiste, on répondra calmement mais fermement qu’il ne s’agit nullement d’une tendance superficielle : la variété des répondants (sexe, statut matrimonial, classe sociale, religion, âge…) démontre bien qu’il s’agit d’une évolution des mentalités aussi fondamentale que la banalisation des mariages entre personnes de couleur ou de religion différentes, mariages autrefois considérés comme anti-« naturels ». C’était l’époque où « l’autre » n’était pas considéré comme si humain que ça. Or chacun est un autre, il faut s’y faire, que ce soit pour des principes éthiques ou pragmatiques (la survie de l’espèce dépend de la solidarité et non pas de la compétition), et donc, en quelque sorte, inverser le « Je est un autre » de Rimbaud pour en faire enfin un vrai alter ego, l’autre qui est moi, non pas en voulant le mouler à mon image, mais en me mettant dans sa peau et reconnaître ainsi finalement son altérité.

Ce n’est pas le seul problème de logique que cette question soulève, on l’avait déjà évoqué déjà il y a quelques années.

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