Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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12 avril 2005

Stéréotypes

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 20:37

Quoi de plus familier, et à la fois de plus difficile à expliquer, qu’un stéréotype ? La définition, déjà, pose problème. Le stéréotype est-il un cliché, une idée reçue, un préjugé, une caricature ? La définition que nous soumet Robert Frank, est convaincante : les stéréotypes sont des images solides, entendons figées, profondément enracinées dans les inconscients collectifs, et d’autant plus puissantes qu’elles sont simplifiées et caricaturales. Elles participent, par la mise à l’index d’une altérité exagérée et le plus souvent dépréciative — quoique pas systématique —, à un processus d’auto-identification complexe. Ces trois caractéristiques — simplicité, durabilité et dimension collective — définissent le stéréotype : « Un stéréotype national est donc une image répétitive supposée représenter une collectivité — une nation —, produite par d’autres collectivités, le plus souvent d’autres nations ».

Thomas Roman, à propos de l’ouvrage Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe de Jean-Noël Jeanneney (éd.), Odile Jacob, 2000. 3,38 €

10 avril 2005

Des sentiments

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 15:48

Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire: notre estime finit avec leur complaisance ; le terme de l’amitié est le terme des agréments. Et quels sont ces agréments ? qu’est-ce qui nous plaît davantage dans nos amis ? Ce sont les louanges continuelles, que nous levons sur eux comme des tributs. D’où vient qu’il n’y a plus de véritable amitié parmi les hommes ? que ce nom n’est plus qu’un piège, qu’ils emploient avec bassesse pour se séduire ?
 
— Charles de Montesquieu, Éloge de la sincérité

Qu’un véritable ami est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même ;
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
 
— Jean de La Fontaine

Pourquoi, chacun de nous ne dit-il pas chaque jour : tu n’as d’autre pouvoir sur tes amis que de leur laisser leurs joies et d’accroître leur bonheur en le savourant avec eux. Es-tu en mesure, lorsqu’ ils sont tourmentés jusqu’au fond de leur âme par une angoissante passion, intérieurement bouleversés par le chagrin, de leur apporter un peu de soulagement ?
 
— JW v. Goethe

Or voici la chose la plus difficile : fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant.
 
— Friedrich Nietzsche

La seule limite de l’amour est d’aimer sans mesure.
 
— Saint Augustin

L’amour représente toute ce qu’il est nécessaire de savoir et de retenir. Il n’y a rien d’autre à apprendre. Celui qui sait cela, sait tout.
 
— Vladimir Jankelevitch

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
 
— Michel de Montaigne, De l’Amitié, Essais, livre Ier, ch. XXVIII.

…et l’on fait grande attention quand on achète du bétail, mais on montre de la négligence dans le choix de ses amis, on n’a pas de signes distinctifs permettant de reconnaître ceux qui sont vraiment faits pour l’amitié. Ce sont ceux dont le caractère est ferme, inébranlable, immuable, qu’il faut choisir, et d’hommes de cette trempe il y a grande pénurie. Il est très difficile de les reconnaître autrement qu’en les mettant à l’épreuve et l’épreuve en pareille matière implique déjà l’amitié, de sorte que l’amitié devance le jugement et rend l’épreuve impossible au préalable. Il est donc prudent de commencer par opposer quelque résistance à l’inclination fougueuse, comme on modère l’allure d’un char et, tout de même qu’on met à l’essai un attelage, de ne donner son amitié qu’après avoir éprouvé par quelque endroit le caractère des gens. »
 
— Cicéron, De l’Amitié, chap. 17, XVII.

… ce qui prouve qu’en fait d’amitié la ressemblance des caractères a plus de force que les liens du sang.
 
— Cornelius Nepos, Les Vies des grands capitaines.


Cicéron: De Amicitia, ms. du xvie s.

