Reporters sans frontières (RSF) a organisé aujourd’hui un rassemblement à Paris pour exiger de Nicolas Sarkozy qu’il aborde les questions des droits de l’homme avec le président chinois Hu Jintao, en visite en France.
Près du centre Pompidou, des militants tibétains et ouïghours ont pris part à un lâcher de colombes avec plusieurs personnalités du monde artistique et médiatique français.
Les manifestants portaient des t-shirts blancs à l’effigie du dissident chinois Liu Xiaobo, qui a reçu le prix Nobel de la paix cette année. (Source : Reuters)
De son côté, la France a accueilli avec un « protocole exceptionnel » le président chinois. Sur la question des droits, elle abordera avec l’Empire du milieu ceux de propriété intellectuelle.
Ceux d’entre nous qui ont lu, enfants, avec frissons et délectation les Contes et légendes du Japon, se souviendront sans doute de l’histoire cruelle (et sensuelle, mais le savions-nous à cet âge ?) du chat-vampire de Nabeshima.
Ce chat avait égorgé la très agaçante et divine O-Toyo, favorite d’un prince de Hizen et chef de la famille de Nabeshima, puis avait pris la forme de sa victime pour se glisser la nuit aux côtés de son amant pour boire son sang.
Nous en avions déjà vu un avatar à Paris il y a bientôt un an, ce qui démontre bien la validité de l’adage selon lequel le chat possède neuf vies : bien que le samouraï l’ait décapité pour sauver son shogun, l’animal revient toujours sous son élégante forme féminine.
La revoici, la femme-chat, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. La nuit tombant, elle sort discrètement d’un sac à ordures dans lequel elle se dissimule pendant la journée. Elle se glisse comme une ombre le long d’un mur à la recherche de son prochain prince charmant (il reste quelques charmants aristocrates dans ce pays malgré la révolution). Elle porte dans la gueule ses trophées, une carte sur laquelle elle marque un cœur après chaque nuit où elle a pu en arracher celui d’une nouvelle proie. À gauche, on aperçoit la trace sanglante de ses parcours nocturnes sur un plan de Paris. À droite, la porte de la chambre forte dans laquelle elle stocke des réserves pour le cas où elle ferait chou blanc.
Est-ce le chat-sœur du précédent ? On le sait, mais verrouillez vos portes et fermez les espagnolettes, jeunes hommes !
« Femme de tête et femme du reste, ce qui est une grande perfection, Olga Chamarande a su faire une fortune avec la chose que le bon Dieu ne lui a pas donnée pour mesurer de l’avoine. Elle a l’esprit fin et l’amour vache. » – Pierre Hamp, La peine des hommes : le cantique des cantiques. NRF, Paris, 1922.
On n’a pas besoin d’être adepte des pratiques du divin marquis pour prendre un plaisir non dissimulé à certaines manifestations – purement musicales – de l’amour vache. À ce propos, on peut se demander d’où vient l’expression ; la mention la plus ancienne qu’on ait numériquement trouvée remonte à 1922, dans un texte de l’étonnant Pierre Hamp.
Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à notre vache. L’interprétation la plus amusante, la plus gouailleuse, la plus coquine, la plus savoureuse qu’on en connaisse est celle qu’en donne Magali Noël dans le « premier rock sado-maso de l’histoire de la chanson française », comme l’écrit Georges Unglik dans son édition des chansons de BorisVian (Christian Bourgois, 1984).
Ah, Magali Noël ! Si archétypiquement française comme tous ces étrangers arrivés en France sans en être reconduits vers leur « pays d’origine », d’Offenbach à Ionesco, et qui se sont approprié avec amour sa culture pour en faire un objet idéal. Elle était née à Izmir, comme Dario Moreno d’ailleurs (dont elle parle avec beaucoup de sympathie), qui n’hésitait pas de passer de l’air du Brésilien d’Offenbach au célèbre tube Si tu vas à Rio. Du moment que ça swinguait, ça allait. Quant à Magali Noël, si elle a interprété nombre de chansons de Vian, sa carrière est loin de s’y être limitée. Mais celle-ci… :
Si personne n’ignore le Dernier tango à Paris, on connaît moins le Masochism Tango. Il est vrai que Marlon Brando et Maria Schneider sont plus connus que Tom Lehrer, mais nos fidèles lecteurs ont déjà entendu parler de cet Américain inclassifiable, d’une part professeur de mathématiques à Harvard, d’autre part chansonnier dans un pays où il n’y pas de chansonniers. Si Magali Noël demande à son amoureux de lui faire mal, c’est maintenant l’inverse : Tom Lehrer supplie sa chérie de lui faire toutes sortes de (douces ?) tortures, avec force de jeux de mots très amusants. Pour ceux qui voudraient lire les paroles, nous les avions fournies ici. Pour épargner les âmes sensibles parmi les amateurs de (bonne) musique, nous n’en fournirons pas la traduction.
