Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 mars 2012

Notes pour La bibliothèque dans le nuage.
Table ronde au Salon du Livre

Argument

Lors d’un discours prononcé en 2007 à SévilleRégis Debray : Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations. CNRS Éditions, 2007. dans le cadre du deuxième Atelier culturel, Régis Debray s’était ainsi exprimé :

1/ Une technique ancienne ou nouvelle est universalisable, non une culture. La norme standard unifie selon le plus petit commun dénominateur. […]

2/ La technique est le lieu du progrès, avec des cliquets d’irréversibilité (de non retour en arrière), mais qui n’ont pas cours dans le temps culturel. (…) L’histoire culturelle n’est pas fléchée vers l’avant.

En d’autres termes, nous habitons une culture, non une technique. Nous habitons une langue, mais nous nous servons d’un Mac. Internet structure le monde comme un réseau, c’est un fait. Mais structurer le réseau comme un monde, c’est une tout autre affaire. Un monde, je veux dire une mémoire partagée, un territoire, une langue commune.

On est alors en droit de se demander si le titre de cette table ronde n’est pas paradoxal : la bibliothèque n’est-elle pas le lieu où se conserve depuis des siècles et se transmet au quotidien la culture et le savoir, tandis que ce fameux (ou fumeux ?) « nuage » celui ou se transmettent des messages et des informations instantanés et où se conservent avec bien peu d’assurances réelles sur leur pérennité un succédané des artefacts culturels ?

Et, culturellement parlant, est-ce que ces succédanés peuvent se substituer à l’original ? Cela semblerait être le cas pour le livre – si l’on fait abstraction de sa matérialité, pourtant si importante – mais est-ce que la visite d’un musée virtuel se substitue à celle du musée réel, la visualisation à l’écran de l’Hercule Farnèse ou du Songe de sainte Ursule de Carpaccio à sa contemplation in situ ? Qu’augure donc la formule selon laquelle « ce qui n’existe pas dans l’Internet n’existe pas » ?

Ce qui pose immédiatement une autre question, celle du lieu. Ce mot dénote une « portion déterminée de l’espace » (selon le TLFi) physique, et en l’espèce celle où des gens viennent pour y passer un temps plus ou moins long à effectuer, en silence ou dans le dialogue, une certaine activité, individuellement ou en groupe ; pour reprendre la formulation d’un des panneaux de l’exposition Architecture des bibliothèques ailleurs dans le Salon : « La bibliothèque est conçue de façon à ce que chacun puisse trouver sa place au sein d’un équipement qui tend à la fois à favoriser l’intimité, le recueillement, le partage des savoirs et l’expérience de la culture », ce qui rejoint, en partie du moins, l’idée de la bibliothèque comme « troisième lieu ». L’Internet en tant que technique n’est pas, en ce sens, un lieu, mais certains des termes utilisés pour en décrire des fonctionnalités et donc des usages visent à le suggérer métaphoriquement : site, nuage… Que signifie alors l’oxymore « lieu dématérialisé », et donc « culture numérique » ? Et si, toujours selon Régis Debray, la culture, « forge de l’identité », émerge de, et nécessite, une mémoire partagée, un territoire, une langue commune, « culture numérique » serait-il un autre oxymore ?

Une troisième question est celle de ce que dénote le terme bibliothèque. Un lieu physique où l’on trouve des objets matériels, des livres – mais aussi et de façon croissante d’autres objets pour certains autrefois disponibles dans d’autres types de lieux (musées, archives, phonothèques…) – ou un espace totalement virtualisé, celui qu’on appelait encore récemment bibliothèque numérique et qui, à l’instar d’Europeana, tend à se débarrasser du mot bibliothèque ? Un lieu de « lecture publique » dans l’acception plus générale du terme, ou celui où l’on doit effectuer une transaction commerciale pour accéder aux objets qui s’y trouvent, ce qu’on appelle encore librairie (en passant, on notera que ce mot désignait autrefois une bibliothèque) ?