6 avril 2005

Violence

Classé dans : Littérature, Société — Miklos @ 0:04

Gustave Doré : Cain et Abel

La violence : une force faible.
— Vladimir Jankélévitch

Lorsqu’on ne maîtrise plus les évènements de sa vie à tel point qu’on perd pied, lorsqu’on se sent le jouet des autres — chefs, amants ou voisins —, lorsqu’on perd le sens de sa juste identité et qu’on se trouve sans valeur ou mésestimé, on peut sombrer facilement dans la violence pour reprendre un semblant de pouvoir: car c’est souvent l’enjeu de la violence dans ces cas. D’autant plus facilement si elle peut s’exercer virtuellement, seul derrière un écran, ou devant une cour admiratrice: combien sont-ils ceux qui, maîtrisant l’invective numérique, auraient le courage de la prononcer en face à face? Ou alors, on la détourne non pas vers l’objet de son ressentiment ou de sa frustration, mais vers une victime commode: plus faible, disponible par hasard ou par situation (ce qui arrive souvent aux femmes faisant l’objet de violences conjugales de la part de leur mari frustré de son travail, blessé par le chômage ou en général acculé dans une impasse).

On peut se défaire d’un ami par une seule parole,
mais pour en acquérir mille paroles ne suffisent pas.

— Proverbe turc

La violence verbale n’est pas une invention de l’internet. La parole peut être une arme redoutable, tout aussi redoutable parfois que l’arme blanche ou chaude, pour l’enfant comme pour l’adulte: des parents abusifs peuvent ruiner pour un bon moment ou pour toujours la vie de leur enfant par des discours manipulateurs, violents ou pervers, un conjoint peut blesser ou humilier l’autre par des paroles bien choisies, des supérieurs hiérarchiques peuvent exercer un harcèlement durable rien qu’avec des mots, un cynique faisant montre d’ironie cinglante peut tirer sur une cible humaine tout en amusant la galerie. Beau rire que celui au dépens de l’autre…

Nous nous piquons à nos opinions avec d’autant plus de violence
que nous les sentons plus discutées ou plus douteuses,
les tenant ainsi pour certaines à proportion qu’elles ne le sont pas.

— Jean Paulhan

La nécessité pour certains de dominer l’autre ou les autres est le contraire de l’échange réel et du dialogue respectueux (ce qui n’empêche pas la passion). Quand on parle sans écouter ni être entendu, la violence est au rendez-vous. Qu’en reste-t-il après ?

La violence n’est pas innée chez l’homme.
Elle s’acquiert par l’éducation et la pratique sociale.

— Françoise Héritier

Pour que la violence soit « efficace », il faut qu’elle fasse mouche et blesse sa victime : cela suppose donc la capacité de produire l’énergie d’un tsunami qui balaye tout sur son passage, ou de trouver la faille chez l’autre et de s’y engouffrer sans grand effort. Il ne suffit pas d’être fort pour y résister, il faut parfois, à l’instar du roseau de la fable, savoir plier pour ne pas casser ; savoir se taire pour ne pas s’égosiller ; savoir s’arrêter pour ne pas imiter. Quoi qu’il en soit, il faut faire acte de résistance, et cet acte n’est pas nécessairement violent. Il n’y a que très peu de violence qui justifie de la violence en retour, lorsque c’est le seul moyen de préserver l’essentiel : la vie, la santé (physique ou mentale) ; la sienne, celle des autres.

La présence des autres est créatrice de violence.
Car les autres sont au moins deux :
l’un devient rival, l’autre l’objet de la rivalité.

— Jacques Attali

La violence est un acte social : elle suppose des protagonistes, voire des spectateurs (les Romains d’hier et les afficionados d’aujourd’hui dans les arènes, les spectateurs d’un match de boxe, les lecteurs de blogs — tous ceux qui marquent les points). Certaines sociétés ou cultures arrivent à les canaliser en les sublimant sous forme de jeu, d’autres le font dans la création artistique ou dans la relation sexuelle. Bien peu arrivent à apaiser en eux l’instinct de domination animal qui cause ces poussées, sachant se taire paisiblement ou aller ailleurs quand la tempête fait rage pour attendre qu’elle passe, ou s’en défendre efficacement. La violence n’est pas forcément signe d’intelligence. À l’inverse, l’intelligence ne mène pas forcément au rejet de sa propre violence.

Le sage équarrit sans blesser
Incline sans porter atteinte
Rectifie sans faire violence
Et resplendit sans aveugler.

