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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 mai 2020

Apéro virtuel L : cinquantième – heureux hasards – Brassens – Borges

Classé dans : Arts et beaux-arts — Miklos @ 17:47

Le mot « cinquante » dans plus de 80 langues. Cliquer pour aggrandir.

Dimanche 10/5/2020

Sylvie ayant commencé à tenter de déchiffrer l’affiche en arrière-plan chez Michel (et visible ci-dessus), ce dernier en a expliqué le sens : il s’agit du mot « cinquante » dans plus de 80 langues différentes – respectant ainsi la diversité mondiale des cultures défendues par l’Unesco, comme Jean-Philippe nous en avait parlé la veille –, la raison en étant que – comme on peut le voir dans le titre de ce compte-rendu, l’apéro de ce soir est le 50e de la série. Jean-Philippe ayant proposé de boire à la santé de ce cinquantième anniversaire, Michel a commenté qu’après qu’il ait inventé un terme pour célébrer mois après moi un événement – « moisi­versaire » – il faudrait parler ici peut-être d’un quoti­versaire ? [En rédigeant ce compte-rendu, on a constaté que le mot avait déjà été utilisé au moins depuis 2007 ! Comme quoi, rien de neuf sous le soleil. On aura aussi remarqué que ce cinquantième tombe bien à propos entre Pâques et Pentecôte – ainsi que la Pâque juive et Chavouot –, séparées de 50 jours...]

Françoise (C.) ayant demandé à Michel des nouvelles de l’Ircam, elle a évoqué des œuvres de Pierre Boulez, telles que Notations ou Répons qu’on ne pouvait écouter que dirigées par lui, en live. Ce qui n’a rien à voir avec l’écoute sur casque, même avec la spatialisation, a rajouté Michel : la perception visuelle de l’espace qui complète celle auditive, est aussi nécessaire. Est-ce que les casques de réalité virtuelle la fourniront avec la même qualité ? On se le demande. Rien ne remplacera la musique vivante, dit alors Françoise. Rien ne remplacera le livre, ni rien ne remplacera la personne (même pas Zoom), a rajouté Michel.

À propos de musique, Françoise (P.) a alors raconté que la projection de La Traviata hier sur France 5 l’avait rendue folle de rage – Françoise (C.) interjetant qu’elle l’avait énervée et elle avait donc coupé – du fait de la mise en scène : publicités pour maquillage, Violetta fumant devant un kebab puis trayant une vache, les personnages regardaient le cours de la Bourse passant à l’écran, un bandeau d’informations à propos du mariage du fils du prince saoudien, Violetta mourrait en étant débout et en chantant « Je ne peux même plus me lever. »… Quant à Sylvie, elle avait commencé à regarder Le Barbier de Séville avec une mise en scène moderne, si décalée  et énervante qu’elle ne l’a pas regardée jusqu’à la fin.

Sur ces entrefaites, François s’étant joint à l’apéro, Michel a commencé sa présentation, qui concernait le thème proposé, celui du (ou des) heureux hasard(s). Tout d’abord, une référence aux faux amis : fortuitous (en anglais) et fortuit (en français), le premier signifiant « heureux hasard », le second « hasard »… Puis, quelques heureux hasards dans sa vie :

  • premièrement, sa rencontre sur la messa­gerie Moustik de Libé avec François (début 1987) ; il y portait le pseu­do­nyme de « Cioran » que Michel avait conf­ondu avec Ossian, barde gaélique du IIIe siècle qui influ­ença direc­tement ou non Goethe (Les Souffrances du jeune Werther), Mendelssohn (La Grotte de Fingal), Wagner, Massenet (Werther) et bien d’autres.

  • Les Songs for the Ten Voices of the Two Prophets de Terry Riley, un 33T que Michel avait acheté (lors de ses études à Cornell dans les années 1980) rien qu’à cause du titre qu’il trouvait si poétique : des prophètes parlant à plu­sieurs voix. Autre confusion : il s’est avéré (bien plus tard) que les prophètes en question sont deux synthétiseurs dont le nom de modèle à cinq voix s’appelle Prophet. Mais l’album lui-même ? Une merveille que Michel ne se lasse pas d’écouter (de temps à autre) encore près de 40 ans plus tard, et notamment « Embroidery », chanté par Riley dans le style de raga indienne, en s’accompagnant de deux Prophets (et donc à dix voix…) produisant une mélodie qui évoque « une atmosphère de rêve éveillé, peut-être celle d’un fumeur d’opium (je n’ai jamais essayé) entouré de volutes de forme changeante comme les nuages dans le ciel », comme il l’avait déjà relaté en 2005, après avoir eu la chance d’assister à un récital qu’avait donné Terry Riley cette année-là à la maison de la poésie, dans sa rue.

  • Too Many Songs by Tom Lehrer with not Enough Drawings by Ronald Searle avait attiré son œil à cause de l’illus­tration de couverture : il avait reconnu le trait et le style si carac­té­ristiques de l’auteur – le fameux Ronald Searle, dont il connaissait certains dessins (notamment parus chez Punch) – avant même que d’en voir le nom écrit au-dessus. C’est en y déchiffrant les partitions qu’il découvrit ce chansonnier qu’est Tom Lehrer – il n’y a pas de chansonniers aux US, mais lui en est un, et qui plus est… professeur de mathématiques à Harvard (retraité depuis un bon moment) : critique sociale et politique, humour/ironie fins et cultivés, musicalité évidente (c’est lui qui a écrit les paroles, composé la musique, et chante en s’accompagnant au piano). Là aussi, Michel éprouve un plaisir toujours renouvelé à l’écouter.

