Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 avril 2005

Le temps

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 0:28

Nous n’avons pas un temps trop court ; mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, on nous en a donné une durée assez grande pour achever les plus hautes destinées, si nous l’employons toute à bon escient. Mais quand elle est dissipée dans le luxe et la nonchalance, quand on ne l’utilise pour aucune entreprise de valeur, alors il faudra la contrainte de la nécessité suprême pour que nous sentions que, sans que nous l’ayons vue avancer, elle est passée. Non, ce n’est pas qu’une vie brève nous soit impartie, c’est nous qui la rendons telle : nous ne sommes pas indigents, nous gaspillons. Si des richesses immenses, royales, échoient à un mauvais maître, elles seront dilapidées en un moment ; en revanche, même si elles sont modestes, lorsqu’un bon dépositaire les reçoit, elles s’accroissent à l’usage. De même, pour celui qui sait l’employer, la vie couvre une longue distance.
 
Sénèque : La vie heureuse

28 mars 2005

Espérer (II)

Classé dans : Philosophie, Société — Miklos @ 20:18

Nous sommes entrés dans la nuit du siècle. Dans mon livre, je cite la phrase de Tarkovski, le père du grand cinéaste, qui est un grand poète : « Le destin nous suit comme un dément armé d’un rasoir ».

Certes, tout n’est pas perdu. Le pire n’est pas sûr. Je crois en l’improbable. […] En 1940-41, sous l’Occupation allemande, alors que les armées nazies dominaient de l’Atlantique au Caucase, il était « hautement improbable » que cette puissance soit détruite ! Elle l’a été ! Au moment du stalinisme triomphant, au moment où les Soviétiques sont entrés comme dans du beurre en Afghanistan, alors qu’ils avaient une mainmise dans la moitié du monde arabe et du tiers-monde, qui aurait pensé qu’ils allaient s’effondrer ? Qui aurait pensé, il y a deux millénaires, que l’énorme armée perse qui allait sur la petite Athènes, par deux fois aurait été refoulée ? Que cette petite cité minable, une fois sauvée, allait instituer la démocratie et la philosophie, l’héritage sur lequel nous vivons aujourd’hui ?

Je crois à l’improbable, parce que, si on en croit aux probabilités, nous allons vers le chaos démographique, le chaos économique, le chaos écologique, le chaos nucléaire… Mais l’improbable peut arriver.

Pourquoi peut-il arriver ? J’ai un deuxième principe d’espérance, le principe de Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Le danger croissant amène à une prise de conscience qui provoque un sursaut. […] Nous n’avons pas encore eu ce sursaut en ce qui concerne, par exemple, notre civilisation qui se déshumanise de plus en plus, de plus en plus abstraite, mécanique, chronométrique. Mais ce sursaut pourra venir.

Donc, je crois que, d’une façon tragique, plus nous nous approcherons du danger, plus nous aurons des chances d’en sortir, mais plus aussi augmenteront les risques d’y plonger. C’est un deuxième principe d’espérance.

Et le troisième principe d’espérance, c’est ce que Hegel appelait la vieille taupe. Dans les profondeurs de l’humanité, dans l’inconscient, les forces de régénérescence travaillent, les forces qui veulent sauver. Ces forces, on ne les voit pas, mais un jour elles germent. Nous ne sommes donc peut-être pas condamnés.

Edgar Morin
Nul ne connaît le jour qui naîtra
Entretien avec Edmond Blattchen
Alice Éditions/Desclée de Brouwer

30 janvier 2005

[Traçabilité]

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 20:05

Dès qu’il y a connexion, il y a possibilité de traçabilité entre le poste qui se connecte et le serveur, en interne comme en externe (via des logs TCP/IP, des logs de cache, etc., pour ceux qui connaissent la techique). Le numéro IP (qui apparaît aussi dans les mails) permet de remonter souvent à l’auteur…

Pour ceux qui étudient l’évolution de la technique (et plus généralement de systèmes formels), ce qui arrive est inévitable : le développement du numérique et de la massification imposent une traçabilité accrue, et à la clé l’identification de l’individu, comme mode de contrôle de « la machine » et de ses rouages. C’est aberrant quand on pense qu’il y a 60 ans on tatouait déjà des individus…

(Texte publié originalement dans un forum et recopié ici verbatim sans les commentaires outrés qu’il a suscités).