— Lao-Tseu

3/1/2005

4 avril 2005

Appelez le 110

Classé dans : Société — Miklos @ 21:30

Jusqu’au 8 avril 2005, partout en France et dans les DOM, le 110 sera accessible gratuitement pour faire une promesse de dons à Sidaction.

Voici la contribution de Geluck au Sidaction l’année dernière (d’où la différence dans le numéro de téléphone – c’est le 110 qu’il faut appeler).

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Aux amateurs de baroque (II)

Classé dans : Musique, Société — Miklos @ 0:11

Se tenant en présence de l’empe­reur Charles Quint et du légat du pape à Valladolid en Espagne, la Controverse oppose pendant plus d’un mois Don Fray Bartolomé de las Casas, prêtre domi­nicain en Amérique, qui consi­dérait les Indiens comme ses frères et souhaitait les évan­géliser sans violence, et le juriste et haut fonc­tion­naire Juan Ginés de Sepúlveda, qui prône la guerre sainte et la conversion dans le sang. Le débat portait sur « la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience ».

Voir à ce propos l’article de Michel de Pracontal qui remet les pendules à l’heure sur la finalité du débat, et le chapitre très intéressant du Rapport de la Commission Royale [cana­dienne] sur les Peuples auto­chtones. Jean-Claude Carrière a tiré un roman de cet évé­nement, dont Jean-Daniel Verhaeghe a fait un film, selon lequel le but de la Contro­verse aurait été de « définir clairement le statut des Indiens, en décidant s’ils avaient une âme, et donc une chance de gagner un jour le paradis, ou s’ils n’avaient pour seule vocation que de servir les Espagnols. ». Valladolid est la ville où Colomb est décédé dans la misère en 1506.

Ce n’est pas parce que Christophe Colomb a découvert les Indiens d’Amérique qu’ils vont tous nus, ni qu’avant et après l’invasion (meurtrière) hispanique ils aient été sauvages et incultes. Et pourtant, jusqu’à la célèbre Controverse de Valladolid en 1550, il semblait naturel de les exploiter et de les convertir de force, et le fait de conclure qu’ils en avaient n’a pas empêché de les maintenir en esclavage jusqu’au xixe s. À cet égard (comme à d’autres), l’attitude de Montaigne, qui ira en 1562 à Rouen pour voir trois brésiliens arrivés avec des marins français, est tout à fait extraordinaire pour son temps (et malheureusement encore pour le nôtre) par son attitude libre de tout préjugé (« Voilà comment il faut se garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voie de la raison, non par la voix commune ») et par son constat, à l’issue d’une longue conversation avec eux malgré un mauvais interprète (« …qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise… »), de leurs qualités morales et intellectuelles, bien qu’ils « ne portent pas de haut-de-chausse »1. Outre la rédemption par le feu ou la croix, les Espagnols détruisirent une grande partie de la culture indigène, notamment les splendides objets d’orfèvrerie fondus sans vergogne pour fournir de l’or à la Couronne hispanique si vorace, et dont on peut voir quelques magnifiques restes ici et là, et notamment au Musée de l’Or à Bogota (il en vaut la visite).

Dans le sillage de leurs caravelles, les Espagnols, puis les Portugais (qui n’étaient pas en reste dans leur expansion mondiale) amenèrent aussi musique et compositeurs. Ceux-ci ne se contentent pas de recréer pour les colons nostalgiques le style de leur mère-patrie, mais, pour certains, s’intéressent à la langue et à la musique des autochtones, ce que leurs œuvres vont refléter de multiples façons. C’est ce que le joyeux concert Nueva España, musiques du Nouveau Monde (1590-1690) que la Camerata de Boston a donné hier pour notre plus grand plaisir au Théâtre de la Ville à Paris (salle dont je ne cesse de louer la programmation exemplaire2) s’est évertué à nous faire connaître. Association à but non lucratif, cet ensemble musical, qui comprend aujourd’hui neuf instrumentalistes et chanteurs professionnels, a été créée il y a tout juste cinquante ans, dans le but d’encourager la conservation, la recherche et la diffusion du patrimoine musical du Moyen-âge, de la Renaissance et de l’ère baroque. Il est dirigé depuis 1968 par le flamboyant luthiste Joel Cohen3 et se produit en de nombreux concerts par le monde. L’ensemble compte à son actifs une discographie très riche de ce répertoire qu’ils ont contribué à sortir des oubliettes, et qu’ils interprètent avec soin et clarté, avec un goût imparable et sans aucune afféterie, avec joie ou recueillement selon le genre. À leur côté au concert d’hier six haïtiennes plantureuses et souriantes, du Chœur des femmes haïtiennes de l’Église Les amis de la sagesse de Dorchester (au Massachussetts, non loin de Boston).

