Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

20 avril 2011

Contestez !, ou, Il est interdit d’interdire

Classé dans : Arts et beaux-arts, Politique, Société — Miklos @ 9:19

Il est des moments dans l’histoire des hommes où la faculté critique de l’esprit, par un surcroît d’activité et de virulence, apparaît comme prédominante. Plus que cela encore, elle semble absorber ou résumer les autres facultés, devenir l’esprit même. Nous assistons à l’un de ces moments. Non point parce que l’esprit aurait, arbitrairement et par fantaisie, décidé de se montrer sous ce jour essentiellement et intégralement critique. Mais parce que l’objet de son exercice, c’est-à-dire le monde, a pris la forme d’une société de production et de consommation.

Cette mutation, telle que l’ont étudiée et décrite divers sociologues, parmi lesquels on s’accorde assez généralement à citer Herbert Marcuse comme le plus pénétrant, a fait du monde un monde clos, en dehors duquel rien n’existe, et, au sens le plus exact du terme, totalitaire. Sa finalité se trouve en lui-même. Il produit pour consommer ce qu’il produit. Toutes les activités de l’esprit, à l’intérieur de ce monde, seront purement techniques ; elles ne tendront qu’à assurer, développer et perfectionner la production et à administrer la consommation des objets produits. Mais l’esprit, qui est de nature volatile, ne saurait se borner à ces besognes strictement pratiques ; il aspire à se dégager d’une si plate et monotone astreinte, pour se situer en dehors du monde et juger celui-ci. C’est donc par un acte de violence qu’il exercera celle-là de ses fonctions propres, qui, soudain, se déclare comme sa fonction essentielle : sa fonction critique. Il ne s’agit pas pour lui d’examiner la façon dont, à l’intérieur de la machine totalitaire, tourne tel ou tel de ses rouages et d’y apporter des améliorations, également d’ordre technique et pratique. C’est tout l’ensemble de la machine qu’il considère. Et la violence avec laquelle il s’est arraché à la machine afin de la juger se communiquera à son jugement. Celui-ci sera, lui aussi, total et absolu. Il sera une contestation de toute la machine, une condamnation de son existence.

Jean Cassou, Art et contestation. Weber, Paris, 1968.

16 avril 2011

Du progrès aux U.S.A. et en France

En France : La Chaise, Père La Chaise, chaise d’affaires, chaise à bascule, La Chaise-Beaudouin, chaise berçante, chaise à bras, basse chaise, chaise de chanoine, chaise de chœur, chaise de commodité, chaise à crémaillère, chaise curule, Deux-Chaises, La Chaise-Dieu, chaise à dos, chaise de fer, la chaise Gild-Holm-’Ur , haute chaise, chaise longue, chaise marine, chaise de moulin à vent, chaises musicales, chaise de particulier, chaise percée, chaise de place, chaise pontificale, chaise à porteurs , chaise de poste, chaise de roue, chaise roulante, chaise de salon, chaise à vertugadin, Chaize-le-Vicomte.

10 avril 2011

Oh la vaaaaaache !

Classé dans : Littérature, Musique, Politique, Société — Miklos @ 13:35

Rire serait le propre de l’homme, selon Rabelais. Eh bien, pas uniquement. Les enfants d’une certaine génération – celle où, faute de MP3 à télécharger dans son portable et à écouter sur casque à s’en éclater le tympan, on chantait (ce qui n’est pas uniquement le propre de l’homme non plus) – savent que le koukaboura rit, même s’ils ignorent ce qu’est ce machin (ce qui est bien dommage).

Et les autres, ceux qui n’ont jamais entendu parler de cet étrange oiseau, apporteront un argument de poids pour preuve que les animaux sont aussi capables non pas uniquement de sourire (comme, par exemple, le nonpareil chat de Cheshire), mais de rire : la vache.

Léon Bel, producteur de comté installé depuis 1898 à Lons-le-Saunier (Jura), s’associe au Suisse Émile Graf, inventeur avec ses frères Otto et Gotfried d’un fromage fondu, bon et économique (procédé mis au point en 1907).

Il crée les fromageries Bel, qu’il dirige jusqu’en 1937, où son gendre Robert Fiévet lui succède.

Le 16 avril 1921, il dépose la marque « La Vache qui rit ».