10 novembre 2004

Paradis perdus

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 7:41


Fra Carnevale ou Luciano Laurana: La città ideale, 1490-1505.
Huile sur bois, 80,3 x 219,8 cm.

« Avec la Renaissance se développe une ample réflexion sur la cité idéale, qui fait de la ville, en tant que telle, un objet de l’art. Inauguré par le traité d’Alberti De re aedificatoria, écrit entre 1444 et 1472 et publié en 1485, ce courant s’intéresse avant tout à l’architecture civile, considérant la cité, à la fois ville et société, comme une totalité organique dans laquelle les proportions doivent régner sur les parties, afin qu’elles aient l’apparence d’un corps entier et parfait et non celle de membres disjoints et ina­chevés. »Utopie, la quête de la société idéale en Occident.

Le temps n’est plus aux utopies, manifestation d’un espoir en un monde meilleur en ce bas monde, soit dans une ville parfaite, soit dans une nature idéalisée par Rousseau alors et les Verts d’hier, dans un modèle de société idéale que tous les totalitarismes ont prôné, chacun à sa façon, sans pour autant contribuer au bonheur de tous. Elles ont été remplacées par certaine fiction décrivant des mondes meilleurs mais ailleurs, décadents (La Machine à explorer le temps de H.G. Wells), voire une société totalitaire et hyper-surveillée (1984 de George Orwell ou Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley), ou alors carrément des scénarios catastrophe (tels ceux — remarquables — de J.G. Ballard). Aux peurs millénaristes et eschatologistes se substituent des projections réelles sur le réchauffement de la planète.

L’idéal de la beauté, depuis les Grecs jusqu’aux temps modernes, a été remplacé par les corps fragmentés des cubistes, puis par ceux torturés d’un Francis Bacon, enfin par ceux remodelés de façon permanente par une chirurgie esthétique dans un délire de perfection.

Enfin, le lieu (social) de la cité et le corps (physique) du citoyen s’effacent dans l’utopie de l’être tout-communiquant, branché en permanence sur son téléphone portable et sur l’internet, pris dans la toile de plus en plus paralysante de l’internet mais incapable de socialiser dans la cité avec ses voisins, ses collègues…

10/11/2004

20 juillet 2004

What if…?

Classé dans : Environnement, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:21

Odilon Redon, L’Araignée qui pleure (1881). Fusain, Pays-Bas, collection particulière.

Avec des What if…1 on referait le monde, lui qui se défait à nos yeux, que nous défaisons de nos mains…

– Et si l’électricité venait à disparaître ?

– Et si le culte de l’information se matérialiserait par l’établissement du Ministère de la Vérité (Orwell, 1984) ?

– Et si le novlang d’Orwell serait le pidgin-English de l’Internet ?

– Et si « le » réseau prenait le dessus et que nous devenions (serions devenus) des neurones d’un monstre cybernétique, comme le souhaitait Pierre Levy avec délectation ? (À ce propos, le livre récent de Céline Lafontaine : L’empire cybernétique : des machines à penser à la pensée machine)

– Et si les toiles que l’homme s’évertue à tisser autour de lui – financière, technique – allaient finalement l’étouffer, après qu’il se soit métamorphosé, tel que le décrivait Kafka, en une araignée géante et impuissante ?

Mais on peut rêver :

– Et si l’homme privilégiait le rapport à l’autre à la communication avec tout le monde ?

– Et si l’homme privilégiait le savoir à l’information ?

– Et si l’homme privilégiait le bien-être social au progrès technologique ?

J’ai trop lu Ellul, Anders et les autres…


1Réponses à l’appel à contributions Global Information Village Plaza 3, ASIS&T.

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