En d’autres termes, c’est d’abord la problématique des recouvrements croissants des rôles traditionnellement distincts de ces organismes – archives, bibliothèques, musées, librairies, maisons d’édition – qui se pose : la bibliothèque numérique (souvent émanation d’une ou de plusieurs bibliothèques physiques, à l’instar de Gallica ou de Hathi Trust) propose l’achat de livres imprimés à la demande ou l’accès payant à des ouvrages sous droit voire à sa production muséographique et éditoriale propre, tandis que les éditeurs mettent en ligne des bibliothèques numériques et certaines grandes librairies sont utilisées comme des bibliothèques par un public qui ne peut ou ne veut en acheter les livres ; la bibliothèque physique conserve, matériellement depuis longtemps et numériquement maintenant, des fonds d’archives, voire même l’archive (numérique) du numérique (le Web) – et l’on rappellera la fusion au Canada, en 2004, des archives nationales et de la bibliothèque nationale.

Ensuite, c’est celle de la propriété de ces objets numériques – et donc du contrôle à leur accès – qui est en jeu : est-ce que la personne ou l’organisme qui a numérisé un ouvrage tombé dans le domaine public ou photographié un tableau ancien ou une statue classique a le droit d’en limiter ou d’en commercialiser la lecture ou la vision (ce qu’on appelle le droit de représentation, en terme de propriété intellectuelle) ? On pense bien évidemment à ces accords, secrets ou non, signés entre des bibliothèques publiques et des opérateurs de l’internet concernant la numérisation et la mise en ligne restrictive de leur patrimoine.

Ce qui nous amène finalement aux acteurs de cette comédie humaine (on notera en passant que le mot acteur dénotait au XIIIe siècle l’auteur d’un livre). Celui qu’on a en général tendance à oublier est justement cet « opérateur de l’internet », d’abord les telcos puis les grands moteurs de recherche : là aussi le recouvrement croissant des rôles est significatif, dans cette course au contrôle de l’utilisation des « tuyaux », puis des contenus et maintenant des services, et donc des usagers, producteurs et consommateurs de ces contenus, dans une vision purement économique, par une combinaison d’innovation et d’obsolescence destinée à capter l’utilisateur et à le fidéliser (ou le lier dans une technique particulière et totalisante).

Qui sont ces acteurs ? En l’espèce et schématiquement, l’auteur et le lecteur, le compositeur et l’auditeur, le metteur en scène et le spectateur, aux deux bouts, et les médiateurs – l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire, le conservateur, l’acteur, l’interprète ou le chef d’orchestre, le journaliste et le critique littéraire et artistique – entre les deux. Cette chaîne est bouleversée de façon significative par le numérique et les réseaux ; l’autopublication, qu’elle soit de textes, d’images fixes ou animées, ou de musique écrite ou enregistrée – court-circuite le processus éditorial, et l’écriture directement numérique permet à l’auteur ou au compositeur de modifier en permanence son œuvre, à tout lecteur ou auditeur de s’approprier des bribes de contenus et, à l’instar des collages du début du siècle passé ou des disc jockeys plus récents, de produire une nouvelle œuvre plus ou moins originale ; les bibliothèques numériques des éditeurs font l’impasse sur les bibliothèques et les librairies ; les blogs et les réseaux sociaux instaurent des espaces (virtuels) de discussion et de recommandation qui produisent par exemple bien plus de critiques, pour certaines excellentes et très suivies, qu’un magazine spécialisé. Toutes ces mutations suscitent l’émergence de nouveaux modes d’écriture – et donc de lecture – voire de nouvelles langues, et donc de ce qui est indéniablement de la culture.

Ces « circuits d’évitements » posent spécifiquement la question de l’« amateur et du savant », et plus généralement celle de l’accès direct de personne à contenu ou de personne à personne, sans médiateurs, que suscitent, voire qu’imposent, ces technologies. Comme l’écrivait Michel Guérin dans un très bel article« Après la modernité. Hommage à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo », La Bibliothèque de Midi n° 3. Actes Sud, 2000. consacré à Giorgio Agamben et Gianni Vattimo :

La post­mo­dernité montre deux visages : la menace et la bonace. Par un aspect, elle défait, délocalise, déracine, sape les liens tradi­tionnels ; par un autre, elle comble le désir, au-delà même de ce qu’il aurait pu souhaiter. Ce qu’elle n’autorise plus, c’est l’intermédiaire, qui est à la fois l’essence de l’Eros platonicien et celle de l’autorité protectrice, tutélaire, de la loi qui, jusqu’ici, défendait dans la double acception du mot.

