Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 février 2011

L’ère post-Wikileaks, ou, dire tout haut ce que l’on pense tout bas

Classé dans : Actualité, Politique, Société — Miklos @ 23:56

La science diplomatique, malgré son importance, n’a pas été suffisamment cultivée; et si quelques agens politiques se sont livrés aux études qu’elle exige, d’autres se sont jetés dans la carrière, sans connaissances préalables, ou bien, se sont bornés à parcourir très-superficiellement les ouvrages qui traitent du droit des gens, et de l’histoire des négociations auxquelles les principaux événemens politiques ont donné lieu.

C’est une grande erreur de croire qu’il suffit en diplomatie, d’un simple bon sens ; ceux qui le présument, se seront fait illusion en voyant quelques affaires se traiter avec succès par des hommes qui ne se sont pas élevés au-dessus des notions vulgaires ; mais quand les matières se compliquent et que les aperçus deviennent plus fins, il ne suffit plus des simples lumières que fournit le bon sens naturel, pour trouver la solution des questions proposées. On se tromperait également, en pensant qu’on peut se former par la pratique seule. L’agent diplomatique, du moment qu’il entre en fonctions, se trouve aux prises avec les faits et les choses de forme du moment. Il n’a plus guères le temps ni d’étudier, ni de faire de longues recherches pour approfondir les questions. Les faits qui passent sous ses yeux, ne font que charger sa mémoire sans l’éclairer, s’il ignore à quel principe ils se rapportent, et quelles sont les inductions raisonnables qu’il peut en tirer. L’expérience est sans contredit le fruit de la pratique, mais pour qu’on puisse l’utiliser, il faut qu’elle soit appuyée sur la théorie. (pp. 3-4)

L’agent politique représentant au-dehors la vigilance du gouvernement qui l’envoie, sa plus constante occupation doit être d’observer tout ce qui se passe sous ses yeux, de deviner, s’il le peut, ce qu’on lui cache, et de pressentir, autant qu’il est donné à la prudence humaine de le faire, les événemens prochains. (p. 125)

Autant le besoin d’une sage réserve impose à l’agent politique le devoir d’user de discrétion et de circonspection dans tout ce qu’il peut être dans le cas de communiquer à d’autres, autant d’un autre côté la fausseté lui est défendue. Outre que, malgré toutes les précautions, elle finit toujours par être découverte, les hommes qu’elle a abusés, victimes, dans leurs intérêts et dans leur amour propre, d’une confiance trompée, ne la pardonnent jamais. On fait gloire d’ailleurs de traiter avec un homme d’honneur, tandis qu’on se tient toujours en garde contre celui dont la bonne foi est douteuse. (p. 127)

Par suite du principe d’égalité naturelle dont jouissent, les uns envers les autres, tous les états indépendans, nul d’entre eux, quelque puissant qu’il soit, n’a droit de prétendre à des hommages ni à des honneurs particuliers, quoique tous soient autorisés à considérer comme lésion, des démonstrations positives de mépris, et des actes contraires à leur dignité. (p. 184)

Charles de Martens, Guide diplomatique, t. 1. Leipsic, 1832.

8 février 2011

Mais où vont nos impôts ?

Classé dans : Histoire, Littérature, Musique, Société — Miklos @ 1:37

L’air préféré d’Albertine – avant sa disparition, dont nous avons eu une magnifique interprétation par Jean-Laurent Cochet – était Le Biniou, « chanson bretonne (immense succès) », composée en 1856 par Émile Durand (1830-1903) sur des paroles d’Hippolyte Guérin. Ce qui, écrit Émile Bedriomo, signale son manque de profondeur ; il poursuit en citant Proust qui tient à se dissocier de goûts aussi déplorables : « Entendre du Wagner quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! ».

Cette chanson avait effectivement eu un grand succès, au vu de la renommée de ses interprètes successifs sur une longue période – Jules Lefort (« le baryton favori des concerts et des salons » dans les années 1860 qui l’avait lancée), Adolphe Maréchal (ténor lyrique belge) en 1898, [Albert-Désiré] Vaguet (« ténor de l’opéra ») après 1916… Les Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Bretagne (vol. 82) indiquent que « la lithographie suggestive [de la couverture], réalisée par L. Denis d’après Bertrand, qui montre un jeune berger jouant du biniou avec à ses côtés une chèvre, a sa part de responsabilité dans le succès foudroyant et durable que rencontra cette œuvre. »

