Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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3 septembre 2013

À cause d’un mot…

Classé dans : Architecture, Cinéma, vidéo, Langue, Littérature, Livre — Miklos @ 23:51

Ode à soi-même

D’une île perdue dans l’océan vaste,
Et peuplée d’une étrange caste,
Le sérieux dynasteSouverain dirigeant un petit pays ou gouvernant sous la protection d’une grande puissance.
– c’est après tout un agelastePersonne qui ne sait pas rire. –,
Vigoureux tel un pancratiasteAthlète lourd à la musculature particulièrement développée.,
A pêché un immense sébastePoisson comestible et savoureux, voisin de la rascasse..

La proie pesait au moins un lastePoids (deux tonneaux). !
Elle pourra, se dit-il alors, servir de ballast
Pour mon prochain vol en ballon vers Belfast.
Il l’assomme avec son basteMasse, gros marteau.
Et la fourre dans sa banastePanier, corbeille..

Enthousiaste,
Il hésite : faire un podcast
Ou appeler un ami cinéaste
(qui se trouve être aussi bédéaste)
Afin de lui faire relater cet exploit avec faste
Et d’en faire une diffusion mondiale en multicast.

L’ami, bien que parrèsiasteCelui qui pratique le dire-vrai.,
Par peur de trop faire sonner les oreilles pourtant si peu chastes
De ce robuste gymnaste,
Et susciter ainsi de sa part une réaction néfaste,
Le traite poliment d’orchidoclasteTestifrange..

Notre tyran, fameux scoliasteÉrudit qui annote ou commente un auteur et son œuvre, de quelque époque que ce soit.
(Notamment de l’Ecclésiaste),
Comprend l’insulte et rétorque d’un mot d’un seul : « Baste ! ».
Et, à ses heures bucoliasteAuteur de poèmes bucoliques.,
(Avouez-le, drôle de contraste),
Décide d’être son propre encomiasteCelui qui compose, qui écrit, ou qui prononce l’éloge de quelqu’un. :

« D’une île perdue dans l’océan vaste… »

À la réception d’une invitation à la projection exceptionnelle du film L’Orchidoclaste de Laetitia Masson consacré à l’architecte Rudy Ricciotti, je n’ai pas manqué d’être interloqué par son titre. Une brève recherche m’en a fourni le sens amusant (on en a donné ici un synonyme dérivé, lui, du latin*), et, voulant en déterminer l’auteur, j’en ai recherché les occurrences dans Google Books.

On en trouve quatre, au 20e siècle, dont trois dans les années 1990 avec l’extrait à l’appui, qui ne montre qu’un usage sans en indiquer l’origine, et une quatrième, fort curieuse : Le Sagouin de François Mauriac (1975), sans extrait : non seulement ce mot ne me semblait pas correspondre au vocabulaire de Mauriac, mais cet usage solitaire, une quinzaine d’années avant les trois autres, me semblait aussi suspect.

Après m’être dit que j’irai consulter l’ouvrage dans une bibliothèque de quartier, je vérifie tout de même mon catalogue personnel, et oh, surprise !, je détiens l’ouvrage, dans une édition antérieure, de 1970. Il a en fait été écrit en 1951…

Je feuillette d’abord ce court roman, de la première à la dernière page, et n’y trouve pas le mot en question. Mais mes yeux s’arrêtant sur quelques phrases ici et là, je le reprends du début pour le lire, et oh, surprise !, c’est un chef-d’œuvre. À défaut du roman lui-même, court, incisif, perceptif, tragique, que je ne peux que recommander très vivement,– âmes sensibles s’abstenir –, on trouvera ici une analyse et la synopsis du texte.

Ah, j’oubliais ! Si vous y voyez le mot en question, soyez gentil, dites-moi où il s’y trouve.

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* Et, selon Google Books, présent dans un ouvrage dans lequel on ne s’attendrait pas à le trouver, De l’Hospital des incurables à l’Hôpital Laennec, 1634-2000 : une histoire de la médecine à la veille du troisième millénaire, textes réunis par Alain Dauphin et Marc Voisin (on se demande ce que vient faire le nom de Chantal de Singly dans les informations plus que succinctes qu’en donne Google Books), et surtout au vu de l’extrait qu’ils affichent : « Comme Céline, il avait horreur du langage recherché fait de néologismes grecs. Comme Mathey, il était adversaire d’Amyot, admirateur de Rabelais : Pour être compris, à orchidoclaste, je préfère testifrange, mais casse-couille en français […] ». Difficile de deviner le rapport entre ce passage et le titre de l’ouvrage…

26 août 2013

Chauve qui peut !