Du culturel on en arrive donc au politique et au sens de la liberté : on imagine mal le fonctionnement une société humaine dans la cité sans intermédiaires et sans lois autres que celles imposées par les moyens techniques régissant les échanges virtuels. L’Internet espace de liberté et moteur de la libération des opprimés ? On a vu ce que ces révolutions peuvent donner in fine et in real life (mais ce n’est pas forcément spécifique au numérique : il est rare que les révolutions sombrent dans la paix civile…).

Pour tenter d’effleurer ce questionnement sans prétendre à une « redéfinition de la cultureSous-titre de Dans le Château de Barbe Bleue de George Steiner. », je propose d’aborder cette table ronde sous quatre angles et quelques questions :

- les lieux : qu’est-ce qu’un lieu numérique, et comment peut-il s’articuler avec l’espace physique de la bibliothèque ? qu’est-ce que le lecteur y trouvera pour ne pas déserter l’un au profit unique de l’autre ?

- les documents : que devient la politique d’acquisition de la bibliothèque, autant pour ses fonds physiques que numériques, avec une disponibilité et une ubiquité croissantes des livres numériques ? quid de la notion de classement par spécialistes et de la subjectivité face aux technologies de taggage social, d’indexation sémantique automatique et de techniques statistiques ? à qui ces documents appartiennent-ils ?

- les lecteurs : que deviennent la lecture publique et l’accès gratuit au livre dans le nuage ? quel rôle pour la bibliothèque et ses médiateurs dans les réseaux sociaux de lecteur-lecteur ? comment se construit une pensée commune, une culture ?

- les institutions : comment éviter que leurs rôles se réduisent à celui d’un prestataire technologique chargé de numériser, de conserver et de mettre en ligne, librement ou commercialement ? y a-t-il des rapprochements (de moyens, de méthodes, de structures) à effectuer ?

La tête dans les nuages donc. Mais aussi les pieds sur terre ?

Participants

Alban Cerisier, chartiste et archiviste-paléographe, est secrétaire général des Éditions Gallimard, où il est chargé entre autres du développement numérique du groupe. Gallimard s’est engagé dans la numérisation rétrospective de son fonds patrimonial, et sur la consultation en ligne payante d’une partie de ce patrimoine et des nouveautés. Il est président de la commission numérique du SNE (syndicat national de l’édition). Il est récemment intervenu dans les travaux de la commission du sénat Liberté de l’Internet et rémunération des créateurs.

Milad Doueihi est professeur, historien des religions et titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’Université Laval de Québec. Il est l’auteur d’ouvrages en français et en anglais consacrés à ce thème (La grande conversion numérique en 2009, Digital Cultures et Pour un humanisme numérique en 2011).

Bruno Racine est président de la bibliothèque nationale de France, engagée depuis plus de quinze ans dans le développement de sa bibliothèque numérique Gallica, et, plus récemment, de services numériques tels que des ouvrages mixtes (papier avec FlashCodes), le site Data.bnf.fr (sur les auteurs et leurs œuvres), des applications pour smart phones (tels les miniatures flamandes), et bientôt sur iTunes U. Bruno Racine préside aussi la CENL (conférence des bibliothèques nationales européennes) et la fondation Europeana.

Michel Fingerhut, animateur de la table ronde, est consultant dans les domaines de la conservation et la valorisation numériques de patrimoine culturel. Il a conçu et dirige le développement du Portail de la musique contemporaine, aggrégateur de plus d’une trentaine de partenaires et fournisseur de contenus à Europeana, projet auquel il participe également dans le cadre de la conception du modèle de métadonnées sous-jacent. Il a dirigé la médiathèque de l’Ircam, qu’il avait créée en 1996, jusqu’en 2011.

6 mars 2012

Le candidat Sarkozy aurait-il changé sa position à propos du mariage de couples homosexuels ?

