Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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10 octobre 2013

Animal Farm, ou, Ce qu’il advint après que la droite parlementaire se fut mise à caqueter

Classé dans : Actualité, Littérature, Politique — Miklos @ 23:40


Après que la droite parlementaire
se fut mise à caqueter.
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«Le lapin blanc faisait les honneurs de son pays à son oncle venu de l’autre côté de la rivière. Il l’emmena au Parlement des animaux où ils se tapirent dans une tribune avec les autres petites bêtes pendant que les orateurs principaux péroraient et se chamaillaient.

« Quelle glorieuse institution vous avez là ! dit l’oncle. Tous ces merveilleux animaux parlant à leur idée ! Chez nous, on a intérêt à ta fermer, sinon… Mais voilà le lion qui s’assied : comme il est majestueux !

–– Parce qu’il est notre président, dit le lapin blanc fièrement ; mais tout président qu’il est, nous pouvons lui dire ses quatre vérités. Taisons-nous, car voici l’éléphant qui va parler. »

Et en effet. le géant pachyderme se présenta à la barre.

« Je suis dégoûté, dit-il, de votre ignoble politique, monsieur le lion, d’abattre les bananiers, et j’exige des réformes drastiques.

–– Ah ! Mon Dieu, chuchota le lapin étranger à son neveu, du coup une troupe de lions va sûrement mettre en pièces ce pauvre éléphant.

–– Pas le moins du monde, répondit le neveu ; notre éléphant peut dire ce qui lui plaît en toute sécurité.

–– Vraiment ? Vraiment ?»

Le visiteur en était tout émerveillé.

Ensuite, ils virent un cobra s’enrouler pour monter jusqu’à la tribune. Il cracha, siffla et lança : «Bananiers-ci ou bananiers-là, il est temps que nous prenions des présidents d’une autre espèce.

–– Tu as absolument droit à ton opinion, dit le lion fort poliment ; il nous est très utile d’avoir un grand nombre d’idées constructives. »

Le lapin visiteur avait du mal à se retenir de danser de joie et d’applaudir.

« La belle chose que voilà ! cria-t-il, “un grand nombre d’idées constructives” ! Quel chef d’État ! Quel pays ! »

Alors un ours se leva et prit la parole.

« Je ne soutiens pas obligatoirement notre brave cobra, dit-il, mais ne vous y trompez pas : à moins que vous, les lions, ne subventionniez nos récoltes de miel, je pourrais soumettre sa proposition à un examen désintéressé.

–– Je pense vraiment que nous pouvons vous satisfaire, murmura le lion : en attendant. soyez remercié pour votre importante contribution à ce débat.

–– Il le remercie ! Il le remercie ! cria le lapin en extase. Mais, mon neveu, tout cela n’est certainement qu’un jeu ! Ce ne peut pas être sérieux. Chez nous… non, c’est un coup monté pour se payer notre tête. »

Cette critique fâcha le lapin blanc.

« Je vais te montrer, et quand je t’aurai montré, tu pourras retraverser la rivière et faire un rapport sur nous auprès de tes concitoyens qui ne sont que des poules mouillées. »

Et laissant son oncle bouche bée, il bondit au milieu de l’assemblée.

Son oncle pensa qu’il rêvait quand il vit son propre parent sauter sur la plate-forme et qu’il l’entendit proclamer avec grande dignité : « Et moi, le lapin, je suis mécontent de la façon dont vous, les lions et les éléphants et les ours, vous piétinez nos légumes sans avoir le moindre égard pour nos intérêts. Je demande que vous garantissiez l’intégrité de nos choux.

–– Je pense que ton discours n’est pas à l’ordre du jour, dit le lion en fronçant ses sourcils.

–– Il a omis de suivre la procédure parlementaire », fit remarquer l’ours.

Une panthère ajouta : « Les règles sont formelles : une pétition cuique suum doit être soumise ad usum au clerc avant l’ouverture de la session sous la subdivision 16b.