  • Puer aeternus de Marie-Louise von Franz, qu’il choisit rien qu’à cause de son titre évocateur, pour découvrir ensuite que l’auteure, psychanalyste, avait été l’assistante de Karl Jung, et analyse dans la première partie de son ouvrage, sous-titre A psychological study of the adult struggle with the paradise of childhood, des personnages mythiques ou littéraires – Don Juan, le Petit prince… –, aériens, charmeurs, atta­chants, mais qui, eux, ne peuvent s’attacher et volent – méta­pho­ri­quement ou physi­quement – d’une conquête à l’autre pour l’aban­donner une fois conquise, évitant la réalité et la maté­rialité, inca­pables qu’ils sont de devenir affec­ti­vement adultes (phéno­mène connu aussi sous le nom de « syndrome de Peter Pan »). Après cette lecture, il vit d’un autre œil Le Petit prince qu’il avait tant aimé auparavant…

  • La pièce de théâtre Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, fut choisie pour la même « raison », ce qu’évoquait le titre. Lue dans l’avion qui le ramenait de Paris aux US (où il étudiait), elle fut le sujet de longues lettres (papier, on était encore dans les années 1980) que Michel écrivit à des proches sur ce dialogue fascinant dans une langue si particulière, de la « négociation » de la relation de l’un à l’autre. Plus tard, il la vit sur scènes 4 fois (deux fois aux Aman­diers de Nanterre, puisà la Manu­facture des œuillets, au Théâtre des Abbesses), avec (entre autres) Patrice Chéreau et Pascal Greggory. [On pourra écouter (et voir) ici un entretien avec Chéreau à propos de sa rencontre avec Koltès.]

  • Et enfin, un (petit) mystère : une collection d’essais Under the Sign of Saturn de Susan Sontag. En préparant l’intervention de ce soir, Michel était persuadé que ce qui l’avait frappé, quand il avait aperçu le livre, c’était l’illus­tration de sa couverture, Melencholia de Dürer. Mais lorsqu’il retrouve le volume, il constate qu’elle n’a aucun rapport… Serait-ce donc le titre ? Quoi qu’il en soit, la lecture des textes l’a frappée par leur clarté malgré leur complexité –, sorte de synthèse entre l’intel­lectuel français (pour sa pensée, mais non pour son expression) et américain (pour son expression directe). Quelques années plus tard, Michel reproduira sur un de ses sites Web Fascinating Fascism, un des essais de cet ouvrage, avec l’autorisation de Susan Sontag.

Jean-Philippe a alors demandé à Michel s’il mettrait le coronavirus dans cette liste des heureux hasards, du fait qu’il « nous permette de nous rencontrer depuis cinquante jours tous les soirs à 19 heures », ce à quoi il a répondu qu’il considérait cela plutôt comme une « circonstance »… Françoise (C.) a raconté avoir vu Chéreau à Salzbourg dans La Solitude des champs de coton, ce qu’elle avait trouvé extraordinaire.

Sylvie s’est concentrée sur les syno­nymes de « hasard heureux », du plus court – Pif (avoir du nez).en trois lettres – au plus long, en onze lettres (Serendipité.mais est-ce du français ?), qu’elle a illustré en montrant Isaac Newton trouvant le principe de la gravi­tation alors qu’il ne cherchait qu’à se faire une bonne tarte aux pommes. Françoise (P.) a rappelé à cette occasion la chance que les sœurs Tatin ont eue en renversant malencontreusement leur tarte, sur quoi Jean-Philippe a rajouté que nombre de recettes de cuisine sont découvertes par séren­di­pité. Michel a alors précisé qu’il arrive parfois qu’on soit dépité du résultat.

Un heureux hasard, nous rappelle – et nous chante – Françoise (P.), est celui de la chanson L’orage de Georges Brassens :

Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents
Le bel azur me met en rage
Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terre
Je l’dois au mauvais temps, je l’dois à Jupiter
Il me tomba d’un ciel d’orage [...]

Françoise (C.) nous signale la récente diffusion de docu­mentaires sur Brassens sur Arte. [À l’écriture de ce compte-rendu, on n’en a trouvé qu’un seul – Brassens, une vie de lettres court (5 minutes environ), diffusé il y a trois semaines, et qui porte en plus le sigle de France 3 ; par contre, sur le site de cette dernière, Brassens par Brassens d’une durée de 1h50, et disponible jusqu’au 17 mai, à propos duquel on pourra aussi lire un article (sur France TV) qui présente ce docu­mentaire.]

Quant à François, il se trouvait à proximité de la colonne Vendôme. Il nous montre une découverte qu’il venait de faire : chaque réverbère porte, vers le haut, le numéro de la maison devant laquelle il est installé, et, à hauteur d’homme, une ou plusieurs plaques, indiquant le numéro de l’arrondissement en chiffres romains, suivi d’un numéro en chiffres arabes, le nombre de plaques correspondant au nombre de luminaires sur ce réverbère, ce qui doit permettre de signaler facilement un éclairage défectueux. Ce principe n’est pas récent, comme on peut le lire ici. Sur l’une des faces de la partie inférieure se trouve une petite porte, servant, selon François, aux « vendeurs à la sauvette pour cacher la marchandise »… Arrivé place Vendôme, il n’a pu nous montrer l’étalon métrique qui y est apposé, du fait d’échafaudages dans cette partie de la place.

Jean-Philippe nous a alors parlé du Livre de sable de Borges, nouvelle qui a donné son nom à l’ouvrage qui la comprend avec d’autres nouvelles, livre qui n’a ni début, ni fin, et dans lequel on ne peut jamais retrouver une page qu’on aurait lue, même en ayant bien marqué sa place dans le volume. Son acheteur, frustré par cette infini, cherche à s’en débarrasser. Devinez où ! [On pourra entendre ici cette nouvelle, lue par le comédien Anthony Dubois et illustrée de 49 peintures et dessins, « œuvre collective éphémère »] Dans la brève discussion qui a suivi, Jean-Philippe a comparé ce livre avec la tablette, alors que Michel y voit plutôt dans ce livre l’ensemble de tous les livres (papier).

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

Edgar Degas : Baisser de rideau. Cliquer pour aggrandir.

10 mai 2020

Apéro virtuel XLIX : livres à lire et livres inexistants ; mémoires de l’humanité et mémoires d’ordinateurs

Classé dans : Arts et beaux-arts, Sciences, techniques — Miklos @ 3:25

Au centre : Mnémosyne (ou Lampe de la mémoire) de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), Delaware Art Museum. Arrière-plan : Sarcophage des Muses (première moitié du IIe s.), musée du Louvre.

Samedi 9/5/2020

Jean-Philippe a commencé par tenter d’identifier les composantes de l’arrière-plan de Michel (cf. l’image en exergue) : au centre un tableau préraphaélite (mais pas de Burne-Jones), en arrière-plan les neuf muses. Il s’est bien demandé si Mnémosyne se trouvait parmi elles, à quoi Michel a répondu qu’elle n’était pas une muse, mais une déesse. Tout s’éclaircira quand il abordera le sujet qu’il avait préparé.

Avant que de le faire, Michel a demandé à Jean-Philippe si les livres qu’il avait présentés la veille – chacun d’eux consistant en des listes de livres qu’il fallait avoir lu – offraient une repré­sentativité équi­table des cultures du monde, à quoi sa réponse fut que ce n’était pas vraiment le cas ; vu les périodes auxquelles ces choix avaient été effectués, ils concer­naient surtout la production écrite occidentale, à l’exception peut-être de celui de Boxall. du fait qu’il provient du monde anglo-saxon, qui est plus respectueux des œuvres d’expression non-occidentale. Il rajoute alors que l’Unesco, conscient de ce problème, a financé des projets similaires concernant les points de vue asiatique ou africain, mais auss ceux de nations minoritaires (à l’instar des Inuits) ; on peut trouver ces ouvrages à la bibliothèque de l’Unesco, que Jean-Philippe fréquente de temps en temps. [On signalera que l’Unesco a décidé de rendre accessible à tous et cela gratuitement sa bibliothèque numérique mondiale, comme le rapporte un article récent.] L’Unesco a aussi publié une Histoire de l’humanité, offrant aux lecteurs un vaste éventail des différentes cultures du monde et de leurs développements distinct, accordant à toutes les philosophies leur place légitime ; aucune civilisation ou période particulière n’est proposée comme modèle pour d’autres. Enfin, Jean-Philippe mentionne la gestion des listes du patrimoine culturel immatériel par l’Unesco (ce qui est connu de Michel qui travaille comme bénévole dans un projet visant à y faire inscrire le Pourim shpil).

Toujours à propos des livres proposant de choix de livres à lire, Michel mentionne La bibliothèque du XXIe siècle par l’écrivain polonais Stanislas Lem, publié au XXe siècle, et pour cause : s’il y propose des critiques de livres et de leurs auteurs… ce sont des livres et des auteurs inexistants. N’ayant pu retrouver son exemplaire de cet ouvrage (pourtant il existe bien, lui), Michel a montré un autre ouvrage dans cette veine, le Dictionnaire des mots inexistants d’Aristote et Nicos Nicolaïdis.

À propos de la création de néologismes, Françoise (B.) mentionne qu’il y a des modes pour les suffixes. à l’instar de -terie (exemple : déchetterie ; liste complète ici). Au sujet de livres inexistants, Françoise révèle que les éditeurs – métier dont elle fait partie – rajoutent toujours dans les bibliographies savantes une fausse référence, un ouvrage inexistant, qu’ils inventent ainsi. De là, la discussion a évoqué certaines des fautes de français, écrites et orales, communes, et leur éventuelle entrée ultérieure dans les dictionnaires (comme évènement pour événement). C’est aussi de cette façon que les langues vivent leur vie…

Michel a finalement expliqué le sens de son arrière-plan : s’agissant de Mnémosyne, déesse de la mémoire, et de ses filles, les neuf muses. il allait parler mémoire… d’ordinateur, la finalité étant de faire comprendre pourquoi sa bibliothèque personnelle ne tiendrait pas sur une clé USB, contrairement à ce qu’avait affirmé Sylvie la veille pour l’ensemble des bibliothèques des présents à l’apéro.

Il a commencé par expliquer les unités de mesure (bit, octet, kilooctet, méga­octet, giga­octet, téraoctet), puis a expliqué la différence dans l’espace requis pour stocker dans l’ordinateur un livre numé­rique et un livre numé­risé : ce dernier nécessite beaucoup plus d’espace, car ce qui est enregistré consiste essentiellement en des images de chaque page, plutôt qu’uniquement du texte avec quelques infor­mations de mise en page. Ainsi, il estime que sa biblio­thèque personnelle pourrait néces­siter jusqu’à 4 téra­octets, ce qui dépasse largement la capa­cité d’une clé USB actuelle. Il a fini en décrivant briè­vement les mémoires utilisées par les ordi­nateurs – mémoire vive, disque dur et SSD, mémoire externe – leurs finalités, leurs capa­cités et rapi­dité d’accès.

À une question de Françoise (C.) concernant le fait de vider la corbeille, Michel a expliqué d’abord que le fait de mettre un fichier dans la corbeille ne l’effaçait pas du disque, mais le rendait uniquement invisible à l’écran ; si on vide la corbeille, tous les fichiers qui s’y trouvent seront en effet effacé du disque (dur ou SSD), y libérant de la place. En prenant l’analogie d’une étagère de bibliothèque d’où on aurait retiré plusieurs livres ici et là, si l’on veut maintenant y rajouter un livre plus gros qui ne pourrait entrer dans chacun des espaces qui se sont libérés, il faut repousser les livres présents les uns vers les autres, et ainsi « réunir » tous les espaces vides. Pour le cas du disque dur, ceci s’appelle défragmentation.

Enfin, Michel a expliqué ce en quoi consiste la compression d’un fichier – avec ou sans perte d’information – opération destinée à réduire la place qu’il occupe sur le disque, mais puisse toujours être utilisé. La discussion a ensuite concerné la sécurisation de fichiers – à l’aide de mots de passe – et le fait que tout logiciel a des défauts (« bugs »), vu sa complexité. On a terminé en évoquant le fameux bug de l’an 2000, réel ou imaginaire.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

8 mai 2020

Apéro virtuel XLVII : des labyrinthes de Borges – de l’auteur et de l’authenticité – des réseaux de Gengis Khan – du réseau social comme moyen de découverte de proches et d’amis

Gengis Khan, fondateur de l’Empire mongol, donne audience. Miniature persane du XIVe siècle. (source : Enclyclopédie Larousse)

Jeudi 7/5/2020

À propos de labyrinthes, Françoise (C.) nous a montré quelques photos de celui créé en 2011 sur l’île San Giorgio Maggiore pour la fondation Cini à la mémoire de Jorge Luis Borges, décédé 25 ans auparavant ; elle y état allé dans le cadre de voyages Arts et Vie qu’elle accompagne depuis un certain nombre d’années. Ce labyrinthe avait été dessiné par l’architecte Randoll Coate dans les années 1980 (et réalisé d’abord en Argentine), inspiré par la nouvelle El jardin de senderos que se bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent) écrit par Borges en 1941 ; ce dessin représente, outre le nom « Borges », un tigre, un sablier et un point d’interrogation. Jean-Philippe dit alors que Borges – dont il a vu par hasard la maison où il est décédé à Genève – est effectivement l’écrivain du labyrinthe. Citons un bref passage de cette nouvelle : « Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. [...] Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplète, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. » Sur l’éventuelle relation de ce texte (et de l’œuvre de Borges) avec la physique moderne, on pourra lire « De la citation apocryphe à la théorie cachée : ”Le jardin aux sentiers qui bifurquent” de Jorge Luis Borges » de Carolina Ferrer, qui précise entre autres que « Le temps et le labyrinthe sont des thèmes qui reviennent très souvent dans l’analyse de l’œuvre borgésienne ». Michel a alors évoqué Alberto Manguel – dont il a lu des ouvrages qu’il apprécie beaucoup, princi­pa­lement consacrés au livre –, qui avait été, jeune homme, lecteur de Borges devenu aveugle. Bien plus tard, il avait vécu un certain nombre d’années en en Poitou-Charentes où il possédait une bibliothèque comptant plusieurs dizaines de milliers de livres (il en est parti pour les États-Unis, puis en Argentine pour y diriger pendant 2 ans la bibliothèque nationale, poste dont il a démissionné en 2018 et est reparti à New York). Jean-Philippe mentionne alors l’exposition immersive réalisée à la BnF, « La bibliothèque, la nuit », imaginée et réalisée en 2015 par le metteur en scène Robert Lepage et sa compagnie Ex Machina, inspirée de l’ouvrage éponyme d’Alberto Manguel.

Michel a alors relaté l’enquête qu’il a menée ce jour-là pour comprendre l’attribution erronée à Diderot d’une citation sur l’amitié (on en a parlé dans les deux derniers comptes rendus) : elle appa­raissait ainsi partout sur l’internet, notamment dans le Dico­ci­tations du Monde et dans la Citation du jour sur le site d’Ouest-France. Il s’avère que sa première édition et la réédition qui a suivi (1761, 1764, 1775) ont été publiées sans le nom de l’auteur, alors qu’une (seule) édition, de 1770, porte comme titre Les œuvres morales de M. Diderot contenant son traité de l’amitié et celui des passions (voir ci-contre). Ayant consulté les catalogues de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la bibliothèque nationale, il a pu y constater que les notices de toutes les éditions anonymes mentionnent bien comme auteur Marie Thiroux d’Arconville ; un seul exemplaire, celui portant le nom de Diderot dans le titre, se trouve à Lyon, et la notice ne mentionne pas l’auteur… La confirmation finale de l’attribution correcte est parvenue de la bibliothèque du Metropolitan Museum de New York, qui, elle, mentionne dans sa notice : « Erroneously attributed to Diderot ». Ayant contacté les sites du Monde et d’Ouest France, ils ont accepté cette information, l’un l’a déjà intégrée et l’autre a dit qu’il le ferait. Ce faisant, Michel a trouvé un article tout à fait passionnant sur l’auteure – fameux personnage ! – et son choix de publier anonymement : « Au fil de ses ouvrages anonymes, Madame Thiroux d’Arconville, femme de lettres et chimiste éclairée », par Élisabeth Bardez, in Revue de l’histoire de la pharmacie en 2009. Michel a conclu en disant que « l’information » peut être erronée partout, non seulement sur l’internet, mais sur des documents bien plus anciens ; de ce fait, la recherche de la « vérité » nécessite d’effectuer de tresser des réseaux de recherche, de choisir et de recouper des sources selon leur degré de fiabilité. Françoise (B.) a alors dit qu’on pourrait revenir sur la notion d’auteur, qui est fina­lement rela­ti­vement récente et qui a pris une importance croissante, non seulement pour l’écrit, mais aussi, par exemple, pour les arts plastiques : les ateliers de peintres, les attributions… Ce qui peut rendre la tâche plus complexe, c’est l’usage de pseudonymes (voire d’hétéronymes) : on connaît bien l’un de ceux qu’utilisait Romain Gary (né Roman Kacew…) – Émile Ajar – mais ceux de Fosco Sinibaldi (pour l’allégorie satirique L’Homme à la colombe) et Shatan Bogat (pour le polar Les Têtes de Stéphanie) ? Quant à Pessoa, on ne compte plus ses pseudonymes. De là, la discussion a glissé sur les limites parfois floues entre citations, variations sur un thème, plagiats, pastiches… non seulement en littérature et dans les arts plastiques mais aussi en musique. Françoise (B.) rappelle alors que tous les artistes ont appris leur métier en copiant des œuvres du passé. Mais après… On voit par exemple la concurrence entre Braque et Picasso qui travaillaient sur la même inspiration, à se demander pour certaines œuvres auquel des deux l’attribuer. Françoise (P.) ajoute alors que quand on monnaye les œuvres, c’est là que leur authenticité devient encore plus critique, et, rajoute Michel, que les grands faussaires sévissent. Françoise (B.) a alors raconté qu’une de ses amies est l’ayant-droit de Max Jacob, connu surtout pour son œuvre littéraire, mais qui avait beaucoup dessiné au trait. S’il n’a pas une cotte énorme en tant qu’artiste, il est incroyablement plagié et approprié par des faussaires qui font « à la manière de Max Jacob » des centaines de faux. Françoise (P.) mentionne un « usurpateur » d’un autre ordre dans le monde de la peinture : il s’agit de Boronali, un des premiers artistes d’art contemporain abstrait…

Jean-Philippe a finalement pu faire sa présentation sur le thème des réseaux. Il a parlé des Les Routes de la soie de Peter Frankopan, dont l’intérêt pour lui est qu’il démontre qu’on a tout à gagner à analyser l’histoire à travers les relations des pays entre eux, au fil de 25 chapitres dont l’intitulé commence par « La route de… ». Il s’est étendu sur l’un des chapitres, « La route de l’enfer », qui illustre bien selon lui la polysémie récemment vue du terme « réseau » : il décrit le chemin des invin­cibles Mongols – grands stratèges et commu­nicants (y compris en véhi­culant de fausses infor­mations) – depuis leur territoire d’origine en Chine vers l’Occident, qui sont arrivés à construire le plus grand empire de l’histoire, en 1241 – empire qui n’a pas duré longtemps. La « mondia­lisation » du commerce à l’époque a eu entre autres pour effet de commencer à produire des guides de voyage… Mais c’est sans doute à eux aussi qu’on doit la propa­gation de la peste dite noire à l’envergure incroy­ablement étendue. Cette épi­démie eut tout de même un effet béné­fique, celui de réduire quelque peu le fossé entre riches et pauvres, « car les propri­étaires étaient obligés de faire de meilleures condi­tions aux ouvriers métayers »… Cela ne nous rappelle-t-il pas quelques changements (qu’on espère durables) actuels ?

Sylvie étant arrivée sur ces entrefaites, elle a raconté comment, grâce à Facebook, elle a pu retrouver une branche de sa famille paternelle et des personnes issues de la même ville où il était né – Żelechów en Pologne (à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Varsovie) – et avait vécu jusqu’en 1939 (parti alors vers l’Est, en URSS, pour échapper aux armées hitlériennes). Sa fille avait trouvé qu’il y avait, sur Facebook, un groupe privé consacré à Żelechów, créé en 2017 par David Lukowiecki, un jeune (28) Colombien dont le grand-père, qu’il n’avait pas connu, y était né ; pour en savoir plus, il avait consulté le livre mémoriel de la communauté juive disparue de cette ville, intitulé (en yiddish, langue qu’il a dû apprendre, avec l’hébreu, pour lire diverses parties de l’ouvrage), Yisker-bukh fun der Zhelekhover yidisher kehile. Ayant aussi creusé dans des archives diverses concernant cette ville, il a pu constituer une liste de noms de personnes – et donc de familles – qui y vivaient alors, et a pu retrouver des descendants vivant de nos jours. Sylvie et David ont fait connaissance, et de fil en aiguille elle a étendu son cercle d’amis à certaines des personnes dont la famille est issue de cette ville. La fille de Sylvie est entrée en contact avec une homonyme vivant à Iekaterinbourg (ville de Sibérie occidentale), qui s’avère être la petite-fille d’un cousin du père de Sylvie resté en Union soviétique. Cette histoire illustre un des côtés positifs des réseaux sociaux.. Michel a brièvement parlé du site JewishGen, qui sert à retrouver des informations sur des proches, notamment en Europe de l’Est, et fournit de nombreuses ressources numérisées et des liens pour ce faire. À propos de réseaux sociaux, il a rappelé aussi comment Sylvie l’a retrouvé – quelques bonnes dizaines d’années après qu’ils aient étudié ensemble sans se revoir après – grâce au réseau LinkedIn. Enfin, il a raconté comment, grâce à une liste de diffusion de bibliothécaires, il est tombé – par le plus grand des hasards – sur une amie de jeunesse de sa mère et a noué des liens d’amitié avec ses descendants (on trouvera ici la relation de cet épisode). Jean-Philippe a alors évoqué la théorie selon laquelle entre n’importe quelles deux personnes sur Terre il y aurait un petit nombre de personnes les « reliant ». Il s’agit en fait de ce qu’on appelle « les six degrés de séparation » (ou « théorie des six poignées de mains ») établie par l’écrivain hongrois Frigyes Karinthy, igure mythique de la littérature hongroise et dont le fils, soit dit en passant, Ferenc arinthy, écrivain lui-même, est l’auteur du saisissant roman Épépé, que Michel, qui l’a reçu de Françoise (B.) apprécie beaucoup.

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

7 mai 2020

Apéro virtuel XLVI : des réseaux et des labyrintes de tous ordres ; et encore : de l’amitié

Classé dans : Actualité, Arts et beaux-arts, Société — Miklos @ 18:24

L’apéro de ce soir a pris une tournure quelque peu différente des précédents : si la plupart des présents se trouvaient chez eux, souvent à proximité d’un verre garni de liquides de couleurs variables, l’un de nous – François – se promenait dans son quartier (dans le rayon autorisé) et nous faisait partager, selon son parcours et en filigrane des autres interventions, les bâtiments notables devant lesquels il passait, l’un d’eux d’ailleurs ayant un rapport avec un des auteurs cités (à tort) la veille.