Classé dans : Actualité, Littérature, Musique, Médias, Nature — Miklos @ 17:48


Sourire à ce suceur de sang, et en sus source de virus ?

«Longtemps y a qu’on a mis en doute, à savoir si la sourichauve devait être mise au nombre des oiseaux, ou au rang des animaux terrestres. Parquoi ayant trouvé lieu à propos entre nos oiseaux de nuit, nous a semblé bon ne passer outre sans en faire quelque petit discours : car la voyant voler, et avoir ailes, l’avons avouée oiseau. Pline ayant traduit, ce qu’il en a écrit, d’Aristote, et Aristote aussi, ont fait entendre qu’ils n’ont ignoré qu’elle allaite ses petits des deux mamelles de sa poitrine, qui sont en elle, comme en l’homme. Aussi au livre premier de l’histoire, chapitre premier, il la nombre entre les bêtes qui ont deux pieds. Et nous, qui en avons observé quelque chose, ajouterons ce qu’en avons trouvé. Les Grecs l’ont nommée Nicteris, et les Latins, Vespertilio : mais pour l’affinité que lui voyons avec une souris, l’avons nommée

Nicteris en grec, Vespertilio en latin, Souris chauve en Français,
l’on dit aussi
Rattepenade, quasi Mus pennatus.

Sa principale pâture est de mouches : combien qu’elle mange aussi la chair pendante au plancher, et la chandelle, et telles autres choses grasses, se ressentant quelque chose de la nature des souris. C’est ce en quoi elle est différente aux oiseaux : car elle n’a bec ni plumes, mais participe des deux. Elle a dents, et la langue à délivreAgile.. Aussi à machoires, et lèvres, et est couverte de poil.

Les auteurs en font de diverses espèces, nommant l’une d’Assyrie, qu’ils disent être de plus grande corpulence que la nôtre. Disent aussi qu’il y en a d’autres, qui vivent ès confins des paluds d’Arabie, qui donnent empêchement aux habitants de cueillir la casseFruit du cassier.. Mais pour ce que ne les avons vues, n’en dirons autre chose. Et si bien la chauve-souris se repaît de nuit, toutefois elle ne vole le long de la nuit, mais seulement le soir et le matin. Et cherchant l’obscurité à se cacher surjour, se contient en diverses manières, selon les pays ou elle doit vivre : car en pays de montagne elle se tient entre les gros rocs, ou bien en une cave. Celles qui se logent en la grande Pyramide d’Egypte, portent la queue longue comme font les souris, et rendent les crottes aussi dures, et de même façon. Nous arrivâmes en l’île de Crète au temps qu’elles avaient leurs petits, et étant entrés, dedans une perrière, que le vulgaire appelle de faux nom, le Labyrinthe, qui est située entre les ruines de Gnosos et de Gortina, en laquelle on peut aller sans torche, en trouvâmes si grand nombre léans, qu’à peine pouvions porter nos torches allumées, tant elles volent autour de la lumière en grand troupe. Mais plus grande nouveauté nous fut de les voir attachées au roc, où elles se tenaient pendues par deux petits crochets qui sont en leurs ailes, qui est une marque que nous ne trouvons point en celles de deçà.