C’est le titre d’un documentaire sur Alice Herz-Sommer, réalisé par alcolm Clarke, qui ne peut laisser indifférent. Née en 1903 à Prague, elle y devient pianiste. En 1943, elle est déportée avec son fils Rafael à Terezín (où son frère, le violoniste Pavel Herz, sera déporté plus tard, tandis que son mari, Leo Sommer, violoniste lui aussi, mourra à Dachau peu avant la fin de la guerre). Ses parents avaient, eux, été déportés plus tôt. “Sometimes it happens that I am thankful to have been there. Because this gave me a… I am richer than other people. My reaction on life is quite another one. All the complaints, ‘This is terrible!’, it’s not so terrible.” Elle dit aussi : “I never hate and I will never hate, dit-elle. Hatred brings only hatred!”
Pas si terrible que ça ? Effectivement : la ville-forteresse de Terezín, transformée en camp-ghetto modèle pour les besoins de la propagande nazie à l’intention du monde libre, était bien moins pire que les destinations finales des quelque 90 000 de ses malheureux internés : Auschwitz, Treblinka, Sobibor… Ce n’était qu’une façade superficielle, qu’un décor du sinistre spectacle que la Croix rouge a gobé si volontiers : banque, magasins, café, jardins d’enfants, plates-bandes fleuries… Tout était faux, jusqu’aux robinets des bains publics, accrochés aux murs sans aucune tuyauterie derrière. Il aurait suffi d’essayer d’en ouvrir un pour le constater.
Elle y donnera plus d’une centaine de concerts et de récitals : Beethoven (un de ses compositeurs favoris), Chopin, Schumann, Brahms, Smetana, Debussy… “Beethoven: he is a miracle. His music is not only melody, what is inside! How it is filled, how it is full, it is intensive!”
Son intérêt pour la musique contemporaine de son époque – Viktor Ullmann (lui-même emprisonné à Terezín, où il composera entre autres l’opéra L’Empereur de l’Atlantide, et sera ensuite transféré puis gazé à Auschwitz), mais aussi par exemple celle de Pavel Haas, élève de Leoš Janácek, et lui-même déporté en 1941 à Terezín (où une de ses œuvres fut créée sous la direction de Karel Ancerl) puis assassiné à Auschwitz – lui venait entre autres l’un de ses maîtres, Eduard Steuermann, qui avait été élève de Schoenberg. Rafael, le jeune fils d’Alice (qui survivra, lui aussi), chantera dans l’opéra pour enfants Brundibár de Hans Krása, qui finira lui aussi assassiné en 1944. “I felt that this is the only thing which helps me to have hope, it is sort of religion actually. Music is… music is God. In difficult times you feel it especially, in suffering.”
Le 7 février 1945, elle y donne un récital consacré entièrement à des œuvres de Chopin. Un critique musical anonyme, qui s’attendait à rentrer chez lui à Munich sous peu, écrit :
The art-loving Theresienstadt stood last night, February 1945, under the sign of a great Chopin-evening by Mrs. Herz Sommer. I have heard Raoul Koschalski, student of [Anton] Rubinstein, whose Master was Chopin himself, and still I dare to make a comparison. When France calls her great tragedienne, Sarah Bernhardt, the “Divine Sarah”, why shouldn’t we call the great interpreter of Chopin, Mrs. Herz Sommer, Chopin’s “Divine Mirror.” Obiously, one speaks of heavy and delicate ways of playing Chopin’s works; however, these two types so intertwined in one person have never reached my inner ear in the manner of the powerful interpretation by Mrs. Herz Sommer. (…)
The unusual large format of her playing, which grabs powerfully the soul of the listener, lies, first of all, in the diction of her musical language, which rouses every soul and thrusts upon it her own individual understanding. Her wonderful playing pulls out the registers of melancholy, passion, and powerful happening like the captivating charm of the French temperament, precisely those qualities which are embodied most significantly in the ailing nature of the composer.
Cité par Joža Karas, Music in Terezín 1941-1945. Pendragon Press, 1990.
“It was moral support, it was not entertainment, as most people think that we were having fun, it had much bigger value”, dit une de ses amies violoncelliste et compagne d’infortune.
Elle joue chaque jour au piano, matin et après-midi, dans son petit appartement au nord de Londres. Il arrive que des gens s’arrêtent dans la rue, sous ses fenêtres, pour l’écouter. “My world is music. I am not interested in anything else.”
Mais elle ajoute : “I love people, I love everyone. I love people! I love to speak with them, I am interested in the life of other people.” Elle est entourée d’amis fidèles qui s’intéressent à sa vie à elle, si intense, si remplie, si pleine – pour reprendre les qualificatifs qu’elle attribue à Beethoven et l’on comprend alors la profonde affinité qu’elle ressent avec sa musique – “Phenomenal!”