Benjamin Rabier (1864-1939), dessinateur animalier qui, officier de ravitaillement dans la même unité que Léon Bel, avait alors dessiné un insigne surnommé « la walkyrie » et représentant une tête de vache rougeâtre. Léon Bel s’en inspire mais, peu satisfait de son dessin, fait appel à Rabier. Le dessin de la vache rouge aux boîtes de fromage-boucles d’oreilles, réalisé en 1922, est déposé en 1924.

La production commence en 1924, soutenue depuis par une publicité moderne. Un film est tourné avec Pauline Carton, suivi par un dessin animé de Paul Grimault. Les fromageries Bel patronnent les « 6 jours de La Vache qui rit » ; seront présentes dans la caravane du Tour de France. À partir de 1954, une émission de radio est diffusée : « La Vache qui rit au paradis des animaux. » Des accessoires scolaires, jeux de société, et chansons apparaissent. Bel patronne Intervilles de 1989 à 1991.

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive :

« Le rire est le propre de l’homme, le sérieux celui de la vache. »

En juillet 1954, Bel attaque en justice Grosjean, qui contre-attaque en 1955. Bel perd son procès. En mars 1959, la Cour d’appel de Paris interdit à Grosjean d’exploiter La Vache sérieuse. La décision est confirmée en cassation.

À partir de 1937 étaient apparus aussi La Vache verte, La Vache bleue, La Vache qui lit, La Vache qui rêve, La Vache qui rue, La Vache savante, La Vache fidèle, La Vache coquette, La Vache rousse, la Vache mécanique, Le Veau qui pleure, Le Veau qui braille, Le Singe qui rit, La Chèvre qui rit, etc.

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de Je me souviens : notes pour Je me souviens de Georges Perec à l’usage des générations oublieuses et de celles qui n’ont jamais lu. Castor Astral, 2003.

Ce célèbre ruminant ne fait pas qu’inspirer l’industrie fromagère et la justice, mais aussi le domaine artistique. C’est ainsi que les chorégraphes néerlandais Gonnie Heggen et Frans Poelstra créent aux USA, au début des années 1990, un spectacle intitulé La Vache qui rit, que la critique trouve inégal.

Est-ce ce qui fera pleurer la vache (qui n’est pas le seul animal capable de verser des larmes : il y a évidemment le crocodile, mais aussi le cheval, dont on a récemment parlé) ? Non, il y a une autre raison, plus structurelle : en 2003, les sœurs Kate et Anna McGarrigle, chanteuses bilingues nées au Canada sortent l’album La Vache qui pleure qui comprend une chanson éponyme qui déplore le triste sort des vaches auxquelles on enlève, chaque année, leurs veaux élevés sous elles. Il y a de quoi pleurer : l’amour de la vache pour son veau n’a rien d’un amour vache, bien au contraire.

Cet album (dont on peut écouter ici des extraits) comprend une petite perle, Petites boîtes, la version française de la célèbre Little Boxes rendue célèbre par Pete Seeger : légèrement – le style folk américain – c’est en fait une critique acerbe du conformisme de la middle class américaine et des banlieues où elle vit, les petites boîtes étant des maisons toutes identiques les unes aux autres à part la couleur (on dirait qu’elles sont faites de pâte à modeler, c’est l’âge du ready made), dans lesquelles habitent des gens qui se ressemblent tous à part le métier, et il en sera ainsi de leurs enfants.

Cette chanson a été créée par Malvina Reynolds (1900-1978), auteur et interprète de chansons très politiquement engagées. Elle est moins connue que ceux qui ont repris nombre de ses chansons, à l’instar de Pete Seeger pour celle-ci ou de Joan Baez pour What have they done to the rain. Datant de 1962, elle est toujours d’actualité : sous une forme élégiaque, elle s’élève vigoureusement et tragiquement contre les effets des essais nucléaires et leurs retombées : un petit garçon sous la pluie, une douce pluie qui tombe pendant des années, et l’herbe a disparu, l’enfant disparaît, et la pluie continue à tomber comme des larmes impuissantes, et qu’ont-ils fait à la pluie ? Comme le dit Joan Baez en introduction à son interprétation (que l’on peut comparer à celle de Malvina Reynolds), “It doesn’t protest gently, but it sounds gentle.”