–– Désolé, dit le lion, et il engloutit le lapin blanc.

–– Attends ! » cria le lapin visiteur ; et il était sur le point de hurler : « Tu manges mon neveu ! » quand il regarda les petits animaux qui l’entouraient dans la galerie. Personne ne semblait avoir rien remarqué. Il regarda vers le Parlement : le lion, l’ours, le cobra, la panthère, l’orang-outang, l’éléphant, le rhinocéros – juste ciel ! Comme ils avaient l’air grands et dangereux ! Tout compte fait, l’oncle décida de repartir tout doucement chez lui. Il avait l’habitude de se taire. Quant à moi, plutôt que de vous donner mon avis sur le sujet, je vais vous chanter les quelques couplets qui suivent :

Règne qui veut sur cette terre,
Saint Louis ou Charles le Téméraire,
Moine sobre, fier capitaine,
Grand roi, ou souriante reine,
Mets, lapin, cette loi sous ton chapeau :
Mord en vain qui mord sans croc. »

— Oscar Mandel, Le pigeon qui était fou, ou toutes les fables de Monsieur Oscar. L’Harmattan, 2002.

9 octobre 2013

Comment choisir son docteur (et son hôpital)

Classé dans : Actualité, Littérature, Santé — Miklos @ 8:30


Cartographie de synonymes de « médecin ». Source :
Bob dictionnaire arg. pop. fam.
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Temporis ars medicina fere est.Bien prendre son temps, voilà presque tout le secret de la médecine. — Ovide, Les remèdes à l’amour.

The best doctors in the world are Doctor Diet, Doctor Quiet and Doctor Merryman.Les meilleurs médecins du monde sont :
Le Docteur Diète, le Docteur Tranquille et le Docteur Joyeux.
— Jonathan Swift, Conversation polie, “Dialogue II”.

He had been a doctor a year now and has had two patients, no, three, I think — yes, it is three; I attended their funerals.Cela faisait un an qu’il était médecin, et il avait deux patients,
non, trois, me semble-t-il — oui, c’est bien cela, trois patients.
J’ai assisté à leurs funérailles.
— Mark Twain.

Optimistic lies have such immense therapeutic value that a doctor who cannot tell them convincingly has mistaken his profession.Les mensonges optimistes ont une telle valeur thérapeutique
qu’un médecin qui est incapable d’en faire de façon convaincante
s’est trompé de métier.
— George Bernard Shaw.

Never go to a doctor whose office plants have died.N’allez jamais chez un docteur dont les plantes de la salle d’attente sont mortes. — Erma Bombeck.

Tous les docteurs ne sont que des charlatans. Et tous les malades aussi. Seule la marine est honnête en Angleterre. — Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve.

Un patient retrouvé mort dans les toilettes d’un hôpital, 10 jours après sa disparition. — Libération, 27 septembre 2013.

Woman found dead in hospital stairwell believed to be missing patient . — CNN, 9 octobre 2013.

29 septembre 2013

Au-delà de l’infini

Classé dans : Actualité, Langue, Littérature, Médias, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 10:35


François Guizot, Nouveau dictionnaire universel des synonymes de la langue française, 1822.
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« Ce qui a été, sera, et ce qui a été fait, sera fait, et n’y a rien de nouveau sous le soleil. » — Ecclésiaste I:9, trad. Castellion.

« Nous disons donc hardiment que tout ce qu’il y a dans la nature, matière, esprit, nombre, durée, est actuellement et positivement infini. [...] La grande réponse que nous faisons par avance sur les contradictions prétendues qu’on nous formera sur l’infini, est que nous admettons, sans balancer, des infinis plus grands les uns que les autres, et surtout différents les uns des autres ». —Traité de l’infini créé, attribué à Malebranche (1638-1715).