Elle a un visage lumineux. Elle rayonne. Elle rit. “I was always laughing, even there I was laughing.” Puis : “I was born with a very, very good optimism. This helps you. When you are an optimist, when you are not complaining, when you look at the good side of our life, everybody loves you.”
Elle a 106 ans. “Only when we are so old, only, we are aware of the beauty of life.”
Ce documentaire sera achevé l’année prochaine. Entre temps, on peut lire avec intérêt un entretien qu’Alice Herz-Sommer avait accordé il y a quatre ans au Guardian, où l’on en apprendra un peu plus sur sa jeunesse et sur sa vie après la guerre.
Le 25 février 2014. – On vient d’apprendre le décès d’Alice Herz-Sommer à Londres, le 23 février 2014. Elle était âgée de 110 ans.
« En l’an 2000, visite aux habitants de la planète Mars ».
Carte postale publicitaire pour Campari, 1906. Source : swissinfo.ch.
Or n’avait tout le monde qu’un langage et une façon de parler. (…) Dont le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissaient. Car il disait : Voici un peuple qui n’est qu’un, et n’ont tous qu’un langage, et osent bien faire telle chose ; il n’y aura rien qu’ils entreprennent de quoi ils ne viennent à bout. Il nous faut descendre et brouiller leur langage, de sorte qu’il n’entendent point le parler de l’un de l’autre. — Genèse XI:1-7, trad. Sébastien Castellion (1555).
Comment un martien, à la descente de sa fusée, ne resterait-il pas médusé devant le babil incompréhensible qui constitue la rumeur du monde ? Arrivé à Roissy, il s’entend dire par le douanier :
— Avez-vous vos papiers ?
Grâce à son traducteur automatique universel et électronique, il comprend tout de suite de quoi il s’agit, et il tend au gabelou sa carte d’identité interstellaire. Une fois sorti de l’aérogare, il se voit interpellé par le chauffeur en uniforme d’une voiture de maître, qui lui demande :
— Monsieur veut-il aller à Paris ?
Bien que son dictionnaire lui offre plusieurs explications incompréhensiblement inconciliables (paris mutuels ? Paris des lumières ? Paris Texas ?), il s’y engouffre, et demande au conducteur de l’amener dans le quartier le plus typique de la ville.
Et c’est ainsi que, deux heures plus tard et délesté des quelques milliers d’euros que la course lui a coûté, il se retrouve rue Saint Denis. Une jeune rousse à la couleur peu naturelle et à la voix gouailleuse l’aborde poliment :
— Tu viens chez moi, chéri ?
tandis qu’une noire sculpturale à l’accent fortement québécois (c’est son dictionnaire qui le lui signale discrètement) le sollicite ainsi :
— Tu viens-t’y chez nous que j’m’occupe de tes gosses ?
Il équarquille ses trois grands yeux : il a laissé ses enfants à la maison, et la blonde (puisque c’est ainsi qu’on appelle les noires affectueuses dans la Belle province) est pourtant seule aussi, alors pourquoi ce « nous » ? Lui propose-t-elle déjà le mariage et le partage de ses biens (immobiliers) ?
Dérouté par la grammaire autant que par les comportements de cet étrange pays, il repart aussitôt, après avoir toutefois poliment remercié ces dames pour leur hospitalité.
Il passe brièvement à Londres, où tout le monde se vouvoie sauf quand l’interlocuteur a une taille très élevée (c’est ainsi qu’il comprend le “Your Highness”) : on lui parle à la troisième personne du singulier (tout en utilisant la deuxième personne du pluriel, “Does your Lordship mean, when you say, ‘the real essence of a man, and an horse, and a tree,’ but that there are such kinds, already set out, by the signification of these names, man horse, tree?”), ou alors lorsqu’un Britannique s’adresse à Dieu : il le tutoie avec une familiarité déconcertante, tandis que leur souverain terrestre parle de lui-même à la première personne du pluriel.
Parti se reposer aux Baléares, il constate que son séjour n’y sera finalement pas de tout repos : entre le Tú, Usted et Vosotros il ne sait plus où donner de ses deux têtes, et s’aperçoit, lors d’un bref passage en Amérique latine, qu’il n’avait pas encore rencontré les Vos et Ustedes.
À Jérusalem, tout paraît simple : en hébreu il n’y a que le tutoiement. Mais petit hic, le pronom n’est pas le même selon qu’il s’adresse à un homme ou à une femme, et avec les tenues très unisex d’une part, le machisme des femmes et la langueur de certains hommes d’autre part, il est sûr de se tromper à tous les coups. Et quand il apprend que l’un des noms donnés à leur seul et unique Dieu est un mot pluriel (ce qui est, avoue-t-il, très singulier), il se dit qu’il est temps de repartir vers sa famille qui lui manque terriblement et avec lesquels il ne communique que par gestes, ce qui évite tous ces problèmes que les terriens se créent inutilement.