C’est en 1900 qu’est inaugurée la première ligne de métro parisien, Porte de Vincennes à Porte Maillot. Dans les années qui précéderont la Première guerre, s’ouvriront plus de 92 km de voies dont les travaux à ciel ouvert ne devaient manquer de causer de sérieux problèmes pour les parisiens. Le rapport avec le tube de Durand ? C’est à cette époque (on en trouve mention dans l’Apiculteur de 1913), que le chansonnier Paul Weil (1865-?, connu aussi sous le nom de Paul Briand) écrit Le Paveur du Métro sur l’air du Biniou, lui donnant ainsi une nouvelle jeunesse. Elle sera diffusée le 30 août 1929 à 20h45 (autant être précis) à la T.S.F. (comme on disait alors), sur Paris-P.T.T. (458 m., 0 kw 500), interprétée par La Houppa (dont le chapeau n’est pas sans rappeler celui de la mère légitime des Miss France), qui en profitera pour chanter aussi Elle bavardait chez la concierge et Le mariage démocratique, lors du Septième Gala rétrospectif des vieux succès français, organisé par la Chambre syndicale des Éditeurs de chansons.

Les paroles de cette nouvelle version méritent d’être citées, tant l’on y voit que les heures de travail et son efficacité, les grèves, les syndicats, les syndicats… étaient autant d’actualité il y a un siècle qu’ils le sont aujourd’hui.

On construit sous ma fenêtre
Une gare du métro
La lign’ neuf ou dix peut-être
Je n’sais plus quel numéro !
Je regard’ pour me distraire
Les travaux qui ne vont guère ;
Mais ce qui fait mon bonheur,
C’est d’contempler le paveur.

Ce paveur qui rigole
Creuse un petit trou
Pour mettr’ de la boue :
Les passants y dégringolent,
Mais qu’ils s’cass’ le cou,
L’ paveur s’en fout.

Le matin quand il arrive
L’ paveur crache dans ses mains,
Il n’a pas beaucoup d’salive,
Il r’tir’ trois pavés et geint ;
Mais neuf heur’ sonn’nt à l’horloge,
Alors le paveur déloge,
Et plantant un drapeau vert
Chez l’troquet va tuer l’ver,

Pendant qu’il boit sa fiole,
Sur ses trois pavés un cam’lot debout
Chant’ les chansons de Mayol.. e
Mais buvant son coup
L’ paveur s’en fout.

Quant il a liché sa goutte
L’ paveur sort de chez l’ chand d’ vins
Il voit l’ camelot, il l’écoute,
Il chante même au refrain
Puis quand l’ camelot se r’tire
Le paveur baille et s’étire,
Comme c’est l’heur’ de déjeûner
Il replac’ les trois pavés.

Et pendant qu’il digère
Passe un inspecteur galonné partout,
Il inspecte les trois pierres,
Puis son camp il fout
Je ne sais où.

Ainsi trois fois la journée,
Je vois depuis dix-huit mois
Ma rue pavée, dépavée,
J’ voudrais bien que ça change
Ça peut vous paraître étrange,
Le pavé de grès parfois
Fait place au pavé de bois.

Quand c’est l’ bois qu’on hasarde,
Il y a trois paveurs pour ce travail fou,
L’un prend les bouts d’ bois, les r’garde
Le deuxième itou
L’ troisième s’en fout.

Mais l’ paveur s’est mis en grève
Veut la r’traite à vingt-cinq ans ;
Il dit ce métier me crève
L’ Syndicat prend tout mon temps.
Je lui dis : bon fonctionnaire
Bouchez l’ trou qu’ vous v’nez d’ refaire,
Il me répond : Et ta sœur
Est-c’ qu’elle soign’ra mes douleurs ?

Les douleurs sont des folles
Mais vous contribuable êt’s encore plus fou,
Vous voudriez ma parole
Qu’on travaill’ pour vous,
Ah ! c’qu’on s’en fout.

Paul Weil

25 décembre 2010

Au hasard d’une promenade dans Bruxelles

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 21:33

« Quiconque par sa faute cause du dommage à autrui est tenu de le réparer.—On nomme faute, tout ce qui blesse injustement le droit d’autrui. La faute peut consister soit dans une action, soit dans une omission.

Le fait commis avec intention de nuire constitue un délit ; — lorsque cette intention n’existe pas, on lui donne le nom de quasi-délit : Ex., un pot de fleurs tombe d’une fenêtre sur la tête d’un passant et le blesse grièvement : ce fait est un quasi-délit. »

J.-M. Boileux, Commentaire sur le Code Napoléon. Paris, 1856.