Pete Seeger et Joan Baez sont deux représentants d’un genre américain particulier, celui du protest song et des nombreux chanteurs politiquement engagés pour la justice sociale, dans un pays qui n’a pas de gauche réelle : émergeant au 19e siècle autour de sujets brûlants alors – la guerre civile, l’esclavage et le vote des femmes – il comprend les Negro spirituals, qui, sous une forme implicite (on pense par exemple à Go Down Moses, qui chante l’esclavage des Israélites en Égypte), exprime la souffrance des Noirs (“oppressed so hard they could not stand”) et leur désir d’émancipation (“let my people go”). Au 20e siècle, ce genre abordera la lutte des classes (l’organisation sociale et le syndicalisme : Which side are you on?), la grande dépression, le mouvement des droits civiques, les guerres (mondiales, Vietnam), le nucléaire. Quelques noms : la famille Hutchinson au 19e siècle, et, plus récemment, Joe Hill (chanté ici par Paul Robeson, un autre grand représentant de ce genre, dont on a précédemment parlé), Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Josh White, Les Weavers (co-fondé par Pete Seeger), Bob Dylan, Phil Ochs, Tom Paxton, Tom Lehrer (dont on a parlé à plusieurs reprises), Bob Marley, Joan Baez, Neil Young, Patti Smith, Tom Waits, Bruce Springsteen, Marvin Gaye, Melba Moore, Rage Against the Machine et bien d’autres encore.

En France, il y avait bien des chansons réalistes qui faisaient fonction de critique sociale (Aristide Bruant, Fréhel, Damia, Édith Piaf…), et, du côté de la critique politique on trouvait les chansonniers et leurs cabarets (dont il subsiste notamment le Caveau de la République). L’un des plus célèbres est Béranger (1780-1857), qui a payé de sa personne à plusieurs reprises pour sa critique non voilée des pouvoir en place. Voici le début du plaidoyer de Dupin dans un procès intenté en 1821 à Béranger :

Un homme d’esprit a dit de l’ancien gouvernement de la France, que c’était une monarchie absolue tempérée par des chansons.

Liberté entière était du moins laissée sur ce point.

Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l’ont remarquée. — « Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence1. »

Chaque peuple a sa manière d’exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentemens.

L’opposition du taureau anglais éclate par des mugissemens.

Le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main.

Les plaintes du Français s’exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.

Cet esprit national n’a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même a ceux qui, d’origine étrangère, ne s’étaient pas crus dispensés d’étudier le naturel français.

Mazarin demandait : « Eh bien ! que dit le peuple des nouveaux édits ? — Monseigneur , le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l’Italien, il payera ; et satisfait d’obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.

Cette habitude de faire des chansons sur tous les événemens, même les plus sérieux, était si forte et s’était tellement soutenue, qu’elle a fait passer en proverbe qu’en France tout finit par des chansons.

La ligue n’a pas fini autrement : ce que n’eût pu la force seule, la satire Ménippée l’exécuta2.

Que de couplets vit éclore la fronde ! les baïonnettes n’y pouvaient rien.

Au qui vive d’ordonnance
Alors prompte à s’avancer,
La chanson répondait,
France !
Les gardes laissaient passer.

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernemens nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent pas supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, même par des chansons.

Leur susceptibilité est sans égale…. Ils n’entendent pas la plaisanterie…., et, sous leur domination, il n’est plus vrai de dire : tout finit par des chansons, mais tout finit par des procès.

Nous allons donc plaider.

MM. Clair et Clapier (éds.), Barreau français, collection des chefs-d’œuvre de l’éloquence judiciaire, IIe série, t. 5. Paris, 1824.

On lira avec intérêt et amusement la relation de ce procès qu’en fait Dupin dans ses Mémoires : Béranger a eu beaucoup de mal à entrer dans le tribunal, il n’y avait plus de place tellement le public s’y pressait.

Quant à l’adage que cite Dupin, selon lequel « en France tout finit par des chansons » : il semble qu’elles n’aient plus, à la fin du 20e siècle et au début de l’actuel, l’importance populaire qu’elles avaient au 19e, par exemple avec Le Temps des cerises. Plus généralement, ce sont les chansons à texte et le fait de chanter qui semblent en voie de disparition, remplacés par les tubes à rythme et l’écoute passive.

Pour finir, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos vaches. On en conclura qu’une vache qui pleure, c’est qu’on lui a fait une vacherie. Et une vache qui rit, c’est qu’elle a son veau chéri. Enfin, comme l’écrit toujours Rabelais, « mieux est de ris que de larmes escripre ».