Le programme en question comprenait quatre parties, regroupant chacune plusieurs œuvres, en général brèves, et de genres connexes. À la surprise de tous ceux qui ne connaissent pas Joel Cohen, celui-ci a introduit en très bon français (après tout, il a étudié deux ans auprès de Nadia Boulanger en France), avec humour, intelligence et passion, chacune des parties, recadrant les œuvres dans leur contexte historique et musical : compositeurs hispaniques ou portugais, composant en Europe ou en Amérique latine, les influences populaires et la musique savante… Certaines œuvres de facture européenne traditionnelle (grégorienne, renaissance…) tranchaient avec d’autres ou en faisaient une synthèse (d)étonnante, tel ce Hanacpachap cussicuinin composé par Juan Peréz Bocanegra en 1631, frère franciscain qui a accompli un ministère de quelque quarante ans auprès des descendants des Incas au Pérou. C’est probablement la toute première pièce de musique polyphonique imprimée, et elle est chantée en Quechua. Dame albriçia, ‘mano Anton de Gaspar Fernandez, originaire du Portugal, raconte que « Jésus est né en Guinée, ses parents sont une fille et un vieux type… et tous les Noirs danseront » : ce compositeur est célèbre pour avoir intégré dans ses œuvres des textes d’inspiration africaine et indienne, ce qui n’est pas étonnant, car il était chargé de chœurs composés de religieuses, d’indigènes mexicains et d’esclaves africains libérés.

Ce contraste – et cette intégration-fusion –; entre le style savant européen et la tradition populaire afro-américaine était bien souligné par la différence entre les deux chœurs : d’un côté, les voix très policées et distinguées des chanteurs de la Camerata (la soprano avait un peu de mal avec les aigus, mais cela ne portait pas à conséquence ; le contre-ténor, qui jouait aussi du cornet, avait une barbe blanche qui ne correspondait en rien à la tessiture de sa voix ; le ténor excellent, et le baryton-basse un fond d’accent américain de Boston très distingué, surtout en latin) – voix qui ne manquaient pas d’humour, loin de là – et de l’autre côté, celles populaires, chaudes, swinguées des Haïtiennes, alternant les unes avec les autres ou se rejoignant dans certaines œuvres. Même Joel Cohen dirigeait différemment les deux ensembles : le sien, avec des gestes précis, l’autre avec une liberté débridée d’un pasteur américain en extase, jouant des castagnettes et dansant des claquettes (quand il ne jouait pas, de façon très sage et classique, du luth), ce qui ne manquait pas de faire sourire tout le monde et d’entraîner, pour la Guaracha finale (de Juan Garcia de Zéspiedes, Mexique, 1650), toute la salle à frapper des mains au rythme endiablé (si je puis dire) de ce chant de Noël. Les trois autres instrumentistes étaient aussi excellents, Olav Chris Henriksen à la guitare baroque, Carol Lewis à la viole de gambe, mais surtout Frances Conover Fitch, au clavecin et à l’orgue, en accompagnement ou en soliste. Il existe des disques (chez Erato) où la Camerata interprète ce répertoire, pour ceux qui souhaiteraient l’écouter, mais rien ne vaut le spectacle vivant.


1 Remarque ironique, évidemment. Il s’agit du xxxie essai du Livre I, intitulé Des cannibales. On pourra en lire ici un résumé fort intéressant.
2 et les prix abordables, ce qui est trop rare dans un pays qui prône la culture pour tous.
3 à ne pas confondre avec le non moins flamboyant et malicieux pianiste et compositeur Jeff Cohen, en outre excellent pédagogue (auteur, entre autres, de la série de films documentaires Jeff d’orchestre).


Orphée enchante les animaux. Regule Florum Musices, 1510

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