« L’existence de règlements de police concernant les vidanges est un indice de civilisation avancée. En France, on a eu, pondant longtemps, à adresser sur ce sujet, aux autorités chargées dans les villes du service de la voirie, le reproche d’incurie et d’abandon. Les plaisanteries de Scarron, de Molière et de quelques poètes comiques, les anecdotes piquantes de le Sage dans son roman de Gil Blas, nous apprennent quels désagréments réservait aux personnes qui se hasardaient le soir dans les rues étroites et obscures des cités, l’usage de jeter les vidanges par les fenêtres. — Les mauvaises habitudes, qu’une longue tradition a en quelque sorte consacrées, ne sont pas faciles à extirper. Plusieurs dispositions insérées dans les anciennes ordonnances de police pour ramener les habitants des villes à une plus exacte observation des lois de l’hygiène, manquèrent leur effet à cause de leur trop grande sévérité. »

M. D. Dalloz ainé, Répertoire méthodique et alphabétique de législation. Paris, 1853.

« L’art. 8 défend de jeter par les fenêtres, dans les rues, de l’eau, des immondices, etc., et d’y déposer des ordures, débris, décombres, poteries, verres cassés, etc., comme aussi d’y verser des eaux corrompues ou autres matières infectes. — L’observation journalière est là pour prouver que l’exécution de cet article laisse aussi beaucoup à désirer. »

Annales du conseil central de salubrité publique de Bruxelles. Bruxelles, 1841.

« On punit un homme parce que son chien est tombé d’une fenêtre sur la tête d’un passant, ou bien parce qu’il a laissé dans la rue une brouette où il peut s’écorcher les jambes; mais celui qui publie que telle peuplade crucifie les enfants et que telle autre les mange, et qui livre ainsi à la haine et à la vengeance des navigateurs des milliers d’hommes innocents, n’est pas même blâmé. Où est donc la différence de l’assassin au calomniateur ? »

Boucher de Perthes, Hommes et choses ; alphabet des passions et des sensations. Paris, 1851.

19 décembre 2010

L’inexorable marche de la pollution

Classé dans : Actualité, Photographie, Société — Miklos @ 23:58

« Produire toujours plus, consommer toujours plus et… jeter dans les mêmes proportions : la pernicieuse règle de trois de notre société dite “avancée”. Mais ce qui avance surtout, de façon inexorable et vertigineuse, c’est l’emprise des déchets sur notre terre. » — Fabien Bonnet, « Le petit ambassadeur du tri à la pointe du combat », La Nouvelle République, 29/6/2010.

12 novembre 2010

Le racisme ordinaire d’Agatha Christie

Classé dans : Littérature, antisémitisme, racisme — Miklos @ 18:54

Il y a trente ans, les étrangers domiciliés ou métèques vivaient chez nous sans enfreindre trop ouvertement la réserve que leur commandait leur état. Ils s’enfermaient volontiers dans l’exercice des professions où les portaient leurs aptitudes et qui sont principalement la banque et l’enseignement de la philologie. Les citoyens, qui vivaient du travail agricole, industriel et commercial, et qui s’enorgueillissaient d’une apparente prépondérance en Europe, n’eussent pas supporté, d’ailleurs, que leurs hôtes leur devinssent incommodes et prétendissent les dominer. — Gabriel Syveton, « Le complot des Métèques », in Le Correspondant, 1899.

Le hors-série n° 11 de la revue Lire est consacré à Agatha Christie, dont on avait tout dévoré adolescent, je dis bien tout : polars, évidemment (on y a adoré les personnages de Tommy et Tuppence, trop rares, et retrouvé avec plaisir Miss Marple, tandis qu’Hercule Poirot commençait sérieusement à nous lasser), mais aussi romans psychologiques (écrits sous le nom de Mary Westmacott) et autobiographie. Sa vaste production (73 romans, 160 nouvelles, 17 pièces de théâtre pour la plupart adaptées de romans ou de nouvelles), n’égale tout de même pas en nombre de titres celle de sa non moins célèbre compatriote Barbara Cartland (plus de 700 ouvrages), mais en a dépassé de loin ses tirages.

À la lecture systématique de son œuvre romanesque, on en arrive à en deviner les rouages, et l’un des plaisirs de ce type de lecture n’est plus l’effet surprise, disparu avec cette prise de conscience, mais au contraire, de constater que tout se déroule inéluctablement, comme prévu. Pour qui aura lu aussi son autobiographie, on y retrouve des paysages, des lieux et des objets qui meublent ses romans, tel ce petit cheval à bascule.

Ce que l’on avait remarqué aussi – et l’un des articles de Lire en parle –, c’est ce « racisme ordinaire » (titre de la page que Marc Ringlet lui y consacre) et paternaliste de l’auteur. Est-ce, comme le suggère le magazine, le fait de l’époque (l’entre-deux-guerres) auquel se rajouterait l’influence de son « milieu culturel, bourgeois et colonialiste » (on pense aussi au Tintin d’Hergé, mêmes causes, mêmes effets) ?

