Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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14 janvier 2009

La philosophie dans le boudoir

Classé dans : Actualité, Philosophie, Société — Miklos @ 15:24

Selon Têtu qui rapporte une interview dans Libération, Roselyne Bachelot, invoquant des analyses d’experts, aurait déclaré : « Les données épis­té­mo­logiques sont incon­testables : entre 10 et 18% des gays sont contaminés. »

On se demande pourquoi invoquer la philo­sophie plutôt que les sciences (et en l’occurrence, l’épi­dé­mio­logie), d’autant plus que la ministre a rajouté : « Ce n’est pas une option philo­sophique ».

On est curieux de savoir quels philosophes ont été sollicités par Roselyne Bachelot pour leur expertise dans ce domaine, mais surtout ce qu’elle a réellement dit à Libé.

Vérification faite, Libé écrivait bien : « Les données épi­dé­mio­logiques sont incon­tes­tables… » C’est Têtu (voir ci-dessous) qui se casse incon­tes­ta­blement la tête.

13 janvier 2009

Rome 2009

Classé dans : Lieux, Philosophie, Photographie, Religion — Miklos @ 23:05


Giordano Bruno dans Rome illunée

«Les deux ouvrages l’un en Latin l’autre en Italien que Giordano Bruno a publié de l’univers & de l’infini, & que j’ay lûs autrefois, font voir que cet auteur ne manquoit pas de penetration. Mais malheureusement il est allé au-delà des justes bornes de la raison.» Il donnoit aussi dans les Chimeres de l’Art de Raymond Lulle. Je n’ay jamais lû son spaccio della Bestia triomfante : il me semble, qu’on m’en a parlé un jour en France, mais je ne le saurois asseurer : il y a trop long temps.

Leibniz, Lettre à Mr Toland, 1709.

«Les libertés qu’ont prises Machiavel, l’Arioste, l’Aretin, l’archevêque de Bénévent la Casa, le cardinal Bembo, Pomponace, Cardan, & tant d’autres savans, sont assez connues. Les papes n’y fesaient nulle attention ; & pourvu qu’on achetât des indulgences, & qu’on ne se mêlât point du gouvernement, il était permis de tout dire. Les Italiens alors ressemblaient aux anciens Romains qui se moquaient impunément de leurs dieux, mais qui ne troublèrent jamais le culte reçu.1 Il n’y eut que Giordano Bruno, qui ayant bravé l’inquisiteur à Venise, & s’étant fait un ennemi irréconciliable d’un homme si puissant & si dangereux, fut recherché pour son livre della bestia trionfante ; on le fit périr par le supplice du feu, supplice inventé parmi les chrétiens contre les hérétiques.» Ce livre très-rare est pis qu’hérétique ; l’auteur n’admet que la loi des patriarches, la loi naturelle ; il fut composé & imprimé à Londres chez le lord Philippe Sidney, l’un des plus grands-hommes d’Angleterre, favori de la reine Elisabeth.

Voltaire, Lettre II sur François Rabelais.

1 Nous citons tous ces scandales en les détestant, & nous espérons faire passer dans l’esprit du lecteur judicieux les sentimens qui nous animent.

27 avril 2008

Life in Hell : questionnement métaphysique

Classé dans : Actualité, Cuisine, Philosophie — Miklos @ 14:10

« Une chose parfaite est celle qui a un commencement, un milieu et une fin. (…) Or la fin est tout ce qu’il y a de plus important. » — Aristote, Poétique (VIII.3, VI.12)

« Tout est dans la fin ». — Gérard de Nerval (carnet trouvé sur son cadavre avec la suite du Rêve)

« C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau. » — Charles-Ferdinand Ramuz, Adieu à beaucoup de personnages

Il fait beau. Akbar déjeune seul (Jeff chante) à la terrasse de son restaurant favori et déguste son menu préféré, tartare de saumon et verre de vin blanc, dont il avait été privé, pour raisons historiques, pendant la semaine passée.

Il se lève pour payer. Une dame s’approche, et lui demande, avec un délicieux accent américain : « Vous êtes fini ? »

Qu’aurait pu répondre Akbar à une telle question sans entrer dans d’inévitables considérations philosophiques sur sa fin qui auraient moins intéressé à ce moment, la cliente que sa propre faim ? Qu’il eusse fallu le demander à sa mère, chargée de sa conception qui lui semblait pourtant arrivée à terme depuis sa naissance ? Que son tailleur aurait pu la renseigner sur la finitude de sa circonférence pourtant croissante ? Que son employeur précédent n’était pas arrivé à le liquider, malgré ses tentatives ?