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Racisme, Société — Miklos @ 23:58

Invité de l’émission Des paroles et des actes de France 2, ce candidat (on sait à quoi) s’est vu interrogé entre autres sur l’impression que donnait au grand public sa fréquentation ostentatoire de personnes particulièrement riches ; il a répondu en invoquant l’amitié qui avait lié François Mitterrand à Yves Bergé.

Il a fallu quelques instants au journaliste pour lui demander (avec des pincettes, vu l’agressivité et la tension dès le début de l’émission) s’il ne voulait pas parler de Pierre Bergé, ce qu’il a confirmé.

Ce lapsus n’indiquerait-il pas qu’il aurait reconnu, au moins incon­sciemment, le mariage de Pierre Bergé avec son compagnon Yves Saint-Laurent (qui aurait pris le nom de son époux, comme c’est encore parfois le cas dans les mariages de couples hétérosexuels encore attachés à des traditions ancestrales) s’il avait eu lieu maintenant ?

On peut toujours rêver. Bien au contraire : ce mariage – et même sa version édulcorée, le contrat d’union civile qu’il avait promis de faire adopter avant fin 2007 – n’est pas très casher pour lui. Oups, ça m’a échappé. Mais vous, Françaises, Français qui me lisez, vous me comprenez : cette histoire de viande (je ne parle pas des couples homos) est le « premier sujet de préoccupation des Français ». C’est même lui qui l’a dit.

Et voilà que son premier ministre (pas celui du candidat, mais celui du Président) renchérit en parlant de « traditions ancestrales qui ne correspondent plus à grand-chose ».

Parlait-il, lui, de l’institution même du mariage ? Ou peut-être de la langue française ? Ou, pour remonter un peu plus loin, à la Grèce antique, de la démocratie ? Que nenni.

Or si ces déclarations – auxquelles se rajoute celle de Guéant – visent à attirer un électorat encore plus à droite (pour autant qu’il reste encore une distance quelconque entre les uns et les autres), en s’en prenant aux traditions comme le ferait une vulgaire gauche révolutionnaire voire anarchiste, ils risquent l’effet contraire : le renforcement de cette extrême droite sans qu’elle ait à parler aussi explicitement de sujets… délicats.

Quoi qu’il en soit, on n’est finalement pas si étonné de les voir exprimer encore plus clairement ainsi ce qu’ils pensent profondément de certains de nos concitoyens qu’ils considèrent comme des minorités qu’il faut distinguer et repousser au lieu de les intégrer en respectant leurs traditions et leurs identités. La pluralité n’est pas vraiment à l’ordre du futur radieux qu’ils projettent de mettre en place, s’ils conservent le pouvoir.

28 février 2012

La mauvaise foi des médias

Classé dans : Actualité, Médias, Politique, Racisme, Religion, Société — Miklos @ 11:52

Tout pour l’audimat : RMC, rapportant la tentative d’un père de brûler sa fille vive, l’intitule – voyez tout en haut de l’image – « Fille immolée par son père ». Ce n’est qu’en lisant l’article qu’on constate que, heureusement, il n’a pu mettre son geste à exécution.

Cette méthode qui consiste à attirer le chaland par des gros titres sensa­tionnels et de préférence gore et qualifiés comme celui-ci d’« exclusifs », est bien connue des tabloïds (Weekly World News en est un bon exemple ainsi que le récemment défunt News of the World, immolé pour de bonnes raisons, lui, par son père Molloch Murdoch).

Sur le fond, le prétexte à cette tentative de meurtre qu’on pourrait ironiquement qualifier de rituel est si tristement banal : le père musulman de la jeune femme la trouvait trop émancipée et ne supportait pas qu’elle fréquente un juif.

Par le hasard de la programmation d’un autre média, France 2 avait diffusé avant-hier Mauvaise foi, le film de Roschdy Zem, dans lequel il tient le rôle d’un jeune homme qui vit en couple avec une jeune femme. Ils vont avoir un enfant, et ne savent comment faire leur coming out à leurs parents respectifs qui ignorent tout de leur relation, ni comment gérer leurs traditions respectives : il s’avère qu’il est musulman et qu’elle est juive, et que cette composante de leur identité – jusqu’ici assumée tacitement par l’un et par l’autre (et pourtant cachée à leurs parents) qui, à juste titre, se considèrent simplement Français – ressort fortement à cette occasion ; mettre une mezouzah sur la porte, donner le prénom (arabe) du défunt père au futur fils (parce que ce sera un fils, inch Allah*), prendre parti dans le conflit judéo-musulman israélo-palestinien (et si le fils était tout simplement Français ?)… Heureu­sement, le seul problème d’essence ici semble être celui d’une camionnette qui a du mal à démarrer à un moment critique.

