Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 novembre 2020

Apéro virtuel II.26 – vendredi 27 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Littérature, Sciences, techniques, Théâtre — Miklos @ 23:59

Jean-Philippe, Sylvie, Françoise (P.), Léo et Françoise (C.) étant arrivées, Michel demande à Sylvie si elle veut bien qu’ils fassent un peu d’arithmétique. Elle consentante, ils s’engagent dans un extrait du dialogue du Professeur et de l’Élève de La Leçon d’Ionesco, celui où le Professeur essaie d’inculquer les bases de l’arithmétique à l’Élève, qui n’arrive à comprendre ce qu’est une soustraction (et encore moins son essence universelle), alors qu’elle excelle en addition et… et multiplication (savez-vous, vous, répondre du tac au tac à la question « Combien font 3 755 998 251 x 5 162 303 508 ? »). Cet extrait faisait écho d’une part aux récentes évocations des instituteurs que les participants avaient eus à l’école, mais aussi au fait que la moitié des présents étaient des anciens matheux et avaient enseigné cette science (non, cette méthode ; voire cette thérapeutique) à un moment plus ou moins long de leur vie, et enfin que Michel avait contribué – selon Sylvie – à son apprentissage éclair et intransigeant de l’hébreu alors que tous deux étudiaient les mathématiques au Technion.

Ce grand classique d’Ionesco fait penser Léo au Théâtre de la Huchette, où se donnent cette pièce et un autre classique du même, La Cantatrice chauve depuis… 1952. Françoise (P.) s’exclame alors qu’elle y était allé voir ces deux pièces juste avant le confinement (et avait trouvé le spectacle un peu vieilli)… Sylvie dit l’y avoir vue dans les années 1960. Pour Michel, Ionesco est le type d’auteur qui lui « parle » particulièrement : il est de ces écrivains ou poètes qui sont passés d’une langue à l’autre (à ce propos, on peut voir le documentaire de Nurith Aviv, D’une langue à l’autre, 2004). Léo, lui, se souvient d’avoir été impressionné par une autre pièce d’Ionesco, Rhinocéros.

Michel raconte alors où il a trouvé le texte de La Leçon dont il a extrait les quelques pages lues par Sylvie et lui : il s’agit du site Internet Archive, bibliothèque numérique à but non lucratif proposant gracieusement l’accès à un fonds de millions de livres, de vidéos (certaines néonazies…), d’enregistrements sonores et de logiciels, ainsi qu’un archivage partiel de sites Web présents et passés remontant jusqu’à 1996). Cet ouvrage, intégralement consultable (mais non copiable) ne se trouvait pas chez Gallica ni chez Google Books. Ensuite, il exprime son opinion selon laquelle le numérique ne remplace pas le physique (cf. Le poids d’un livre), de même que le télétravail ne remplace pas le présentiel – à chacun ses avantages et désavantages. En outre, il pose la question de la pérennité des collections numériques du fait de l’obsolescence croissante des technologies (supports, formats, logiciels…).

Ce qui s’affiche lorsqu’on clique sur un lien vers ce qui devrait être l’annonce du spectacle Ionesco, lien fourni par un moteur de recherche.

On a eu un exemple en « temps réel » de l’obsolescence de sites web et donc de leurs contenus numériques : en rédigeant ce compte-rendu, on avait cherché à l’illustrer avec quelques contenus se trouvant sur le site du Théâtre de la Huchette. Et voilà qu’une heure plus tard, tous ces contenus avaient disparus, et étaient remplacés par une page d’erreur… Il s’avère qu’à ces heures-là le théâtre avait remplacé toute l’infrastructure de son site web – sans aucun doute pour le « moderniser »… Et de ce fait, tous les contenus – textes et images – que référencent actuellement moteurs de recherche et autres sites web ne sont plus accessibles, les adresses de référencement ayant changé. C’est aussi ce qui est arrivé récemment au site du Centre Pompidou. Les moteurs de recherche vont se mettre à jour puisqu’ils réindexent sans répit le web, mais pas forcément les autres sites qui parlent ou parlaient des activités et de l’histoire du théâtre (il suffit de regarder des pages anciennes de ce blog-ci : nombres de photos qui l’illustraient ont disparu). L’alternative pour tenter de se protéger de ces disparitions ? Copier les contenus qu’on souhaite référencer sur son propre site (et ne pas en modifier sa structure !).

Léo dit qu’il préfère évidemment les livres qu’on peut toucher à ceux qu’on lit à l’écran, mais il y en a qu’on ne trouve que numériquement ; d’autre part, il se rappelle que lorsqu’il a débuté en tant que journaliste, il écrivait à la main alors que ses collègues utilisaient déjà l’ordinateur, autre forme d’écriture. Le problème, dit alors Michel, c’est que la pérennité des écrits numériques n’est pas aussi assurée que celle de l’écrit sur papier. Léo rétorque que, quand le livre est apparu, ceux qui racontaient des histoires ont dit qu’il était impossible de le faire par l’entremise des livres (même s’ils ont quelques avantages), comme quoi chaque innovation est sujette à des critiques… Michel reconnaît bien qu’il y a des anciens livres et documents qu’on peut lire dans de meilleures conditions via l’informatique, ce qu’il a constaté aux Archives générales des Indes à Séville qu’il avait visitées dans les années 1990.