Il ne restait qu’une personne capable de la renseigner sur ce point. Akbar répondit : « Veuillez demander au serveur. » Conseil qu’elle s’empressa de ne pas suivre pour occuper immédiatement la table récemment libérée. Ils n’avaient pu le faire en 1944, ils le firent aujourd’hui.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

10 mars 2008

La critique de la société et la critique littéraire sont rarement compatibles

Classé dans : Littérature, Philosophie, Société — Miklos @ 23:06

Le premier est philosophe, le second lecteur. L’un, ancré dans la réalité, s’y débat ; l’autre, réfugié dans le verbe, s’y complaît. Finkielkraut est un moraliste indigné de ce qu’il voit : il dérange, ce n’est pas de mode ; Steiner un esthète qui jouit de ce qu’il lit : il plaît, c’est dans l’air du temps. L’un critique avec passion la question scolaire qu’il juge essentielle pour élever la culture commune et enseigner à vivre ensemble, l’autre regrette la perte du grand art mnémonique nécessaire à enrichir la culture individuelle et à enseigner la référence vécue par d’autres. L’un est taxé de conservatisme de droite, l’autre est fasciné par une certaine extrême droite. L’un vit, l’autre vit par procuration.

18 décembre 2005

La terre est-elle réellement ronde ?

Classé dans : Philosophie, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 13:11

L’Espagne, comme la Grèce, est le pays du tragique. C’est le onze août 1934, à cinq heures du soir, juste à cinq heures, que le taureau Granadino blesse à mort Ignacio Sánchez Mejías qui décède de gangrène deux jours plus tard à l’âge de 43 ans. Après de nombreuses années d’absence de l’arène, il n’y était revenu que pour quelques combats, et celui qui lui fut fatal était un remplacement d’un collègue blessé. Ce n’était pas qu’un excellent torero : ami des grands poètes et écrivains de sa génération, il est aussi conférencier, acteur de cinéma, poète, écrivain, auteur de plusieurs œuvres pour le théâtre et du livret d’un spectacle musical Les rues de Cadiz1 pour sa maîtresse, la célèbre danseuse et chanteuse Encarnación López Júlvez, dite La Argentinita2.

C’est au poète Federico García Lorca – dont on possède des enregistrements où il accompagne au piano L’Argentina – qu’il revient d’assurer le souvenir éternel de son ami, dans le saisissant chant funèbre Llanto por Ignacio Sánchez Mejías. Llorca avait une relation particulière à la musique ; son frère Francisco témoigne d’ailleurs qu’elle l’attirait plus que la littérature, au début. Après des études de piano et de théorie, il rencontre en 1919 Manuel de Falla, avec lequel il partage l’amour de la chanson populaire espagnole, et en particulier du flamenco et du canto jondo, passion qu’on ne manque d’entendre dans le rythme et la musicalité de ses textes. Le Llanto s’ouvre avec la description de l’arrivée de la Mort, dans une sorte de marche funèbre marquée par la répétition martelée d’un seul vers, qui indique l’heure fatale :

À cinq heures du soir.
Il était juste cinq heures du soir.
Un enfant apporta le blanc linceul
à cinq heures du soir.
Le panier de chaux déjà prêt
à cinq heures du soir.
Et le reste n’était que mort, rien que mort
à cinq heures du soir.
 
Le vent chassa la charpie
à cinq heures du soir.
Et l’oxyde sema cristal et nickel
à cinq heures du soir.
Déjà luttent la colombe et le léopard
à cinq heures du soir.
Et la cuisse avec la corne désolée
à cinq heures du soir.

Il n’est donc pas étonnant que des musiciens s’en soient saisi, à l’instar de Maurice Ohana (1914-1992), dont le premier chef-d’œuvre est le Llanto por Ignacio Sánchez Mejías (1949-1950). Mais Lorca était aussi proche des surréalistes français et espagnols (et particulièrement de Dalí) dont l’imagerie étrange participe aux autres influences profondes dont il s’inspire : baroque espagnol, romantisme, symbolisme… – et qui s’allie, avec le temps, à une vision de plus en plus tragique et morbide de la vie, qui n’est pas sans rappeler celle de Goya. Signe des temps ou prémonition ? Il mourra assassiné par les franquistes en 1936.