Chacune fait deux petits, et ne se trouvent jamais passer ce nombre, et le plus souvent n’en ont qu’un seul : car nature ne leur a octroyé que deux mamelles. Chose que savons pour en avoir tranché une vingtaine des prégnantes, et pour avoir vu leurs anatomies, que maintenons être comme celle d’une souris. Cette chauve-souris porte ses petits en la matrice enveloppés de leurs arrières-faix. Elle ne fait aucun nid, et lorsqu’elle rend ses petits, ne se tient appuyée contre aucune chose. Mais se pend par les pieds et par les crochets de ses ailes et demeurant pendue est renversée, et tient ses petits sur sa poitrine les allaitant comme un animal terrestre. Et au bout d’un jour ou deux, les pend par les crochets de leurs ailes, à fin qu’ils demeurent là, pendant qu’elle va au pourchas de sa pasture. Mais puisqu’elle les rend enveloppés de leur arrière-faix, il est nécessaire qu’elle ait l’industrie de les dénouer avec les dents, et les séparer d’avec le nombril. N’est-ce donc pas grande bénignité de la sagesse de nature en l’endroit des animaux, que les amusant à rendre leurs petits, et les détenant quelques jours sans leur donner loisir de pourchasser leur pâture, lorsqu’ils ont plus grand affaire de nourriture pour les allaiter, a su prévoir à ce qu’ils ont défaut ? Ce qu’elle leur a appris à manger leurs arrières-faix, ou secondines, est à fin qu’elles s’en nourrissent deux ou trois jours, pendant le temps qu’ils sont amusésOccupés. à faire leur gésine. Mais celles de ce pays-ci, et autre d’Europe, que nature a dénués de crochets, se tiennent ès fendacesFentes. des poutres, ou des soliveaux , où elles élèvent leurs petits en autre manière. L’on ne trouve point que les chauve-souris emportent leurs petits en volant. L’exemple est en plus de quatre mille dedans la pierrièreCarrière. de Crète, qui toutes les avaient laissés pendus, dont n’y en eut pas une qui bougeât son petit pour notre arrivée.

Les chauve-souris sont quasi aussi noires que rats, ayant les oreilles beaucoup grandes, dont y en a qui en ont quatre. Toutes les ont noires, comme aussi sont les prunelles de leurs yeux. Elles ont le bec bien grand, les naseaux à la manière d’un veau, et les mâchoires entourées de poil long, et noir, bien garnies de dents jusques au nombre de trente et quatre, desquelles dix-huit sont en la mâchoire d’en bas, et seize en celle d’en haut. Les dents sont rondes, et longuettes, et entre autres y en a deux dessus, et deux dessous à la manière des canines, chose qui n’advient aux rats, et souris. Sa langue est longue comme celle des animaux qui vivent de chair. La voix qu’elle fait en criant est claire et plus aérée que d’une souris. Ses ailes sont faites de membranes qui ne contiennent point de sang, et lui commençant depuis l’épaule, leurs prennent tout le long des ailes : et entournent les jambes, qui ont quatre articulations, dont se servent au lieu de pieds, tant de devant que derrière. Elles ont cinq doigts en chaque pied, assez bien munis d’ongles crochus, ayant une paume ouverte ès pieds de derrière, ressemblant à une main. Leur queue est toute entournée de membranes, au moins en Europe : car elle passe outre en celles d’Afrique. Au reste les autres parties intérieures conviennent totalement avec celles d’une souris. »

Pierre Belon du Mans, L’Histoire de la nature des oyseaux, avec leurs descriptions, et naïfs portraicts retirez du naturel, livre II ch. XXXIX (« De la Sourichauve »). Paris, 1555.


Johann Strauss II, La Chauve-souris, ouverture.

20 août 2013

De la presse par la presse

Classé dans : Littérature, Médias, Politique — Miklos @ 8:49


« Balzac, nourri de gloire, est cependant bien gras.
Par malheur, ses succès ne lui ressemblent pas. »
Cliquer pour agrandir. Source :
Gallica.

«La presse est en France un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout, et personne ne l’attaque. Elle blâme à tort et à travers, elle prétend que les hommes politiques et littéraires lui appartiennent et ne veut pas qu’il y ait réciprocité ; ses hommes à elle doivent être sacrés. Ils font et disent des sottises effroyables, c’est leur droit ! Il est bien temps de discuter ces hommes inconnus et médiocres qui tiennent tant de place dans leur temps, et qui font mouvoir une Presse, égale en production, à la Presse des livres. Cette rubrique de la Revue contiendra donc la critique de la presse périodique. »

Revue parisienne dirigée par M. de Balzac, 25 août 1840.

La presse n’était pas tendre avec Balzac qui le lui a bien rendu, ce qui ne l’a pas empêché de tenter, à deux reprises, d’y fonder une revue, La Chronique de Paris puis la Revue parisienne, toutes deux des échecs. Cette dernière, dont il était le seul rédacteur (à raison d’une livraison d’une centaine de pages par mois), sera loin d’égaler sa production de livres puisqu’elle s’arrêtera après le numéro 3.