Fidèle à la thématique de l’amitié, Jean-Philippe a commencé par la lecture de deux lettres du peintre Eugène Delacroix à son ami de toute une vie, Achille Piron, dont il fera plus tard son légataire universel : ils avaient fait connaissance au Lycée impérial (aujourd’hui Louis-le-Grand) où ils étaient tous deux entrés en 1806, âgés de 8 ans. Dans la première lettre, datée du 20 août 1815 (ils avaient alors 17 ans), il relate à son ami – auquel il écrira le lendemain, en post scriptum d’une autre lettre, « Je t’aime de tout mon cœur » – avoir perdu la tête au moment d’avoir revu « après des siècles, un objet qu’on croyait avoir aimé et qui était presque entièrement effacé du cœur », se décrivant en train de bâtir « des châteaux de chimères et [...] divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages ». Il conclut ainsi cette lettre à son ami : « je ne suis pas encore amoureux : mais c’est à toi à décider si je dois le devenir ou non »… Cette lettre illustre de façon frappante les différences entre l’amitié absolue, l’état amoureux et la passion fantasme. Dans la seconde lettre, écrite quatre ans plus tard à ce même ami, il lui parle d’un autre ami : le livre, à propos duquel il écrit entre autres : « Les livres sont de vrais amis. Leur conversation silencieuse est exempte de querelles et de divisions. Ils vous font travailler sur vous-même, et, chose rare dans les discussions avec les amis de chair et d’os, ils vous insinuent tout doucement leur avis, et vous font goûter la raison, sans que vous vous regimbiez contre son évidence et sans que vous ayez l’air d’être vaincu à vos propres yeux. » L’une de ces deux lettres est extraite d’une anthologie de lettres intitulée Lettres vives. La correspondance, et l’autre trouvée sur Internet. On les trouvera aussi dans Lettres intimes d’Eugène Delacroix, publié par Gallimard en 1954 et réédité (même choix?) en 1995. À une question de Michel, Jean-Philippe a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il était advenu de la passion amoureuse dont parle Delacroix dans la première lettre.

À propos de « lettre trouvée sur l’internet », Michel mentionne une citation donnée lors du précédent apéro et attribuée à Diderot : c’est en effet ce qu’on trouve (et même sur des sites « sérieux », ici celui de Ouest-France, là sur celui du Monde ! hélas…) en effectuant une brève recherche. Il a même demandé à Jean-Philippe s’il était certain de l’attribution de la seconde lettre qu’il avait lue, trouvée sur internet (et dans Facebook, même ! lieu de bien de turpitudes…), à quoi ce dernier a répond qu’elle était datée du 20 août 1815 – mais tout le monde peut mettre n’importe quelle date sur n’importe quel texte (ce qu’on a fait pour le pastiche du pastiche de la lettre de la célèbre marquise). Il a recommandé de consulter quelques bibliothèques numériques sérieuses, provenant de la numérisation d’ouvrages papier publiés ces quelques derniers siècles, à l’instar de :

  • Gallica (de la Bibliothèque nationale) ;

  • l’Internet Archive : les ouvrages proviennent aussi principalement de fonds sérieux ; en ce qui concerne les fonds contribués par « la communauté » (et identifiés comme tels), on y trouve de tout et souvent du pire (à l’instar de films de propagande néonazis..) ;

  • Google Books : on peut penser ce qu’on veut de Google, mais ce qui s’y trouve – consultable en version intégrale ou non selon les dates de publication – provient de sources référencées ;

  • en ce qui concerne des ouvrages principalement en anglais, la British Library ou Hathy Trust ;

  • Europeana pour des fonds partagés de bibliothèques, archives et musées européens (et donc souvent dans leurs langues res­pec­tives).

Sur ces entrefaites, François nous a montré la fontaine Molière (rue Thérèse) devant laquelle il passait, et nous a lu une plaque – de circonstance, il s’avère ! – apposée sur un immeuble à proximité : « Diderot, philosophe et littérateur, principal auteur de l’Encyclopédie, né à Langres, le 5 octobre 1713, est mort dans cette maison, le 31 juillet 1784. » Il s’agit de l’ancien hôtel de Bezons, que Catherine II avait loué pour Diderot, au 39 de la rue de Richelieu. En face, au numéro 40, une autre plaque porte : « Ici s’élevait la maison où Molière, né à Paris le 15 janvier 1622, est mort le 17 février 1673. » (l’immeuble actuel date de 1765). À ce propos, on a évoqué le fait que Molière était né simultanément dans plusieurs endroits distincts : 96 rue Saint-Honoré, 33 rue Pont-Neuf… En ce qui concerne de telles plaques, Françoise (C.) nous a montré son exemplaire du livre Sur les murs de Paris. Guide des plaques commémoratives d’Alain Dautriat, et qui en reproduit deux mille, parmi lesquelles cinq concernant Molière. Ensuite, François nous a montré un vieux tacot qui a rappelé à certains d’entre nous les taxis G7 d’antan. Françoise (P.) a raconté qu’elle en prenait un tous les jeudis, et qu’il y avait une vitre entre les passagers assis à l’arrière et le conducteur. Jean-Philippe a rappelé le terme « cab «  qui dénotait cette cabine du conducteur et dont il avait récemment parlé. Enfin, François nous a montré une dernière plaque, au 9 rue de Beaujolais : « Dans cette maison, Colette a vécu de 1927 à 1929 et de 1938 jusqu’à sa mort, le 3 août 1954. » Il devrait y avoir un nombre élevé de plaques la concernant, au gré de ses multiples déménagements…

Françoise (C.) nous a lu un dialogue qu’elle venait de recevoir par mail, celui opposant Virus et Chloroquine, et inspiré de Racine, que l’on trouvera ici à la suite d’un « Ô rage, ô désespoir, ô virus ennemi » fortement cornélien, tous deux de la plume de Philippe Zard.

Michel a alors projeté un diaporama consacré tout d’abord à l’étymologie et à l’évolution des sens du mot réseau, puis à une liste des quelques principaux réseaux informatiques qui se sont succédé jusqu’à la victoire de l’internet sur tous ses prédécesseurs et/ou concurrents. Il a terminé cette partie de sa présentation par le mot « nable » (vous en connaissez Bouchon qui ferme le trou de vidange percé dans le fond d’un canot ; p. méton., ce trou lui-même.le sens ?), non pas tellement à cause de sa signification, mais pour Réseau… nableune raison que Jean-Philippe a été le premier à trouver, et qui faisait écho à la proposition initiale de la thématique de cette soirée, « réseaux – raison », suivi par la citation fort à propos du Devil’s Dictionary d’Ambrose Bierce, illustrant la fin de ce compte-rendu, et enfin une devinette sur la preuve de l’origine du SARS-CoV-2 dans l’empire perse, entre 559 et 539 av. J.-C. (bon, C’est parce qu’entre ces années y régnait VI-rus (VI = 6…).OK…).