1 Claude de Seyssel, archevêque de Turin, auteur d’une bonne Histoire de Louis XII et du livre de la Monarchie française. Il est très remarquable que dans ce livre, imprimé en 1519, l’auteur met le parlement au-dessus du roi.

2 …………………………..…Ridiculum acri

Foitiùs ac meliùs magnas plerumque secat res.

20 février 2011

L’ère post-Wikileaks, ou, dire tout haut ce que l’on pense tout bas

Classé dans : Actualité, Politique, Société — Miklos @ 23:56

La science diplomatique, malgré son importance, n’a pas été suffisamment cultivée; et si quelques agens politiques se sont livrés aux études qu’elle exige, d’autres se sont jetés dans la carrière, sans connaissances préalables, ou bien, se sont bornés à parcourir très-superficiellement les ouvrages qui traitent du droit des gens, et de l’histoire des négociations auxquelles les principaux événemens politiques ont donné lieu.

C’est une grande erreur de croire qu’il suffit en diplomatie, d’un simple bon sens ; ceux qui le présument, se seront fait illusion en voyant quelques affaires se traiter avec succès par des hommes qui ne se sont pas élevés au-dessus des notions vulgaires ; mais quand les matières se compliquent et que les aperçus deviennent plus fins, il ne suffit plus des simples lumières que fournit le bon sens naturel, pour trouver la solution des questions proposées. On se tromperait également, en pensant qu’on peut se former par la pratique seule. L’agent diplomatique, du moment qu’il entre en fonctions, se trouve aux prises avec les faits et les choses de forme du moment. Il n’a plus guères le temps ni d’étudier, ni de faire de longues recherches pour approfondir les questions. Les faits qui passent sous ses yeux, ne font que charger sa mémoire sans l’éclairer, s’il ignore à quel principe ils se rapportent, et quelles sont les inductions raisonnables qu’il peut en tirer. L’expérience est sans contredit le fruit de la pratique, mais pour qu’on puisse l’utiliser, il faut qu’elle soit appuyée sur la théorie. (pp. 3-4)

L’agent politique représentant au-dehors la vigilance du gouvernement qui l’envoie, sa plus constante occupation doit être d’observer tout ce qui se passe sous ses yeux, de deviner, s’il le peut, ce qu’on lui cache, et de pressentir, autant qu’il est donné à la prudence humaine de le faire, les événemens prochains. (p. 125)

Autant le besoin d’une sage réserve impose à l’agent politique le devoir d’user de discrétion et de circonspection dans tout ce qu’il peut être dans le cas de communiquer à d’autres, autant d’un autre côté la fausseté lui est défendue. Outre que, malgré toutes les précautions, elle finit toujours par être découverte, les hommes qu’elle a abusés, victimes, dans leurs intérêts et dans leur amour propre, d’une confiance trompée, ne la pardonnent jamais. On fait gloire d’ailleurs de traiter avec un homme d’honneur, tandis qu’on se tient toujours en garde contre celui dont la bonne foi est douteuse. (p. 127)

Par suite du principe d’égalité naturelle dont jouissent, les uns envers les autres, tous les états indépendans, nul d’entre eux, quelque puissant qu’il soit, n’a droit de prétendre à des hommages ni à des honneurs particuliers, quoique tous soient autorisés à considérer comme lésion, des démonstrations positives de mépris, et des actes contraires à leur dignité. (p. 184)

Charles de Martens, Guide diplomatique, t. 1. Leipsic, 1832.

8 février 2011

Mais où vont nos impôts ?

Classé dans : Histoire, Littérature, Musique, Société — Miklos @ 1:37

L’air préféré d’Albertine – avant sa disparition, dont nous avons eu une magnifique interprétation par Jean-Laurent Cochet – était Le Biniou, « chanson bretonne (immense succès) », composée en 1856 par Émile Durand (1830-1903) sur des paroles d’Hippolyte Guérin. Ce qui, écrit Émile Bedriomo, signale son manque de profondeur ; il poursuit en citant Proust qui tient à se dissocier de goûts aussi déplorables : « Entendre du Wagner quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! ».