19 août 2013

Truands de Paris

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 23:35


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«Truand. C’est le nom générique d’une grande famille qui a commencé dans le moyen âge, dont la puissance fut parfois colossale, et que la civilisation a tuée. Ce mot de truand a longtemps été jeté à la face comme une injure grossière ; mais il a vieilli singulièrement depuis Villon et les poésies burlesques des noëls, où l’on trouvait parfois des vers tels que ceux-ci :

Vous n’êtes que truandaille,
Vous ne logerez poinct céans.

Des travaux spéciaux sur cette caste singulière qui remplissait Paris de terreur il y a cinq siècles, nous ont mis à même d’entrer assez profondément dans leurs habitudes et dans leurs mœurs ; nous les esquisserons à grands traits. La première existence des truands est complètement ignorée. Quelles que soient les recherches que nous ayons faites, toutes ont été infructueuses ; seulement on croit que ce nom leur fut donné vers le xiiie siècle sous le règne de Louis VIII dit le Lion, et père de saint Louis. Cependant Robert Cénalis ne l’affirme pas, malgré ses profondes études sur les vieux âges. Les truands, si nous en croyons les anciens chroniqueurs, avaient entre eux une sorte de code disciplinaire très rigoureusement observé. Le chef qu’ils se choisissaient avait sur eux droit de vie et de mort ; leurs statuts variaient peu ; le fruit de leurs vols et de leurs brigandages était partagé sur-le-champ comme chez les Arabes errants, qui vivent du pillage des caravanes : tout était disséminé , aussi vivaient-ils au jour le jour. Et pourtant chaque soir, il leur était imposé par les statuts d’apporter au chef ou roi une certaine taxe pour subvenir aux dépenses légères qu’il faisait pour l’honorable corporation, puis aussi pour aider à nourrir les associés qui avaient eu le malheur de vieillir dans la profession, et que la potence des rois ou des seigneurs avait épargnés. Au milieu du crime, l’amour de l’humanité était observé.

Les truands ne sortaient guère de Paris ; là était leur vie tout entière : ils naissaient dans la cité et mouraient à Montfaucon, sans crainte comme sans remords. Ils se protégeaient mutuellement ; aucune basse jalousie ne les armait l’un contre l’autre, le partage du butin étant égal. C’était une association puissante, admirablement organisée, complète et pleine de mystère. Leur roi était une espèce de Vieux de la Montagne, de chef d’illuminés. À sa voix, au moindre signal, ils répondaient par le poignard. Souvent on les vit embrasser la cause du peuple contre les exactions de la royauté ; souvent aussi ils servirent les seigneurs contre le peuple. Celui qui payait le plus pouvait compter sur leur adresse, leur audace, leur bâton ou leur dague.

Une chose digne d’être remarquée, et qu’on ne peut guère résoudre qu’en accusant la police des gouvernements, c’est l’accointance que de tout temps les voleurs et les assassins eurent avec ces mêmes gouvernements. Sous Philippe-le-Bel, la plupart des truands faisaient partie des agents du roi des ribauds, et la charge de cet honorable édile avait beaucoup d’affinité avec celle du préfet de police de nos jours. Vivant presque tous dans la plus honteuse prostitution avec les ribaudes, tribades, filles amoureuses ou bourdelières des clapiersAu treizième siècle on appelait les filles publiques ribaudes, bourdelières,
et leurs demeures clapiers ou bourdeaux.
, il leur était facile de faire découvrir les conspirations ou sourdes menées des seigneurs ou du populaire, d’autant plus que, les uns et les autres, continuellement armés, audacieux, ils n’apportaient pas de grandes précautions à leurs desseins de rébellion. Plusieurs auteurs modernes ont écrit que cette espèce de parias habitait seule, depuis des siècles, les rues de la Grande et Petite Truanderie ; il n’en est rien pourtant. Les truands habitaient généralement les rues étroites et tortueuses de la Cité : ils aimaient à se tenir près du Palais-de-Justice, demeure habituelle des rois, afin d’être à portée de déposer promptement et en lieux sûrs les vols qu’ils commettaient, soit dans la somptueuse galerie du palais, rendez-vous habituel des flâneurs, soit à Notre-Dame.

« La rue de la Grande-Truanderie, dit Sauval, a été autrefois comme une Cour des Miracles ou une rue des Francs-Bourgeois, puisque ces mots de truand ou de truanderie ne signifiaient autre chose que cela. » Cénalis, dans sa Grande hiérarchie, les interprète de la sorte, appelant la rue de la Grande-Truanderie Via mendicatrix major, et celle de la Petite-Truanderie Via mendicatrix minor. Truand signifie aussi scélérat, soldat sans pitié et déterminé ; c’est pour ces causes, sans doute, que Jean de Bourgogne, ce même Jean-sans-Peur qui fut assassiné sur le pont de Montereau, logea les gens de guerre que lui et ses amis avaient levés contre le duc d’Orléans, dans cette rue de la Truanderie, et que depuis cette époque elle n’a pas eu d’autre nom. En cela l’abbé de Choisy se trompe ; car dans un cartulaire de Saint-Lazare passé longtemps avant cette époque, elle est appelée Vicus Trulenariae.

Si nous devons en croire le savant Sauval, voici la meilleure origine. Comme ce mot, tant en latin qu’en français , commence par tru, mot ancien pour dire tribut, levée, subside ; de plus que truage signifiait autrefois la même chose, et qu’enfin la rue de la Truanderie aboutit à celle de Saint-Denis, qui, pendant plusieurs siècles, conduisait à la seule porte de la ville qui existait de ce côté, quelques uns pensent que le nom de la Truanderie lui a été donné parce que les marchands , pour arriver aux halles, y payaient l’impôt de leurs denrées et marchandises. Galland dans son Franc-Alleu, et Jaillot, partagent au reste l’opinion de Sauval, et c’est beaucoup en sa faveur.

Les truands florissaient encore sous le règne de Louis XIII ; mais après la révolte des Pieds-nus, le cardinal de Richelieu les houspilla si fort qu’ils commencèrent à tomber en décadence. On se rappelle les magnifiques et spirituelles eaux fortes gravées par Callot d’après cette caste singulière ; pour eux c’était toujours le bon temps. La grande police créée par Louis XIV, le guet, les réverbères et M. de La Reynie, leur portèrent des atteintes considérables ; sous Louis XV, leurs statuts allèrent s’affaiblissant, et la révolution française vint leur donner le coup de grâce. Alors cessa bien réellement cette vaste et mystérieuse association ; la guerre engloba tout, et si quelques uns existent encore, grâce à la tradition, c’est au fond de nos provinces, dont ils exploitent les marchés, les fêtes et les foires. Mais chacun gueuse pour son compte ; ce sont des individus isolés, la corporation est morte, et il n’y a plus au fond de cela une pensée-mère pour les faire agir. Du reste, depuis dix années, le nombre en est bien restreint ; le système pénitentiaire, en se perfectionnant, finira par tout extirper de notre sol. Aujourd’hui, la classe qui rappelle le plus nos fameux truands, c’est celle des bateleurs, mais la plus redoutable est celle des vendeurs de contremarques, des marchands de bijoux contrôlés et vérifiés par la Monnaie : tous ces filous sont flanqués de compères ; et des ignobles escrocs qui pullulent chez les marchands de vin, dans les passages, sur les boulevards, et que la police correctionnelle dit ne pouvoir atteindre en leur demandant leurs moyens d’existence, parce que ces misérables vivent avec les courtisanes de la démoralisation publique : voilà ce qui reste des truands. »

Lottin de Laval, in Encyclopédie du dix-neuvième siècle, Paris, 1842.


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«Rue du Cygne. Elle va de la rue Saint Denis dans celle de Montédour, et doit ce nom à une enseigne. Dès la fin du xiiie siècle, on connaissait la Maison o Cingne ; Guillot indique la rue au Cingne, et le Rôle de 1313, la rue au Cigne. Ainsi Sauval et ses copistes se sont trompés en ne lui donnant ce nom que dans le xvie siècle ; ils sont également dans l’erreur, en disant qu’en 1445 elle avait le nom de la ruelle Jehan Vigne ; c’est sans doute la rime qui les a séduits. Sauval lui-même cite un Compte où ces deux rues sont nommées, en 1445, immédiatement l’une après l’autre ; et dans un autre endroit il dit que cette rue doit son nom à l’Hôtel du Cygne, qui en 1413 y était situé.

Jaillot, Recherches critiques, historiques et topographiques sur la Ville de Paris, depuis ses commencements connus jusqu’à présent. Paris, 1777.


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Les diables de Saint-Merri

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 18:09


Street art, 3 rue des Juges-Consuls.

«La rue du Cloître Saint-Merry n’a été prolongée jusqu’à la rue du Renard qu’après avoir perdu son propre débouché sur la rue de la Verrerie. À l’endroit où elle faisait coude, s’élevait la maison de la juridiction consulaire, dite les Juges-Consuls, et dont la porte fut décorée d’une statue de Louis XIV, en marbre, par Guillain. C’est en 1844 qu’on a donné au bout de rue, détaché de celle du Cloître-Saint-Merry, le nom de rue des Juges-Consuls. Celle-ci, par conséquent, a hérité d’une belle maison à l’angle des deux rues, qui tient par derrière à l’église, et dont l’architecture virile, due à Richer, était vantée au dernier siècle. Ricard, trésorier de France honoraire, jouissait de cette résidente vers 1750. »

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III. Paris, 1863.

«Je retourne vers Saint-Merri. D’autres rires éclatants de jeunes filles. Je ne veux pas voir les gens, je contourne l’église par la rue du Cloître-Saint-Merri – une porte du transept, vieille, en bois brut. Sur la gauche s’ouvre une place, aux confins de Beaubourg, éclairée a giorno. Une esplanade où les machines de Tinguely et d’autres créations multicolores flottent sur l’eau d’un bassin ou petit lac artificiel, en une sournoise dislocation de roues dentées, et, en arrière-plan, je retrouve les échafaudages de tubes et les grandes bouches béantes de Beaubourg – comme un Titanic abandonné contre un mur mangé de lierre, échoué dans un cratère de la lune. Là où les cathédrales n’ont pas réussi, les grandes écoutilles transocéaniques chuchotent, en contact avec les Vierges Noires. Ne les découvrent que ceux qui savent faire la circumnavigation de Saint-Merri. Et donc il faut continuer, j’ai une piste, je suis en train de mettre à nu une de leurs trames à Eux, au centre même de la Ville Lumière, le complot des Obscurs.

Je me replie sur la rue des Juges-Consuls, me retrouve devant la façade de Saint-Merri. Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me pousse à allumer ma lampe de poche et à la diriger vers le portail. Gothique fleuri, arcs en accolade.

Et puis soudain, cherchant ce que je ne m’attendais pas à trouver, sur l’archivolte du portail, je le vois.

Baphomet. Juste où les demi-arcs se rejoignent, tandis qu’au faîte du premier se trouve une colombe du Saint-Esprit, dans la gloire de ses rayons de pierre, sur le second, assiégé par des anges orants, lui, le Baphomet, avec ses ailes terribles. À la façade d’une église. Sans pudeur.

Pourquoi là ? Parce que nous ne sommes pas très loin du Temple. »

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault. Trad. Jean-Noël Schifano. Éd. Grasset & Fasquelle, 1990.

«La façade occidentale [de l’église Saint-Merri] est d’une riche ornementation, toute couverte de pinacles, de clochetons, de voussures et de corniches feuillagées. On entre de ce côté par trois portes ogivales, couronnées de crossettes et de fleurons, accompagnées de niches et d’arcatures trilobées. Des feuilles de vigne, refouillées avec adresse, serpentent dans les gorges des archivoltes. Des animaux et des marmousets servent de consoles, entre autres un petit joueur de cornemuse, coiffé d’un bonnet tout pareil à celui que nous voyons porter aux jeunes Auvergnats. Douze grandes statues et six petites, toutes en pierre, ont été installées en 1842, dans les niches demeurées vides depuis la révolution. Les dix-huit statuettes posées sous les jolis dais de la double voussure de la porte médiane, sont des moulages pris à Notre-Dame, sur la porte méridionale du transept ; ces figures du XIIIe siècle ne sont guère à leur place sur un portail du XVIe. On aurait bien dû se dispenser aussi de mettre, dans la compagnie des saints, un démon à la pointe de l’ogive, où le moyen âge sculptait ordinairement l’image de Dieu. Mais les restaurateurs de nos églises n’étaient pas tenus sans doute de connaître ces détails. »

F. de Guilhermy, Itinéraire archéologique de Paris. Paris, 1855.

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