À ce moment, François se trouvait devant non pas le bœuf sur le toit, mais le veau sur le toit : il s’agit en fait de la devanture d’un fromager, La Fermette (au 86 rue Montorgueil), au sommet de laquelle trône un jeune bovin.

Sylvie a alors pris la parole, en mentionnant que ce veau faisait une liaison parfaite avec l’histoire de taureau qu’elle allait nous raconter, et pas n’importe laquelle : il s’agissait de la légende de Minos et de Pasiphaé, punis par Neptune de ne pas lui avoir sacrifié un magnifique taureau blanc : Pasiphaé s’éprend dudit taureau et ils mettent au monde le Minotaure, que Thésée va finalement tuer, tombant amoureux d’Ariane, fille (humaine, elle) de Minos, mais qu’il abandonnera sur une île, et rentre en bateau chez son père, Égée, qui lui avait demandé de mettre un drapeau blanc en cas de victoire. Thésée ayant la tête ailleurs, c’est le voile noir qui flottait dans l’air, et Égée se jette dans la mer. Thésée devient le roi d’Athènes (on peut se demander si ce n’était pas ce qu’il voulait, en fait, et qu’il avait la tête sur les épaules). Par coïncidence, le fond d’écran de Michel illustrait cette légende – lui comme Sylvie ayant fait l’association réseau – labyrinthe. Jean-Philippe a montré une jolie statue de Minotaure en sa possession.

François arrivant alors à la place des Victoires, Michel a demandé à la cantonade si quelqu’un savait quelles étaient les statues qui entouraient par le passé celle de Louis XIV à cheval. François a répondu qu’il s’agissait en fait des quatre nations enchaînées (appelés Quatre captifs, ou Quatre Nations vaincues) se trouvant au musée du Louvre. La statue du roi, ayant été fondue à la Révolution, celle actuellement présente sur la place date de 1816.

À l’occasion de l’anniversaire de feu son mari, Françoise (P.) a parlé de deuil et d’amitié : il est plus facile en général de faire son deuil d’une personne disparue que d’une amitié rompue. Quant aux réseaux : à l’occasion d’un anniversaire de son mari, c’est avec l’aide de réseaux sociaux que Françoise et sa fille sont arrivés à identifier un correspondant allemand de son mari (dont elles ne connaissaient même pas le nom) qu’il adorait, et à le faire venir avec sa femme à la fête organisée en la circonstance.

L’apéro s’est terminé par une promenade (virtuelle) grâce à François devant la Bourse, qui n’a plus aucune activité boursière, cette dernière étant devenue aussi virtuelle. Jean-Philippe a dit alors que la mairie de Paris avait l’intention de transformer le bâtiment en un musée de l’activité économique…

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

6 mai 2020

Apéro virtuel XLV : vrais et faux amis, amis Facebook… et l’amour dans tout ça ?

Classé dans : Arts et beaux-arts, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:05

Mardi 5/5/2020

La thématique proposée pour ce soir étant « amitié, ami(e)(s) », le fond d’écran de Michel, que l’on voit ci-dessus, était conçu pour donner des indices sur la nature de son intervention. Jean-Philippe, iden­tifiant à droite un Écossais qui garderait le magot de la perfide Albion, a émis l’hypothèse qu’il s’agirait des liens privilégiés entre l’Aquitaine médiévale et la Grande-Bretagne. « Trop compliqué pour moi », répond Michel, en précisant que l’image à droite était la couverture d’un ouvrage publié à Leipzig pendant la Première Guerre Mondiale, de la plume d’Alfred Geiser (1868-?). Autre hypothèse de Jean-Philippe : la miniature de gauche ne représenterait-elle pas Dante et Virgile ? « Que nenni. » C’est Françoise (C.) qui se rapproche de la réponse, en disant que cette miniature représente en tout cas deux amis. Un indice supplémentaire s’est retrouvé dans l’image suivante, qui reproduisait la page de garde de deux ouvrages du même auteur, Jules Derocquigny : Les Faux amis, ou les pièges du vocabulaire anglais (une réédition de 1949, alors que l’édition originale parlait des trahisons du vocabulaire anglais), et Autres mots anglais perfides. Tout s’explique : l’image précédente faisait référence à deux textes sur l’amitié (à gauche, De vera amicitia – ou Laelius de amicitia, Laelius sur l’amitié – de Cicéron, rédigé en 44 av. J.-C., la page représentée ici étant tirée d’un manuscrit du début du XVe siècle se trouvant à la bibliothèque vaticane ; au centre, les Essais de Michel de Montaigne, qui en comprennent un sur l’amitié), et à l’un sur la perfide Albion : il s’agissait donc des faux amis linguistiques anglais-français. Michel afficha alors une liste de quelques mots en anglais (cf. image ci-contre), dont la ressemblance avec le français est trompeuse et cause de contre-sens parfois fort amusants, comme celui-ci, où l’original en anglais est He has ideas above his station (inspiré d’une réplique quasi identique dans la pièce French without tears de Terrence Rattigan), où le mot station en anglais ne signifie pas gare mais position sociale ; une meilleure traduction aurait donc été Il pète plus haut que son cul. Le défi proposé était de trouver leur traduction correcte en français, que l’on pourra voir ici. Parmi ces mots, library signifie bibliothèque (alors que librairie en français se traduit par book store), mais il faut savoir que le sens premier de librairie (en français) est bien… bibliothèque (comme l’indique le Trésor de la langue française). À propos de traductions trop littérales, Sylvie mentionne Sky! My husband! (Ciel ! mon mari !), alors qu’on aurait pu le traduire (correc­tement) par Heavens! My husband! (heaven signifiant fir­ma­ment). Michel mentionne que Sky My Husband! est le titre d’un ouvrage de Jean-Loup Chiflet, et conclut en disant qu’une solution de facilité est celle de parler franglais, comme l’a démontré Miles Kington, auteur à propos duquel il mentionne deux collections de chro­niques hila­rantes (ou plutôt d’humour british) qu’il avait tenues dans Punch.

Betty a pris le relai pour parler de l’amour et de l’amitié, en commençant par quelques citations sur le sujet qu’elle apprécie. La première : « L’amitié ne consiste pas dans ces démons­trations exces­sives, dans cette ardeur effrénée qui n’appar­tiennent qu’à l’amour. C’est un feu doux, mais toujours égal, qui nous échauffe sans nous consumer. », attribué à Diderot, in De l’amitié. [Il s’avère, à la rédaction de ce compte-rendu, que cette définition de l’amitié apparaît dans un essai intitulé De l’amitié (1761) dont l’auteure est Marie-Geneviève-Charlotte Thiroux d’Arconville. Diderot n’a pas écrit d’ouvrage sur l’amitié ; en revanche, son Encyclopédie comprend un article qui lui est consacré, et qui ne comprend pas cette citation] Ont suivi des citations de Tahar Ben Jelloun (in Éloge de l’amitié), de Catherine Deneuve, de Nicolas Hulot, de Marie Valyère et d’un auteur anonyme. Une citation qu’elle a fait sienne : « Un ami, c’est quel­qu’un qui vous connaît bien mais qui vous aime quand même », attri­bué diver­sement à Marie von Ebner-Eschenbach ou Hervé Lauwick. Puis elle diffuse un enre­gis­trement de Pierre Vassiliu chantant Amour – amitié. Dans la discussion qui s’en est suivi, Jean-Philippe a conseillé d’écouter une autre chanson qu’il apprécie de Pierre Vassiliu – J’ai trouvé un journal dans le hall de l’aéroport. Puis Michel s’est demandé où était la « limite » entre amitié et amour dans cette chanson (mais en général aussi), qui paraît beaucoup plus proche de l’amour.

Françoise (P.) s’est attachée à définir l’amitié, qui, par contraste avec l’amour, n’inclurait pas l’attirance physique. Dans le débat qui a suivi, Michel a objecté que le mot amour recouvrait aussi, par exemple, l’amour parental, qui lui n’a rien d’érotique. Françoise (P.) a ajouté qu’il arrive que de très vieux couples n’aient plus d’attirance physique l’un pour l’autre, mais que l’amour est toujours là. Finalement, on n’est pas arrivé à trouver ce qui définirait et distinguerait clairement ces deux mots. Dans son essai sur l’amitié qui le liait à La Boétie, Montaigne dit bien « Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais… », ce que certains trouvent ambigu comme sentiment. Françoise (P.) a rajouté qu’il faut avoir plusieurs amis, pour éviter de trop encombrer chacun de choses qui pourraient le gêner, l’ennuyer ; il faut respecter ses amitiés et ne pas leur déverser tout ce qu’on a sur le cœur. Michel a répondu que dans l’amour aussi il faut ne pas peser, et d’ailleurs dans certaines cultures les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes – et les femmes plusieurs hommes dans quelques autres cultures, a rajouté Sylvie. Jean-Philippe pense que ce qui distingue l’amour de l’amitié est le sentiment de dépendance affective, d’addiction, à l’autre, allant jusqu’au chantage, dans le couple. Françoise (B.) a alors dit que dans ce cas il s’agit de passion plutôt que d’amour, où il y a beaucoup de dimensions. Jean-Philippe a répondu que finalement c’était peut-être une question de vocabulaire trop simplifié – et qu’il faudrait revenir à des termes du passé, tels que filia, eros, carita. agape… qui rajoutent des dimensions. Pour Michel, la différence entre l’amitié et l’amour tient en une seule lettre, le i (absent de « mon cher » mais présent dans « mon chéri »).

Sylvie n’est pas arrivé à trouver des citations ou des textes auxquels elle aurait adhéré. Quant à la fable Les deux amis de La Fontaine, elle y a trouvé la même ambiguïté – ou plutôt ambivalence – que dans l’essai suscité de Montaigne, en était-ce « resté là ou allé plus loin ? » (ce n’est pas l’opinion de Michel). Françoise (P.) a cherché quel terme décrirait le contraire de l’amitié. Sylvie a répondu en lisant la liste des antonymes que fournit le Cnrtl au terme amitié, alors que Michel proposait tout simplement inimitié. Françoise (P.) a alors demandé si on était d’accord que dans l’amitié il y a aussi de l’amour, à quoi Michel a répondu qu’effectivement, il y a de l’amour dans l’amitié, mais que ce n’est pas le même amour que dans un couple ou l’amour entre parents et enfants. Du reste, le sens de l’amitié a été dévoyé par l’usage omniprésent de Facebook, où l’on peut avoir des milliers de friends (sont-ce des amis? Michel a réduit de 2/3 la liste de ses contacts pour la limiter à des gens qu’il connaît personnellement et dans la « vraie » vie). La discussion a alors glissé sur les usages de ce moyen de communication – personnel, professionnel –, comme mode de contact personnel ou de groupe et d’information (réception et/ou diffusant) pour certains et pas pour d’autres. Betty a mentionné qu’elle s’en servait entre autres pour diffuser des informations sur les concerts qu’elle donne, annonces qui sont vues par nombre de ses contacts au vu des « likes », mais, ajoute-t-elle, aucune personne venue à ses concerts ne l’a appris par Facebook, en d’autres termes Facebook n’a pas vraiment servi cette finalité. Ce qui n’étonne pas vraiment Michel : la majorité des gens qui cliquent sur une des vignettes de « like » n’a fait que regarder l’image et éventuellement son sous-titre, mais n’a pas pris le temps de cliquer et de lire la page qui se serait ouverte avec l’information détaillée [comme quoi, c’est finalement l’équivalent d’un tweet]. Françoise (C.) s’en sert surtout pour communiquer avec tous ses amis égyptiens et échanger des articles, des photos, des idées et des opinions…

Sur ce, après avoir levé le coude, on leva la séance.

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