Selon que l’on ait une vision cyclique ou linéaire du temps et de l’espace, et donc de la vie et de l’univers –, notre conception de l’infini variera du tout au tout : dans le premier cas, à force d’avancer on revient à son point de départ, ad inf. C’est la vision de l’Ecclésiaste. Dans l’autre, c’est la vision de Malebranche – deux cents ans avant les nombres cardinaux de Cantor (qui n’ont rien à voir avec le décompte des électeurs du pape, soit dit en passant), tout de même – qui prévaut.

Ces profondes réflexions nous sont suggérées par l’expression « Merci infiniment » dont l’emploi croissant (on vient d’entendre l’ineffable Claire Chazal le répéter au nonpareil Jean d’Ormesson), et donc croassant à nos délicates oreilles, a infiniment banalisé le sens littéral : on rejoint là la conception antique de l’infini. Autant dire « Merci », tout simplement, voire ne rien dire du tout.

Par contre, pour ceux des adeptes de Malebranche qui souhaitent réellement exprimer l’infini tout en ne fermant pas la perspective à des remerciements encore plus ampoulés, emphatiques ou boursouflés, on conseillera l’usage des nombres cardinaux de Cantor : « Merci transfiniment », pour faire court, ou, si l’on souhaite pinailler, « Merci א0 », « Merci א1 » (qui se disent respec­tivement Aleph zéro et Aleph un)… selon le degré de remerciement que l’on souhaite exprimer. Nous, on ira pendant ce temps relire L’Aleph de Borgès, recueil qui commence, comme il se doit, par L’Immortel et se termine par la nouvelle éponyme L’Aleph.

26 septembre 2013

Un vrai z’ami français de l’anglais

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 14:37

La réticence linguistique des Français à l’égard de l’anglais (et d’autres langues, direz-vous sans doute) est proverbiale et bien ancrée dans la longue histoire souvent mouvementée des deux pays et émaillée de coups fourrés qu’ils se sont mutuellement donnés. Certains iront peut-être jusqu’à soupçonner les grammairiens des deux côtés de la Manche d’avoir intentionnellement inventés ces faux amis qui y abondent perfidement : a large woman who has ideas above her station n’est pas forcément une femme obèse qui se planque pour réfléchir dans les combles de la gare de Waterloo (on se demande en passant pourquoi les Anglais ont donné un nom de défaite à leur gare, bien avant que Margot la Folle ne détruise entre autres leur système ferroviaire), La chair est faible doesn’t mean that this seat is about to break (in this case under the weight of this fat woman), et si vous parlez en français de ses bras ouverts pour vous accueillir, ne traduisez surtout pas vos dires en parlant de her open bras.

Il y a heureusement des exceptions. Jean L’Oiseau de Tourval, huguenot né en France au XVIe siècle et décédé en 1631, était non seulement un grand anglophile comme on va le voir tout de suite, mais sans doute aussi un agent secret au service du Foreign Office anglais. Il ne maîtrisait pas que ces deux langues, mais aussi l’espagnol – qu’il regrettait de ne plus savoir à l’égal de Cervantes, mais tout de même mieux que Sancho Pança, disait-il – et nombre de ses lettres en anglais et en espagnol se trouvent au Record Office à Londres.

Tourval avait effectué de nombreux voyages entre l’Angleterre où il s’était installé en 1603 et le continent. Pierre de l’Estoile mentionne dans ses fameux Mémoires-Journaux leurs rencontres en août 1609. Tourval, qu’il y qualifie de truchemanInterprète. des langues étrangères, viendra lui rendre visite en compagnie du « ministre de l’Ambassadeur d’Angleterre, avec un jeune gentilhomme anglais ». Une autre fois, Tourval lui prête « Tortura Torti, qui est un nouveau livre, imprimé à Londres, in-4°, pour réponse à l’écrit du Cardinal Bellarmin, déguisé sous ce nom de Tortus, qu’il a publié contre l’Apologie du Roi d’Angleterre [traduite en français par Tourval, voir ci-dessous], pro juramento fidelitatis », promet de le lui laisser, et de lui donner plus tard un second ouvrage non encore disponible en France. Pierre de l’Estoile ajoute à propos de ces deux textes : « Ces beaux écrits, qui ne sont pour la plupart que fadaises et plaustra convitiorumCharretées d’injures., et qui, toutefois, sont les bons livres du siècle et les mieux reçus, montrent je ne sais quelle fatale démangeaison d’esprits de ce temps, auquel (comme dit Sénèque en ses Épîtres) tous aiment mieux disputer que se réformer ». Commentaire qui s’appliquerait, soit dit en passant, à bien de blockbusters littéraires contemporains…

Ce qui nous intéresse plus parti­cu­liè­rement ici ici c’est la mention que fait Pierre de l’Estoile de l’activité de traducteur de Tourval : « J’étais allé voir, ce jour-là, ledit Tourval (que je connais), pour le divertir (si j’eusse pu) de la traduction qu’on m’avait dit qu’il faisait en français de l’Apologie du Roi d’Angleterre ; mais je trouvai que c’en était jà fait, et qu’elle venait d’être achevée d’imprimer ici ». En 1610, Tourval avait déjà traduit en français six ouvrages du roi Jacques Ier : c’étaient probablement les seuls – ou presque – ouvrages anglais disponible aux lecteurs français à cette date, tandis que l’inverse était déjà légion : dans un fort intéressant essai sur les débuts de la traduction française à partir de l’anglais publié en 1906, Sidney Lee écrit : « At the end of the sixteenth century there was no French treatise of any genuine interest on science and medicine, or on any of the practical arts of life, such as gunnery, gardening, or needlework, which was not quickly clothed in an English dress ». Et c’est en 1610 que paraît aussi sa traduction – la première du genre ? – des Caractères de vertus et de vices tirés de l’anglais de M. Joseph Hall par le Sr de Tourval, qui signait souvent son nom ainsi : Jean de L’Oiseau de Tourval, Parisien, Δ (ou parfois Turval, voire carrément John Byrde, traduction littérale de son nom).

L’anglophilie de Tourval s’est aussi manifestée par l’introduction (en français) qu’il a écrite au tout premier dictionnaire français-anglais, fruit du travail de son ami Randall Cotgrave publié en 1611, « admirable œuvre de lexicographie » selon Lee et que voici dans son intégralité pour le plaisir de lire cette défense de la langue française et contre le laisser-aller du recours facile à des mots étrangers faute de la bien connaître.

Au favorable lecteur français.