Cette chanson avait effectivement eu un grand succès, au vu de la renommée de ses interprètes successifs sur une longue période – Jules Lefort (« le baryton favori des concerts et des salons » dans les années 1860 qui l’avait lancée), Adolphe Maréchal (ténor lyrique belge) en 1898, [Albert-Désiré] Vaguet (« ténor de l’opéra ») après 1916… Les Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Bretagne (vol. 82) indiquent que « la lithographie suggestive [de la couverture], réalisée par L. Denis d’après Bertrand, qui montre un jeune berger jouant du biniou avec à ses côtés une chèvre, a sa part de responsabilité dans le succès foudroyant et durable que rencontra cette œuvre. »

C’est en 1900 qu’est inaugurée la première ligne de métro parisien, Porte de Vincennes à Porte Maillot. Dans les années qui précéderont la Première guerre, s’ouvriront plus de 92 km de voies dont les travaux à ciel ouvert ne devaient manquer de causer de sérieux problèmes pour les parisiens. Le rapport avec le tube de Durand ? C’est à cette époque (on en trouve mention dans l’Apiculteur de 1913), que le chansonnier Paul Weil (1865-?, connu aussi sous le nom de Paul Briand) écrit Le Paveur du Métro sur l’air du Biniou, lui donnant ainsi une nouvelle jeunesse. Elle sera diffusée le 30 août 1929 à 20h45 (autant être précis) à la T.S.F. (comme on disait alors), sur Paris-P.T.T. (458 m., 0 kw 500), interprétée par La Houppa (dont le chapeau n’est pas sans rappeler celui de la mère légitime des Miss France), qui en profitera pour chanter aussi Elle bavardait chez la concierge et Le mariage démocratique, lors du Septième Gala rétrospectif des vieux succès français, organisé par la Chambre syndicale des Éditeurs de chansons.

Les paroles de cette nouvelle version méritent d’être citées, tant l’on y voit que les heures de travail et son efficacité, les grèves, les syndicats, les syndicats… étaient autant d’actualité il y a un siècle qu’ils le sont aujourd’hui.

On construit sous ma fenêtre
Une gare du métro
La lign’ neuf ou dix peut-être
Je n’sais plus quel numéro !
Je regard’ pour me distraire
Les travaux qui ne vont guère ;
Mais ce qui fait mon bonheur,
C’est d’contempler le paveur.

Ce paveur qui rigole
Creuse un petit trou
Pour mettr’ de la boue :
Les passants y dégringolent,
Mais qu’ils s’cass’ le cou,
L’ paveur s’en fout.

Le matin quand il arrive
L’ paveur crache dans ses mains,
Il n’a pas beaucoup d’salive,
Il r’tir’ trois pavés et geint ;
Mais neuf heur’ sonn’nt à l’horloge,
Alors le paveur déloge,
Et plantant un drapeau vert
Chez l’troquet va tuer l’ver,

Pendant qu’il boit sa fiole,
Sur ses trois pavés un cam’lot debout
Chant’ les chansons de Mayol.. e
Mais buvant son coup
L’ paveur s’en fout.

Quant il a liché sa goutte
L’ paveur sort de chez l’ chand d’ vins
Il voit l’ camelot, il l’écoute,
Il chante même au refrain
Puis quand l’ camelot se r’tire
Le paveur baille et s’étire,
Comme c’est l’heur’ de déjeûner
Il replac’ les trois pavés.

Et pendant qu’il digère
Passe un inspecteur galonné partout,
Il inspecte les trois pierres,
Puis son camp il fout
Je ne sais où.

Ainsi trois fois la journée,
Je vois depuis dix-huit mois
Ma rue pavée, dépavée,
J’ voudrais bien que ça change
Ça peut vous paraître étrange,
Le pavé de grès parfois
Fait place au pavé de bois.

Quand c’est l’ bois qu’on hasarde,
Il y a trois paveurs pour ce travail fou,
L’un prend les bouts d’ bois, les r’garde
Le deuxième itou
L’ troisième s’en fout.

Mais l’ paveur s’est mis en grève
Veut la r’traite à vingt-cinq ans ;
Il dit ce métier me crève
L’ Syndicat prend tout mon temps.
Je lui dis : bon fonctionnaire
Bouchez l’ trou qu’ vous v’nez d’ refaire,
Il me répond : Et ta sœur
Est-c’ qu’elle soign’ra mes douleurs ?

Les douleurs sont des folles
Mais vous contribuable êt’s encore plus fou,
Vous voudriez ma parole
Qu’on travaill’ pour vous,
Ah ! c’qu’on s’en fout.

Paul Weil

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos