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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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8 novembre 2020

Apéro virtuel II.7 – dimanche 8 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux — Miklos @ 23:59

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Françoise (P.) se joint à l’apéro, mais en langue des signes… on finit finalement par s’entendre respectivement via le téléphone de Michel.

Sylvie ouvre la séance avec un extrait de Paris. 10 balades sur les pas des compositeurs de Laurence Winthrop, qui fait donc le lien avec deux thématiques déjà évoquées – la musique et les balades dans Paris, tout en précisant qu’elle l’a souvent feuilleté mais jamais fait aucune des promenades qui y sont proposées… Elle nous fait parcourir celle évoquant Rossini et Offenbach, débutant aux Grands Boulevards, passant devant le Théâtre des Variétés, au travers du passage des Panoramas (que Michel avait précédemment évoqué), et s’achevant à l’Opéra-Comique, tout en évoquant leur histoire à l’époque. Les lieux ont, pour certains bien changé depuis ce temps révolu, et ces parcours s’apparentent à des pèlerinages…

Michel propose une déambulation différente dans Paris, non pas celle de son patrimoine visible, mais de son street art, éphémère de nature, fait clandestinement par principe mais de nos jours parfois accompli sur commande des mairies, comme le mentionne Sylvie pour le 20e arrondissement, et Michel pour le 4e (place Stravinski), le 13e (photos n° 32 et suivantes ici) et ailleurs. Après avoir montré deux références au grand écrivain Pierre Guyotat – son célèbre roman Tombeau pour cinq cent mille soldats et Rabia est un amour ?, phrase tirée de ses carnets – il montre brièvement trois séries de photos consacrées au street art qu’il a vu dans ses balades : des fresques de Mesnager vues sur la Petite Ceinture (il en a fait ailleurs aussi et se retrouve maintenant parfois dans des expositions…), une série consacrée aux animaux et finalement un pot-pourri, et qui comprend deux affichettes (n° 3 et 4) signées Paëlla et qu’il a découvert il y a déjà fort longtemps (il signait alors Paëlla Chimicos), aux contenus souvent reflétant un regard critique sur la société.

Françoise (P.) évoque une maîtresse en CM2, Madame Castex (qui ressemblait beaucoup au Castex que l’on connaît actuellement, dit-elle – et vérification faite, il s’avère qu’il est fils d’une institutrice, Nicole Castex, décédée en janvier) : c’est elle qui lui a donné le goût de la littérature et l’envie d’écrire, bien qu’à ce moment-là son orthographe était chancelante : au lieu de la critiquer, elle l’encourageait pour les bonnes idées qu’elle avait, ce qui lui a donné confiance et énergie pour apprendre à améliorer son écriture. Puis elle ajoute que sa propre cousine est devenue professeure de latin-grec parce qu’elle a eu comme professeure Jacqueline de Romilly. Par contre, son professeur d’histoire-géo en 4e ou 3e, était détestable : comme elle était bavarde, il lui ordonnait dès le début du cours de copier des pages du livre, et de ce fait elle ne pouvait suivre le cours. Michel raconte alors qu’en 8e, étant lui-même très bavard, l’instituteur M. Cabirol l’avait placé entre deux élèves chargés de le gifler s’il se mettait à parler… L’ayant dit à sa maman, elle est allé voir l’individu à la sortie des classes pour le sommer d’arrêter, et a raconté ultérieurement qu’elle l’aurait giflé devant les autres parents s’il avait récidivé.

Pour finir, Jean-Philippe nous parle d’un autre livre consacré à des balades dans Paris : Un Paris révolutionnaire – émeutes, subversions, colères aux Éditions Libertaires, par de nombreux contributeurs sous la coordination de Claire Auzias. C’est bien un guide de promenades sur quelques 150 lieux parisiens avec comme thématique les révoltes et révolutions (comme le précise le sous-titre) depuis François Villon jusqu’à peu avant les Gilets Jaunes. Structuré par arrondissements (ceux en usage actuellement), il est très richement illustré de dessins de gravures et d’affiches (mais pas de photos) et lieux, événements et personnages célèbres qui y ont été associés, français comme étrangers (par exemple : Karl Marx, Victor Serge, Walter Benjamin…, ce dernier auteur du célèbre Paris capitale du XIXe siècle, où il parle des fameux passages, dont Michel avait montré quelques vues avant-hier) et y suggère quelques balades. La plupart de ces endroits ne portent pas de plaque rappelant leur signification d’alors. Seul manque regrettable : un index des noms référencés dans le livre. Deux ouvrages de base ont servi de référence aux auteurs de celui-ci : le Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet et le fameux Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social.

En se séparant, Michel propose de rajouter aux thèmes précédents celui du voyage. Et libre à chacun de parler d’autre chose !

7 novembre 2020

Apéro virtuel II.6 – samedi 7 novembre 2020

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts — Miklos @ 23:59

Le choléra en France. Paris : mesures de désinfection prises à la gare de Lyon,
à l’égard des voyageurs arrivant de Toulon et de Marseille.
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Amusante coïncidence, l’apéro d’hier étant passé par la Gare du Nord, Michel commence par une brève visite de la gare de Lyon, avec, en arrière-plan, une gravure de 1884 illustrant les mesures de désinfection qui y avaient été prises à l’égard des voyageurs arrivant de Toulon et de Marseille (ce que ne fait pas la SNCF de nos jours…), suivie d’un album en ligne de photos qu’il y avait prises – et notamment du Train Bleu – en 2014, lors des Journées du patrimoine, avec pour finir une photo du repas que François lui y avait offert pour son anniversaire en 2019.

Après une discussion de « la situation » et de la complexité des décisions que doivent prendre les uns et les autres, Françoise (C.) fait visiter l’église Santa Maria presso San Satiro (cf. ses photos) qui a la particularité de n’avoir quasiment pas de chœur (du fait d’une rue qui passe derrière l’église et qu’il fallait préserver), remplacé par une peinture en trompe-l’œil derrière l’autel qui donne l’illusion de profondeur.

Ensuite, Jean-Philippe parle de Civilizations de Laurent Binet1, qui, malgré l’orthographe plutôt anglaise de son titre, est bien écrit en français, livre dont il a déjà lu trois des quatre parties. Il s’agit d’une uchronie, selon laquelle ce seraient les Vikings qui seraient arrivés, bien avant Colomb, aux Amériques; que Colomb et les siens y disparaissent, et que c’est Atahualpa l’Inca qui débarque avec son entourage, au Portugal… L’auteur veut-il, demande Jean-Philippe, faire ressentir aux Occidentaux leur responsabilité d’avoir assujetti, colonisé, perverti, et doivent donc rendre ce qu’ils y ont pris (pour leurs musées, par exemple) ? Une longue discussion s’ensuit, dans laquelle Michel questionne (sans avoir une opinion tranchée) les recherches scientifiques (archéologiques, médicales, culturelles, etc.) qui ne respectent évidemment pas les valeurs des cultures passées ou présentes (par exemple avec l’exhumation de morts, leur transport ailleurs, et tout ce qui en découle). Questionnement sur le savoir, ses valeurs, son utilité (et pour qui)…

Sur ce, on termine l’apéro pour aller voir si les États-Unis continuent ou non à se Trumper.

Et pour demain : comme précédemment, nombre de sujets ont été proposés – un instituteur (ou institutrice) qui a changé votre vie, une expérience en tant qu’enseignant(e), une œuvre musicale qui vous a marqué, une visite de là où l’on se trouve actuellement (ou de tout autre endroit), et, bien entendu, chacun est libre de choisir un autre sujet. Il faut penser à avoir beaucoup à dire, parce qu’on n’aura pas l’occasion de remplir les vides en parlant encore une fois de la bataille Trump-Biden…

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1 Après l’apéro, en effectuant quelques recherches, j’ai trouvé cette intéressante critique du roman de Binet.

6 novembre 2020

Apéro virtuel II.5 – vendredi 6 novembre 2020

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Lieux — Miklos @ 23:59

De la galerie Vivienne à Paris à la centrale thermique du Havre via la plage de Trouville.
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Après avoir levé ensemble (bon difficile à synchroniser parfaitement sur Zoom) le coude, Michel ouvre la séance par une brève pré­sen­tation de quelques galeries et passages couverts de Paris qui s’est terminée sur une vue de la plage de Trouville et, au loin, Le Havre (cf. photos ici, prises lors des différentes visites de Paris et de ses musées, monuments et autres lieux intéressants qu’il avait fait faire à des couchsurfeurs qu’il avait hébergés et nourris, le tout gracieu­sement).

Après, c’est le tour de Sylvie : ayant parcouru le très beau site dont François avait envoyé l’adresse et qu’il avait fait suivre, elle parle (et montre des photos) d’un des monuments qui y sont mentionnés, Saint-Germain-de-Charonne, l’une des plus anciennes églises de Paris, et de ses environs, rues et autres lieux intéressants (religieux ou non). Puis, pour faire le lien avec un thème d’un précédent apéro, l’enseignement, elle raconte son expérience entre autres à la FCPE (fédération des conseils de parents d’élèves). Jean-Philippe rappelle que cette église était devenue quelque peu mythique au cinéma, parce qu’on la voit entre autres dans Les Tontons flingueurs.

Françoise (C.) aurait voulu par exemple faire visiter les Navigli, quartier pittoresque en bordure de Milan (ville dans laquelle elle se trouve actuellement) où l’on trouve encore quelques restes des canaux artificiels construits au cours des siècles passés, mais ne sachant comment montrer les photos qu’elle en a fait, elle n’a pu préparer leur présentation pour l’apéro. Michel lui dit alors qu’il l’aidera pour ses prochaines présentations.

Enfin, Jean-Philippe présente un de ses livres, Paris déplacé. Du XVIIIe siècle à nos jours (architecture, fontaines, statues, décors) de Ruth et Gilles Fiori, qui relate plus de 200 « déplacements » du patri­moine parisien, dans Paris ou ailleurs en France, voire à l’étranger ; ainsi, l’édifice original de la Gare du Nord se trouve… à Lille.

On termine l’apéro sans pouvoir éviter d’évoquer la paire Trump-Biden.

4 septembre 2020

La valeur n’attend pas le nombre des années, mais quel est ce nombre exact ?

Classé dans : Musique, Médias — Miklos @ 11:43

Anatole Fistoulari

Lorsqu’on consulte dans la Wikipedia les biographies parallèles du grand chef d’orchestre Anatole Fistoulari (1907-1995), on remarque ceci :

  • (Français) Instruit par son père, Anatole dirige pour la première fois un orchestre à seulement huit ans, où il interprète une œuvre complexe de mémoire : la Sixième symphonie, Pathétique, de Tchaïkovski à l’opéra de Kiev.

  • (English) Anatole conducted for the first time, at the age of seven, Tchaikovsky’s 6th Symphony, the Pathetique, at a charity concert at the Opera House in Kiev.

  • (Español) Anatole dirigió por primera vez una orquesta con sólo siete años, cuando interpretó una obra tan compleja como la Sinfonía nº 6, Patética, de Chaikovski.

  • (Català) Als set anys dirigí de memòria la Simfonia núm. 6 (Txaikovski), a l’Òpera de Kíev

  • (Deustch) […] gab selbst sein Orchesterdebüt mit dem Alter von sieben Jahren mit Tschaikowskis Pathetique an.

On n’a pas besoin d’être polyglotte pour constater la différence. Les deux premières versions sont les seules à citer des sources pour cette information :

  • en français, le Dictionnaire des interprètes et de l’interprétation musicale depuis 1900 d’Alain Pâris, p. 281 ; on en a consulté une édition plus récente, Le Nouveau dictionnaire des inter­prètes, et l’on peut y lire : « à huit ans, il dirige la Symphonie pathétique de Tchaïkovski » ;

  • en anglais, deux articles publiés suite au décès de Fistoulari – l‘un du New York Times du 25 août 1995 qui écrit « Anatole Fistoulari, who made his debut as an orchestra conductor at age 7 […] in his native Kiev, Ukraine, conducting a performance of Tchaikovsky’s « Pathetique » Symphony. », un autre de l’Independent daté du 22 août 1995 qui débute par ces mots : « At the age of seven Anatole Fistoulari conducted Tchaikovsky’s Pathetique Symphony in his home city, Kiev ».

En effectuant une recherche complémentaire, on trouve un article de Beaux arts du 25 mars 1938 (p. 5), signé Claude Chamfray, intitulé « Quelques instants avec Fistoulari » et qui débute ainsi :

Les petits prodiges compositeurs ou instrumentistes ne sont pas rares. chaque Conservatoire en a compté sur ses listes d’élèves. Mais il est exceptionnel qu’un enfant ait la vocation de chef d’orchestre. Ce fut pourtant le cas d’Anatole Fistoulari qui. à l’âge de sept ans, prenait la baguette de chef pour conduire, à Kiev, sa ville natale, la Sixième Symphonie de Tchaïkowski. Ceci se passait en 1908.

— Ce désir s’imposa à moi. me confiait l’autre jour Fistoulari. Enfant, je préférais l’opéra aux jeux de mon âge. Un jour, j’affirmais à mon père ma volonté de diriger la Sixième Symphonie de Tchaikowski entendue par hasard, et qui m’avait laissé une impression violente.

« Bien entendu, mon père me conseilla de faire quelques années de piano ! Mais je ne pouvais attendre, et mon désir se réalisa.

— Quel souvenir avez-vous gardé de ce premier contact avec l’orchestre et le public ?

— Une satisfaction immense et purement musicale. Je n’avais pas le trac. Un peu de nervosité seulement, avant d’entrer dans la salle.

Mais est-ce une source tout à fait fiable ? Le premier paragraphe précise que ce fameux concert avait eu lieu en 1908. Or Fistoulari étant né en 1907 (au moins, toutes les sources, articles de presse y compris, s’accordent là-dessus), il aurait eu un an, lors de ses débuts… À cet âge-là, les humains normalement constitués commencent surtout leurs activités musicales dans le bel canto plutôt que dans la direction d’un orchestre (même si leurs cris et chuchotements sont destinés à faire marcher leurs parents à la baguette)…

Quant à quelques autres sources, principalement « papier » (livres, journaux, périodiques), qu’on a trouvées, voici ce qu’on y lit :

  • Encyclopédie Larousse en ligne (extrait de l’ouvrage Larousse Dictionnaire de la musique) : « Il [...] fit une carrière d’enfant prodige, débutant à l’âge de sept ans à l’Opéra de Kiev en dirigeant la 6e Symphonie de Tchaïkovski.

  • Le Oxford Dictionary of Music (2013) écrit à propos de Fistoulari (p. 295) : « Cond. Tchaikovsky’s 6th Sym. in Kiev at age of 7. » Succinct, mais clair.

  • Le International Who’s Who in Music and Musicians’ Directory (1994) : « Debut : First Symphony concert, Kiev 1914 » (donc avant ses huit ans).

  • Le Merit Students Encyclopedia (1973) ; « A child prodigy, Fistoulari conducted his first symphonic concert in Kiev at the age of eight. »

  • The Gramophone vol. 73, 1995 : « at the age of seven, gained a reputation as a child prodigy when he directed, from memory, a performance of Tchaikovsky’s Pathétiquefle nouv Symphony. »

  • Compositeurs et interprètes russes : du XVIIe à nos jours d’Ararat Dani­elian (2007), p. 131 : « …et voit s’ouvrir devant lui une carrière d’enfant prodige : à 8 ans, il dirige la Symphonie pathétique de Tchaï­kovski. »

  • Heard Melodies are Sweet: A History of the London Philharmonic Orchestra d’Edmund Pirouet (1998), p. 57 : « Born in Kiev in 1907 , he reputedly conducted Tchaikovsky ’s Pathétique Symphony at the tender age of seven ».

  • Le site du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou écrit ceci : « Григорий Фистулари был директором филармонического училища в Петрограде, он направил сына на поприще дирижирования, и под его руководством Анатоль уже в семь лет дебютировал за дирижерским пультом. »

Pour clore sans pouvoir conclure (il faudrait sans doute consulter la presse russe de ces années-là), on remarquera que le style des pages Wikipedia est parfois sujet à caution (tout autant que les informations elles-mêmes) ; on citera pour exemple la page anglaise consacrée à Fistoulari, où il est écrit : « His repertoire widened to include items like his father-in-law’s Fourth Symphony in his busy concert schedule. » alors que l’identité de ce mystérieux beau-père ne se révèle que si l’on clique sur le lien fourni avec le titre de l’œuvre, ou, cinq paragraphes plus bas, où il est mentionné qu’il avait épousé Anna Mahler, fille de Gustav Mahler, en 1943…

22 mai 2020

Apéro virtuel LI : Michel Piccoli – Futurs antérieurs – Amos Gitai

Classé dans : Arts et beaux-arts — Miklos @ 3:22

Michel Piccoli et Claude Brasseur dans le téléfilm de Marcel Bluwal,
Dom Juan ou le Festin de Pierre (1965). Cliquer pour agrandir.

Mardi 19/5/2020

En conclusion de l’apéro précédent, Michel avait proposé « le(s) futur(s) antérieur(s) » comme thématique pour celui-ci. Or venant d’apprendre la veille (comme tout le monde sauf Sylvie) la disparition de Michel Piccoli, il avait proposé, dans le rappel de la convocation, « à ceux qui le souhaitent d’évoquer (par exemple) leur film préféré avec Michel Piccoli (ou pourquoi vous n’avez aimé aucun de ses films). »

Sylvie n’ayant appris la triste nouvelle que ce matin-là, elle s’est précipitée sur la riche filmographie de Piccoli. et a constaté qu’elle n’avait sans doute jamais vu une grande partie de ses films tournés alors qu’elle vivait en Israël – ce qui est le cas pour Michel (pour lui : de 1964 à 1979 en Israël, puis de 1979 à 1985 aux États-Unis). Elle en a vu ultérieurement, mais pour bien s’en (re)souvenir, il lui faudrait au moins voir les bandes-annonces. Il y en a tout de même trois qui lui reviennent à l’esprit, le fabuleux La Grande Bouffe dont elle se souvient plutôt bien, Une étrange affaire – à moins que ce ne soit La Confusion des sentiments, aussi étranges l’un que l’autre –, et enfin un troisième dont le titre lui échappe ; en en évoquant le souvenir de l’argument, Jean-Philippe l’identifie : c’est Marie Octobre tourné à deux reprises, mais sans Michel Piccoli dans la distribution de l’un ou de l’autre… mais les autres acteurs, notamment Danielle Darieux et Serge Reggiani, y étaient vraiment extraordinaires. De son côté, Michel a dit ne s’être pas vraiment souvenu – avant que de parcourir cette longue filmographie – de titres, mais, par contre, avoir gardé une mémoire très claire de la voix si particulière de Piccoli, quelque peu feutrée tout en étant très bien posée. À la vue des noms de ses nombreux films, il n’était plus sûr d’en avoir vu certains ou d’en avoir tellement entendu parler qu’il avait fini par se les « approprier ». Il n’a pu conclure qu’en utilisant le futur antérieur : « Comme ce soir la télévision va en rediffuser, ce n’est qu’après que j’en aurai vus que je pourrai peut-être me ressouvenir de ce que j’avais vu en son temps. »

Françoise (P.) a commencé, elle aussi, avec le futur antérieur : « Il aura pu nous faire sourire, rire ou pleurer ; il sera parti forcément trop tôt, comme tous ceux que l’on aime : et quand nous aurons fini de partager sa biblio­graphie, nous ferons la liste de ses inter­ventions et rencontres théâ­trales. », rajoutant qu’avant tout il avait eu une carrière théâtrale extraordinaire : Jouvet, Dullin, Vilar… Quant à ses films, dont elle en a vu beaucoup – Le Mépris (avec Brigitte Bardot), La Voleuse (avec Romy Schneider), l’extraordinaire Belle de jour (avec Catherine Deneuve), Les Choses de la vie (derechef Schneider), Max et les Ferrailleurs (toujours Schneider), Mado, La Passante du Sans-Souci (immense film !), Habemus papam –, pour Piccoli comme pour Noiret, elle a aussi été frappée par leurs voix. Et quels sont les monstres sacrés encore vivants ? Delon, Belmondo, Bardot (à propos de laquelle Michel opine qu’elle est effectivement un sacré monstre), Deneuve, Depardieu et Michel Bouquet… Jean-Philippe trouve que Piccoli était plus étonnant et inattendu que tous les autres – Françoise interjetant qu’aussi d’un niveau intellectuel différent – et qui n’a pas fait de concessions. Françoise a dit ne pas être fana de La Grande Bouffe, à quoi Jean-Philippe interjette qu’il faut absolument voir ce film : et en plus, c’est une métaphore du confinement et de ce que nous venons tous de vivre, c’est une critique de la société de consom­mation, de l’absur­dité de la vie, jouée par de grands acteurs dont les person­nages qu’ils incarnent portent leurs (vrais) prénoms : Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Michel Piccoli et Philippe Noiret. À quoi se rajoute une musique foraine, répétitive, lancinante.

Jean-Philippe a continué en déve­loppant ses goûts concernant les films avec Piccoli en décrivant briè­vement leurs intrigues respectives, tout en précisant qu’il est assez d’accord avec ceux qui avaient été mentionnés (y compris pour Marie Octobre même si Piccoli n’y figure pas). Il y rajoute d’abord ceux de Buñuel : Belle de jour et Le Charme discret de la bourgeoisie (film quasi inter­médiaire entre Belle de jour et La Grande Bouffe), puis Les Choses de la vie (où Romy Schneider est abso­lument extra­or­dinaire) ; voire des films plus anciens, à l’instar des Demoiselles de Rochefort (où il joue un petit rôle de marchand d’instruments de musique dans une boutique tout à fait extra­or­dinaire), Le Mépris (tourné dans l’extraordinaire Villa Malaparte à Capri, cf. ci-contre). Parmi les plus récents : Vous n’avez encore rien vu, (extraordinaire métaphore sur le théâtre et le cinéma dans lequel il joue le rôle d’un vieillard quelque peu sénile dont le fils est joué par Pierre Arditti, et qui renvoie à de nombreuses scènes du théâtre de Shakespeare et de Molière) et Habemus papam. Parmi les curiosités, Milou en mai (où les bourgeois fuient Paris vers le Gers en mail 68), le téléfilm Dom Juan ou le Festin de Pierre (où il est l’incarnation de Don Juan) ou encore Le Roi Lear (qu’il a joué à l’Odéon et qui a été capté sur film), La Nuit de Varennes (où il tient le rôle de Louis XVI), Vincent, François, Paul et les autres, Sept morts sur ordonnance (que Sylvie a trouvé extraordinaire, où Depardieu et Piccoli jouent deux personnages hors normes)… ; et parmi les films de Michel Deville, Péril en la demeure

À propos de futur(s) antérieur(s), Michel lit des extraits de la présentation d’une exposition (texte que l’on retrouvera ci-dessous, écrit en grande partie par la grande spécialiste de la langue et de la littérature yiddish, Rachel Ertel), intitulée Futur antérieur. L’avant-garde et le livre yiddish (1914-1939), qui s’était tenue au musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris en 2009, et qui « permet de réfuter l’image folkloriste qui colle à la littérature et à l’art du Région du centre de l’Europe, à cheval sur la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Roumanie et la Hongrie, peuplé de plus de onze millions de juifs et dont le vernaculaire était la langue yiddish (elle-même dérivée du haut-allemand et y intégrant des éléments slaves et hébraïques).yiddishland, en révélant leur inscription dans les mouvements moder­nistes qui naissent à la fin du XIXe et au début du XXe siècles ». Et l’on rajoutera : mouvements aussi révolutionnaires. Ainsi, par exemple, les tableaux de Chagall représentent bien ce petit monde « folkloriste », mais non pas de façon traditionnelle, loin de là. Cette période n’a pas duré : le coup de bambou du communisme a réimposé un art tout à fait traditionnel et s’est opposé de façon virulente au modernisme. Jean-Philippe a alors demandé si l’on pouvait rattacher le mouvement Bauhaus, révolutionnaire à certains égards, à celui dont venait de parler Michel, qui a répondu que le Bauhaus concernait surtout l’architecture (dont on trouve de beaux restes à Tel-Aviv) et était rattaché à une certaine bourgeoisie allemande, plutôt que la littérature ou la peinture yiddish qui émergeait (si l’on peut dire) du peuple (juif).

À ce propos, Sylvie mentionne que le père du cinéaste israélien Amos Gitaï (qui réside à Haïfa et à Paris) était un architecte du Bauhaus [plus précisément : il n’y a effectué que deux semestres et n’y a jamais fini ses études] et a conçu de nombreux bâtiments en Israël. Jean-Philippe dit que c’est grâce à Amos Gitaï qu’il est parti en janvier en Israël, du fait de son récent (2019) film Un Tramway à Jérusalem : quand il avait visité Jérusalem une quinzaine d’années auparavant, il n’y avait pas de tramway… et il lui fallait le voir et l’y prendre tous les jours. Michel n’a pas supporté le film, dans cette sorte d’équilibre trop simpliste entre les personnages. À propos d’un des anciens films de Gitai, Sylvie mentionne Wadi (1981) – mot arabe qui a donné l’équivalent français oued, dénotant le lit asséché d’un cours d’eau désertique – tourné dans le quartier de Haïfa appelé Wadi Rushmia, où vivent (ou vivaient) en cohabitation précaire des immigrants juifs d’Europe de l’Est rescapés de la Shoah et des Arabes chassés de leurs domicile par les guerres israélo-arabes. Françoise a alors lu une liste de réalisateurs de cinéma israéliens qu’elle venait de trouver dans Wikipedia [liste notoirement lacunaire, il y manque par exemple Nurith Aviv], étonnée par leur grand nombre.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

Exposition Futur antérieur
Extraits de la brochure de l’exposition

L’exposition Futur antérieur. L’avant-garde et le livre yiddish (1914-1939) qui s’est tenue au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (M.A.H.J.) à Paris, du 11 février au 17 mai 2009, fut une révé­lation à bien des égards. Elle permit de réfuter l’image folkloriste qui colle à la littérature et à l’art du yiddishland, en révélant leur inscription dans les mouvements modernistes qui naissent à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La directrice du musée Laurence Sigal, les commissaires Nathalie Hazan-Brunet et Hillel Kazovsky ont fait de l’exposition et du catalogue un événement unique et marquant. Sur les murs blancs et nus du musée, aménagés ainsi pour la circonstance [cf. ci-contre], s’est déployée une surprenante polyphonie de lettres, de textes, de formes insoupçonnées et de couleurs souvent éblouissantes.

Les modernistes yiddish, appelés « Le Printemps des jeunes », constituent un mouvement international en soi puisqu’il éclot et se développe dans toute l’Europe et aux États-Unis, entre 1905 et 1930 environ. Trois paradoxes et difficultés spécifiques marquent l’éclosion de ce mouvement. Il naît au moment où les classiques yiddish sont encore en pleine activité dans une société demeurée plus traditionnelle, ce qui suppose un besoin de rupture, d’aspiration à un ailleurs, temporel et géographique, conduisant la plupart des artistes juifs à l’exode dans diverses capitales du monde.

Par ailleurs, la Première Guerre mondiale a ramené vers la Russie les innovations occidentales véhiculées par des écrivains et des artistes russes et yiddish de Berlin, de Munich et de Paris (Montparnasse étant l’épicentre de cette explosion). La révolution russe de 1917 enthou­siasme et décuple les énergies de ces créateurs. Si à l’Ouest les sources d’inspiration sont à la fois urbaine et industrielle, à l’Est, même si les avant-gardes sont fondées dans les villes, leurs origines se veulent rurales et folkloriques.

C’est dans ces conditions que se crée à Saint-Pétersbourg en 1908 la Société d’histoire et d’ethnographie juive avec à sa tête S. An-ski. Une mission ethnologique s’organise, chargée de recueillir de 1912 à 1914 les traditions issues de [a zone de résidence obligatoire en Ukraine, Podolie et Volhynie. Des écrivains et ethnologues recueillirent contes, légendes, proverbes, chansons et objets artisanaux, tandis que des artistes comme Solomon Youdovine, Altman, Ryback, El Lissitzky relèvent peintures et motifs décoratifs dans [es synagogues et les cimetières. S’inspirant de ces motifs funéraires et synagogaux, la lettre hébraïque devient le premier support esthétique des modernismes yiddish, auquel s’ajoutent les représentations végétales et animales. Le peintre majeur de ce premier mouvement d’avant-garde issu de l’expédition ethnologique est El Lissitzky avec notamment sa création picturale de Had Gadya, ses illustrations pour Yingl-Tsingl Khvat (Filourdi le Dégourdi) de Mani Leib, et ses illustrations de contes pour enfants et d’œuvres des écrivains et poètes les plus connus, car il espère ainsi assurer l’avenir de cette culture. Parmi les très nombreux autres peintres qui s’attachèrent à cette tâche (Marc Chagall, Sarah Shor, Altman, etc.), on trouve également Ryback avec ln vald et Foïglen, sur des textes du poète avant-gardiste Leib Kvitko. L’emprise de cette expédition se perçoit avec le plus d’éclat dans la comparaison entre les représentations respectives de la synagogue de Mogilev par Ryback et de celle de Vitebsk par El Lissitzky.

« Nous étions une bande d’écoliers du heder, déjà détachée de l’étude talmudique depuis toute une génération, mais nourrie au ferment de l’analyse. Nous venions tout juste de prendre en main le crayon et le pinceau, nous nous sommes aussitôt mis à “anatomiser”, non seulement la nature autour de nous, mais aussi nous-mêmes. Qui étions-nous ? Quelle place tenions-nous dans le concert des nations ? Quelle était notre culture ? Et quel devait être notre art ? Tout cela s’est joué dans quelques bourgades de Lituanie, de Biélorussie, d’Ukraine… » — El Lissitzky, 1923.

Dans ce texte intitulé Mémoires de la synagogue de Mogilev, Lissitzky revient sur cette période très brève, mais intense et fondatrice, au cours de laquelle de jeunes artistes juifs – toute une génération – se lancèrent avec ardeur dans une entreprise où soufflait l’esprit de la révolution : élaborer une expression artistique spécifiquement juive, qui puisse concilier la tradition à laquelle ils retournaient avec la modernité dans laquelle ils s’engageaient.

« Nous avons tout à coup découvert la magie de la yiddishkeit, nous avons été entraînés par le grand mouvement d’émancipation spirituelle, par la résurrection de notre conscience nationale, par le combat des masses ouvrières juives pour la justice sociale. Nous, artistes juifs semi-assimilés, sommes retournés vers le peuple. C’était, pour ainsi dire, une contre-émancipation… » — Henryk Berlewi, 1955

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