Lecteur, l’auteur de ce livre (gentilhomme anglais, à qui son propre pays et, surtout, le nôtre ont une obligation particulière, qu’ils ont à peu d’autres) après avoir péniblement veillé et travaillé, par plusieurs ans, sur cet œuvre, non moins, certes, ingrat que laborieux, enfin est contraint de le laisser partir de ses mains, plutôt vaincu de l’importunité de ses amis, et de la nécessité que le public en a, que satisfait en son âme de son propre ouvrage. Et t’assure que si on l’eût voulu croire, il fut encore après à se tourmenter, pour trouver la signification de tels mots, qui, possible, ne seront jamais plus ouïs en ce monde (quoique lus) et dont, je crois, il n’y a personne qui ait ouï parler depuis cent ans, que lui, tant sa curiosité a été grande et exacte à lire toute sorte de livres, vieux et nouveaux, et de tous nos dialectes. À cette cause, peur, possible, qu’ayant égard à ce que tu vois, non à ce que tu ne vois pas, tu l’accuses plutôt de ce qu’il a dit que de ce qu’il a été contraint de laisser, qui toutefois serait un trésor inestimable, s’il eût pu trouver, ou par deça, ou en France même (où il a été si curieux d’envoyer exprès) qui l’eut pu, ou voulu résoudre de ses doutes, il te supplie bien fort, si tu trouves ici quelques mots qui te sonnent mal aux oreilles, ou même qui n’y ayant encore jamais sonné, de croire qu’ils ne sont point de son invention, mais recueillis de la multitude et diversité de nos auteurs, que possible tu n’auras pas encore lus, et qui, tant bons que mauvais, désirent tous d’être entendus. Il pouvait bien citer le nom, le livre, la page et le passage ; mais ce n’eut plus ici été un dictionnaire, ainsMais. un labyrinthe. Ceux qui ne les sauront pas, les apprendront ; ceux qui les sauront, jugeront bien que l’ignorance, possible, d’un seul mot, soit substantiel, métaphorique, inusité ou tiré de la variété des arts, peut souvent obscurcir tout un sens, et rendre barbares les conceptions les plus gentilles. Permis à qui voudra d’en user, ou de les laisser. Bien entendu, toutefois, que ce ne serait pas le pis qui nous pût arriver que de remettre susRedonner vie à. certains mots surannés que nous avions mieux aimé laisser perdre, quoique très propres et significatifs. Et autres de notre propre cru, bien que de divers terroir, allant plutôt mendier chez les étrangers pour nous exprimer ou bien nous taisant du tout, ou parlant par un long contournement de paroles, que d’ouvrir un peu la bouche pour en prononcer quelques-uns qui semblaient trop revêches pour la douceur du palais de nos demoiselles, ou gratter l’oreille délicate de messieurs nos courtisans de ce temps-ci. Quant aux fautes de l’impression, l’auteur ne peut totalement prendre sur soi, ne niant pas qu’il n’en soit échappé assez, comme aussi possible en quelques endroits, quelque impropre interprétation ; espérant bien toutefois que les unes ni les autres ne seront pas si grandes que ta courtoisie n’y puisse y suppléer. À tant, il recommande son œuvre à ta bonne réception, et moi je demeure,

Ton très affectionné patriote,

J. L’oiseau Tourval, Parisien Δ.

25 septembre 2013

La rirette, la rirette…

Classé dans : Littérature, Musique — Miklos @ 15:58

C’est grâce à Jeanneton que j’ai fait la connaissance de cette grande figure littéraire et républicaine de la fin du 19e siècle que fut Juliette Lamber(t) que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam (Adam est par ailleurs le nom qu’elle portera en ville puisque c’était le patronyme de son second et dernier mari) : c’est dans Mon Village, recueil de récits qu’elle publie en 1860 sous son nom de plume Juliette Lamber (sans t, qu’elle avait d’ailleurs puisqu’elle décèdera quelques mois avant son centième anniversaire ; « Lambert » avec t était son nom de jeune fille) que l’on trouve une version de la « chanson du vieux berger » :

Jeanneton prend sa faucille
Et s’en va couper du jonc,
Mais quand sa botte fut faite
Elle s’endormit tout du long.
 
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?
 
Mais quand sa botte fut faite,
Elle s’endormit tout du long.
Voilà qu’il passe près d’elle
Trois cavaliers de renom.
 
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?
 
Voilà qu’il passe près d’elle
Trois cavaliers de renom.
Le premier mit pied à terre
Et regarda son pied mignon.
 
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?
 
Le premier mit pied à terre
Et regarda son pied mignon.
Le second fut moins timide,
Il l’embrassa sous le menton.
 
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?
 
Le second fut moins timide,
Il l’embrassa sous le menton.
Mais ce que fit le troisième
N’est pas dit dans la chanson !
 
Las ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petiote Jeanneton ?

Ceux qui connaissent une version plus contemporaine de cette célèbre chanson, connue aussi sous les noms de « La cueilleuse de joncs » ou « Figarette » constateront qu’il y manque plusieurs éléments : le fameux La rirette, la rirette, un cavalier (ils sont quatre, de nos jours), mais surtout sa conclusion fort leste qui n’est pas laissée à l’imagination de l’auditeur dans quelques couplets supplémentaires qu’on trouve chez Aristide Bruant (pourtant contemporain de notre Juliette Adam) et qui comprend une recommandation aux curieuses, une morale et la morale de cette morale.