Jean-Philippe présente alors le livre Logique sans peine de Lewis Carroll, – auteur très apprécié d’Ionesco –, illustré par Max Ernst… C’est la troisième édi­tion de l’ouvrage, parue en 1966, et pourtant elle est pleine de coquilles. Il en lit l’intro­duction « À l’adresse des débu­tants » (de Lewis Carroll) : « Tout débutant qui souhaite vérifier loya­lement si ce petit livre est, ou n’est pas, matière à un passe-temps intel­lectuel extrê­mement inté­ressant, est vivement invité à observer les règles suivantes : 1. Commencer au commen­cement, sans vouloir, pour satisfaire une simple et vaine curiosité, ouvrir le livre au hasard, ce qui vous conduirait vraisem­bla­blement, cher lecteur, à l’aban­donner en disant : “C’est beaucoup trop difficile pour moi !”, et vous ferait ainsi perdre toute chance d’augmenter consi­dé­ra­blement votre répertoire de jeux intel­lectuels…. » puis en cite brièvement quelques problèmes de logique.

Françoise (C.) pose alors une devinette de circonstance : « Mon premier est une salade. Mon second est une salade. […] Mon huitième est une salade. Mon tout est un romancier et écrivain britannique. » Vous avez trouvé ? Non ?Les 8 scaroles…

Léo pose encore deux énigmes : 1. Un nénuphar double de surface tous les jours. Au bout de 30 jours, il a recouvert l’étang. Au bout de combien de jours avait-t-il rempli la moitié de l’étang ? (On laisse le lecteur trouver la réponseNon, pas 15 jours…). 2. Trois personnes vont au restaurant et qui commandent chacun un repas coûtant 10 €. Ayant fini, ils payent chacun le patron. Ils bavardent sympathiquement avec lui, du coup il leur rend 5 €. Ils prennent un euro chacun – il en reste donc deux. Mais si on fait le compte : ils ont payé chacun 10 – 1 = 9 €. 3 x 9 € = 27 €, et si on rajoute les 2 € restant, cela fait 29 € et non 30… où a disparu cet euro ? (Non, ce n’est pas la TVA qui serait allée aux impôts).

Apéro virtuel II.25 – jeudi 26 novembre 2020

Xenophora conchyliophora

Jean-Philippe, puis Léo, entrent en scène. Le fond d’écran de ce dernier – qui ressemble à un bouquet de porte-voix pour Michel –, explique-t-il, est un xenophora, coquillage qui absorbe d’autres coquillages et les fixe sur sa propre coquille ; il a choisi cette illustration en écho aux phasmes qu’avait montrés Michel avant-hier. Françoise (C.) apparaît alors, enfin très bien connectée via l’ordinateur qu’elle s’est achetée aujourd’hui.

Léo raconte alors quelques énigmes attrape-nigaud que, professeur de maths au lycée Paul-Valéry, il lui arrivait de poser à ses élèves :

❓ « Sept vaches broutent dans un champ. Elles meurent toutes, sauf quatre. Combien en reste-t-il ? » Michel puis Jean-Philippe,, lancent « Quatre » (bien que tout le monde aurait tendance à dire « Trois », ce qui est faux). Françoise (C.) elle, répond « Sept », parce qu’il y en avait sept, et maintenant il y en a toujours sept (les mortes et les vivantes). Léo corrige sa question : « Combien en reste-t-il de vivantes » ? Sur ces entrefaites, Françoise (P.) arrive.

❓ « Un avion, en provenance de France, tombe dans le no man’s land entre la Suisse et la France. Dans lequel des deux pays enterre-t-on les survivants ? » On laissera le lecteur réfléchir (et s’il n’a pas de réponse, il pourra s’adresser ici).

❓ Deux avions partent à la même heure, l’un de New-York vers Paris, le second de Paris vers New-York. Le premier vole à 600 km/h, le second à 400 km/h. Lequel des deux est le plus près de Paris quand ils se croisent ? Françoise (C.) s’exclame « Oh là là ! En plus il y a la Terre qui tourne… ». Pour concrétiser le « problème » pour ses élèves, Léo en envoyait deux aux extrémités opposées de la classe, leur disant d’aller l’un vers l’autre à des vitesses différentes. Et quand ils se rencontrent, lequel est le plus loin… ?

En fait, ces énigmes ne sont pas des problèmes de mathématiques, mais de langue et de logique maquillés sous cette forme trompeuse. En voici une autre :

❓ Un explorateur découvre, dans un site perdu au Moyen Orient comprenant beaucoup de grottes, des poteries, des restes de nourriture, un lot de pièces de monnaies très anciennes, des bibelots, des objets… Il apporte ces pièces de monnaie, marquées « Cyrus », « -10 avant JC », « 20 »…, à un antiquaire pour les lui vendre. L’antiquaire les a refusées, bien qu’elles provenaient d’un site. Sylvie arrivant, Léo répète l’énigme ; elle éclate de rire, elle a compris. Ceux qui n’ont pas compris peuvent lire cet article.

À propos de faux et de crédulité, Léo raconte l’histoire – réelle, cette fois – et ahurissante de Michel Chasles (1793-1880), mathématicien, polytechnicien et académicien réputé non seulement pour le théorème de Chasles mais d’autres travaux en mathématiques, mais aussi en l’histoire des mathématiques. Quant à l’Histoire, il n’y comprenait évi­demment rien. Riche (de par la fortune de ses parents), il pouvait nourrir sa passion de collection de lettres manuscrites de la main de gens célèbres. Tombant sous la coupe d’un faussaire, il lui a acheté un nombre considérable de lettres (environ 27 000) provenant d’une variété époustouflante de plumes : du Bellay, Cervantès, Nostradamus, Rabelais, Raphaël, Jeanne d’Arc, Charles Martel, Charlemagne, Flavius Josèphe, Jules César à Cléopâtre (ce qui devrait intéresser Françoise (C.)), Vercingétorix… et toutes écrites en français (pour information, le tout premier document en langue française est la Cantilène de Sainte Eulalie, datant de la fin du IXe siècle). Une lettre de Pascal à Galilée dans laquelle il lui confie avoir découvert le principe de l’attraction terrestre (bien avant Newton)… Gallica détient un exemplaire de certaines de ces lettres.

La supercherie se révèle (non seulement au public mais à la victime) alors qu’il en présentait à l’Académie des sciences. Lors du procès qui s’est ensuivi, le faussaire a été puni de deux ans de prison et de 500 francs d’amende (alors qu’il avait empoché 150 000 francs). On peut lire cette affaire dans l’Apologie pour l’histoire (p. 57 et suiv.) de Marc Bloch.

Jardin du musée The Cloisters, New York.

La présentation de Michel est dans l’ordre des choses, faisant suite à l’évocation (quoique brève) de Jésus dans une des énigmes de Léo : il s’agit du très beau musée des Cloisters (cloîtres) à New York, composé – outre le bâtiment principal, datant des années 1930 – de quelques cloîtres français, démontés pierre par pierre, transportées et reconstruites à New York, auxquels se rajoutent de très beaux jardins. Le musée sert d’écrin à de splendides objets médiévaux, notamment les six Tapisseries de la Licorne (à ne pas confondre avec celles du musée de Cluny). Soit dit en passant, la photo de droite semble faire écho aux discussions passées concernant l’apprentissage de l’arithmétique…

Sylvie raconte alors la séance de cinéma à laquelle elle est « allé » assister hier soir (en quittant l’apéro quelques instants avant sa fin) : la salle de cinéma – virtuelle – se trouve sur le site La Vingt-Cinquième Heure,, mis en place en mars dernier suite à la fermeture des salles de cinéma du fait de la pandémie actuelle. On y diffuse un bon choix de films récents non pas à la demande mais à des horaires précis, comme en salle, projection parfois suivie d’une discussion avec le réali­sateur ; il faut s’y inscrire, et le cas échéant acheter un billet pour un prix moyen de 5 € (il y a aussi des films gratuits). En outre, comme le précise le site :

  • L’accès à la salle de cinéma virtuelle est géolocalisé, seules les personnes situées dans un périmètre variant de 5 à 50kms peuvent y accéder ;

  • la programmation est faite par les exploitants de cinéma et les recettes sont partagées entre exploitant, distributeur et le site hébergeant la salle virtuelle ;

  • les séances sont retransmises en direct, et ne sont plus accessibles à l’issue de la retransmission ;

  • les séances peuvent être suivies d’une rencontre avec un membre de l’équipe du film ou des intervenants en liens avec sa thématique. Ces intervenants sont rémunérés par un pourcentage sur chaque ticket de cinéma. A l’issue de la séance, les spectateurs peuvent leur poser des questions grâce à un dispositif de chat vidéo intégré ;

  • chaque ticket fait l’objet du reversement d’une contribution carbone dont le montant a été évalué par la société Secoya à 10 centimes ;

  • chaque lundi, de nouveaux films sont proposés par les cinémas et les distributeurs partenaires et programmés à partir du mercredi.

Le film que Sylvie a vu est Golden Voices d’Evgeny Ruman, diffusé au Majestic Passy dans le cadre du Festival du cinéma israélien de Paris. Il raconte l’histoire d’un couple russe plus si jeune (la soixantaine?), voix d’or du doublage de films soviétiques, qui émigrent en Israël en 1990, suite à l’effondrement de l’URSS, tout comme des centaines de milliers de Juifs soviétiques. Leurs tentatives d’utiliser leur talent dans ce nouveau pays vont se solder par un échec. Mais cette nouvelle vie va leur réserver une série d’expériences amu­santes, douloureuses et absurdes. Ce film a plu à Sylvie, sans doute aussi parce qu’il fait écho à sa propre arrivée en Israël, le passage dans l’oulpan (le cours accéléré d’hébreu pour nouveaux immigrants), que Sylvie avait mentionné il y a une dizaine de jours : la prof, dont le métier était institutrice en maternelle, parlait à sa classe d’adultes comme à des enfants…

Pour ceux qui souhaiteraient voir ce film (le site en montrant une bande annonce qui pourrait donner envie), il repassera samedi 28 novembre, à 16h30.

25 novembre 2020

Apéro virtuel II.24 – mercredi 25 novembre 2020

Lise Deharme – Square du Sacré-Cœur, in Paris des rêves d’Izis
(Israëlis Bidermanas, 1911-1980), 1950. Cliquer pour agrandir.

Jean-Philippe, Françoise (C.) et Sylvie étant arrivés à la queue-leu-leu, Michel explique le choix de son arrière-plan : les chaises en métal du Jardin du Luxembourg qu’on aperçoit dans l’une des photos de Sabine Weiss qu’il avait montrées hier lui avait rappelé celle d’Izis (un des grands photographes huma­nistes, mouvement auquel la Biblio­thèque nationale de France avait consacré une exposition en 2006), dans un bel ouvrage comprenant en regard de chaque photo un texte manuscrit – en vers ou en prose – par des écrivains et poètes connus (Paul Éluard, André Breton, Jean Tardieu, Jean Paulhan, Jules Supervielle, Gilbert Cesbron, Louise de Vilmorin…) ou moins connus., y compris un anglophone et non des moindres (Henry Miller). Dans cette photo-ci, non seulement le poème de Lise Deharme fait écho au contenu de la photo (« deux amants sur un escalier »), mais son style d’écriture n’est pas sans rappeler la forme des dossiers de ces chaises d’antan qu’il avait connues.

En préambule, et pour rester dans l’air du temps – ou plutôt, d’antan – Michel diffuse le début d’une splendide vidéo, produit de la restauration et de l’enrichissement (couleur, sonorisation) d’un film d’archives en noir et blanc montrant le Paris de la Belle Époque dans quelques quartiers de Paris (on pourra lire ici quelques informations sur l’auteur de ce travail et les techniques utilisées pour ce faire). En regardant ce travail, on a presque l’impression que ces scènes, si réalistes par la fluidité et la qualité des images, viennent d’être filmées, et pourtant elles remontent à plus d’un siècle… Ce n’est pas le seul travail de restauration effectué par l’auteur de ce travail, ni par d’autres personnes ou organismes ; on peut voir là une autre vidéo de Paris au début des années 1900.

Sur ces entrefaites, Léo se joint à l’apéro. Michel montre enfin quelques doubles-pages de cet ouvrage, en lisant les textes (ou leur début, pour le dernier) qui font face aux photos.

Léo donne enfin la clé du mystère : pourquoi Superman n’était-il pas parti à la guerre pour sauver les US ? Réponse : il a été réformé en 1942, non pas pour son superbe physique, mais pour sa vision de taupe. Incroyable, dites-vous ? Lisez la bande dessinée ci-dessus (et au cas où votre vision est encore plus mauvaise que celle de Clark, la raison c’est que celle de Superman était trop bonne). Ceci a permis aux auteurs de ses aventures de ne pas produire des aventures de Superman en guerre – le personnage aurait vaincu les Allemands en une pichenette, ce qui évidemment n’étant pas le cas, aurait pu s’interpréter comme une critique des soldats américains…

Ensuite, Léo fait entendre un enre­gis­trement d’une lecture (accom­pagnée de la Marche funèbre de Chopin au piano) qu’il a faite d’un extrait de Figurec (2006), roman de Fabrice Caro, écrivain et auteur de bandes dessinées (Zaï zaï zaï zaï fait hurler Léo de rire, à lire, et aussi Et si l’amour c’était aimer) plus connu maintenant sous le nom de Fabcaro. Le narrateur est un habitué des enter­rements :

L’enterrement de Pierre Giroud m’a énor­mément déçu, c’était une céré­monie sans réelle émotion. D’accord il y avait du monde, bien plus qu’à celui d’Antoine Mendez, mais tout cela manquait de rythme, de conviction. Même la fille de Pierre Giroud – du moins celle que je supposais être la fille de Pierre Giroud – n’était pas très en verve. Elle hésitait en permanence entre une pudique retenue et des sanglots bruyants de qualité très médiocre. Le résultat était assez caricatural, sans nuances. La mère de Pauline Verdier, ça oui, ça c’était une vraie femme éplorée, toujours sur le fil, très présente, improvisant des envolées lyriques qui vous arrachaient des larmes, rien à voir avec la fille Giroud. Il faut souligner pour la défense de celle-ci que son père avait quatre-vingt-huit ans et que tout le monde dans son entourage attendait l’issue fatale d’un jour ou l’autre – à la différence de Pauline Verdier qui s’est encastrée dans un platane en rentrant de discothèque. Mais ça n’excuse pas tout. […]

Après cet enterrement, Françoise (P.) se joint à l’apéro.

Sylvie et Jean-Philippe s’engagent alors dans une lecture alternée de quelques-uns des Exercices de style de Raymond Queneau, variantes stylis­tiques d’une même histoire : « Le narrateur rencontre dans un bus un jeune homme au long cou, coiffé d’un chapeau mou orné d’une tresse tenant lieu de ruban. Ce quidam échange quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s’asseoir à une autre place. Un peu plus tard, le narrateur revoit le même jeune homme cour de Rome devant la gare Saint-Lazare en train de discuter avec un ami qui lui conseille d’ajuster (ou d’ajouter) un bouton de son pardessus. » On entendra successivement : Gastronomique, Alors, Sonnet, Moi je, Interrogatoire – ce dernier dit à deux voix.

Dans la conversation qui s’ensuit, Léo mentionne avoir beaucoup aimé Les fleurs bleues, et, pour ceux qui aiment les mots compliqués et/ou longs, il évoque l’usage qu’a fait Queneau du mot antépénultième, ainsi que le relate François Le Lionnais dans l’Atlas de Littérature potentielle (cf. ci-contre). Sylvie rappelle avoir posé, lors d’un apéro au cours du précédent confi­nement, des devinettes concernant des rues de Paris tirées de Connaissez-vous Paris ? de Queneau, ouvrage qu’elle a reçu en cadeau après avoir elle-même écrit un livre sur Paris. Françoise (P.) évoque Zazie dans le métrosorti aussi à l’écran (réalisateur : Louis Malle), avec, entre autres, Philippe Noiret (et non pas Jean-Pierre Marielle) –, tout à la fois amusant et tragique. Léo trouve que ce texte a un peu vieilli.

Après une conversation sur les mots devenus désuets, puis les mots particulièrement longs, et de là (vous voyez certainement le rapport) la composition des maillots de bain des enfants dans les années 1950, Françoise (P.) lit quelques citations d’un livre qu’elle avait acheté après une exposition sur les cocottes qui s’était tenue à Orsay (s’agit-il de Splendeurs et misères. Images de la prostitution, 1850-1910, en 2015 ?) ou au Centre Pompidou (Cocottes et poulettes, début 2020 ?) : « Un amant, c’est de l’amour ; deux amants, c’est du tempérament ; trois amants, c’est du commerce. » (attribué à Alphonse Allais), et évoque en passant La Belle Otero (1868-1965, ci-contre) et Mata Hari (1876-1917).

La conversation erre brièvement dans les méandres du nouveau site web du Centre Pompidou où l’on ne retrouve aucune trace des expositions passées qu’on y recherche, puis s’engage sur le chemin des blagues de mathématicien et de physiciens (et parfois, pire, d’ingé­nieurs !), pour finir sur la plus courte des blagues de matheux, que cite Léo : « Soit epsilon négatif ». L’expli­cation en est forcément plus longue… Après quoi, Michel remarque que l’usage de l’alphabet grec en mathématiques apprend de fait aux matheux à déchiffrer des mots grecs (même s’ils ne s’en rendent pas compte, et même s’ils ne comprendront rien au sens), et leur donnera aussi des bases de l’alphabet cyrillique (utilisé en russe et quelques autres langues slaves, chacune avec ses variantes).

24 novembre 2020

Apéro virtuel II.23 – mardi 24 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 23:59

Place de la Concorde, ca. 1982. Photo : Miklos.

Jean-Philippe, Léo, Françoise (C.) et Sylvie arrivent rapidement l’un après l’autre. La dernière arrivée prend la parole la première pour informer les présents qu’elle devra quitter l’apéro bientôt pour une conférence zoom « Après les élections américaines » sur le site de Jcall ; Léo s’empresse de remarquer qu’elle s’était tenue hier, et qu’il y avait assisté (d’où son absence de cet apéro-là)… Tant pis pour Sylvie (elle pourra tout de même en regarder la vidéo, quand elle sera mise en ligne), tant mieux pour les autres, elle partagera l’intégralité de cet apéro-ci. Elle en profite pour mentionner que le festival du cinéma israélien de Paris aura lieu en ligne du 25 au 29 novembre, mais comment fait-on pour s’inscrire ? La réponse : on choisit un film ici, on clique sur l’imagette, on choisit la séance, et puis on achète sa place.

Entre temps, Léo en profite pour s’affubler d’une petite moustache à la Hercule Poirot, grâce aux effets spéciaux de Zoom. Jean-Philippe suit son exemple par d’autres moyens et se transforme en un des frères Marx. Quant à Michel, il garde la sienne, naturelle(ment). Sur ces entrefaites, Françoise (P.) se joint à l’apéro. Léo explique alors que son arrière-plan est une des illustrations de sa prochaine intervention sur les Lois de la robotique d’Asimov (auteur que Michel avait brièvement évoqué il y a dix jours), et mentionne leur rapport entre les robots, les super héros (d’où l’illustration de Stan Lieber) et le Golem, nom provenant de l’hébreu, apparu pour la première fois dans la Bible (Psaume 126 selon Léo ; non, mais presque) et dont le sens originel était : masse brute, inerte (en hébreu contem­porain, le mot sert aussi d’insulte pour qualifier quelqu’un de parti­cu­liè­rement bouché). Il dénote une créature, à l’origine masse inerte de terre ou d’argile, qu’une personne – dotée de pouvoirs ou de savoirs particuliers – peut animer, en général en lui écrivant sur le front un mot (le nom ineffable de Dieu, ou alors le mot hébreu signifiant « vérité ») ; doté de force quasi surhumaine, son rôle est d’aider son inventeur jusqu’à ce que celui-ci efface le mot (ou une partie ; dans le cas du mot « vérité », si on en supprime la première lettre, il se transforme en un autre mot, signifiant « mort »). C’est d’évidence l’illustration du fantasme de l’homme d’égaler son Créateur en en devenant un lui-même en insufflant la vie dans l’inerte… Le personnage du Golem apparaît au fil des siècles dans des légendes, notamment celle du MaharalMot hébraïque composé des initiales de « Notre maître le Rabbin Loew »., chef spirituel de la communauté juive de Prague au XVIe siècle, et qui aurait créé un Golem qu’il pouvait animer selon que de besoin ; dans la littérature, à l’instar du roman éponyme de Gustav Meyrink, publié en 1915, ou celui d’Isaac Bashevis Singer ; et évi­demment à l’écran dès le début du XXe siècle et dans les bandes dessinées (on pense à Superman, et plus récemment à Johann Sfar). Quant au mot robot, il a été inventé par l’écrivain tchèque Karel Čapek (1890-1938) pour sa pièce de théâtre R.U.R., à partir d’une racine slave qui veut dire « travail ». Parmi les nombreux person­nages inspirés par le Golem, on évoque la créature du Frankenstein de Mary Shelley, ou le balai animé dans le poème L’Apprenti sorcier de Goethe et qui à son tour a inspiré le poème symphonique éponyme de Paul Dukas, qui fait son apparition dans le film d’animation Fantasia de Walt Disney. Enfin, si vous avez peur des robots, lisez ce qu’a écrit Sylvie à ce propos.

À la question de Françoise (C.) sur le noir-et-blanc de son incarnation, Michel explique qu’elle est due à la présentation qu’il va faire, et qu’il illustre par la photo en arrière-plan – une vendeuse de marrons, deux policiers coiffés de képis (ça date) et une camionnette de vente de glaces, qu’il avait prise sur la place de la Concorde vers 1982. Avant que de passer à la présentation en question, il affiche une photo extraordinaire (cf. ci-contre, cliquer pour la source) d’insectes à l’apparence de branches et de feuilles (appelés phasmes, merci Jean-Philippe et Léo), qui leur permet de se dissimuler soit pour se protéger de prédateurs, soit pour attraper une victime ne soupçonnant pas leur présence. Jean-Philippe mentionne qu’on peut en acheter à Paris, à la Ferme Tropicale, 54 rue Jenner dans le 13e arrondissement. À propos d’insectes prédateurs, Françoise (P.) raconte avoir vu une émission qui montrait à quelle point la jolie et gentille (d’apparence !) coccinelle est un terrible prédateur dès son état larvaire.

Michel passe à sa présentation, celle d’une trentaine de photos en noir et blanc – mises en ligne sur Facebook – du Paris des années 1950 de Sabine Weiss, qui, à 96 ans, est la dernière repré­sen­tante de l’école humaniste, incarnée par Doisneau, Ronis ou Brassaï ; comme on peut le voir sur son site et dans la vidéo ci-dessus – et, comme le signale Jean-Philippe, comme on peut l’entendre dans Boomerang d’il y a une dizaine de jours –, elle est toujours alerte et active, et vient de décrocher le Prix Women In Motion 2020 (attribué par Kering et Les Rencontres d’Arles) pour la photographie. Ces photos, accompagnées de leur titre et d’informations concernant la photographe, ont été mises en ligne par un profil Facebook « John d’Orbigny Immobilier », profil qui ne contient que des photos et des vidéos plus remarquables les unes que les autres du Paris d’époque. Patrick Marsaud, dirigeant de cette agence, s’en explique ici. Pour certaines, elles rappellent à certains des présents des souvenirs d’enfance, par exemple les chaises dans les jardins publics (ci-contre au Jardin du Luxembourg, en 1952) qu’il fallait payer (à une chaisière) pour pouvoir s’y asseoir, la fumée des locomotives dans les gares, les amoureux qui s’bécottent sur les bancs publics… Françoise (P.) se souvient des tentures (de deuil, funèbre, mortuaire…), draperies noires accrochées au-dessus et sur les côtés de la porte d’entre de la maison d’un défunt, avec les initiales de son nom au centre, le registre de condoléances dans le hall… ; des enterrements de 1ère, 2e et 3e classes… : des marchands de glaces qui passaient avec un cheval en criant « Glaces ! Glaces ! Glaces ! »… Michel, lui, se souvient des vitriers (et de la chanson qui en parle). Sylvie mentionne le groupe Facebook « DOISNEAU ou Ce Paris Disparu », avec des photos et des petites histoires du Paris des années 1950. Françoise (C.) mentionne le groupe « J’aime Paris » (mais comme il y en a plusieurs qui portent ce nom, difficile de savoir lequel !). Quant au noir et blanc des photos, pour Michel, il correspond si bien à Paris, ville qui, pour lui, est en noir et blanc et tous les gris intermédiaires, ce qui n’enlève rien à son charme, sa profondeur, sa légèreté ou sa noirceur.

Françoise (P.) présente la petite vidéo ci-dessus, mais tous sauf Léo l’avaient déjà vue (elle date de juin) ; on décide d’un commun accord de la signaler dans le compte-rendu – dont acte – et d’en arrêter la diffusion. Françoise montre alors un livre consacré au Bauhaus (1919-1933), qu’elle a acheté après avoir vu la récente expo­sition consacrée à ce mouvement qui s’était tenue au Centre Pompidou. Elle men­tionne avoir été parti­cu­liè­rement inté­ressée par les dessins, les objets, qui ont été créés à cette époque, ainsi que le mouvement intel­lectuel qui l’accom­pagnait. Après cette expo­sition, il y en a eu une autre non moins intéressante – mais différemment – sur les cocottes (non, pas l’instrument culinaire) et les endroits mal famés.

23 novembre 2020

Apéro virtuel II.22 – lundi 23 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 23:59

Gregory Crewdson, Alone Street, 2018-2019.

Françoise (C.) identifie bien les US dans l’arrière-plan de Michel, mais elle n’y a visité que Washington et New York (à plusieurs reprises). Michel, lui, y a vécu pendant cinq ans, et a pu y voir une (petite) partie de la variété des villes et des paysages, pour certains splendides. Françoise a aussi visité le Canada, où elle a remonté les rives du Saint-Laurent depuis Ottawa jusqu’à Québec, Bona­venture… mais, à la question de Michel, elle n’est pas passée par Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, qu’il avait traversé dans son parcours en voiture au Québec rien qu’à cause de son nom.

Sylvie arrivée, elle relate son rôle d’animatrice dans le passé – profes­sion­nellement, d’abord, dans le domaine du marketing (des « focal groups », en bon français de marketing), mais aussi dans des réunions publiques de démocratie participative, dans le cadre du projet Clichy-Batignoles.


Jean-Philippe, puis Françoise (P.) s’étant joints à l’apéro, chacun indique ce qu’il a dans son verre. Non, répond Jean-Philippe à une question, ce n’est pas du champagne, mais du coca. Quant à Sylvie, elle entonne Quand je bois du vin clairet – tout en précisant que dans le sien (saumur blanc) il y a du miel, du gingembre, de la cannelle et « d’autres épices » – puis commence son exposé : « C’est dans la nuit du 21 novembre (on remarquera la proximité de l’anniversaire de cet événement) ou 18 juillet de la même année que les frères Fauderche ont jeté les bases de cet extraordinaire appareil dont la conception révolutionnaire risque de bouleverser toutes les lois communément admises tant dans le domaine de la physique nucléaire que celui de la gynécologie dans l’espace… » On aura reconnu (enfin, pas tout le monde) Le Schmilblick des frères Fauderche de Pierre Dac, que l’on peut entendre dans son intégralité ci-dessus, l’appellation « schmilblick » provenant vraisemblablement des deux mots yiddish « schmil » (de « schlemiel », imbécile, idiot) et « blick » (regard).

Michel dit préférer de loin l’humour d’un Pierre Dac (sous-entendu : à celui d’un Devos). Françoise (P.) aime beaucoup l’incon­gruité des quatre… frères Marx (il ne s’agit pas de Karl et de ses sept frères et sœurs), à quoi Michel rajoute que, pour un humour en langue étrangère qu’on maîtrise moins bien que sa langue maternelle, c’est souvent cette manifestation – le comique de situation – qu’on est à même d’apprécier plutôt que celui basé sur la richesse de cette langue et de la variété des jeux de mots qu’elle peut offrir.

Françoise (P.) se tourne vers Francis Blanche, grand comparse de Pierre Dac, très cultivé (il a été le plus jeune bachelier de France, à l’âge de 14 ans) et en lit une vingtaine de citations bien tournées et que l’on retrouvera, avec d’autres, ici. Parmi ses autres œuvres : les Signé Furax avec Pierre Dac. Sylvie se souvient les avoir entendus régulièrement les dimanches sur Paris Inter ; et, dans le même esprit, elle cite un de ses oncles, qui avait un sens de l’humour quelque peu pince-sans-rire : « Il vaut mieux se laver les dents dans un verre à pied que se laver les pieds dans un verre à dent. »

Rebondissant sur un épisode de l’apéro d’avant-hier, Jean-Philippe nous lit un texte qui commence ainsi : « Je suis allé pour la première fois à Paestum dans les années cinquante. Avec Simone de Beauvoir et Sartre, nous passâmes là presque un jour entier, du dur soleil de midi à la nuit tombante, en laissant aux colonnes doriques le temps de blanchir jusqu’à l’os. Je suis revenu à Paestum à tous les âges de ma vie. » Puis plus loin, « C’est bien plus tard, puisqu’elle n’a été découverte qu’en 1968, que j’ai vu pour la première fois, sans pouvoir m’en arracher, la tombe du divin plongeur. Souvent j’étais resté trop longtemps dans l’enceinte des temples, arrivant au musée après la fermeture, ou, d’autres fois, le trouvant en travaux, qui pouvaient durer des semaines ou des mois. Jamais je n’aurais imaginé être touché en plein cœur, tremblant et bouleversé au tréfonds de moi-même, comme je le fus le jour où il m’apparut, arc parfait, semblant plonger sans fi n dans l’espace entre la vie et la mort. Plongée poignante, car il est véritablement dans le vide, sa chute ne s’arrêtera peut-être jamais, on ne comprend ni d’où il s’est élancé, ni où il s’abîmera. Ce n’est peut-être pas une chute, il paraît planer. Si je cherche une permanence, une cohérence, une unité à ma vie, ou aux cent vies dont on dit qu’elles furent miennes, le divin plongeur — c’est le nom, au musée de Paestum, de la fresque qui ornait le plafond de sa tombe — occupe une place centrale, qui n’est pas seulement d’ordre esthétique, contemplation de l’art et de la beauté, mais pour moi opératoire aussi, indissolublement esthétique et opératoire. »

Il s’agit des premières pages de la préface de l’ouvrage Le Divin Plongeur de Claude Lanzmann (Gallimard NRF 2012, replublié dans la collection Folio), « recueil de textes écrits, eux aussi, à différents âges de [sa] vie, en des occurrences radicalement étrangères les unes aux autres, publiés dans des revues, des magazines, des quotidiens très divers, aujourd’hui introuvables, oubliés ou ignorés. »

Dans la conversation qui s’ensuit, on évoque les environs de Paestum, et notamment la côte amalfitaine, région splendide autant pour ses villes et villages que ses paysages. Michel se souvient encore de l’odeur enivrante d’un citron qu’il avait acheté dans un marché de Sorrente, qui lui rappelle celle de citronniers en fleurs et en fruits en Israël, ce que confirment et Sylvie et Françoise (P.).

Michel a récemment reçu un lien vers un article de Connaissance des arts, Le rêve américain : dans l’envers du décor avec Gregory Crewdson, consacré à une exposition des photos de Crowdson à la galerie Templon qui se trouve dans le même pâté de maisons que l’appartement de Michel.

Après avoir lu le tout premier paragraphe de l’article, où l’auteur décrit ainsi la photo en exergue :

« Égarée sur l’asphalte encore maculé de flaques, une vieille Buick stationne sur un carrefour désert. Depuis le porche de son immeuble, un homme tatoué contemple la scène une bière à la main, indifférent au landeau abandonné sur le trottoir. En face, clouées aux fenêtres, des planches de bois protègent une maison en brique d’un danger passé ou imminent. »

il remarque non seulement la faute d’orthographe, mais, en regardant de près la photo, que cette description ne correspond pas vraiment : la Buick ne stationne pas sur le carrefour mais s’est arrêté au feu orange, comme le requiert la loi américaine (on en aperçoit le conducteur qui regarde légèrement à sa gauche – pour voir si une autre voiture arrive ?) ; l’homme tatoué n’a rien à la main, celle-ci étant posée sur la balustrade de son porche ; la petite tache blanche devant sa main n’est pas une cannette de bière, ce pourrait être une bouteille de lait, mais est probablement une ouverture dans la balustrade opposée qui laisse entrevoir le mur de la maison mitoyenne ; la maison d’en face n’a des planches de clouées que sur une des fenêtres, et sur une des quatre petites ouvertures sous ces fenêtres, il est donc probable qu’elles s’y trouve parce que cette fenêtre était cassée. Par la fenêtre de gauche, on aperçoit comme une toile claire jetée sur des cartons ou des meubles, ce qui laisserait penser que cette maison est plutôt abandonnée, ce qui expliquerait son état dégradé.

En en discutant aujourd’hui, Jean-Philippe remarque que le feu tricolore qui se trouve au sol dans le caniveau devant la maison de l’homme tatoué était celui destiné aux piétons (celui du trottoir de gauche est encore debout), et l’on en aperçoit encore les accroches sur le poteau gris clair de droite, au bout duquel sont accrochés les feux destinés aux véhicules, habituellement suspendus au-dessus des carrefours plutôt qu’accrochés sur les côtés. Sylvie mentionne l’analyse qu’elle avait faite du comportement des conduteurs (en France) arrivant devant un feu orange. Sa conclusion ? sur 13 conducteurs, trois adoptent des comportements égocentrés, les 10 autres sont situationnels (sic).

Quoi qu’il en soit pour ces détails, Michel commente que ce type de maisons en bois, d’un étage, avec un porche, est très commun aux États-Unis, et pas nécessairement uniquement pour les plus pauvres (mais ici, comme dans d’autres photos de Crewdson, on perçoit bien que c’est un village paumé, ses habitants se trouvant dans une immensité désolée) : lorsqu’il y est arrivé pour faire ses études dans une des meilleures universités américaines, c’est dans une maison de ce style, en très bon état, qu’il avait loué une chambre.

Sur ce, on lève le coude puis la séance.

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