C’est un film gentil, plein de bonnes intentions et pour toute la famille (faut bien, pour pouvoir le diffuser en prime time) : après quelques cris et chuchotements, tout est bien qui finit bien (d’ailleurs le père n’aimait pas son prénom, ça tombe bien) et les deux familles, rayonnantes de bonheur, se retrouvent gaga autour du nouveau né. Mazal tov. Ah, si tout se passait comme ça, ce serait bien le meilleur des mondes.

Comme le montre l’information qui ouvre ce billet, ce n’est pas toujours le cas : les couples « mixtes » – que ce soit du fait d’une différence de couleur, d’âge, de religion, d’éducation, de culture, de classe… – peuvent être fort mal vus et rejetés (ou pire : « punis ») par leur entourage familial et/ou social.

C’est, plus généralement, le rejet de la différence réelle ou perçue – ce qui ne veut pas dire visible ! on ne « voit » pas forcément qu’une personne est juive, gaie, roturière ou noble – de l’individu qui fait peur : c’est un instinct qu’on retrouve dans le monde animal en général, et il n’est pas étonnant de le retrouver chez l’homme. Mais cet animal doué de raison (comme l’appelait Robert Merle) devrait pouvoir justement surmonter certains de ses instincts les plus bas, par l’éducation (à la maison, à l’école, dans la société), par la réflexion (la coopération est, à long terme, bien plus profitable que le conflit, ou, comme on le dit en mathématiques, un jeu à somme positive).

On peut toujours rêver, et c’est ce à quoi nous invite ce film.


* Ce que le film n’indique pas, c’est que cette tradition existe aussi bien chez les Juifs (mais le père de la jeune fille est bien vivant, lui)…

21 février 2012

L’enjeu

Classé dans : Actualité, Politique, Progrès, Récits, Société — Miklos @ 12:03

La Ville est dorénavant couverte de caméras. Il y en a partout, à tous les coins de rues, sur les arbres et les réverbères qui les bordent, sur les feux aux carrefours et sur les poubelles des trottoirs, sur les façades des immeubles et des bâtiments, dans les petites et grandes surfaces, les cinémas, les théâtres et à l’Opéra, sur les grilles des jardins publics aux pelouses nettes de toute haie ou bosquet, dans les couloirs du métro, sur les quais et dans les rames, dans les sanisettes, même. Les porches et les entrées des édifices en sont tapissés, elles recouvrent tout, depuis les égouts et leurs bouches jusqu’aux gouttières et aux cheminées aux faites des toits. Les scanners corporels complètent ce dispositif : tout lieu public ou commercial doit légalement en posséder, et on commence à en installer dans les check-points des hauts grillages qui délimitent les quartiers.

Microscopiques et communiquant sans fil, quasi indétectables, ces caméras équipées de micros hyper sensibles voient, entendent et enregistrent tout, de jour comme de nuit. C’est pour rassurer le citoyens innocent – de quoi, on se le demande –, martèle sans relâche le ministre chargé de la sécurité intérieure : avec ce quadrillage imparable, cette détection en temps réel de tout mouvement suspect, aucun vol, aucune agression, aucun accident ni, Dieu préserve, attentat ne peut avoir lieu, ni, a fortiori, rester impuni.

Affirmation que démentent pourtant les statistiques clandestines. La criminalité s’était, comme toujours, adaptée. Il n’y a effectivement plus de grands braquages ou de règlements de comptes à la mitraillette, de viols dans les renfoncements de portes cochères obscures ou de vols à l’arrachée. Mais d’anciennes méthodes éprouvées reviennent à la mode : microfléchettes empoisonnées à l’action à retardement, lettres à l’anthrax, ou, de plus près, parapluies bulgares, polonium-210, thallium voire arsenic dans les aliments. L’internet permet dorénavant d’usurper des identités, de piéger des jeunes proies, de falsifier des cartes de crédit, de pirater des comptes bancaires et de détourner des fonds importants sans laisser de traces. Les greffes de visage et de cordes vocales à finalité esthétique se sont tellement perfectionnées qu’elles se pratiquent maintenant en ambulatoire ; il suffit donc de moins d’une journée pour se refaire une identité vierge et se rendre ainsi méconnaissable aux yeux et aux oreilles des caméras.