On trouve une version un chouia moins sage dans un amusant ouvrage publié trente ans plus tôt, en 1830, Manuel complet des jeux de société, renfermant tous les jeux qui conviennent aux jeunes gens des deux sexes [on se demande si l’auteur ne faisait pas un peu d’ironie, là] tels que jeux de jardin, rondes, jeux-rondes, jeux publics, montagnes russes et autres, jeux de salon, jeux préparés, jeux-gages, jeux d’attrape, d’action, charades en action : jeux de mémoire, jeux d’esprit, jeux de mots, jeux-proverbes, jeux-pénitences, et toutes les pénitences appropriées à ces diverses sortes de jeux ; avec des poésies fugitives, énigmes, charades, narrations, exemples d’improvisation el de déclamation, la plupart inédits ; et suivi d’un appendice contenant tous les jeux d’enfants, publiés par une autre femme de lettres, Élisabeth Celnart (nom de plume d’Élisabeth-Félicie Bayle-Mouillard, à qui l’on doit aussi d’autres ouvrages bien plus sérieux même si le titre ferait sourire aujourd’hui, à l’instar de son Manuel du zoophile, ou l’Art d’élever et de soigner les animaux domestiques, contenant l’art de connaître, nourrir, dresser convenablement, de soigner et de guérir les bœufs, brebis, chèvres, ânes, volailles, pigeons, etc. (suivi de bien d’autres manuels).

Dans cet ouvrage, l’auteure présente cette chanson – qu’elle intitule Les Rubans ou la petite Jeanneton – comme une ronde particulière. Voyez donc :

«Cette ronde, empruntée à la Provence, est encore imitée d’un très joli jeu en usage dans l’île de Sandwich. Voici la manière de l’exécuter : on fait planter au milieu d’une cour, d’une clairière de parc, d’un boulingrin, un très gros pieu, pour figurer un petit mât de Cocagne. On attache au sommet de ce mât autant de rubans que la société compte de personnes. Ces rubans, de diverses couleurs, tombent jusqu’à terre. Ces préparatifs faits, la troupe joyeuse vient au pied du mât ; chacun prend un ruban, et tout le monde tourne autour du mât, en sautant et chantant la ronde suivante, que l’on peut au reste remplacer par tout autre chant propre à marquer des mouvements rapides.

Air : Du Vaudeville les Vendangeurs.

Ier couplet.

Jeanneton prend sa faucille
Et s’en va couper du jonc ;
Dès que sa botte lut faite,
Elle s’endormit de son long.
Hélas ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petite Jeanneton ?

2e couplet.

Mais par là bientôt il passe
Trois officiers de renom :
Le premier lui dit : la belle,
Vous pêchez donc du poisson ?
Hélas ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petite Jeanneton ?

3e couplet.

Le second fut plus honnête,
L’embrassa sous le menton ;
Ce que lui fit le troisième
N’est pas dit dans la chanson.
Hélas ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petite Jeanneton ?

4e couplet.

Si vous le saviez, mesdames,
Vous iriez couper du jonc ;
Si point d’officier ne passe,
Seriez-vous contentes ? non !
Hélas ! pourquoi s’endormit-elle,
      La petite Jeanneton ?

On conçoit aisément que la bande joyeuse n’a pas célébré la moitié des aventures de mademoiselle Jeanneton, que les rubans tournés et retournés autour du mât l’ont entièrement recouvert ; quelquefois, pour varier ce jeu, on lâche de temps en temps les rubans, et on s’efforce ensuite de les rattraper ; mais cela alors devient un jeu-ronde. »

On trouve ce joyeux La rirette dans d’autres chansons coquines encore plus anciennes : voici pour exemple un Vaudeville fort enlevé qui clôt La Nouveauté, comédie de Marc-Antoine Legrand représentée pour la première fois le 13 janvier 1727 :

Vous qui cherchez à faire emplette
De quelqu’innocente beauté,
Au printemps prenez la fillette,
N’attendez pas jusqu’à l’été,
Si vous aimez riron rirette,
Si vous aimez la Nouveauté.
 
Mon cœur abandonne Lisette,
Dont il fut toujours bien traité,
Pour s’attacher à Colinette,
Qui n’a pour lui que cruauté,
Et le tout pour riron rirette,
Et le tout pour la Nouveauté.
 
Je vois d’Agnès encor jeunette
Un vieux philosophe entêté ;
Elle est sotte, elle est indiscrète ;
Elle n’a grâce ni beauté.
Qu’a-t-elle donc ? riron rirette.
Qu’a-t-elle donc ? la Nouveauté.
 
Laïs, jadis jeune coquette,
Nous vendit bien cher sa beauté.
Il faut désormais qu’elle achète
Et paye autant qu’elle a coûté.
Elle n’a plus riron rirette,
Elle n’a plus la Nouveauté.
 
D’un époux l’on est satisfaite.
Il meurt. Ah ! quelle cruauté !
Pendant un temps on le regrette,
II serait toujours regretté,
Sans l’amour de riron rirette,
Sans l’amour de la Nouveauté.
 
De mes sœurs je suis la cadette,
De la maison l’enfant gâté,
Des joujoux d’enfants qu’on m’achète.
Maman croit mon cœur enchanté ;
Mais j’espère à riron rirette,
Mais j’espère à la Nouveauté.
 
Puisqu’aujourd’hui chacun rejette
Notre vieux jeu trop répété,
Messieurs, du moins grâce au poète
Qui de vous plaire s’est flatté,
Applaudissez riron rirette,
Applaudissez la Nouveauté.

Comme l’écrivait Machiavel dans Le Prince : « Une des premières choses de l’homme, c’est sa fureur pour la nouveauté, deux grands mobiles font agir les hommes : la peur et la nouveauté. »

On se demande si ce La rirette n’est pas dérivé de Land[e]rirette, utilisé de façon similaire plus tôt encore, dans une (fort longue) chanson de Monsieur de Voiture1 (1597-1648) dédicacée à Madame la Princesse [de Condé] :

À Madame la Princesse
Sur l’air des Landriry.

Madame vous trouverez bon
Qu’on vous écrive sur le ton
De Landrirette,
Qui court maintenant à Paris,
Landriry.
      Votre absence nous abat tous,
Quelques-un en sont demi-fous,
Landrirette,
Les autres n’en sont qu’étourdis,
Landriry.
[…]

La structure de cette chanson a été explicitement reprise en 1859 par Théodore de Banville dans ses Odes funambulesques, recueil « précédé d’une lettre de Victor Hugo » qui écrit à l’auteur :

Cher poète,

Je viens de lire vos Odes. Donnez-leur l’épithète que vous voudrez, (celle que vous avez choisie est charmante,) mais sachez-bien que vous avez construit là un des monuments lyriques du siècle. J’ai lu votre ravissant livre d’un bout à l’autre, d’un trait, sans m’arrêter. J’en ai l’ivresse en ce moment, et je me dirais presque que j’ai trop bu ; mais non, on ne boit jamais trop à cette coupe d’or de l’idéal. Oui, vous avez fait un livre exquis. Que de sagesse dans ce rire, que de raison dans cette démence, et sous ces grimaces, quel masque douloureux et sévère de l’art et de la pensée indignée ! Je vous aime, poète, je vous remercie d’avoir sculpté mon nom dans ce marbre et dans ce bronze, et je vous embrasse.

Victor Hugo.