Le Théâtre de la Ville donne ces jours-ci dans sa salle des Abbesses le Llanto, sur une musique de Vicente Pradal et la mise en scène de Michel Rostain : sous-titré oratorio, c’est un spectacle bouleversant qu’il ne faut pas manquer3. Le texte est chanté en partie par les trois messagers porteurs de la nouvelle tragique à La Argentinita, qui en interprète le reste, accompagnés par quelques musiciens. Flamenco et musique gitane, parfois jazz (avec quelques influences klezmer) s’intègrent avec bonheur au texte pour en illustrer tout le tragique, le déchirement pour la disparition de la personne si tendrement aimée, la présence de la mort inéluctable et dévoreuse :

Sur la pierre est couché Ignacio le bien né.
C’est fini. Qu’y a-t-il ? Contemplez sa personne :
La mort l’a recouvert de pâles fleurs de soufre
Elle lui a fait une tête de sombre minotaure
 
C’est fini. La pluie pénètre par sa bouche.
L’air comme affolé fuit sa poitrine creuse,
et l’Amour, imprégné de larmes de neige
se réchauffe au sommet des terres d’élevage.
 
Que dit-on ? Un silence empuanti s’installe.
Nous sommes en présence d’un gisant qui s’estompe,
près d’une forme claire qui eut des rossignols
et devant nous se crible de cavités sans fond.

Vicente Pradal, fils du peintre andalou Carlos Pradal, exilé en France, est né à Toulouse en 1957. « Federico, c’est ainsi que ses fervents admirateurs appellent toujours Lorca, a toujours été très présent dans ma vie. J’aime rappeler que don Antonio Rodriguez Espinosa, mon arrière grand-père, fut son instituteur à Fuente Vaqueros, près de Grenade, et que des liens étroits unissaient sa famille à la mienne. Dès mon plus jeune âge, enfant de l’exil, j’entendais prononcer son nom, réciter ses poèmes, évoquer sa mémoire lumineuse, son génie et sa fin tragique. Plus tard, à maintes reprises, j’ai travaillé sur l’ œuvre théâtrale, musicale et poétique de ce poète qui m’est familier, naturel. Ma musique prétend agir comme un lance-pierres qui propulse ses vers haut et fort. »

Des quatre chanteurs, il faut reternir surtout l’interprétation de la splendide María Luna (beauté méditerranéenne classique, dans le rôle de La Argentinita) : elle y est tout simplement excellente, autant pour son jeu de scène – altier et réservé, tragique et intense – que pour sa voix, rauque et puissante, à qui sont attribués les plus bouleversants passages musicaux, et qui fait pendant à celle du cantaor gitan Luis de Almería, toute aussi caractéristique. Le jeune Juan Carlos Echeverry, ténor d’origine colombienne, possède une très belle voix (et pour cause) mais trop travaillée pour ce genre de répertoire. Enfin, Vicente Pradal s’est surtout fait remarqué à la guitare, qu’il joue de façon remarquable (comme il le fait dans le disque Angélique Ionatos chante Frida Kahlo). Quant aux musiciens, ils étaient uniformément bons, mais on aura particulièrement remarqué Hélène Arntzen aux saxophones, qu’elle joue avec virtuosité, intensité, chaleur et passion. L’instrumentation n’est d’ailleurs pas conventionnelle pour ce genre de musique : on y entend aussi piano (Jean-Luc Amestoy), violoncelle (Emmanuel Joussemet), flûtes (Luis Rigou) et percussions (Arntzen, Rigou). Vicente Pradal le refera dans une autre de ses créations musicales sur une œuvre de Lorca, le Romancero gitano (donné l’année dernière au Théâtre de la Ville), où il utilise accordéon et violoncelle.

Les notes de programme distribuées dans la salle, comprennent le texte intégral et sa traduction (par Claire et Vicente Pradal). Un surtitrage aurait facilité le suivi de l’œuvre, pour ceux qui ne comprennent l’espagnol. Et on aurait pu faire l’économie d’amplification sonore : dans cette salle, les voix et les instruments n’y auraient rien perdu, bien au contraire.

Le disque (chez Virgin) de cette œuvre de Pradal a été enregistré en public. Si on y retrouve les voix de Pradal et de Almería, ainsi que les saxos d’Arntzen et les flûtes de Rigou, j’y déplore l’absence de María Luna : Raquel Villar y chante avec plus d’effets dramatiques (avec une insistance sur les mouvements de glotte ; trop sonores) que tragiques ; sa voix est moins rauque que celle de Luna. L’équilibre sonore, entre les instruments et les voix, n’est pas toujours assuré – un problème de mixage ? Quoi qu’il en soit, c’est le seul témoignage de l’œuvre, et il en vaut la peine, malgré ces quelques défauts.

Rien ne remplace le spectacle vivant : allez le voir.


1 Textes de García Lorca d’inspiration populaire, musique de Falla.

2 « La petite argentine », née à Buenos Aires en 1898 quelques années après Antonia Mercé, La Argentina, elle-même amie de Falla. Toutes deux sont considérées comme les principaux acteurs de la modernisation et la promotion internationale de la danse espagnole au XXe s. Elle décède en 1945.

3 Dates disponibles ici.

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