Face à cet échec que le pouvoir en place ne veut admettre mais que tout le monde subit, que préconiseront donc maintenant les candidats à la prochaine élection ?

16 février 2012

Et la cuti de Christian Vanneste, alors ?

Classé dans : Actualité, Politique, antisémitisme, racisme — Miklos @ 0:47

Si, à propos de Christine Boutin, on s’était demandé si elle avait viré sa cuti, se pose à propos de ce député UMP (ou, plus probablement, futur ex député UMP) une question quelque peu différente : en est-il ?

De quoi, demandez-vous ? De la manchette, voyons. En d’autres termes, serait-il en fait un inverti refoulé ?

Il semble en tout cas le suggérer dans l’une des multiples vidéos dont il inonde le web et dans laquelle il explique « pourquoi la famille est un enjeu essentiel pour l’avenir du pays », monopilisant monopolisant une bonne partie de l’entretien à la question gaie.

Selon lui, la caractéristique de l’homosexuel est un « le narcissisme, dont le fondement (pas celui de l’homosexuel, voyons !, mais celui de son narcissisme) même est le refus de l’autre. » Il n’y a qu’à regarder la vidéo en question entre deux nausées pour constater avec quelle jouissance narcissique (il reconnaît d’ailleurs bien volontiers qu’on est tous quelque peu narcissiques et qu’il y en a en politique comme ailleurs) il se délecte à rejeter l’autre. Et à citer Oscar Wilde (qu’il qualifie d’« homosexuel lucide ») qu’il a lu. Conclusion ?

On remarquera aussi qu’il critique le rôle démesuré de cette minorité « discrète, marginale, parfois sujette à plaisanterie » au sein des médias et celui de leurs lobbies au cœur du pouvoir, et possédant « un art consommé de la déformation des faits » et « de faire prendre des vessies (pas celles des homosexuels, Dieu préserve !) pour des lanternes ». Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? « Ils » sont partout. D’ailleurs, « ils » s’allient.

Quant à son affirmation qu’il n’y a « pas eu de déportation des homo­sexuels », elle consiste en un tour de passe-passe à deux temps commun aux négationnistes de tous poils (génocide arménien, Samudaripen, Shoah…) : en en minimisant les chiffres (30.000 en Allemagne, dit-il, tandis que les historiens affirment le double), ou en les réduisant à zéro (en France). Or, même si ce n’est qu’un point de détail comme disait l’autre, le chiffre actuellement avéré de déportés homosexuels en France dépasse sans doute de loin un autre chiffre que Vanneste trouve significatif, lui : « on peut même dire si on veut être méchant [...] que lorsque un certain nombre d’intellectuels français vont présenter leurs hommages à Mr Goebbels, il y en quand même la moitié qui sont homosexuels. » Ce qui est clair, c’est qu’il veut l’être.

Venons-en à sa conception (c’est le cas de le dire) de la famille. À l’écouter, on conclut que ce député fera voter une loi imposant de prouver sa fertilité comme condition de pouvoir accéder au mariage hétérosexuel, cérémonie qui sera assortie d’un engagement de mettre au monde 1,38 enfants sous peine d’annulation. Pour preuve, ce qu’il écrit ailleurs à propos de « l’ersatz de mariage entre des personnes qui ne fondent pas une famille parce qu’ils n’auront pas d’enfants et dont les sentiments ne regardent qu’eux ».

Au passage, on admirera l’orthographe de la question écrite qui lui est posée et la façon dont ce futur dépité prononce le nom d’Oscar Wilde : « Ouilde ». Puisque l’on fait passer des examens de français aux candidats à la nationalité, ne faudrait-il pas en faire passer de plus stricts à nos députés ?

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