Quoi qu’il en soit, il est récurrent. On a encore en mémoire – c’était si frappant – la description caricaturale qu’elle fait d’un personnage juif : son regard (“Behind the counter a Jew—a small Jew with cunning eyes”, in Why the Light Lasts, 1924), ses traits, la couleur jaune de sa peau (on ne peut manquer de penser à une certaine étoile de la même couleur), gras et bien habillé et, comme de bien entendu, dans la finance (“That was the damnable part about Jews, you couldn’t deceive them about money, they knew!” in Ten Little Niggers, 1939).

Forcément étranger (il ne peut être britannique même s’il en parle parfaitement la langue), forcément oriental (juif, grec, portugais ou sud-américain, tous les mêmes), il en a tous les traits (“a large round head, faintly yellow face, and mournful dark eyes” comme elle l’écrit en 1977 dans son autobiographie à propos d’un hôtelier à Alep). Agatha Christie n’est pas Shakespeare et son Juif n’est pas Shylock mais bien plus de son époque à elle, digne de figurer sur une couverture de Der Sturmer.

Agatha Christie aimait bien reprendre des personnages secondaires apparus dans un roman et les faire figurer, en arrière-plan, dans un ou plusieurs textes ultérieurs. L’article de Julien Bisson dans ce numéro de Lire, « Le petit monde d’Agatha », en mentionne quelques-uns, les plus sympathiques ou amusants. Mais il omet le singulier, souvent utile et vaguement antipathique Mr Robinson, qui n’a de britannique que le nom. Suivons ses apparitions :

The man who came into the room did not look as though his name was, or could ever have been Robinson. It might have been Demetrius, or Isaacstein, or Perenna – though not one or the other in particular. He was not definitely Jewish, nor definitely Greek nor Portuguese nor Spanish, nor South American. What did seem highly unlikely was that he was an Englishman called Robinson.

He was fat and well dressed, with a yellow face, melancholy dark eyes, a broad forehead, and a generous mouth that displayed rather overlarge very white teeth. His hands were well shaped and beautifully kept. His voice was English with no trace of accent.

Cat Among The Pigeons, 1959.

Mr. Robinson smiled. He was a fat man and very well dressed. He had a yellow face, his eyes were dark and sad-looking and his mouth was large and generous. He frequently smiled to display over-large teeth. « The better to eat you with, » thought Chief Inspector Davy irrelevantly.

His English was perfect and without accent but he was not an Englishman. Father wondered, as many others had wondered before him, what nationality Mr. Robinson really was.

At Bertram’s Hotel, 1965.

He added: “You know Mr Robinson, don’t you? Or rather Mr Robinson knows you, I think he said.”

“Robinson?” Sir Stafford Nye considered. “Robinson, an English name.” He looked across to Horsham. “Large, yellow face?” he said. “Fat? Finger in financial pies generally?”

He asked: “Is he, too, on the side of the angels – is that what you’re telling me?”

“I don’t know about angels,” said Henry Horsham. “He’s pulled us out of a hole in this country more than once. People like Mr Chetwynd don’t go for him much. Think he’s too expensive, I suppose. Inclined to be a mean man, Mr Chetwynd. A great one for making enemies in the wrong place.”

“One used to say ‘Poor but honest’,” said Sir Stafford Nye thoughtfully. “I take it that you would put it differently. You would describe our Mr Robinson as expensive but honest. Or shall we put it, honest but expensive.” He sighed.

Passenger to Frankfurt, 1970.

The room seemed to be mainly filled by an enormous desk. Behind the desk sat a rather enormous man, a man of great weight and many inches. He had, as Tommy had been prepared for by his friend, a very large and yellow face. What nationality he was Tommy had no idea. He might have been anything. Tommy had a feeling he was probably foreign. A German, perhaps? Or an Austrian? Possibly a Japanese.

Or else he might be very decidedly English.

“Ah. Mr Beresford.”

Mr Robinson got up, shook hands.

Postern of Fate, 1973.

Un antisémitisme de bon aloi, en quelque sorte, et qui s’exprimera ainsi sur près de cinquante ans, inchangé, comme le milieu petit-bourgeois dans lequel elle a vécu et où se passent ses intrigues, comme les bonnes vieilles formules qui ont fait le succès de son auteur. Et contrairement aux autres personnages de Christie, Robinson ne vieillit pas. Et pour cause : c’est un archétype, lui.

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