Si le grand Victor Hugo l’affirme…Goûtons-donc à quelques gouttes de ce breuvage, la rirette, la rirette :

Chanson
Sur l’air des Landriry2

Voici l’automne revenu.
Nos anges, sur un air connu,
      Landrirette,
Arrivent toutes à Paris,
      Landriry.
 
Ces dames, au retour des champs,
Auront les yeux clairs et méchants,
      Landrirette,
Le sein rose et le teint fleuri,
      Landriry.
[…]

Comme celle de Voiture, celle longue chanson concerne l’actualité de l’époque. À son tour, elle n’aura pas manqué d’inspirer un autre poète, Lemercier de Neuville (1830-1918) qui la reprend plus légèrement dans I Pupazzi – « livre composé de reflets, de personnes et d’actualités, très inégal comme facture, à moitié travaillé, à moitié improvisé », écrit-il – sans omettre de citer sa source (pratique tombé en désuétude en cet âge du copié-collé), puisqu’il s’agit d’un à la manière de :

Autre
Sur l’air des Landriry3.

Voici donc l’hiver revenu
Avec le plaisir inconnu,
      Landrirette,
Avec l’amour qui l’est aussi,
      Landriry.
 
On va chanter, on va danser :
Mon Dieu ! que l’on va s’amuser !
      Landrirette,
Sans sa femme ou sans son mari,
      Landriry.
[…]

On se doit de revenir au siècle de Voiture pour signaler aussi son emploi dans le Virgile travesti, parodie de l’Énéide écrite par Paul Scarron (1610-1660), et publié après la mort de Voiture, qui a donc l’antériorité à défaut de la célébrité. En voici un extrait :

Certes un homme de mon âge,
Quand il va vite n’est pas sage.
Après cette réflexion,
On se mit en dévotion,
Une hymne par mon père faite
Sur le chant de landerirette,
Fut chantée à Dame Pallas
Pour nous avoir, recrus et las,
Laissé prendre port en sa terre,
Au lieu de nous faire la guerre,
Et puis d’un voile sur le nez
Étant tous bien embéguinés,
Suivant la mode phrygienne
À Dame Junon l’Argienne,
Nous dîmes quelques Oremus
Comme m’avait dit Helenus.

On pourrait aussi en citer d’autres savoureux usages à cette époque, tel celui d’Alexis Piron (« Songez donc que je suis amant / Landerirette ; / Et que je ne suis pas mari, / Landeriri ») ou celui, plus politique, d’un chansonnier qui ironisa sur les lettres patentes autorisant en 1717 Law (oui, celui-ci même) à créer la Compagnie d’occident ou Indes occidentales, ou plus simplement Compagnie du Mississipi4 :

Célébrons l’établissement
De la compagnie d’Occident,
      Landerirette,
Dite autrement Mississipi,
      Landeriri.
 
Pour lui donner plus de crédit,
On met à sa tête un proscrit5,
      Landerirette,
Qu’on voulut pendre en son pays,
      Landeriri.

Si d’aventure un lecteur perspicace trouve une partition ancienne de cet Air de landerirette (on connaît celui de La rirette, la rirette…), on en sera ravi, Landeriri.


Source : Comptines et chansons pour enfants. Pour enfants ?

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1. Tallemant des Réaux dit de lui : « Voiture étoit fils d’un marchand de vin, suivant la cour. Il faisoit son possible pour cacher sa naissance à ceux qui n’en étoient pas instruits. »

2. L’assonance et la rime par à peu près y sont de tradition ; voyez Voiture. [Cette note fait partie du texte publié par Banville]

3. Odes funambulesques. — Michel Levy, 1859. [Cette note fait partie du texte publié par Lemercier de Neuville]

4. Charles Nisard, Des chansons populaires chez les anciens et chez les Français. Paris, 1867.

5. Law fut forcé, dit-on, de quitter son pays, à la suite d’un duel. [Note d’origine]

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